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Full text of "L'Italie .."

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L'ITALIE 


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PARIS.   —  «P.    SMON  RAÇOX  ET  COUP.,   RUE  »'ERFURTIf,  4, 


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Ut* 

FrARNAUD  DE  L'ARIË'GE 


°*  rue 


L'ITALIE 


TOME  PREMIER 


PARIS 

PAGNERRE,  LIBRAIRE-ÉDITEUR 

i8,    RUE    DE    SEINE,    18 

1864 

Droits  de  reproduction  et  de  traduction  réservés 


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INTRODUCTION 


.1 

i 
n 


I 


En  plus  d'une  occasion,  et  bien  avant  la  der- 
nière expédition  française  en  Italie,  nous  avions 
annoncé,  au  nom  des  intérêts  universels  du 
monde  civilisé,  la  solution  prochaine  de  ce  grand 
problème  de  la  nationalité  italienne,  qui  se  trouve 
lié  aux  plus  importantes  questions  de  la  politique 
moderne.  L'insuccès  de  la  tentative  de  1848  n'a- 
vait pas  affaibli  nos  espérances  ;  au-dessous  des 
divisions  superficielles,  des  luttes  des  partis,  des 
malentendus  et  des  préjugés  invétérés ,  nous 
avions  aperçu  les  symptômes  vivants,  les  élé- 
ments homogènes  qui  promettaient  à  l'Europe 
une  nouvelle  et  grande  nation. 


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h  INTRODUCTION. 

Ces  éléments  de  la  nationalité  italienne  n'é- 
taient pas  une  création  de  l'esprit  moderne  ;  ils 
avaient  leurs  racines  dans  le  passé;  nous  les 
avions  constatés,  aussi  réels,  aussi  profonds,  si- 
non aussi  manifestes,  dans  tous  les  siècles  de  cette 
histoire  si  pleine  de  querelles  intestines,  de  dé- 
chirements et  de  révolutions.  Il  importait  donc, 
pour  comprendre  la  puissance  des  aspirations  de 
la  jeune  Italie,  de  suivre  cette  chaîne  non  inter- 
rompue des  traditions  nationales,  de  saisir  les  cau- 
ses accidentelles  qui,  pendant  une  longue  suite  de 
générations,  avaient  empêché  les  peuples  de  la 
péninsule  de  se  grouper  autour  d'un  centre  com- 
mun et  de  s'organiser  en  corps  de  nation,  enfin 
de  montrer  que.,  ces  causes  ayant  disparu,  rien 
désormais  ne  faisait  plus  obstacle  à  l'accomplisse- 
ment du  rêve  des  patriotes  italiens. 

Sans  prétendre  réaliser  dans  son  ensemble  cette 
œuvre  immense  qui  serait,  convenablement  exé- 
cutée, la  véritable  histoire  nationale  de  l'Italie, 
nous  nous  proposions  du  moins  d'en  esquisser  les 
premiers  éléments;  trop  heureux  si,  réduits  à 
ces  proportions,  nos  essais  avaient  pu  gagner 
quelques  sympathies  de  plus  à  la  cause  italienne. 
Dès  1856,  nous  annoncions  ce  travail  en  ces 
termes  : 

«  Ailleurs  nous  essayerons  de  reprendre,  avec 


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INTRODUCTION.  m 

tout  le  calme  que  commande  un  pareil  sujet,  les 
grands  traits  de  ce  mouvement  italien  si  contra- 
dictoire dans  les  moyens,  si  simple  et  si  constant 
dans  le  but.  Du  sein  de  cet  apparent  chaos,  où 
se  rencontrent  et  se  heurtent,  sans  issue  visible, 
les  intérêts,  les  passions,  les  illusions  de  l'Italie 
du  moyen  âge  et  les  questions  vivantes  des  sociétés 
modernes,  nous  tâcherons  de  dégager  l'idée  so- 
ciale qui  peut  mettre  un  terme  à  ces  déchire- 
ments intimes  et  produire  l'unité.  Au  milieu 
de  ce  champ  de  bataille  où  les  fantômes  de  la 
papauté  temporelle  et  de  l'empire,  encore  de- 
bout à  côté  des  affirmations  toutes -puissantes 
de  la  démocratie,  ajoutent  une  complication  de 
plus  à  la  confusion  déjà  si  grande  résultant  des  ri- 
valités municipales,  de  l'ambition  des  princes,  de 
l'inexpérience  des  patriotes,  nous  recueillerons 
les  symptômes  de  vitalité,  les  aspirations  com- 
munes qui  promettent  une  nation.  Nous  montre- 
rons pourquoi  l'Italie  est  indispensable  au  mou- 
vement de  l'Europe.  Son  histoire,  ses  révolutions, 
ses  chutes,  même  ses  utopies  qui  l'ont  si  long- 
temps égarée  dans  ses  voies,  jetteront  de  vives 
lumières  sur  la  nature  de  la  mission  qui  lui  est 
réservée,  maintenant  que  semble  venue  l'heure 
de  sa  seconde  renaissance.  Nous  dirons  pour- 
quoi, par  un  instinct  infaillible,  les  princes  et  les 


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iv  INTRODUCTION. 

peuples  ont  toujours  tourné  leurs  regards  vers 
l'Italie,  les  princes  pour  y  asseoir  le  centre  de 
leur  équilibre  monarchique,  les  peuples  pour  en 
attendre  le  signal  de  leur  délivrance.  C'est  en  Ita- 
lie, c'est  à  Rome  qu'est  le  nçeud  du  grand  débat 
qui  tourmente  le  monde  ;  en  sorte  que  la  question 
italienne  est  à  la  fois  la  question  européenne  et  la 
question  universelle.  Cette  question  peut  faire  ex- 
plosion tantôt  en  Espagne,  tantôt  à  Vienne,  au- 
jourd'hui à  Paris,  demain  en  Orient;  c'est  à  Rome 
qu'elle  doit  se  résoudre.  La  France,  le  soldat  de 
Dieu,  selon  l'expression  de  Shakspeare,  la 
France  démocratique  s'agitera  en  vain  sur  elle- 
même  et  fera  révolutions  sur  révolutions,  jus- 
qu'au jour  où,  comprenant  toute  la  grandeur  de 
son  rôle,  elle  ira  poser  et  résoudre  la  question  eu- 
ropéenne en  Italie.  Une  solidarité  étroite  lie  les 
destinées  des  deux  nations,  et  toutes  deux  se  doi- 
:  vent  au  monde...  Immense  problème  qui  résume 
en  lui  tous  les  intérêts  sociaux  du  siècle l.  » 

Tel  est  le  grave  sujet  dont  nous  avons  essayé 
de  mettre  en  lumière  les  traits  principaux.  L'é- 
tude que  nous  offrons  au  public  n'est  pas,  on  le 
voit,  un  plaidoyer  fait  après  coup  en  faveur  d'une 
cause  en  partie  gagnée.  C'est  l'expression  d'une 

*  Introduction  aux  mémoires  de  Joseph  Montanelli  sur  l'Italie, 
t.  I,  p.  7  et  8. 


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INTRODUCTION.  v 

pensée  bien  ancienne  et  le  fruit  de  longues  médi- 
tations. 

Du  reste,  quelques  progrès  qu'ait  fails,  dans 
ces  dernières  années ,  cette  question  italienne, 
que  d'esprits  attardés  refusent  de  croire  à  la  réa- , 
lité  de  cette  renaissance,  et  surtout  à  l'homogé- 
néité des  éléments  nationaux  !  Et  parmi  les  ca- 
tholiques, combien  est  grand  encore  le  nombre 
de  ceux  qui  protestent,  au  nom  des  intérêts  mal 
compris  de  l'Église,  contre  la  dépossession  tem- 
porelle du  saint-siçge  !•  Ils  comptent  que  Dieu, 
plutôt  que  de  laisser  se  consommer  ce  qu'ils  re- 
gardent comme  une  monstrueuse  iniquité  et 
comme  un  véritable  désastre,  opérera  quelque 
grand  miracle  qui  remettra  toutes  choses  dans 
Tordre. 

11  n'est  donc  pas  sans  utilité  de  combattre  ces 
illusions  persistantes,  de  rechercher,  dans  l'his- 
toire italienne,  les  causes  qui  les  ont  produites,  et 
de  montrer  quels  maux  incalculables  a  faits  à  l'I- 
talie et  au  monde  cette  institution  de  la  papauté 
temporelle. 

Elle  n'a  eu  sa  raison  d'être  que  sous  le  règne 
de  ce  préjugé,  héritage  du  droit  antique,  qui 
donnait  aux  dogmes  religieux  la  sanction  de  la 
justice  politique;  elle  était  le  fondement  néces- 
saire et  la  dernière  expression  de  ce  régime  anti- 


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vi  INTRODUCTION. 

chrétien  qui  faisait  peser  sur  les  sociétés  le  dou- 
ble despotisme  du  prince  et  du  prêtre,  soit  sous 
le  nom  de  théocratie,  soit  sous  le  nom  de  saint- 
empire.  Elle  n'a  plus  de  sens  sous  le  règne  de  la 
liberté. 


II 


Toute  l'histoire  des  peuples  civilisés  roule  sur 
deux  grandes  questions  :  le  droit  national  et  la  li- 
berté. 

La  gloire  de  ce  siècle  sera  de  les  résoudre  défi- 
nitivement. 

Il  est  visible  que  tous  les  intérêts,  toutes* les  as- 
pirations, tous  les  efforts,  convergent  autour  de 
ces  deux  questions.  Tout  mouvement  intérieur 
chez  les  peuples  se  fait  au  nom  de  la  liberté  ; 
toute  guerre  extérieure ,  tout  conflit  diplomati- 
que fait  surgir  une  question  de  nationalité.  Cha- 
que jour  ces  deux  questions  se  posent  devant  l'o- 
pinion, plus  impérieuses  et  plus  menaçantes. 
L'Europe  se  sent  mal  assise  sur  son  vieux  droit 
public  ;  l'équilibre  que  lui  ont  fait  ses  partages 
arbitraires  la  tient  suspendue  sur  un  abîme.  Sous 
quelque  forme  que  s'affirme  le  droit  de  l'homme 


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INTRODUCTION.  vu 

ou  du  citoyen,  soudain  la  question  prend  les 
plus  vastes  proportions,  tous  les  peuples  se  re- 
connaissent: solidaires  et  attendent  une  solution 
suprême  et  universelle.  Sur  quelque  point  que  se 
manifeste  une  revendication  nationale,  l'Europe 
en  est  ébranlée  jusque  dans  ses  fondements;  il 
ne  lui  est  plus  permis  d'assister  indifférente  à 
l'écrasement  d'une  nation. 

Cette  fois,  quand  la  Pologne  s'est  levée,  princes 
et  peuples  ont  compris  que  c'était  pour  une  lutte 
décisive.  Le  monde  civilisé  a  retenti  d'un  im- 
mense cri  de  réprobation  contre  les  barbares  qui 
prétendent  se  faire  un  droit  de  l'iniquité  des 
siècles. 

Toutes  les  puissances,  même  celles  que  des 
liens  étroits  rattachent  au  passé,  se  sentent  en- 
traînées par  le  mouvement  irrésistible  de  l'esprit 
moderne;  toutes,  quoique  timidement,  ont  tendu 
la  main  à  la  Pologne. 

Qu'on  n'espère  donc  pas  écarter  cette  question 
en  supprimant  un  peuple.  Le  conquérant,  trans- 
formé en  bourreau,  aura  beau  répandre  à  flots 
le  sang  de  cette  race  héroïque,  n'en  restât-il 
qu'une  goutte ,  la  rosée  du  ciel  la  féconderait 
pour  une  triomphante  résurrection. 

Ainsi  chaque  peuple  opprimé  aura  son  heure 
de  renaissance,  et  cette  heure  est  prochaine; 


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vin  INTRODUCTION. 

vous  l'entendrez  bientôt  retentir,  Hongrois,  Vé- 
nitiens, vous  tous  qui,  sous  les  chaînes,  gardez 
indomptable  le  sentiment  de  la  patrie.  Et  chez 
tous  les  peuples  se  poseront  en  même  temps  la 
question  de  la  nationalité  et  la  question  de  la  li- 
berté. 

Mais  c'est  à  Rome  que  ces  deux  questions  doi- 
vent recevoir  leur  solution  radicale  et  univer- 
selle, puisque  c'est  là  qu'est  la  clef  de  voûte  de 
ce  régime  qui  unit  les  deux  pouvoirs  pour  nier 
la  liberté,  et  qu'a  été  assise,  pendant  tous  les  siè- 
cles de  l'antiquité  et  des  temps  modernes,  l'idée 
de  l'empire  universel  qui  est  la  négation  du  droit 
national.  En  tranchant  le  nœud  gordien  à  Rome, 
on  détruit  à  la  fois  tout  pouvoir  politique  sur 
les  âmes  et  toute  idée  d'empire  universel. 

Plus  de  pouvoir  temporel  entre  les  mains  de 
la  papauté;  par  suite,  plus  d'emploi  de  la  force, 
ni  par  le  clergé,  ni  en  son  nom  ;  plus  de  compli- 
cité entre  les  puissances  qui  tiennent  le  glaive 
de  la  justice  humaine  et  l'autorité  morale  qui  ne 
doit  posséder  d'autre  arme  que  celle  de  la  per- 
suasion. 

Plus  d'idée  d'empire  universel;  par  suite, 
plus  de  divisions  arbitraires  des  peuples,  toutes 
les  nationalités  reconstituées  et  le  droit  européen 
entièrement  renouvelé. 


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INTRODUCTION.  ix 

Cela  ne  peut  faire  le  compte  ni  de  la  Russie, 
ni  de  l'Autriche,  ni  de  toute  puissance  n'ayant 
pour  titre  que  des  partages  léonins,  ni  des  par- 
tis politiques  ou  religieux  ancrés  dans  les  vieux 
systèmes  théocratiques  ;  mais  cela  répond  aux 
principes  de  la  justice  distributive,  qui  groupe 
les  familles  sociales  suivant  leurs  affinités  natu- 
relles et  leurs  grands  intérêts  communs. 

Des  préjugés  nombreux  et  tenaces  se  sont  ac- 
cumulés sur  ces  deux  questions.  Il  est  à  peu  près 
convenu  dans  le  monde  démocratique  que  le  ca- 
tholicisme, par  cela  même  qu'il  repose  sur  une 
autorité  commune  et  universelle,  est  à  la  fois  un 
obstacle  invincible  à  la  liberté  politique  et  au 
droit  national  :  sous  l'empire  de  cette  autorité 
toujours  présente,  la  conscience  du  fidèle  ne 
semble  t-elle  pas  dominer  pour  les  asservir  éter- 
nellement les  droits  et  les  devoirs  du  citoyen? 
Et  le  droit  national,  à  son  tour,  n'est-il  pas  sub- 
ordonné aux  combinaisons  religieuses  de  l'unité 
théocra  tique? 

Il  faut  convenir  que  le  catholicisme,  tel  que 
le  rêvaient  soit  les  guelfes,  soit  les  gibelins  du 
la  négation  du  droit  national.  Or,  cette  ten- 
moyen  âge,  c'est-à-dire  avec  la  théocratie  ou  le 
saint-empire,  était  la  négation  de  la  liberté,  et 
dance  était  si  bien  le  contraire  de  l'esprit  du 


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x  INTRODUCTION. 

christianisme ,  que,  malgré  tout,  cet  esprit  vi- 
vant a  opéré  son  œuvre  ;  c'est  lui  qui  a  donné 
peu  à  peu  au  monde  la  liberté  ;  c'est  lui  qui  a 
créé  les  nations  modernes,  non  plus  selon  l'idée 
de  la  patrie  des  peuples  païens,  c'est-à-dire  la 
cité,  ou  plutôt  la  caste  dans  la  cité,  mais  selon 
la  haute  conception  de  la  patrie  véritable,  c'est- 
à-dire  la  grande  famille  nationale  constituée  sur 
les  droits  et  les  devoirs  respectifs  de  tous  les 
membres. 

Mais,  dit-on,  cet  esprit  du  christianisme  qui  a 
accompli  ces  grandes  choses  n'est-il  pas  tout 
l'opposé  de  l'unité  catholique  ?  et  n'est-ce  pas 
vouloir  perpétuer  l'obstacle  que  de  s'enfermer 
à  tout  jamais  dans  ce  cadre  étroit  et  suranné  ? 

Nous  sommes  convaincu  du  contraire,  et,  se- 
lon nous,  les  plus  graves  embarras  de  cette  épo- 
que de  transition  viennent  des  malentendus  qui 
régnent  à  ce  sujet.  On  a  fait  un  système  indi- 
visible du  principe  de  l'unité  religieuse  et  de 
la  théocratie,  erreur  capitale  d'où  sont  nées  toutes 
les  autres  erreurs,  et  sur  la  prétendue  inaptitude 
des  peuples  latins  pour  la  liberté,  et  sur  la  pré- 
tendue incompatibilité  du  droit  national  avec 
l'existence  d'une  autorité  religieuse  commune  et 
universelle,  etc.,  etc. 

Nous  espérons  que  ces  études  sur  le  mouve- 


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INTRODUCTION.  xi 

ment  de  ridée  chrétienne  dans  le  monde  mo- 
derne contribueront  à  dissiper  ces  déplorables 
préjugés,  en  montrant  au  grand  jour  les  confu- 
sions et  les  malentendus  qui  leur  ont  donné  nais- 
sance. 


III 


Quant  à  la  première  question  de  la  liberté,  on 
verra  par  suite  de  quelles  alliances  entre  des  pou- 
voirs, des  droits  et  des  intérêts  appartenant  à 
deux  ordres  entièrement  différents,  on  a  été  con- 
duit à  confondre  l'unité  morale,  et  l'autorité  spi- 
rituelle qui  en  est  l'expression,  avec  cette  auto- 
cratie gouvernementale  des  chefs  politiques,  qui 
est  la  négation  de  l'initiative  individuelle. 

C'est  cette  confusion  qui  a  dénaturé,  dans  le 
passé,  le  rôle  de  Rome  et  de  l'Italie  et  celui  de  la 
France;  qui  a  discrédité,  aux  yeux  des  amis  de 
la  liberté,  à  la  fois  cette  idée  d'unité  spirituelle 
et  la  race  latine  qui  la  représente,  et  mis  en  re- 
lief d'autres  peuples,  tels  que  les  Anglo  Saxons, 
comme  étant  plus  que  les  premiers  les  représen- 
tants de  la  liberté  individuelle. 

L'intolérance  universellement  pratiquée  jus- 


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»i  INTRODUCTION. 

qu'à  ces  derniers  temps,  l'adoption  d'un  culte 
officiel  comme  le  plus  puissant  instrument  de 
despotisme,  n'étaient  nullement  la  conséquence 
du  principe  d'une  autorité  spirituelle  commune, 
mais  bien  l'effet  d'une  fausse  conception  de  la 
constitution  des  sociétés  temporelles  et  du  rôle 
des  pouvoirs  politiques,  conception  qui  avait 
régné  pendant  tout  le  paganisme  et  dont  le 
monde  chrétien  avait  hérité. 

11  suffira  de  rétablir  la  vraie  notion  philoso- 
phique de  l'autorité  religieuse  et  celle  de  l'auto- 
rité temporelle,  entièrement  distinctes  et  dans 
leur  essence  et  dans  leur  but,  pour  faire  la  lu- 
mière dans  ce  chaos  et  montrer  que  le  principe 
dé  l'unité  spirituelle  est  parfaitement  innocent 
des  fausses  doctrines  politiques  qui  se  sont  accré- 
ditées en  son  nom. 

On  cessera  de  confondre  la  liberté  religieuse 
avec  la  liberté  politique  ;  on  comprendra  que  le 
chrétien  puisse  appartenir  par  sa  libre  adhésion 
à  une  société  spirituelle  universelle,  tout  en  gar- 
dant la  complète  indépendance  de  sa  conscience 
vis-à-vis  des  pouvoirs  humains;  on  comprendra 
également  que  ce  membre  de  l'Église  catholique 
puisse  admettre,  comme  citoyen,  les  principes 
les  plus  larges  sur  la  participation  de  tous  les 
membres  de  l'État  à  la  souveraineté  politique; 


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INTRODUCTION.  xiii 

on  comprendra  enfin  que  des  peuples,  pour  avoir 
reçu  la  grande  mission  de  représenter  plus  parti- 
culièrement le  principe  de  l'unité  morale  du 
genre  humain,  ne  sont  pas,  par  cela  même,  les 
moins  capables  de  pratiquer  la  liberté  politique. 

Il  faut  renoncer  à  cette  philosophie  de  l'his- 
toire, superficielle  et  étroite,  qui  établit  deux  ca- 
tégories :  Tune  des  peuples  plus  faits  pour  subir 
l'autocratie  de  l'État,  l'autre  des  peuples  plus 
faits  pour  l'indépendance  et  l'initiative  indivi- 
duelle. Rien  n'est  plus  arbitraire  que  ces  classi- 
fications qui  cherchent,  dans  de  prétendues  dis- 
positions natives  des  races  diverses  ,  certains 
vices  ou  certaines  vertus  dont  la  cause  véritable 
est  plutôt  dans  des  circonstances  exceptionnelles 
et  accidentelles. 

Pour  ne  parler  que  de  l'Italie,  on  verra  que 
pendant  ses  beaux  siècles  du  moyen  âge,  où  elle 
eut  si  bien  la  notion  véritable  de  la  souveraineté 
politique,  elle  ne  le  cédait  à  aucun  peuple  pour 
l'initiative  individuelle  et  la  grandeur  des  carac- 
tères. Est-ce  que  l'unité  religieuse  conservée  par 
TÉglise,  avec  le  concours  si  fidèle  de  l'Italie,  em- 
pêchait les  Italiens  de  concevoir  la  vie  publique 
avec  les  idées  de  la  plus  grande  indépendance? 
Ajoutez-y  le  principe  moderne  de  la  séparation 
de  l'Église  et  de  l'État,  principe  qui  est  la  consé- 


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xiv  INTRODUCTION. 

quence  logique  de  la  doctrine  chrétienne,  et  nous 
demandons  ce  qu'un  pareil  régime  laisserait  à 
désirer  aux  amis  les  plus  ardents  de  la  liberté  po- 
litique. 

Il  ne  sera  donc  pas  nécessaire  d'aller  chercher 
ailleurs  que  chez  les  peuples  latins  la  notion  de 
la  liberté.  On  se  convaincra  que  cette  unité,  re- 
présentée par  eux,  qui  n'est  autre  chose  que  l'u- 
nité morale  de  la  civilisation,  comporte,  quant  à 
la  vie  temporelle  des  sociétés,  l'indépendance  la 
plus  absolue  ;  de  telle  sorte  que  des  peuples  éga- 
lement chrétiens,  et  tous  fidèles  à  l'orthodoxie  re- 
ligieuse, peuvent  offrir  la  plus  grande  variété 
d'organisation  politique,  et  que  ces  mille  consti- 
tutions dépendront  de  causes  aussi  multiples  que 
les  combinaisons  des  innombrables  éléments  de 
l'histoire  de  l'humanité. 

Le  même  soleil  fait  mûrir  des  moissons  bien 
diverses,  suivant  la  nature  du  sol,  les  latitudes, 
les  conditions  climatériques.  Il  en  est  ainsi  du 
Dieu  des  chrétiens.  Au-dessus  des  régions  où 
s'agitent  les  choses  humaines,  il  reçoit  de  tous 
les  mêmes  adorations;  c'est  là  le  culte.  Mais 
quand  les  chrétiens  redescendent  sur  le  théâtre 
des  choses  temporelles,  ils  restent  avec  leur  li- 
berté et  leur  responsabilité,  et  ils  cherchent,  à 
leurs  risques  et  périls,  dans  ce  monde  du  relatif, 


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INTHODUCTION.  xv 

les  moyens  les  plus  favorables  pour  accomplir 
leurs  destinées  terrestres. 

Ce  qu'il  y  a  de  vrai  dans  cette  question  de  races 
qu'on  a  compliquée  mal  à  propos  de  la  question 
de  l'autorité  spirituelle,  c'est  que  tous  les  peuples 
sont  faits  pour  connaître  et  pratiquer  la  liberté 
politique.  La  liberté  est  destinée  à  faire  [le  tour 
du  monde,  car  elle  est  le  vrai  titre  de  noblesse 
de  l'espèce  humaine  dans  la  création. 


IV 


Il  est  à  peine  besoin  d'ajouter  que  les  consi- 
dérations que  nous  venons  d'indiquer  dans  la 
question  de  la  liberté,  s'appliquent  également  à 
la  question  du  droit  national.  C'est  par  suite  du 
même  préjugé  que,  dans  cette  question  des  na- 
tionalités, on  a  imputé  au  principe  de  l'unité 
religieuse  ce  qui  appartient  à  la  théocratie  et  à 
l'idée  de  l'empire  universel. 

Délivrez  les  sociétés  catholiques  de  l'idée  du 
saint- empire  aussi  bien  que  du  principe  théocra- 
tique,  et  vous  verrez,  avec  la  liberté  et  sans  trou- 
bler l'harmonie  intellectuelle,  morale  et  reli- 
gieuse de  la  grande  famille  chrétienne,  les  divers 


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xvi  INTRODUCTION. 

groupes  nationaux  se  former,  se  compléter,  par 
la  «  conscience  que  possède  chaque  peuple  de 
son  rôle  comme  organe  de  la  civilisation.  » 

Est-ce  parce  que  le  catholicisme  repose  sur 
l'unité  de  doctrine  religieuse,  et  que  par  là 
il  est  cosmopolite,  qu'il  serait  la  négation  des  na- 
tionalités? 

Cet  argument,  souvent  invoqué,  prouve  quel 
degré  de  confusion  peuvent  atteindre,  dans  les 
meilleurs  esprits,  les  idées  les  plus  élémen- 
taires, quand  une  injuste  prévention  a  mis  un 
malentendu  au  point  de  départ.  Que  dirait-on  si, 
se  plaçant  au  même  point  de  vue,  on  adressait 
un  reproche  analogue  à  la  Révolution  française? 

Le  caractère  essentiel  de  cette  révolution,  c'est 
d'être  cosmopolite,  universelle,  en  ce  sens  que  la 
théorie  des  droits  de  l'homme  est  vraiment  le 
code  de  l'humanité.  Serait-il  juste  d'en  conclure 
que  cette  révolution  est  essentiellement  opposée 
au  principe  des  nationalités  ? 

Cette  erreur,  pour  être  une  énormité,  n'en  a 
pas  moins  fait  illusion  à  un  grand  nombre.  Et 
cependant,  c'est  au  contraire  cette  révolution, 
universelle  par  sa  radicale  conception  de  la  jus- 
tice sociale,  qui,  en  appelant  chaque  membre 
d'un  même  groupe  national  à  l'exercice  de  la 
souveraineté,  a  élevé  le  principe  de  la  nationa- 


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INTRODUCTION.  XVIi 

lité  à  sa  plus  haute  signification,  et  ennobli  le 
patriotisme  sans  rien  ôter  à  ce  sentiment  de  son 
ardeur  et  de  sa  puissance. 

C'est  à  l'heure  même  où  la  grande  voix  du 
peuple-apôtre  proclamait  l'humanité  tout  entière 
une  seule  famille  de  frères,  que,  sur  tous  les 
points  du  monde  civilisé,  s'est  posée,  impérieuse 
et  imminente,  la  question  des  nationalités.  C'est 
que  la  Révolution,  en  renversant  les  barrières 
arbitraires,  fait  le  champ  libre  aux  divisions  na- 
turelles, aux  groupements  selon  les  vraies  tradi- 
tions historiques  des  peuples  et  leur  mission 
respective. 

Dès  qu'on  allait  saisir  le  droit  social  à  sa  racine, 
il  devait  être  à  la  fois  individuel  et  universel,  la 
loi  du  citoyen  dans  l'État,  la  loi  du  groupe  na- 
tional dans  l'humanité;  la  même  justice  qui 
mettait  fin  aux  inégalités  dé  castes  et  rétablissait 
la  personne  humaine  dans  la  plénitude  de  ses 
droits  et  de  sa  dignité,  devait  anéantir  les  em- 
pires artificiels  pour  restituer  à  chaque  peuple 
son  autonomie  et  ses  limites  légitimes. * 

Et  parce  qu'il  s'est  trouvé  une  nation,  et,  dans 
l'histoire  de  cette  nation,  une  époque  glorieuse 

1  Voir  sur  ce  sujet  un  remarquable  article  de  M.  Albert  Castel- 
nau,  les  Nationalités,  dans  la  Revue  Germanique  du  mois  d'avril 
1865. 

i.  b 


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vxiii  ISTU0DBCTI0H. 

entre  toutes  où  ces  grands  principes,  dégagés 
de  tout  alliage,  ont  jeté  un  éclat  incomparable, 
et  parce  qu'ainsi  les  saines  traditions  de  la  sa- 
gesse antique  et  les  conquêtes  du  monde  chré- 
tien, resplendissant  au  milieu  des  éclairs  d'un 
nouveau  Sinaï,  ont  été  gravées  sur  des  tables  in- 
destructibles, pour  tous  les  siècles  et  pour  tous 
es  peuples,  déclarera-t-on  cette  haute  formule 
trop  immuable  et  trop  universelle  pour  être  li- 
bérale et  nationale  ? 

Or  la  question  est  exactement  la  même  quant 
à  la  doctrine  évangélique,  laquelle,  par  son  côté 
social,  se  confond  avec  la  doctrine  de  la  Révolu,- 
tion  française.  Parce  que  l'Église  maintient  l'u- 
nité de  cette  doctrine  et  qu'elle  relie  tous  les 
croyants  dans  une  même  société  spirituelle,  en 
quoi  porte  -t-elle  la  moindre  atteinte  aux  grou- 
pements des  sociétés  temporelles  en  corps  de 
nations  ? 

Qu'on  suppose  toutes  les  familles  qui  peu- 
plent la  terre  ne  formant,  dans  la  foi  du  Christ, 
qu'un  seul  esprit  et  un  seul  cœur,  et  professant 
les  mêmes  grands  principes  de  morale  et  de 
justice,  cesseraient-elles  de  constituer  des  familles 
distinctes,  respectivement  indépendantes  et  maî- 
tresses de  leurs  destinées  temporelles?  Il  en  est 
ainsi  des  nations,  ces  grandes  familles  qui,  tout 


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INTRODUCTION. 

en  entourant  d'un  respect  religieux  le  sanctuaire 
domestique,  élargissent  le  champ  d'activité  de  la 
créature  humaine,  centuplent  ses  facultés,  et 
donnent  un  nouvel  et  sublime  aliment  à  ses 
puissances  affectives. 

Plût  à  Dieu  que  familles  et  nations,  si  disper- 
sées qu'elles  soient  sur  la  surface  du  globe, 
au  lieu  de  s'entre-déchirer  sans  pitié  ni  trêve  au 
nom  de  leurs  innombrables  idoles,  ne  formassent 
toutes  qu'une  immense  famille  sous  cette  admi- 
rable loi  du  Christ,  qui  n'est  autre  chose  que  le 
triomphe  de  la  justice  par  l'amour. 


Qu'en  n'on  doute  pas,  si  des  divisions  arbi- 
traires se  sont  opérées,  si  des  nationalités  ont 
été  sacrifiées,  ce  n'est  pas  parce  que  l'unité 
religieuse  s'est  établie  dans  le  monde,  c'est 
parce  que  cette  œuvre  de  l'unité  a  été  prise  à 
un  point  de  vue  étroit,  exclusif  et  barbare. 
L'intolérance  religieuse,  telle  est  la  cause  de  tout 
le  mal.  C'est  la  même  cause  qui  a  fait  tour- 
ner une  religion  essentiellement  libérale  et  pro- 
tectrice de  tous  les  droits  à  la  ruine  de  la  li- 


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xx  INTRODUCTION. 

bertéet  à  l'asservissement  des  peuples  faibles. 

A  ce  compte,  qui  est-ce  qui  n'a  pas  sa  part 
de  responsabilité  dans  le  passé?  Quel  est  le 
peuple',  quelle  est  la  secte  qui  n'a  pas  cru  faire 
acte  de  patriotisme  en  imposant  une  croyance 
nationale?  Une  idée  religieuse  commune  étant 
l'élément  capital  de  toute  nationalité,  il  n'est  pas 
un  législateur  qui  n'en  ait  fait  la  base  de  la  con- 
stitution politique.  Le  violateur  du  culte  officiel 
était  considéré  comme  le  plus  dangereux  ennemi 
de  l'ordre  établi  ;  le  châtier  et  au  besoin  le  re- 
trancher du  corps  social,  c'était  le  principal  office 
de  la  justice  politique. 

Or,  ces  procédés,  logiques  et  sans  danger  chez 
les  peuples  païens  qui  n'avaient  pas  conscience 
d'un  autre  droit  que  le  droit  social,  devenaient 
un  non-sens  et  par  suite  devaient  produire  des 
effets  désastreux  chez  des  peuples  affranchis  par 
TÉvangile,  c'est  à  dire  où  chaque  individu,  sou- 
mis aux  lois  de  l'État  comme  citoyen,  se  savait 
libre  comme  chrétien  et  maître  de  ses  destinées 
religieuses.  User  de  la  force  brutale  pour  pro- 
duire l'unité  de  croyances  entre  des  hommes  qui 
portaient  en  eux  la  notion  indestructible  du  droit 
nouveau  et  le  besoin  indomptable  de  la  liberté, 
c'était  l'entreprise  la  plus  insensée  qui  se  puisse 
concevoir. 


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INTRODUCTION.  xxi 

La  terreur  érigée  en  système,  les  éliminations 
et  épurations  successives,  sous  prétexte  de  garder 
aux  peuples  une  foi  intacte,  produisent  certes 
d'un  bout  à  l'autre  du  pays  l'immobilité  et  le 
silence,  mais  l'immobilité  de  la  mort  et  le 
silence  de  la  tombe.  C'est  le  malade  qu'on  épuise 
et  qu'on  tue,  à  force  de  lui  ôter  du  sang  pour  le 
sauver.  La  liberté  seule  peut  créer  une  âme  na- 
tionale forte,  vivante,  inviolable.  En  étouffant 
violemment  la  liberté  religieuse,  on  a  étouffé 
toutes  les  libertés,  on  a  amoindri  les  peuples,  on 
les  a  façonnés  pour  la  servitude.  La  même  cause 
qui  a  paralysé  les  uns  à  l'intérieur  a  forgé  des 
chaînes  aux  autres,  et  même  les  a  rayés  du  rang 
es  nations. 

L'histoire  en  fournit  de  trop  mémorables 
exemples. 

Voyez  l'Espagne  :  là,  le  fanatisme  a  réussi  à 
exclure  toute  trace  d'hérésie,  mais  à  quel  prix  ! 
Et  l'Espagne  ne  se  relève  qu'à  mesure  que  l'esprit 
de  tolérance  s'introduit  dans  son  sein.  Qu'elle 
répudie  à  tout  jamais  ses  sombres  et  lamentables 
traditions  ;  qu'elle  conçoive  largement  l'idée  de 
liberté,  et  alors,  nous  en  avons  la  conviction, 
sans  rien  perdre  de  l'unité  de  ses  croyances  qui 
en  fait  un  peuple  si  homogène,  elle  marchera  à 
pas  de  géants. 


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INTRODUCTION. 


VI 


Mais  nul  exemple  n'est  pins  saisissant  que  celui 
de  la  Pologne.  Il  fut  un  temps  où,  seule  entre 
les  nations  civilisées,  tout  en  restant  fidèlement 
attachée  au  centre  de  l'Église  latine,  elle  sut  pra- 
tiquer la  tolérance.  Pendant  que  l'Europe  ne 
connaissait  d'autre  loi  que  la  force,  que  l'inqui- 
sition la  couvrait  d'un  réseau  formidable,  que 
toute  hardiesse  de  la  pensée  valait  au  novateur  le 
bûcher  ou  la  potence,  la  Pologne  se  signalait  par 
des  institutions  largement  libérales.  Dès  les  pre- 
mières années  du  quinzième  siècle,  elle  avait 
assuré  par  une  loi  contre  la  détention  préven- 
tive l'inviolabilité  du  citoyen,  et,  dans  le  siècle 
suivant,  elle  consacra,  sur  la  proposition  de 
Krasinski,  évoque  de  Cracovie,  la  liberté  de  con- 
science et  l'égalité  absolue  de  tous  les  cultes  de- 
vant l'État1. 

Or  cet  esprit  de  tolérance,  qui,  avant  de  passer 
dans   sa  législation,  régnait  depuis  longtemps 

*  Voir  un  intéressant  article  de  M.  Alfred  Dubois,  YUltramonta- 
nisme  en  Pologne,  dans  la  Revue  Germanique  du  l,r  mai  1865. 


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INTRODUCTION.  um 

dans  ses  mœurs,  fut-il  pour  la  Pologne  une  cause 
de  faiblesse,  de  décadence  et  de  dissolution? 

L'histoire  répond  que  ce  furent  ses  siècles  de 
prospérité,  de  grandeur  et  de  puissance.  C'est 
alors  que  la  Hongrie,  la  Bohème,  venaient  cher- 
cher des  rois  dans  la  famille  de  ses  souverains  ; 
c'est  alors  qu'elle  entraînait  dans  son  orbite, 
par  le  seul  espoir  d'une  sympathique  et  douce 
tutelle,  même  des  peuples  divers  d'origine  et  de 
croyances,  tels  que  les  Cosaques  de  l'Ukraine, 
tant  est  grande  la  puissance  attractive  de  la  li- 
berté, et  féconde  son  influence  ! 

Et  cette  âme  expansive  de  la  Pologne,  libre  en 
même  temps  que  chrétienne,  produisait  des  mer- 
veilles dans  les  arts  et  dans  les  sciences  ;  elle  ri- 
valisa un  moment  avec  l'Italie  ;  elle  eut  son  jour 
de  splendeur  littéraire  avant  le  grand  siècle  de 
la  France.  Mais  son  immortel  honneur,  son  titre 
à  la  reconnaissance  éternelle  des  peuples  chré* 
tiens,  fut  de  sauver  l'Europe  des  barbares. 

La  liberté  fit  la  Pologne  indépendante  et  glo- 
rieuse. L'intolérance  l'a  paralysée  et  Ta  faite 
esclave. 

Entraînée  par  l'exemple  des  autres  nations  que 
les  luttes  religieuses  exaltaient  jusqu'à  la  fureur 
homicide,  elle  devint  à  son  tour  persécutrice.  A 
partir  de  ce  moment,  sa  décadence  s'accomplit 


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xxîy  INTRODUCTION. 

avec  une  rapidité  effrayante  ;  au  lieu  d'attirer 
les  peuples,  elle  décourage  et  repousse  ceux 
qu'avait  séduits  autrefois  sa  législation  libérale; 
les  Cosaques  la  renient  et  deviennent  ses  enne- 
mis implacables.  On  sait  l'histoire  de  ses  déchi- 
rements et  de  ses  dernières  immolations. 

Mais  les  nations  qui  l'ont  abandonnée  dans  sa 
détresse  devaient-elles  oublier  les  grands  siècles 
de  ce  peuple  initiateur?  et  n'est-ce  pas  un 
crime  et  une  honte  d'avoir  laissé  effacer  de  la 
carte  de  l'Europe  ce  nom  dont  la  puissance  fit 
un  jour  reculer  la  barbarie? 

Cependant  Celui  pour  qui  le  grain  n'est  jamais 
perdu  dans  le  sillon  s'est  souvenu  de  ce  peuple, 
de  son  passé,  de  ses  services,  de  son  héroïsme, 
de  sa  fidélité  à  Dieu  et  à  la  patrie,  et  il  a  marqué 
l'heure  de  sa  résurrection. 

Ce  qui  annonce  que  cette  heure  est  prochaine, 
c'est  que  cette  fois  la  Pologne  à  son  cri  de  patrio- 
tisme mêle  un  cri  de  liberté  ;  à  côté  du  drapeau 
national  elle  montre  la  croix,  non  plus  comme  un 
signe  de  terreur  et  de  proscription,  mais  comme 
un  signe  de  mansuétude,  de  tolérance  et  d'égalité 
de  toutes  les  créatures  humaines  devant  Dieu. 
Tous,  clergé  catholique,  rabbins,  pasteurs  pro- 
testants, se  sont  unis  dans  l'amour  de  la  patrie  ; 
tous,  ne  formant  qu'un  seul  cœur,  subissent  avec 


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INTRODUCTION.  kxv 

joie  le  même  martyre.  Et,  au  jour  du  triomphe, 
ceux  qui  auront  survécu  à  cette  immense  héca- 
tombe n'oublieront  pas  que  leur  victoire  natio- 
nale doit  être  aussi  la  victoire  définitive  de  la 
liberté. 

Ainsi  se  montrent,  dans  tous  les  mouvements 
qui  agitent  l'Europe,  les  signes  manifestes  d'un 
sentiment  commun,  universel,  indestructible,  le 
sentiment  de  la  liberté.  C'est  là  qu'est  désormais 
la  force  des  peuples.  La  Pologne,  retrouvant  son 
antique  esprit  de  tolérance,  doit  vaincre  la  Russie 
intolérante  et  barbare. 

Merveilleux  enseignement!  Cette  résurrection 
de  la  Pologne  libérale  s'accomplit  au  même  mo- 
ment où  Tltalie,  catholique  comme  elle,  a  enfin 
conscience  qu'elle  ne  peut  être  une  nation  qu'en 
donnant  au  monde  la  liberté. 


VII 


Et  ce  caractère  libéral  n'appartient  pas  seule- 
ment aux  révolutions  qui  arrachent  les  peuples 
au  joug  de  l'étranger;  il  se  retrouve  dans  tous 
les  mouvements,  violents  ou  pacifiques,  qui  trans- 
forment les  nations  indépendantes.  La  liberté  est 


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xivi  introduction. 

le  besoin  suprême  et  le  mot  d'ordre  de  tous 
les  partis  tournés  vers  l'avenir.  Dès  qu'en  un 
point  quelconque  du  monde  civilisé  une  atteinte 
grave  est  portée  au  droit  de  la  conscience,  toute 
conscience  se  sent  solidaire,  et  à  l'instant  même 
s'élève  une  protestation  universelle. 

Qu'à  Rome  un  enfant  juif  soit  enlevé  à  sa  fa- 
mille par  des  prêtres  fanatiques,  tout  homme 
ami  de  la  justice,  qu'il  soit  rationaliste,  qu'il 
soit  protestant,  qu'il  soit  catholique,  oublie  sa 
foi  religieuse  pour  ne  songer  qu'au  droit  du 
père  outragé.  Qu'en  Espagne,  des  chrétiens  dis- 
sidents soient  condamnés  pour  leurs  actes  reli- 
gieux par  la  justice  temporelle,  l'alliance  israé- 
lite  universelle  fait  entendre,  en  faveur  de  ses 
frères  chrétiens,  la  plus  noble,  la  plus  touchante 
des  revendications. 

Rome  seule,  au  milieu  de  ce  concert  des 
peuples  civilisés,  manquera-t-elle  à  sa  mission? 
Lorsque  la  liberté  est  le  premier  besoin  de  ce 
siècle,  besoin  tellement  impérieux  que  ceux-là 
mêmes  qui  la  maudissent  au  fond  du  cœur  sont 
obligés  d'en  prendre  le  masque,  lorsqu'elle  est 
l'étoile  vers  laquelle  sont  tournés  les  regards  de 
tous  les  opprimés  de  la  terre,  la  Rome  tempo- 
relle des  papes  restera-t-elle  l'obstacle  insurmon- 
table î  Cette  situation  qui  tient  en  échec  et  l'Italie 


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INTRODUCTION,  xxvir 

et  l'univers  chrétien  est  un  immense  malheur 
et  presque  un  défi  de  l'esprit  du  passé  aux  as- 
pirations du  monde  civilisé. 

Aussi,  nul  événement  s'accomplissant  en  Eu- 
rope ne  doit  foire  perdre  de  vue  ce  grand  intérêt 
qui  domine  tous  les  autres.  Que  les  peuples  ne 
l'oublient  pas,  toute  conquête  libérale  sera  pré- 
caire, toute  solution  sera  incomplète,  tant  que  la 
question  ne  sera  pas  radicalement  tranchée  à 
Rome  par  l'abolition  de  la  papauté  temporelle. 
Voilà  pourquoi,  depuis  des  années,  nous  en  avons 
fait  notre  delenda  Carthago. 

Il  faut  du  reste  que  toute  institution  subisse 
l'épreuve  de  la  liberté.  L'obstination  du  clergé 
catholique  à  s'appuyer  sur  une  base  politique  ne 
persuade  que  trop  au  monde  libéral  que  l'Église 
n'a  pas  d'autre  fondement,  et  que,  ce  fondement 
venant  à  manquer,  l'édifice  croulerait  tout  d'une 
pièce. 

Nous  sommes  las  d'entendre  cet  argument  qui 
annule  d'avance  les  raisons  les  plus  péremptoires. 
Il  est  temps  que  cette  fin  de  non-recevoir  soit 
écartée.  C'est  justice  d'ailleurs  que  les  esprits  in- 
dépendants n'acceptent  plus  le  débat  que  sur  le 
terrain  de  la  liberté.  Désormais,  quiconque  pré- 
tend s'abriter  derrière  la  force  et  redoute  la  lu- 
mière ne  peut  avoir  aucune  prise  sur  l'opinion. 


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xxvm  INTRODUCTION. 

C'est  en  plein  soleil  et  en  pleine  liberté  que  les 
doctrines  et  les  institutions  doivent  être  regardées 
et  jugées.  «  Au  grand  jour  toutes  les  ombres  dis- 
paraissent. Abandonnée  à  elle-même,  la  religion 
qui  vient  des  hommes  fondra  comme  la  neige  ; 
celle  qui  vient  du  ciel  s'élèvera  comme  un  chêne 
et  couvrira  la  terre  de  ses  rameaux1.  » 

Il  ne  suffit  pas  que  des  épreuves  partielles  aient 
déjà  montré  ce  que  gagne  l'Église  au  régime  de 
la  liberté  ;  l'exemple  des  États-Unis  d'Amérique 
ne  peut  convaincre  que  les  témoins  de  ces  ma- 
nifestations toutes  locales.  L'épreuve  ne  sera 
complète,  décisive,  que  lorsqu'elle  sera  faite  à 
Rome,  lorsque  la  base  politique  de  la  hiérarchie 
sacerdotale  sera  renversée. 


VIII 

Tout  condamne  cette  institution  à  une  ruine 
prochaine.  C'est  en  vain  que  ses  partisans  invo- 
quent l'histoire  et  les  prétendus  services  qu'elle 
aurait  rendus  dans  le  passé. 

1  Paris  en  Amérique,  p.  198. 


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INTnODUCTION.  xxn 

Le  passé  la  condamne  aussi  bien  que  le  pré- 
sent. 11  faut  d'étranges  illusions  et  des  préjugés 
bien  enracinés  pour  trouver  dans  la  suite  des 
événements  historiques  le  témoignage  que  la 
papauté  temporelle  a  été  utile  à  l'Église  et  au 
monde.  Mais  que  dire  des  historiens  qui  pous- 
sent l'aveuglement  jusqu'à  croire  que  cette  ins- 
titution a  été  utile,  même  à  l'Italie?  Oui,  ces 
papes-rois,  on  en  a  voulu  faire  les  représentants 
et  les  défenseurs  de  l'indépendance  italienne. 

Jamais  l'abus  des  mots  et  la  confusion  des 
idées  n'ont  été  poussés  plus  loin.  On  verra  par 
le  tableau  impartial  des  révolutions  italiennes 
ce  qu'il  faut  penser  de  ce  prétendu  rôle  natio- 
nal de  la  cour  pontificale  ;  on  verra  ce  que  doit 
l'Italie,  même  aux  papes  les  plus  grands  dans 
l'histoire,  les  plus  justement  vénérés  dans  l'Église 
pour  leurs  vertus,  et  dont  les  noms,  par  un 
préjugé  traditionnel,  sont  restés  attachés  aux  plus 
glorieuses  luttes  des  Italiens  pour  leur  indépen- 
dance. 

En  même  temps,  on  aura  la  preuve  que  cette 
institution,  si  fatale  à  l'Italie,  bien  loin  de  ga- 
rantir l'indépendance  du  saint-siége  et  de  faci- 
liter l'accomplissement  de  sa  haute  mission,  a 
toujours  été  pour  les  papes  et  pour  tout  le  clergé 
une  source  de  difficultés,  de  conflits,  de  luttes 


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xu  INTRODUCTION. 

violentes  avec  les  puissances  politiques,  au  grand 
préjudice  des  droits  des  peuples  et  de  la  liberté. 

On  nous  reprochera,  il  faut  s'y  attendre,  de 
n'avoir  guère  raconté  dans  ce  livre  que  les  actes 
blâmables  du  pontificat  romain.  N'y  aurait-il  donc 
eu  que  de  mauvais  papes,  et  leurs  actes  ont-ils 
toujours  été  funestes?  Pourquoi,  nous  dira-t-on, 
n'avez-vous  point  placé  en  regard  du  mal  le  bien 
qu'a  fait  au  monde  la  papauté? 

Ce  reproche,  s'il  nous  était  adressé,  prouve- 
rait qu'on  ne  s'est  pas  rendu  compte  de  l'objet 
de  ces  éludes.  Si  nous  avions  eu  à  écrire  une 
histoire  générale  de  la  papauté  dans  ses  rapports 
avec  la  civilisation  et  dans  l'accomplissement  de 
son  œuvre  religieuse  qui  est  le  but  plus  direct 
de  sa  mission,  nous  aurions  eu  certes  beaucoup 
à  louer;  nous  aurions  fait  ressortir  ce  trait  si  re- 
marquable de  l'inviolable  fidélité  du  saint-siége 
aux  grandes  vérités  chrétiennes,  malgré  l'indi- 
gnité personnelle  d'un  grand  nombre  des  chefs 
de  l'Église  ;  et  nous  en  conclurions  avec  Bossuet 
qu'il  y  a  vraiment  là  un  miracle  de  l'assistance 
divine. 

Mais  l'objet  que  nous  nous  proposions,  c'était 
uniquement  de  suivre  la  papauté  dans  ses  rap- 
ports avec  l'Italie  et  dans  l'œuvre  tout  humaine, 
toute  temporelle  de  sa  souveraineté  pontificale. 


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INTRODUCTION.  xm 

Or  est-ce  notre  faute  si,  sur  ce  terrain,  nous  n'a- 
vons eu  à  découler  qu'une  histoire  déplorable? 
L'histoire  serait  un  jeu  funeste  et  coupable,  si 
elle  n'était  pas  un  grave  enseignement. 

Au  lieu  de  nous  obstiner  à  la  couvrir  d'un  voile 
imaginaire  et  trompeur,  nous  avons  cru  mieux 
servir  les  deux  saintes  causes  de  la  religion  et 
de  la  liberté,  en  écartant  tous  les  sophismes,  en 
dissipant  toutes  les  illusions. 

N'y  eût-il  dans  cette  question  italienne  qu'un 
peuple  à  délivrer  dune  longue  servitude,  avec 
quelle  ardeur  ne  faudrait-il  pas  faire  appel  aux 
sympathies  de  l'Europe  libérale;  quels  efforts 
ne  serions-nous  pas  en  droit  de  demander  à  la 
science  pour  rechercher  les  causes  qui  ont  en- 
traîné cette  décadence  de  l'Italie,  à  la  politique 
pour  opérer  l'œuvre  de  la  régénération. 

Mais  de  quel  intérêt  devient  cette  question 
nationale,  quand  les  plus  hautes  considérations 
en  font  une  question  universelle!  Quelle  desti- 
née que  celle  de  ce  peuple  à  la  renaissance  du- 
quel se  trouve  attaché  le  problème  fondamental 
de  toute  la  politique  moderne;  de  ce  peuple 
qui  n'a  pas  su  se  constituer  tant  que  sa  chi- 
mère d'empire  universel  a  soustrait  sa  capitale 
à  sa  grande  mission  civilisatrice;  de  ce  peuple 
enfin  qui  ne  peut  reprendre  possession  de  lui- 


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xsxu  INTRODUCTION. 

même  qu'en  donnant  la  main  à  la  France  de  89  ! 
Rome  manque  à  la  fois  à  l'Italie»  et  au  monde 
civilisé.  Siège  de  la  papauté  temporelle,  elle 
s'est  faite  la  complice  de  tous  les  despotismes. 
Siège  de  la  papauté  désarmée,  elle  sera  la  gar- 
dienne de  la  liberté  du  monde,  sans  cesser  d'être 
le  centre  de  l'unité  morale  du  genre  humain. 
Ainsi  se  consommera  la  double  révolution  qui 
travaille  les  sociétés  depuis  dix-huit  siècles.  Ainsi 
seront  définitivement  consacrés  dans  une  même 
et  haute  formule  les  droits  des  peuples  et  les 
droits  non  moins  sacrés  de  la  conscience,  le 
droit  national  et  la  liberté. 


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PREMIÈRE  PARTIE 


LE  SACRIFICE  DE  L'ITALIE 


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CHAPITRE  PRÉLIMINAIRE 


OBJET  DE  CET  OUVRAGE. 


I 


Au  temps  marqué  pour  le  renouvellement  du  monde 
par  le  christianisme,  l'Europe,  comme  épuisée  par 
l'effort  stérile  de  la  civilisation  païenne,  tombe  en  dis- 
solution. Les  peuples  barbares,  longtemps  refoulés 
hors  de  l'orbite  de  l'empire  romain,. se  ruent  sur  cette 
société  en  ruine  avec  l'impétuosité  du  torrent  qui 
vient  de  briser  l'obstacle.  Le  vieux  monde  semble 
oondamné  à  périr  sous  un  nouveau  déluge  ;  mais  cette 
fois,  au  lieu  des  flots  de  l'océan,  ce  sont  les  flots  de  la 
barbarie  ;  au  lieu  de  quarante  jours,  celle  nuit  qui 
s'étend  sur  l'humanité  dure  des  siècles. 

Ténèbres  apparentes,  crise  salutaire  qui  précède 
l'enfantement  d'un  monde  nouveau.  L'arche  sainte 


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4  OBJET  DE  CET  OUVRAGE. 

qui  porte  la  divine  semence  va  se  poser  à  Rome.  C'est 
de  là  que  resplendira  la  lumière  qui  doit  dissiper  ces 
ténèbres. 

Peu  à  peu,  sous  l'influence  de  l'Évangile,  les  bar- 
bares se  civilisent  ;  en  se  choquant  ils  se  mêlent,  et 
puis  se  groupent  en  vertu  d'affinités  naturelles.  Ce  qui 
semblait  devoir  anéantir  les  vieilles  races  attachées  au 
sol  les  retrempe  et  les  régénère  ;  les  hordes  envahis- 
santes leur  ont  apporté  les  éléments  qui  leur  man- 
quaient. Le  croisement  produit  un  sang  nouveau,  et  la 
doctrine  du  Christ  donne  à  ces  sociétés  renaissantes 
une  sève  vivifiante. 

Sur  tous  les  points  de  l'Europe,  une  force  mysté- 
rieuse fait  converger  autour  d'un  centre  encore  mal 
défini  les  germes  providentiels  d'où  sortiront  de  grands 
peuples.  Un  travail  d'assimilation  profond,  persévé- 
rant, prépare  ces  formations  nationales,  à  travers 
toutes  les  péripéties  du  drame  de  l'histoire. 

Dans  cette  admirable  unité  de  la  civilisation  chré- 
tienne, se  réalise  cette  variété  non  moins  admirable 
de  familles  sociales,  assises  sur  un  fondement  com- 
mun, la  doctrine  évangélique,  mais  diverses  par  la 
langue,  les  mœurs,  les  gouvernements  et  leur  mission 
respective.  Les  frontières  se  dessinent;  la  période  des 
invasions  est  close  ;  le  droit  des  gens  consacré,  au  nom 
de  l'équilibre  des  États,  ce  nouveau  partage  de  l'Eu- 
rope. 

En  même  temps,  au  sein  de  chaque  groupe  natio- 
nal, les  barrières  intérieures  s'effacent.  Au  lieu  de 


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LA  NATION  ITALIENNE.  5 

vingt  provinces,  il  n'y  a  plus  qu'une  France,  qu'une 
Angleterre,  qu'une  Espagne.... 


II 


Seule,  l'Italie,  l'éternelle  déshéritée,  ne  peut  réu- 
nir en  un  seul  faisceau  les  tronçons  épars  de  son  unité 
nationale. 

Chez  les  autres  peuples,  rien  n'arrête  le  travail  d'u- 
nification. Tout  sert  à  le  hâter  ,  môme  la  conquête; 
tantôt  par  l'absorption  de  la  race  conquise,  tantôt 
par  une  fusion  pacifique  et  sympathique  des  races  di- 
verses, ou  bien,  comme  en  Espagne,  par  la  concentra- 
tion de  toutes  les  forces  patriotiques  du  pays  et  la  soli- 
darité dans  la  lutte  suprême  contre  l'étranger. 

Seule,  l'Italie  s'agite  en  vain  sur  elle-même  sans 
pouvoir  se  constituer. 

Assurément,  même  aux  époques  où  la  Péninsule 
semble  vouée  à  une  irrémédiable  anarchie,  au  mi- 
lieu de  ses>  guerres  intestines  les  plus  acharnées, 
comme  aux  moments  de  ses  plus  désolantes  prostra- 
tions, un  regard  attentif  découvre  dans  son  sein  des 
germes  de  nationalité.  Niés  par  un  grand  nombre, 
ces  germes  d'unité  sociale  ont  été  signalés  plus  d'une 
fois  par  des  écrivains  éminents,  soit  anciens  soit  mo- 
dernes. 

Mais,  pour  la  philosophie  de  l'histoire,  la  difficulté 
reste  entière. 

Avec  ces  éléments  de  nationalité,  comment  ritalie 


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6  OBJET  DE  CET  OUTRAGE. 

a-l-elle  été  impuissante  ?  pourquoi  ses  divisions  perpé- 
tuelles, ses  luttes  sans  but  et  surtout  sans  résultat  na- 
tional? Tandis  que  partout  ailleurs  les  rivalités  de 
province  à  province,  les  guerres  extérieures,  tournent 
au  profit  de  l'unification,  pourquoi  l'Italie,  toujours  de 
plus  en  plus  divisée,  toujours  agitée  jusqu'au  délire, 
n'a-t-elle  d'ardeur,  d'énergie,  de  vie  publique,  que 
pour  se  déchirer  éternellement  de  ses  propres  mains? 

Bien  des  causes  de  ce  fait  inouï  ont  été  indiquées. 
Mais  il  en  est  deux  qui  dominent  toutes  les  autres  et 
qui  ont  frappé  les  historiens 4,  deux  causes;  deux  illu- 
sions dont  l'Italie  a  été  le  jouet  :  rêve  de  l'empire  uni- 
versel, rêve  de  la  suprématie  papale. 

Ce  qui  a  perdu  l'Italie,  c'est  l'ambition  de  dominer 
le  monde. 

En  fait,  cela  est  vrai,  et  Ton  pourrait  appeler  l'Italie 
la  terre  classique  des  illusions. 

Mais  cela  n'explique  rien. 

Comment  se  fait-il  qu'une  nation  ait  été  condamnée 
à  se  repaître  d'illusions  ?  Si  ces  rêves  eux-mêmes  ne 
se  rattachaient  à  quelque  chose  de  profond  dans  lerôle 
réservé  à  l'Italie  et  dont  elle  avait  la  conscience  vague, 
si  ces  rêves  ne  sont  pas  un  instinct  dévoyé  mais  sérieux 
d'une  haute  et  mystérieuse  mission,  lies  détracteurs  de 
l'Italie  ont  eu  raison  de  traiter  avec  dédain  ce  peuple 
qui,  au  lieu  de  s'organiser,  n'a  cessé  de  poursuivre 
des  chimères. 

1  Voir  surtout  le  beau  livre  de  H.  Quinet,  le$  Révolutions  d'Italie. 


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LES  ILLUSIONS  DE  L'ITALIE.  7 

A  ce  compte*  ce  n'est  pa$  seulement  l'histoire  de 
l'Italie  qui  serait  inintelligible,  mais  l'histoire  de  tou- 
tes les  grandes  luttes  qui  ont  rempli  le  moyen  âge  et 
le  monde  moderne. 

Empire,  papauté,  ces  deux  rêves  qui  sont,  dit-on, 
toute  l'histoire  de  l'Italie,  ne  sont-ils  pas  aussi  pres- 
que toute  l'histoire  de  l'Europe? 

Pourquoi  toutes  ces  agitations,  ces  grands  débats, 
cet  acharnement  des  princes  et  des  peuples  autour  de 
ces  deux  mots? 

III 

A  neprendre  que  les  apparences,  l'histoire  de  cette 
lutte  entre  l'empire  et  la  papauté,  et  des  résultats  mi- 
sérables auxquels  elle  a  abouti  —  du  moins  en  Italie 
—  ne  serait  autre  chçse  que  la  négation  de  tout  ca- 
ractère sérieux  dans  la  vie  de  l'humanité,  une  grande 
mystification  des  peuples.  Il  faudrait  voir  dans  les  évé- 
nements, même  les  plus  retentissants,  du  bruit,  du 
sang,  des  larmes,  de  la  fumée,  et  rien  de  plus...  pen- 
dant des  siècles,  des  peuples  haletants  poursuivant 
une  chimère,  des  efforts  sans  but  s' épuisant  d'eux- 
mêmes,  et  l'Italie,  ce  théâtre  de  tant  de  drames  hé- 
roïques, gigantesques,  devenue,  depuis  trois  siècles, 
un  champ  de  mort! 

Lisez  dans  M.  Quinet,  dans  M.  Ferrari,  dans  Sis- 
mondi,  l'histoire  des  révolutions  de  ces  villes  ita- 
liennes; arrêtez-vous  où  ils  s'arrêtent,  c'est-à-dire  à 


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8  OMET  DE  CET  OUVRAGE. 

ce  moment  où  s'éteint  toute  vie  publique  en  Italie,  au 
milieu  du  seizième  siècle,  et  ne  voyez,  dans  les  glo- 
rieux événements  qui  précèdent  cette  grande  immo- 
lation, qu'un  jeu  brillant,  mais  vide,  sans  rien  de 
réel  et  de  vivant  au-dessous. . .  vous  fermerez  ces  pages 
découragé. 

On  n'a  pas  impunément  sous  les  yeux,  pendant  des 
siècles,  le  spectacle  d'une  nation  s'agitant  sans  but, 
et  faisant  un  pas  vers  la  dissolution  à  mesure  qu'elle 
croit  s'avancer  vers  l'accomplissement  de  grandes  des- 
tinées. Oh!  nous  comprenons  le  cri  de  désespoir  qui 
s'échappe  de  toute  âme  généreuse  en  présence  de  ce 
funeste  dénoûment,  et  le  doute  presque  universel  qui 
accueillit,  il  y  a  dix  ans,  les  premiers  symptômes  du 
réveil  de  l'Italie.  «  Vaines  espérances!  s'écriaient, 
même  les  plus  sincères  admirateurs  de  cet  héroïque 
effort  de  Milan,  de  Rome,  de  Palerme  ;  chimère  irréa- 
lisable ;  Tltalie  est  impossible.  » 

Il  n'a  rien  moins  fallu  qu'une  explosion  soudaine 
de  merveilles,  sur  tous  les  points  de  la  Péninsule, 
pour  prouver  la  réalité  du  sentiment  national.  Cette 
fois,  ce  n'est  plus  l'instinct  irréfléchi,  l'aspiration  en- 
veloppée de  mystère  d'un  peuple  enfant  qui  se  cher- 
che lui-même  dans  le  dédale  de  ses  inextricables  divi- 
sions ;  c'est  une  nation,  dans  sa  maturité,  qui  surgit 
comme  par  magie  au  cœur  de  l'Europe,  s'affirmant 
une  et  inviolable,  confondant  ses  ennemis  autant  par 
la  sagesse  de  ses  hommes  d'État  que  par  l'audace  de 
ses  héros,  se  faisant  un  bouclier  invincible  de  sa  force 


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LA  RÉALITÉ  SOUS  L'ILLUSION.  9 

morale,  en  attendant  que  ses  légions ,  organisées  et 
disciplinées,  puissent  compléter  l'œuvre  de  la  déli- 
vrance et  défier  tous  les  efforts  de  l'étranger. 

Et  ce  fait  inouï,  par  lequel  un  peuple  nouveau  se 
révèle,  est  un  démenti  donné  à  toute  l'histoire  de 
l'Italie;  démenti  si  inconcevable,  que  des  écrivains 
illustres  persistent  encore  dans  leurs  doutes,  et  pren- 
nent ce  mouvement  enthousiaste  et  unanime  des  peu- 
ples italiens,  pour  un  rêve  de  plus,  dans  ce  pays  qui 
n'a  vécu  que  de  chimères l. 


IV 


Hais  ce  démenti  du  présent  au  passé  n'est  qu'appa- 
rent. Non,  les  peuples  ne  s'improvisent  pas.  Si  l'Italie 
est  possible  aujourd'hui ,  c'est  que,  depuis  des  siè- 
cles elle  était,  à  son  insu,  en  possession  de  forces  la- 
tentes qui  préparaient  son  unité. 

Il  y  a  autre  chose  que  des  illusions  au  fond  de  son 
histoire. 

Ces  illusions  elles-mêmes  sont  un  effet  d'une  cause 
supérieure  qu'on  n'a  pas  aperçue.  Cette  cause  indi- 
quée, tout  s'expliquera  :  l'impuissance  de  l'Italie  à  se 
constituer  comme  nation  dans  le  passé,  et  sa  renais- 
sance moderne. 

Toutes  les  sympathies  se  porteront  vers  l'Italie, 
quand  on  verra  que  sa  chimère  de  domination  uni- 

*  Voir  M.  de  Lamartine,  dans  ses  Entretiens  sur  Machiavel. 


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10  MISSION  CIVILISATRICE 

verselle  cachait  une  grande  mission  providentielle; 
que  celte  nation ,  qui  semblait  vouloir  absorber  le 
monde,  se  sacrifiait  à  lui;  que  cette  prétendue  vic- 
time dç  Taïqbition  et  de  l'orgueil  s'est  immolée  vi- 
vant^ au  profit  de  la  civilisation. 

L'JtaJie  a,  toujours  eu  L'instinct  que  sa  mission  était 
de  représenter  le  principe  d'unité  dans  le  monde. 

Avant  le  christianisme,  elle  poursuit  son  but  d'u- 
nité par  la  conquête. 

Depuis  le  Christ,  elle  le  poursuit  par  l'idée. 

Et  toujours,  soit  au  delà,  soit  en  deçà  du  Christ,  elle 
est  à  la  fois,  par  le  rayonnement  de  ses  idées  et  de 
son  influence,  l'agent  le  plus  puissant  de  la  civilisa- 
tion^ et  par  ^'immutabilité  de  ses  oracles,  la  gardienne 
fidèle  des  principes  éternels  de  justice,  de  droit,  de 
n^gr^et  de,  religion,  qui  sont  la  source  même  de 
toute  civilisation  et  de  tout  progrès. 

Avant  le  Christ,  tandis  qu'elle  étend  sa  domination 
pajr  la>  conquête,  elle  accumule,  elle  concentre,  par  les 
travaux  de  ses  jurisconsultes  et  de  ses  philosophes, 
(pus  les  trésors  de  la  sagesse  antique;  elle  édifie  un 
monument  qui  a  mérité  d'être  appelé  la  raison  écrite. 
..„  Depuis  le  Christ,  tandis  qu'elle  répand  à  flots  dans  le 
iponde  les  principes  libérateurs  de  l'Évangile,  elle  les 
protège  avec  une  constance  inébranlable  contre  les 
hérésies,  \e$  défaillances  et  le  retour  longtemps  me- 
naçant de  la  barbarie. 

Aussi  est-ce  avec  vérité  qu'on  a  appelé  Rome  la  ville 
orthodoxe. 


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DE  L'ITALIE.  11 

Or,  l'Italie  est  toujours  associée  à  ce  rôle  de  Rome. 
Elle  est,  entre  toutes,  la  nation  orthodoxe  et  conser- 
vatrice. 

C'est  cette  conscience  d'une  mission  universelle  qui 
a  fait  la  grandeur  de  Rome  et  de  l'Italie,  mais  qui  a 
fait  aussi  leur  misère,  en  donnant  naissance  aux  plus 
fatales  illusions. 

Réalité  de  cette  mission  universelle,  rêves  chiméri- 
ques, quant  aux  moyens  de  l'accomplir;  tel  est  le 
double  secret  des  prodigieux  efforts  sans  cesse  renou- 
velés, et  des  découragements  si  fréquents  de  cette  race 
italienne  qui  un  jour  étonne  le  monde  par  les  éclairs 
de  son  génie,  et  le  lendemain  le  consterne  par  son  im- 
puissance sous  la  main  de  l'étranger. 

Fidèle  à  sa  mission  unificatrice,  elle  garde  intact,  à 
travers  ses  révolutions  politiques  et  ses  crises  sociales, 
le  dépôt  des  vérités  chrétiennes. 

Se  trompant  sur  les  moyens  dis  fonder  l'unité,  l'Ita- 
lie chrétienne  continue  de  rêver  l'empire,  matériel  de 
Rome  païenne,  tantôt  par  l'Empereur,  tantôt  par  le 
papè^EUe  prend  pour  un  rôle  définitif  et  étemel  ce 
qui  'n'était,  chez  la  Rome  des  Césars,  qu'un  rôle  pré- 
paratoire; et  ce-  rêve  persévérant  de  l'empire  univer- 
sel r empêche  de  se  constituer  en  nation.   . 

Éclaircissons  ce  point  ;  nous  aurons,  ta  clef  de  toute 
son  histoire»  * 


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CHAPITRE  PREMIER 


rome  Païenne.  —  l'unité  par  le  glaive. 


I 

Rien  ne  serait  plus  dérisoire  que  la  destinée  de 
Rome,  si  son  rôle  se  renfermait  entre  son  berceau  et  j 

ce  qu'on  a  appelé  sa  décadence. 

La  plupart  des  historiens  croient  avoir  tout  expliqué 
quand  ils  ont  dit  :  «  Les  nations  sont  comme  les  indi- 
vidus ;  elles  naissent,  grandissent,  puis,  arrivées  à  la 
plénitude  de  leur  développement,  elles  déclinent  et 
disparaissent  pour  faire  place  à  d'autres  nations.  Rome 
elle-même,  la  maîtresse  du  monde,  n'a  pu  échapper  à 
cette  fatalité  de  la  loi  commune  «  à  cette  intermittence, 
«  pour  parler  comme  M.  de  Lamartine,  à  cette  alter- 
«  native,  cette  jeunesse  et  cette  vieillesse,  cette  fin  et  ce 
«  recommencement  qui  sont  la  condition  et  la  loi  de 
«  toutes  choses  intellectuelles  ou  matérielles.  »  Après 


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PROGRÈS  ET  DÉCADENCE.  13 

avoir  rempli  la  terre  du  Lruit  de  ses  armes  et  étendu 
sa  domination  sur  tout  l'univers,  cet  immense  empire 
se  dissout  et  tombe  en  poussière.  L'histoire  raconte  sa 
chute,  comme  elle  a  raconté  sa  naissance  et  les  phases 
diverses  de  sa  vie,  et  son  œuvre  est  achevée.  » 

Cette  prétendue  intermittence,  cette  alternative  qui 
clôt  invariablement  la  vie  de  chaque  peuple  après  lui 
avoir  fait  traverser  ses  deux  phases  de  jeunesse  et  de 
vieillesse,cette  loi  qui  assimile  les  nations  aux  indi- 
vidus, bien  loin  de  jeter  la  moindre  lumière  sur  l'his- 
toire de  l'humanité,  en  augmente  la  confusion  et  la 
rend  de  plus  en  plus  inintelligible. 

Le  drame  de  l'histoire,  circonscrit  dans  la  période  où 
vécurent  les  peuple  païens,  a  pu  donner  le  change 
sur  la  loi  qui  régit  les  sociétés.  On  a  pri9  le  fait  pour 
la  condition  normale  de  leur  destinée.  Parce  qu'on 
voit,  sur  ce  théâtre  du  monde  antique,  la  scène  chan- 
ger à  toute  heure,  un  moment  toute  retentissante  du 
nom  d'un  grand  peuple  auquel  semble  promise  une 
éternelle  splendeur,  l'instant  d'après  couchant  ce 
peuple  dans  la  tombe  et  faisant  éclater  un  autre  nom 
aussi  glorieux,  mais  non  moins  éphémère  ;  parce  qu'au 
lieu  d'une  marche  toujours  ascendante,  on  a  le  spec- 
tacle d'un  mouvement  alterné  de  prospérités  sociales 
et  de  ruines,  on  conclut  :  «  L'histoire  n'est  qu'une 
série  d'oscillations  entre  ces  deux  termes,  progrès  et 
décadence.  » 

Conclusion  erronée,  parce  que  l'observation  qui 
la  précède  est  superficielle  et  incomplète.  En  rétré- 


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14  PROGRÈS  ET  DÉCAMflCE. 

cissant  le  champ  de  l'observation,  on  s  est  mis  .dans 
l'impossibilité  de  saisir  les  causes  de  cet  te  dégénéra  tion 
successive  et  en  quelque  sorte  fatale  des  «adélés 
païennes. 

Le  monde  païen,  tu  isolément,  est  inexplicable.  Il 
ne  peut&re  compris  qu'en  regard  du  monde  chrétien. 
Ce  sont  les  deux  termes  d'un  même  problème  dont 
l'historien  n'aura  la  clef  qu'en  embrassant  les  deux 
mondes  dans  une  haute  synthèse. 


II 


A  la  lumière  de  la  révélation  chrétienne,  les  causes 
de  Y  impuissance  sociale  du  monde  païen  se  montrent 
au  grand  jour.  Assurément,  l'homme,  avant  le  Christ, 
n'est  pas  ce  qu'a  voulu  le  faire  une  école  prétendue 
interprète  de  la  doctrine  évangélique  et  que  Ton  peut 
appeler,  à  bon  droit,  Yécolç  du  désespoir*  L'homme 
«est  pas  déchu  en  ce  sens  qu'il  se  soit  produit 
dans  sa  nature  même  une  perturbation  profonde  et 
miiwle.  Bien  que  ses  rapports  primitifs  aivec  Dieu 
aient  été  altérés,  et  que  des  obstacles  accidentels 
r égarent  dans  ses  voies,  embarrassent  sa  marche  et 
empêchent  le  plein  accomplissement  de  sa  destinée,  il 
reste  avec  ses  facultés  natives,  avec  toutes  ses  puis- 
sances virtuelles;  et  c'est  ce  qui  lait  que  l'antiquité 
païenne,  pour  l'éclat  du  génie  individuel,  pour  la 
grandeur  des  caractères,  pour  l'intrépidité  surhumaine 
de  ses  héros,  pour  la  haute  raison  de  ses  sages,  pour 


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»BS  NATIONS  PAÏENS.  15 

l'inspiration  idéale  de  ses  poètes,  pour  ta  perfection 
de  ses  œuvres  dans  tes  lettres  et  dans  les  arts,  n'a 
rien  à  envier  au  monde  moderne. 

Nais  ce  qai  manque  à  l'antiquité  païenne,  c'est  le 
principe  même  qui  relie  les  hommes  entre  eut  ;  è'est 
une  notion  exacte  et  complète  de  la  destinée  sociale  de 
l'homme  ;  c'est,  si  Ton  peut  s'exprimer  ainsi,  l'élé- 
ment humanitaire.  Le  païen  a  une  patrie  ;  il  ne  se 
sent  pas  vivre  dans  l'humanité,  et  même,  pour  lui,  la 
patrie  se  réduit  au  droit  exclusif  et  impitoyable  d'une 
caste* 

Il  ne  peut  y  avoir  une  vraie  famille  sociale  avec  le 
polythéisme;  divisés  dans  leurs  adorations,  les  hom- 
mes doivent  l'être  dans  leur  vie  publique.  Oomment 
la  paix  et  l'harmonie  régneraient-elles  sur  la  terre, 
quand  la  discorde  et  la  guerre  régnent  parmi  les  dieux? 
L'élément  religieux  ne  peut  être  un  ciment  indes- 
tructible qu'entre  des  hommes  qui  se  savent  frères  sous 
la  loi  paternelle  d'un  seul  Dieu. 

Une  cause  permanente  de  division  et  par  conséquent 
de  destruction  réside  donc  au  cœur  des  sociétés  païen- 
nes. Et  c'est  pourquoi  ces  sociétés  son*  condamnées  à 
l'impuissance;  c'est  pourquoi,  malgré  Tordre  artificiel 
que  le  génie  du  législateur  donne  un  moment  à  quel- 
ques cités,  l'édifice  croule  bientôt,  comme  tout  ce  qui 
repose  sur  une  base  fausse  et  incomplète. 

Quand  une  nation  païenne  tombe  en  décadence,  et 
que  toute  vie  s'arrête  en  elle,  ce  n'est  pas  que  tout 
élément  de  fécondité  sociale  de  la  nature  humaine  soit 


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16  MARCHE  ASCENSIONNELLE 

épuisé  ;  c'est  que  la  doctrine  religieuse  et  morale  qui 
lui  sert  de  fondement  est  inféconde.  Un  peuple  ne  vit 
qu'en  raison  de  la  puissance  d'expansion  de  ses  forces 
sociales.  Pour  un  peuple  comme  pour  tout  être,  vivre 
c'est  progresser;  il  marche,  tant  qu'il  a  devant  lui  un 
but  de  perfectionnement.  Quand  ses  principes  sociaux, 
conséquences  d'une  idée  religieuse  étroite,  opposent  à 
son  développement  social  une  limite  infranchissable, 
quand  l'avenir  est  fermé  à  ses  espérances,  et  qu'il  ne 
peut  plus  vivre  que  dans  le  souvenir  et  la  reproduc- 
tion du  passé,  sa  chute  est  inévitable.  «  Ce  n'est  pas, 
dit  un  éminent  historien,  quand  des  idées  neuves  fer- 
mentent qu'il  y  a  décadence  ;  mais  lorsque,  dans  un 
grand  empire,  la  société,  qui  se  sent  opprimée  et  ma- 
lade, ne  conçoit  aucune  grande  et  nouvelle  espérance, 
lorsque  au  lieu  de  s'élancer  vers  l'avenir,  elle  n'invo- 
que plus  que  les  souvenirs  et  les  images  du  passé, 
c'est  là  une  décadence  véritable;  peu  importe  combien 
de  temps  un  tel  état  met  à  tomber;  il  croule  d'une 
ruine  inévitable1.  » 

Ces  catastrophes  sans  cesse  renouvelées  sont  une 
suite  d'avortements  sociaux  qui  accusent  plutôt  une 
lacune  momentanée  dans  la  science  sociale,  une 
éclipse  accidentelle  dans  l'ordre  religieux  et  moral, 
qu'un  vice  radical  de  notre  nature  et  une  loi  fatale  de 
l'humanité. 

1  M.  Guizot,  Histoire  des  origines  du  gouvernement  parlementaire, 
1. 1,  p.  32.  —  Voir  sur  ce  même  sujet  les  œuvres  de  M.  Eug.  Pellefan, 
la  Profession  de  foi  du  dix-neuvième  siècle  et  le  Monde  marche. 


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DES  PEUPLES  CHRÉTIENS.  17 

Que  le  Christ  vienne  combler  cette  lacune;  qu'il 
substitue  aux  fausses  divinités  de  l'Olympe  le  Dieu 
unique  ;  qu'il  enseigne  aux  hommes  la  loi  de  frater- 
nité et  d'amour;  qu'il  convie  tous  les  déshérités  du  vieux 
monde  à  la  grande  réconciliation  du  monde  nouveau  ; 
qu'il  laisse  entrevoir  ce  but  définitif  de  la  révélation 
évangélique  à  tous  les  esprits  avides  de  vérité  et  de 
justice;  et  alors,  à  travers  tous  les  obstacles,  l'huma- 
nité, en  possession  des  vrais  principes  sociaux  et 
poussée  irrésistiblement  vers  un  idéal  qui  est  le  règne 
de  Dieu  sur  la  terre,  ne  cessera  de  marcher  en  avant.  Et 
il  faudra  effacer  le  second  terme  de  cette  prétendue 
loi  oscillatoire  de  progrès  et  de  décadence  dont  on 
avait  voulu  faire  la  loi  des  sociétés. 

Les  peuples  chrétiens  ne  peuvent  périr.  Ils  peuvent, 
quand  ils  allèrent  la  vraie  doctrine  sociale  du  Christ 
au  gré  des  intérêts  égoïstes  et  des  passions  brutales, 
quand  ils  font,  par  une  perturbation  sacrilège,  de 
cette  doctrine  de  fraternité  une  doctrine  d'intolérance, 
de  privilège  et  d'oppression,  ils  peuvent  s'arrêter  dans 
leur  voie  et  perdre  un  moment  l'activité,  l'énergie,  le 
ressort  moral  qui  sont  la  vie  et  la  gloire  des  nations 
libres.  Mais  celte  décadence  n'est  pas  la  mort;  elle  est 
le  sommeil. 

Tant  qu'il  reste  au  fond  des  croyances,  des  mœurs, 
de  la  législation  d'un  peuple,  quelque  chose  de  la 
doctrine  libératrice ,  la  régénération  est  possible  et 
elle  s'opérera  tôt  ou  tard.  C'est  ce  qui  explique  ces 
renaissances,  ici  lentes,  là  soudaines,  qui  déconcer- 

2 


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18  MISSION  DE  ROME  PAÏENNE. 

tent  les  politiques  dès  vieilles  écoles,  parce  qu'ils  n'ont 
su  puiser  leurs  vues  étroites  que  dans  le  spectacle  des 
sociétés  païennes.  A  l'exemple  de  l'Italie,  on  verra  se 
relever,  quand  l'heure  sera  venue,  la  Hongrie,  la  Po- 
logne, toutes  les  nations  qui  jadis  payèrent  un  pre- 
mier tribut  à  la  civilisation  chrétienne,  et  qui  re- 
prendront leur  place  et  leur  rôle  dans  le  concert  de 
l'Europe  renouvelée. 

Telle  est,  croyons-nous,  la  véritable  loi  du  développe- 
ment historique  des  nations,  loi  de  progrès  qui  ravive 
et  retrempe  incessamment  les  forces  sociales,  et  con- 
duit Thumanité  vers  l'harmonie  intégrale  qui  est  son 
but  idéal,  toujours  poursuivi,  et  jamais  atteint. 

Cette  loi,  suspendue  en  quelque  sorte  avant  le 
Christ,  a  repris  en  son  nom  tout  son  empire. 


III 


Mais  il  faut  se  garder  de  croire  que,  jusqu'au  jour 
où  l'Évangile  a  remis  l'humanité  dans  sa  vraie  voie, 
les  peuples,  ainsi  paralysés  dans  leurs  mouvements  et 
voués  à  une  décadence  inévitable,  aient  traversé  le 
temps  sans  servir  les  grands  desseins  de  Dieu  sur 
le  monde.  Ces  existences  nationales,  quelque  éclat 
qu'elles  aient  jeté  dans  l'histoire,  n'auraient  pas  de 
sens,  si  elles  ne  se  rattachaient  les  unes  aux  autres, 
si  chacune  d'elles  n'avait  un  rôle  marqué  dans  les 
destinées  générales  de  l'humanité,  si  celles  qui  finis- 
sent, une  fois  leur  mission  accomplie,  ne  léguaient 


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MISSION  DE  ROME  TAlENNÉ.  19 

à  celles  qui  succèdent  des  germes  vivants  qui  leur 
font  une  mission  toujours  plus  haute  et  plus  univer- 
selle. 

Or  le  rôle  des  sociétés  antiques,  c'était  de  préparer 
les  voies  à  la  révolution  évangélique;  et  c'est  par  là 
que  se  retrouve,  même  au  milieu  de  l'anarchie  du 
monde  païen,  la  loi  impérissable  d'ascension  et  de 
progrès. 

Dans  ces  desseins  providentiels,  le  rôle  capital  ap- 
partient à  Rome;  sa  mission  est  de  conquérir  le 
monde,  afin  de  rassembler  les  matériaux  de  l'unité 
chrétienne.  «  Dieu ,  qui  avait  résolu  de  rassembler 
dans  le  même  temps  le  peuple  nouveau  (le  peuple 
chrétien)  de  toutes  les  nations,  a  premièrement  réuni 
les  terres  et  les  mers  sous  ce  même  empire.  Le  com- 
merce de  tous  les  peuples  divers,  autrefois  étrangers 
les  uns  aux  autres,  et  depuis  réunis  sous  la  domina- 
tion romaine,  a  été  un  des  plus  puissants  moyens  dont 
la  Providence  se  soit  servie  pour  donner  cours  a  l'É- 
vangile1. » 

N'est-il  pas  visible,  en  effet,  que,  dans  les  desseins 
de  Dieu,  le  but  de  la  conquête  romaine  a  été  double  : 
absorber  dans  cette  civilisation,  point  culminant  du 
monde  païen,  tous  les  éléments  de  la  société  antique  ; 
résumer  dans  Rome,  pour  que  le  Christ  pût  les  tran- 

1  Bossuet,  Discours  sur  l'histoire  universelle,  p.  430. —  Dante  avait 
déjà  dit  :  «  Cette  Rome  et  cet  empire,  à  dire  vrai,  furent  fondés  pour 
être  un  jour  le  lieu  saint  où  siège  le  successeur  du  grand  Pierre.  » 
Enfer,  chant  IL 


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20  LA  CIVILISATION  PAÏENNE 

cher  d'un  même  coup,  toutes  les  erreurs  païennes '  '? 

Dès  qu'elle  a  conscience  de  sa  force  et  l'instinct  de 
ses  hautes  destinées,  la  ville  de  Romulus  envoie  ses 
sages  emprunter  à  la  Grèce,  qui  représente  toute  la 
civilisation  antérieure,  cette  législation  qui  la  fit  maî- 
tresse de  l'univers  après  l'avoir  faite  maîtresse  d'elle- 
même;  législation  austère  comme  le  génie  de  Rome, 
indestructible  comme  l'airain  sur  lequel  est  gravée  la 
lettre  de  la  loi,  figurant  chaque  droit  dans  une  for- 
mule rigide,  inflexible,  et  pourtant  assez  vaste  et  com- 
préhensive  pour  s  enrichir  de  tous  les  trésors  juridi- 
ques du  vieux  monde,  assez  perfectible  pour  s'amé- 
liorer et  se  compléter  chaque  jour  sous  l'action  du 
temps  et  l'expérience  des  magistrats,  assez  féconde 
pour  fournir  successivement  aux  peuples  conquis  des 
règles  de  droit  adaptées  à  leurs  besoins  divers,  à  leurs 
mœurs,  à  leurs  traditions  barbares. 

Grande  unité,  chef-d'œuvre  de  la  sagesse  antique, 
la  seule  possible,  en  l'absence  d'un  lien  spirituel  entre 
les  âmes;  organisation  merveilleuse  où  le  génie  hu- 
main a  épuisé  tous  les  artifices  de  la  forme,  où  la  rai- 
son d'État  supplée  à  la  justice,  l'intérêt  national  au 
droit  absolu,  le  prestige  de  la  tradition  à  l'empire  de 
la  vérité,  la  force  juridique  de  la  lettre  à  l'autorité  in- 
time de  la  loi  morale. 

Aussi  ne  faut-il  pas  s'élonner  que  les  peuples,  frap- 

1  «  Héliogabale  résuma  dans  une  immense  et  dernière  orgie  tous 
les  délires  impurs  des  vieux  cultes  naturalistes  de  l'Orient.  »  —  Henri 
Martin,  1. 1,  p.  264. 


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RÉSUMÉE  DANS  ROME.  21 

pés  de  cette  organisation  puissante,  seul  monu- 
ment d'unité  au  milieu  de  l'anarchie  qui  règne  par- 
tout ailleurs  dans  le  monde,  se  sentent  irrésistible- 
ment entraînés  vers  la  cité  reine  ;  ils  fournissent  ainsi 
le  tribut  de  tout  l'univers  à  ce  vaste  empire  qui  n'est 
que  l'œuvre  préparatoire  de  l'unité  future. 


IV 


En  même  temps  Rome  est  le  rendez -vous  des 
dieux  comme  celui  des  peuples  ;  chaque  nation  y  ap- 
porte ses  idoles.  Les  dieux  du  Capitale,  trop  abandon- 
nés de  leurs  adorateurs  pour  recommencer  sur  la 
terre  les  guerres  de  l'Olympe,  assistent  indifférents  à 
cette  invasion  des  divinités  étrangères. 

Cette  tolérance  qui  ouvre  les  portes  de  Rome  à  tous 
les  peuples  du  monde  et  fait  de  la  ville  éternelle  un 
pandémonium,  on  la  prise  de  nos  jours  pour  la  liberté 
religieuse.  L'antiquité  païenne  n'a  pas  connu  la  liberté 
religieuse  ;  la  mort  de  Socrate  l'atteste,  ainsi  que  l'his- 
toire de  tous  les  peuples.  Dans  toute  société  païenne, 
le  culte  étant  l'un  des  éléments  essentiels  et  le  prin- 
cipal fondement  de  la  constitution  nationale,  il  était 
logique  que  ses  prescriptions  fussent  obligatoires  au 
même  titre  que  les  autres  lois  de  l'État. 

Si  Rome  donne  asile  aux  dieux  des  peuples  conquis, 
c'est  que  le  but  de  sa  politique  est  de  conserver  et  non 
d'anéantir  les  richesses  sociales  de  chaque  peuple; 
pourvu  que  sa  générosité  soit  sans  danger  pour  sa 


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22  LA  CIVILISATION  PAÏENNE 

propre  constitution,  elle  protège  les  lois,  les  usages, 
la  religion,  et  jusqu'à  un  certain  point  l'autonomie 
des  nations  qui  entrent  dans  son  orbite.  C'est  ainsi 
qu  elle  accomplit  son  œuvre  providentielle  d'unité  qui 
rapproche  et  concentre,  sans  les  détruire,  tous  les 
éléments  de  la  civilisation  antique. 

Si  l'introduction  d'un  culte  étranger  ou  même  d'une 
institution  politique  eût  compromis  le  vieil  ordre  so- 
cial, Rome  l'eût  violemment  repoussé.  On  le  vit  bien 
quand  les  disciples  du  Christ  firent  retentir  aux  portes 
de  Rome  la  bonne  nouvelle.  Avec  quelle  fureur  fut 
proscrit  le  dieu  inconnu  ! 

Et  qui  pourrait  s'en  étonner?  Comment  le  vieux 
monde  serait-il  resté  spectateur  impassible ,  tandis 
que  tout  l'édifice  était  sapé  par  la  base?  Le  Dieu  des 
chrétiens  ne  vient  pas  demander  sa  place  à  côté  des 
fausses  divinités  du  Capitole;  il  vient,  après  les  avoir 
convoquées  dans  la  ville  éternelle,  pour  les  chasser  à 
la  fois  comme  un  seul  troupeau,  pour  poser  sur  les 
ruines  des  superstitions  antiques  les  fondements  du 
monde  nouveau,  et  transformer  l'unité  artificielle  et 
immobile  de  l'empire  en  une  vivante  et  fécondante 
unité  morale. 

Le  rôle  de  Rome  était  si  bien  de  préparer  l'unité 
chrétienne  universelle,  en  attirant  à  elle  tous  les  peu- 
ples, que  rien  ne  put  arrêter  ce  mouvement  de  con- 
quête indéfini,  même  quand  il  s'opérait  aux  dépens 
de. la  nation  souveraine.  Auguste  comprit  que,  pour 
empêcher  la  dissolution  de  son  empire  déjà  si  vaste, 


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RÉSUMÉE  DANS  ROME.  23 

il  fallait  le  restreindre  au  lieu  de  l'étendre;  mais  la 
force  des  choses  continue  l'œuvre  de  l'extension.  Les 
successeurs  d'Auguste  reculent,  reculent  toujours  les 
limites  de  l'empire.  Créée  pour  conquérir  le  monde, 
Rome  est  condamnée  à  ne  vivre  que  par  la  conquête, 
jusqu'au  jour  où  ce  cadre,  embrassant  l'univers,  cra- 
que de  toutes  parts  et  tombe  en  pièces  comme  un 
moule  désormais  inutile,  quand  la  vie  nouvelle  se 
sera  emparée  du  corps  social. 

Pendant  quelque  temps  encore,  les  empereurs, 
croyant  régner  sur  un  corps  vivant,  parce  qu'ils  font 
mouvoir  un  mécanisme  savamment  réglé,  essayeront 
de  retenir  le  sceptre  qui  leur  échappe. 

Mais  il  faut  qu'au  temps  marqué  la  grande  révolu- 
tion s'accomplisse. 

En  vain  les  empereurs  philosophes,  Titus,  Marc  Au- 
rèle...  s'efforcèrent-ils  de  renouveler  la  civilisation 
païenne  ;  ils  ne  purent  arrêter  dans  sa  chute  l'édifice 
vermoulu  ;  ils  ne  purent  préserver  le  monde  de  cette 
crise,  semblable  à  un  anéantissement,  où  les  peuples 
furent  plongés  durant  les  siècles  qui  précédèrent  la 
renaissance  chrétienne. 

En  vain  «  Alexandre  Sévère,  ce  jeune  philosophe 
qui  associait  dans  sa  vénération  Platon  et  Jésus-Christ, 
et  les  maximes  des  chrétiens  à  celles  du  Portique, 
tenta  ensuite  de  ramener  l'empire  aux  beaux  jours 
des  Antonins,  et  d'effacer  quarante  ans  de  crimes  et 
de  malheurs.  On  revit  quelques  heureuses  années;  le 
soleil  de  la  civilisation  antique  jeta  encore  quelques 


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24  LA  CIVILISATION  PAÏENNE 

brillantes  clartés  avant  de  s'ensevelir  dans  les  nuages 
de  ce  crépuscule  auquel  devait  succéder  une  si  longue 

nuit 

La  mort  de  ce  grand  homme  déchaîna  sur  le  monde 
des  calamités  sans  bornes  et  sans  fin  *.  » 

En  vain,  à  la  fin  du  troisième  siècle,  le  despotisme 
impérial,  effrayé  de  l'imminence  du  péril,  essaya  de 
mettre  quelque  ordre  dans  ces  ruines  et  de  s'organi- 
ser de  nouveau;  Dioclétien  créa  un  grand  système 
d'administration  :  «  il  établit  partout,  dans  cette  vaste 
machine,  des  rouages  en  harmonie  avec  le  principe 
même  du  gouvernement  ;  il  régla  Faction  du  pouvoir 
central  dans  les  provinces*....  »  Efforts  inutiles!  il  ne 
put  rendre  la  vie  à  ce  cadavre  ;  il  ne  réussit  qu'à  le 
galvaniser  un  moment. 


L'heure  de  la  crise  définitive  était  venue. 

Déjà,  depuis  deux  siècles,  l'empire,  épuisé  dans  les 
sources  mêmes  de  la  vie  sociale,  n'avait  plus  d'autre 
soutien  que  la  force  matérielle.  «  Depuis  l'élévation 
d'Auguste  jusqu'à  la  mort  de  Théodose  le  Grand, 
l'empire  romain  offre,  en  dépit  de  sa  grandeur,  un 
caractère  général  d'impuissance  et  de  stérilité.  Tout 
y  porte  cette  triste  empreinte  :  institutions,  gouver- 

«  Henri  Martin,  t.  I,  p.  264,  263. 

*  Voir  M.  Guizot,  Histoire  des  origines  du  gouvernement  parlemen- 
taire, t.  I,  p.  2?}. 


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RÉSUMÉE  DANS  ROME.  25 

nement,  philosophie,  littérature;  l'esprit  môme  des 
plus  illustres  citoyens  s'épuisait  dans  un  cercle  d'idées 
vieillies  et  se  consumait  en  regrets  de  la  république, 
de  ses  vertus  et  de  sa  gloire1.  »  Aussi,  comme  il 
arrive  à  tous  les  princes  qui  ne  représentent  ni  un 
sentiment  national,  ni  une  grande  idée  civilisatrice, 
mais  le  fait  brutal  de  la  possession  au  nom  de  la 
force,  les  empereurs  romains,  n'ayant  plus  à  régner 
que  sur  des  esclaves,  n'eurent  plus  d'autre  moyen  de 
gouverner  que  leurs  armées. 

«  Les  empereurs  (à  partir  de  Commode)  doivent  ré- 
gner en  combattant;  ils  n'ont  plus  d'autre  ressource 
que  l'armée  ;  l'unité  agonisante  n'a  plus  d'autre  dé- 
fense que  la  démocratie  militaire,  la  licence  des 
soldats  organisée,  réduite  à  système  et  tournée  con- 
tre les  peuples  qui  aspirent  à  absorber  les  légions*.  » 

Si  cette  unité  païenne  qui  s'écroule  avait  été  le  but 
unique  des  efforts  gigantesques  de  l'ancienne  Rome, 
pour  aboutir  à  un  empire  factice,  résumé  dans  une 
armée  indisciplinée  et  en  perpétuelle  révolte,  tantôt 
sur  un  point,  tantôt  sur  un  autre,  la  philosophie  de 
l'histoire  n'aurait  plus  d'objet. 

Mais  sous  l'apparence  il  y  a  la  réalité. 

Quand  Rome  semblait  agir  pour  sa  propre  gran- 
deur, elle  travaillait  à  l'œuvre  de  la  civilisation  chré- 
tienne. Tout  en  faisant  des  citoyens  de  Rome  et  absor- 

1  M.  Guizot,  Histoire  des  origines  du  gouvernement  parlementaire. 
I.  I.  p.  32. 
9  Ferrari.  Histoire  des  révolutions  d'Italie,  t.  I,  p.  u. 


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26  L'EMPEREUR  SE  RETIRE 

bant  en  elle  toute  la  civilisation  antique,  elle  déblayait 
le  vieux  monde  ;  une  fois  celle  œuvre  achevée,  l'em- 
pire n'a  plus  de  raison  d'être.  Le  premier  empereur 
qui  se  fait  chrétien  laisse  Rome  accomplir  sa  mission 
nouvelle,  et  transporte  le  siège  de  l'empire  à  Constan- 
tinople. 

Cependant,  au  moment  où  l'empereur  va  se  retirer 
pour  laisser  la  place  libre  au  christianisme,  le  monde 
païen  fait  un  suprême  effort  pour  retenir  l'empereur 
et  le  centre  de  l'unité  à  Rome  ;  cette  capitale,  qui  sur- 
vit encore  malgré  la  division  de  l'empire  en  quatre 
grandes  provinces,  essaye  de  lutter.  Six  Césars  se  dis- 
putent la  suprématie  ;  la  dissolution  est  imminente. 
Rome  proteste  en  proclamant  Maxence.  L'oracle  dé- 
fend à  Maxence  de  sortir  de  Rome,  sous  peine  de 
mort.  «  On  veut  que  l'empire  reste  à  la  ville  de  la  con- 
quête1. » 

Mais  Rome,  pour  devenir  le  centre  de  l'unité  spiri- 
tuelle, doit  cesser  d'être  la  ville  de  la  conquête.  Con- 
stantin bat  Maxence  ;  il  choisit  pour  le  battre  la  Gaule, 
qui,  la  première,  entre  les  nations  absorbées  un  mo- 
ment dans  l'empire,  doit  se  reconstituer  autonome, 
selon  l'esprit  de  la  doctrine  nouvelle,  et  devenir  le  sol- 
dat de  Dieu. 

Cela  fait,  Constantin,  poussé  par  une  force  dont  il  ne 
se  rend  pas  compte,  s'éloigne  dç  Rome  et  va  régner 
dans  la  nouvelle  capitale.  C'est  là  qu'il  établit  le  sé- 
nat, des  consuls,  toutes  les  magistratures. 

1  Ferrari,  t.  I,  p.  14,    * 


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DEVANT  L'APOTRE.  27 

A  partir  de  ce  moment,  le  rôle  de  Rome  païenne 
est  consommé;  de  sa  grandeur  passée,  il  rie  lui  reste 
plus  que  le  souvenir;  de  son  omnipotence,  que  des 
formes  impuissantes  et  un  sénat  muet.  C'est  à  peine 
si  elle  peut  se  dire  l'égale  de  quelques  villes  qui,  au- 
trefois, furent  à  ses  pieds. 

Cela  ne  signifie  pas  que  les  richesses  de  la  civilisation 
romaine  aient  été  anéanties  ;  cette  civilisation,  en  ce 
qu'elle  contient  de  vérité  et  de  justice,  est  impéris- 
sable, comme  toute  conquête  légitime  de  l'humanité  ; 
mais  elle  s'est  retirée  des  faits  et  de  la  vie  réelle,  pour 
se  réfugier  dans  le  domaine  abstrait  de  la  législation. 
Elle  reste  comme  le  summum  qu'ait  pu  atteindre  la 
sagesse  humaine.  Cette  raison  écrite  ne  sera  pas  per- 
due; mais,  pour  qu'elle  ne  demeure  pas  une  lettre 
morte  et  stérile,  il  faut  qu'elle  soit  vivifiée  par  le  souffle 
de  Dieu  et  complétée  par  l'Évangile. 

Ce  renouvellement,  nous  le  répétons,  ne  pouvait 
s'accomplir  que  sur  les  ruines  de  la  Rome  des  Césars. 
«  Il  faut  que  Rome  soit  sacrifiée  ;  la  fatalité  du  pro- 
grès réclame  la  destruction  de  la  capitale  unitaire1.  » 

Cette  immolation  de  Rome,  c'est  le  conquérant  re- 
mettant l'épée  dans  le  fourreau,  c'est  la  force  maté- 
rielle se  retirant  devant  le  principe  spirituel  qui  va 
commencer  son  œuvre. 

Ce  sacrifice  de  Rome  et  avec  Rome  de  l'Italie,  nous 
allons  le  voir  se  continuer  à  travers  toute  l'histoire  mo- 

1  Ferrari,  t.  I,  p.  9. 


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28  LE  SACRIFICE  DE  L'ITALIE. 

derne  ;  comme  s'il  avait  fallu  une  humiliation  de  plu- 
sieurs siècles  pour  abaisser  l'orgueil  démesuré  de  la 
ville  éternelle  et  lui  faire  expier  l'abus  vertigineux 
qu'elle  fit  de  sa  grandeur. 


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CHAPITRE  II 


ROME  CHRÉTIENNE,    —   l/uNITÉ   PAR  LA  LIBERTÉ 


I 


Rien  n'est  plus  clair  que  la  portée  sociale  de  la 
révolution  évangélique,  si  Ton  prend  l'idée  chrétienne 
dans  ses  origines  et  dans  ses  résultats  définitifs. 

Rien  n'est  plus  obscur,  plus  confus,  plus  embrouillé, 
plus  contradictoire,  partant  plus  difficile  à  saisir  que 
l'œuvre  sociale  du  christianisme,  si  on  la  suit  dans 
l'histoire,  qui  semble  n'être  qu'une  longue  série  d'op- 
positions entre  le  but  de  la  révolution  chrétienne  et 
les  moyens  employés  pour  l'atteindre,  principalement 
par  l'organe  le  plus  universel,  le  plus  puissant,  le 
plus  inspiré  du  christianisme,  le  clergé  catholique. 

Aussi  cette  histoire  a-t-elle  singulièrement  dérouté 
les  publicistes  et  les  hommes  d'État.  Nous  avouons 
que,  à  s'en  tenir  aux  apparences,  il  y  a  bien  là  de  quoi 


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50  L'ŒUVRE  SOCIALE 

décourager  les  mieux  disposés  en  faveur  du  catholi- 
cisme, quand  on  voit  ce  qu'il  a  fait  de  la  nation 
italienne,  quand  on  voit  les  princes  de  l'Église  asso- 
ciés presque  partout  aux  oppresseurs  des  peuples,  et 
aujourd'hui  encore  les  défenseurs  officiels  du  clergé 
regrettant  la  théocratie  du  moyen  âge  et  faisant  une 
véritable  croisade  contre  le  triomple  des  idées  con- 
quises par  la  Révolution  française. 

Ce  n'est  pas  certes  une  petite  entreprise  que  d'es- 
sayer de  débrouiller  ce  chaos.  Traiter  un  pareil  sujet 
comme  il  convient,  ce  serait  faire  la  philosophie  de 
toute  l'histoire  ancienne  et  moderne,  ce  serait  pré- 
senter un  tableau  complet  de  toutes  les  révolutions 
religieuses  et  politiques  qui  se  sont  accomplies  dans 
le  monde,  et  suivre  pas  à  pas  les  progrès  de  l'idée 
chrétienne  dans  son  travail  de  transformation  des 
sociétés  humaines.  Le  titre  seul  de  ce  livre  dit  assez 
que  tel  n'est  point  notre  dessein.  Nous  ne  dirons  sur 
ce  grand  et  capital  problème  que  ce  qui  est  indispen- 
sable pour  éclairer  nos  investigations  dans  cette  étude 
rapide  dont  l'objet  principal  est  la  papauté  dans  ses 
rapports  avec  la  nationalité  italienne. 

II 

Le  caractère  radical  de  la  révolution  chrétienne, 
c'est  d'être  une  révolution  libérale  dans  la  plus  large 
acception  du  mot.  Le  christianisme  affirme  l'homme 
dans  toute  sa  dignité  native,  soit  en  lui-même,  soit 


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DU  CHRISTIANISME.  31 

dans  sa  vie  sociale.  En  sorte  qu'on  peut  dire  que  le 
vrai  chrétien  serait  à  la  fois  le  meilleur  et  le  plus 
libre  des  hommes  dans  le  sens  le  plus  philosophique, 
et  le  citoyen  le  plus  accompli  et  le  plus  libre  dans  le 
sens  le  plus  démocratique. 

Pour  comprendre  cette  révolution  chrétienne,  il 
faut  considérer  qu'elle  a  eu  un  double  but,  un  but 
religieux  et  un  but  social  :  affranchir  l'homme  dans 
sa  conscience  en  rétablissant  ses  vrais  rapports  avec 
Dieu  ;  affranchir  l'homme  dans  sa  vie  sociale  en  réta- 
blissant ses  vrais  rapports  avec  ses  semblables  et  avec 
les  pouvoirs  publics. 

Or  ces  deux  buts  ne  devaient  pas  être  atteints  par 
les  mêmes  moyens,  et  c'est  parce  qu'on  n'a  pas  com- 
pris cela  que  l'histoire  est  restée  si  pleine  de  confu- 
sions et  d'obscurités. 

Le  côté  religieux  de  la  révolution  chrétienne,  c'est 
l'œuvre  exclusivement  divine  et  dans  son  objet  et  dans 
ses  moyens. 

Le  côté  social  du  christianisme,  c'est-à-dire  la  trans- 
formation des  sociétés  temporelles  sous  l'influence  des 
principes  évangéliques,  c'est  l'œuvre  humaine,  dans 
son  objet  et  dans  ses  moyens. 

L'œuvre  religieuse  s'est  accomplie  dans  une  société 
spirituelle  mise,  au  début,  en  possession  d'une  doc- 
triue  théologique  immuable  comme  les  vérités  éter- 
nelles qui  en  sont  l'objet;  et  cette  société  spirituelle, 
l'Église,  composée  de  tous  ceux  que  la  lumière  du 
Christ  a  attirés,  doit  demeurer,  à  travers  les  siècles, 


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32  DOUBLE  BUT 

le  témoin  lidèle  des  vérités  que  le  fondateur  lui  a  ré- 
vélées. 

L'œuvre  sociale  s  accomplit  laborieusement,  pro- 
gressivement depuis  dix-huit  siècles,  dans  les  sociétés 
temporelles,  par  l'action  combinée  de  l'expérience  et 
de  la  science;  et,  dans  cette  œuvre  essentiellement  hu- 
maine, l'homme  devait  rencontrer  mille  obstacles,  les 
préjugés  accumulés  par  le  long  règne  du  paganisme, 
les  droits  acquis,  les  intérêts  de  caste,  obstacles  inces- 
samment renouvelés  par  ses  propres  passions,  toujours 
ses  ennemis  les  plus  redoutables. 

L'œuvre  religieuse  est  au  début  ce  qu'elle  doit  être, 
parce  qu'elle  est  l'œuvre  éternelle. 

L'œuvre  sociale  est  progressive  et  laborieuse,  parce 
qu'elle  est  l'œuvre  du  temps. 

La  première,  nous  le  répétons,  étrangère  au  monde 
politique,  appartient  au  domaine  inviolable  et  perma- 
nent de  la  religion  proprement  dite  ;  la  seconde,  œuvre 
essentiellement  temporelle,  est  abandonnée  aux  ef- 
forts de  l'homme  et  aux  progrès  de  la  science,  mais 
nullement  confiée  à  l'action  directe  de  la  puissance 
religieuse. 

C'est  donc  une  injustice  de  reprocher  au  christia- 
nisme, comme  on  le  fait  trop  souvent,  de  n'avoir  pas 
consommé  d'un  seul  coup  la  révolution  sociale.  Que  de 
fois  n'avons-nous  pas  entendu  les  amis  de  la  liberté  et 
du  progrès,  dans  leur  douleur  de  voir  les  réformes  so- 
ciales si  lentes  à  s'opérer,  adresser  au  clergé  ce  re- 
proche, comme  un  argument  sans  réplique  contre 


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DE  LA  RÉVOLUTION  CHRÉIIENJSE.  53 

l'impuissance  de  la  doctrine  évangélique.  Si  cette  doc- 
trine, s'écrient-ils,  renferme  les  vrais  principes  de 
justice  et  de  fraternité  qui  doivent  servir  de  base  à 
une  société  bien  organisée,  comment  se  fait-il  que 
dix-huit  siècles  n'aient  pas  suffi  pour  lui  faire  produire 
tous  ses  fruits? 

Nous  sommes  loin  de  nier  qu'il  revienne  au  clergé 
une  large  part  de  responsabilité  dans  les  relards  qu'a 
éprouvés  à  travers  les  siècles  le  développement  des 
conséquences  sociales  de  l'idée  chrétienne,  et  cet  écrit 
montrera  tout  le  mal  qu'a  fait  le  clergé,  lorsqu'un  in- 
térêt temporel  ou  un  préjugé  de  caste,  et  non  le  véri- 
table esprit  de  l'Évangile,  a  inspiré  ses  paroles  et  ses 
actes. 

Mais  ce  n'est  pas  une  raison  pour  tout  confondre, 
pour  prétendre  que  le  côté  social  du  christianisme, 
c'est-à-dire  une  œuvre  humaine,  ait  pu  se  passer  des 
conditions  inévitablement  attachées  à  tout  ce  qui  est 
de  Tordre  temporel;  c'est  ne  rien  comprendre  à  la 
portée  de  cette  révélation  qui,  tout  en  réconciliant 
l'homme  avec  Dieu,  veut  qu'il  doive  au  libre  exercice 
de  ses  facultés,  à  ses  luttes  persévérantes  conlre  le 
mal  moral  qui  est  en  lui  et  hors  de  lui,  les  conquêtes 
successives  de  la  civilisation  et  les  perfectionnements 
des  sociétés  politiques. 

C'est  cette  confusion  des  deux  ordres  religieux  et 
social  qui  entrave  encore  aujourd'hui  l'action  civili- 
satrice de  l'Évangile,  comme  elle  l'a  entravée  pendant 
tous  les  siècles  qui  nous  ont  précédés. 


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5*  DOLBLE  BUT 


III 


Supposons,  pour  un  moment,  que  cette  distinction 
entre  la  portée  religieuse  et  la  portée  sociale  de  la  ré- 
volution chrétienne  ait  été  comprise  au  début. 

Supposons  que  l'Église,  tout  entière  à  sa  mission 
religieuse,  eût  laissé  l'œuvre  sociale  s'accomplir  comme 
toutes  les  œuvres  humaines  par  les  conquêtes  de  la 
science  politique;  se  bornant,  elle  l'Église,  sans  inter- 
venir directement  dans  les  affaires  de  ce  monde,  à 
conserver  intacts  les  grands  principes  sociaux  et  mo- 
raux qui  sont  de  tous  les  temps  et  qui  doivent  être  le 
fonds  commun  de  toute  société  ;  supposons  le  prêtre 
renfermant  son  sacerdoce  dans  le  temple,  y  appelant 
les  hommes  par  la  persuasion,  fournissant  aux  peuples 
qui  s'organisent  les  principes  de  la  civilisation  chré- 
tienne, sans  prétendre  à  la  mission  providentielle  d'en 
faire  lui-même  l'application  aux  sociétés  temporelles  ; 
se  contentant  de  signaler  l'erreur,  l'hérésie  partout 
où  elle  se  présente,  mais  se  gardant  de  faire  sanction- 
ner ces  décisions  par  le  glaive  de  l'État;  prémunissant 
ainsi  les  chrétiens  contre  les  fausses  doctrines,  tout  en 
respectant  la  liberté  des  consciences. 

Supposons  de  leur  côté  les  pouvoirs  humains  se 
rendant  parfaitement  compte  de  leur  mission  civilisa- 
trice; sachant  très-bien  que  la  transformation  des 
mœurs,  et  par  suite  des  lois,  des  institutions  sociales, 
sous  l'influence  de  l'Évangile,  doit  être  l'œuvre  lente, 


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DE  LA  RÉVOLUTION  CHRÉTIENNE.  35 

patiente,  progressive  du  temps;  que  ce  serait  une  im- 
piété que  de  faire  entrer  de  force  les  doctrines  nou- 
velles dans  la  vie  publique  et  d'en  imposer  la  profession 
officielle,  de  même  que  ce  serait  un  non-sens  que  de 
prétendre  imposer  tout  d'une  pièce  à  une  société  non 
préparée  de  longue  date  une  organisation,  des  lois,  des 
rapports  civils  et  économiques  entièrement  conformes 
aux  principes  de  l'Évangile. 

Supposons  que  les  deux  pouvoirs,  ainsi  parfaitement 
définis  et  circonscrits,  aient  poursuivi  parallèlement, 
chacun  dans  son  domaine,  l'un  son  œuvre  religieuse, 
l'autre  son  œuvre  humaine;  l'un  étendant  chaque  jour 
ses  conquêtes  pacifiques  sur  les  âmes,  réalisant  de 
plus  en  plus  la  grande  unité  chrétienne  du  genre  hu- 
main, Vautre  perfectionnant  les  lois  civiles,  politiques., 
économiques,  à  mesure  que  la  transformation  se  serait 
opérée  dans  les  mœurs... 

Oh  I  assurément,  tout  fût  devenu  simple,  facile,  ré- 
gulier dans  la  marche  de  la  civilisation  ;  au  lieu  des 
luttes  acharnées,  des  malentendus,  des  embarras  inex- 
tricables, des  révolutions  violentes,  des  flots  de  sang 
versés,  des  bouleversements  et  des  catastrophes  qui 
assombrissent  chaque  jour  et  chaque  heure  de  ces 
dix-huit  siècles,  l'histoire  de  chaque  peuple  se  fût  dé- 
roulée comme  un  vaste  fleuve,  limpide  à  sa  source, 
calme  dans  sa  marche,  splendide  quand  il  fournit  ses 
flots  à  l'Océan. 

Mais  faire  une  pareille  hypothèse,  c'est  se  placer 
en  dehors  de  toute  réalité,  et  même  de  toute  possibilité 


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36  CONFUSION  INÉVITABLE  AU  DÉBUT. 

historique;  c'est  supposer  que  l'histoire  peut  com- 
mencer par  la  conclusion. 

Hélas  I  ce  n'est  pas  ainsi  que  marche  le  monde. 

Si  le  christianisme  fonde  au  début  une  œuvre  par- 
faite dans  la  sphère  religieuse,  la  révolution  chré- 
tienne, dans  les  sociétés  temporelles,  a  dû  subir  la 
destinée  de  toutes  les  œuvres  qui  appartiennent  au 
t  emps. 

Or,  dans  la  sphère  de  l'activité  humaine,  faire  l'hy- 
pothèse que  nous  venons  d'indiquer,  c'est  supposer 
netlemérït  comprise  et  acceptée  une  idée  qui  est  juste- 
ment la  plus  belle  conquête  et  le  signe  le  plus  carac- 
téristique d'une  civilisation  très-avancée. 

Le  principe  de  la  liberté,  tel  que  nous  l'entendons 
aujourd'hui,  c'est-à-dire  l'être  humain  rétabli  dans 
la  pleine  possession  de  sa  conscience  en  face  de  tous 
les  pouvoirs,  ce  principe  tout  moderne  qui  résume 
toute  la  dignité  de  l'homme  et  du  citoyen,  et  qui,  nous 
l'espérons,  aura  définitivement  envahi  l'Europe  dans 
un  avenir  peu  éloigné,  a  été  absolument  inconnu  de 
l'antiquité  païenne,  et  il  est  encore  fort  mal  compris, 
même  de  nos  jours. 

Comment  aurait-il  pu  l'être  à  l'avènement  du  chris- 
tianisme? 


IV 


On  sentit  bien  tout  de  suite  que  la  révolution  chré- 
tienne était  une  révolution  d'affranchissement,  même 


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LA  LIBERTÉ  SELON  LE  DROIT  PAÏEN.  57 

dans  le  sens  social;  mais  il  était  naturel  que  Ton  com- 
prît d'abord  cet  affranchissement  à  la  façon  dont  le 
monde  païen  avait  compris  la  liberté. 

La  liberté,  chez  les  peuples  païens,  c'était  la  parti- 
cipation plus  ou  moins  directe  et  plus  ou  moins  com- 
plète du  citoyen  à  la  souveraineté  politique.  C'est  cette 
liberté  qui  le  faisait  un  membre  actif,  solidaire,  de  la 
vie  nationale;  mais  tout  l'homme  était  dans  le  citoyen, 
c'est-à-dire  dans  ce  membre  actif  et  ayant  sa  part  de 
souveraineté  dans  le  corps  social.  Quiconque  n'était 
pas  citoyen  n'était  pas  un  homme;  l'esclave  n'était 
pas  un  homme. 

L'idée  ne  serait  pas  même  venue  qu'il  pût  y  avoir, 
en  dehors  de  la  sphère  nationale,  un  moi  humain 
pensant  sur  les  choses  divines  et  agissant  dans  la 
pleine  liberté  de  sa  nalure.  L'idée  ne  serait  pas  venue 
non  plus  que  les  droits  de  l'homme,  même  en  tant 
que  membre  d'une  nation,  avaient  leur  racine,  non 
dans  une  organisation  sociale  quelconque,  mais  en 
lui-même,  dans  sa  propre  nature. 

Les  deux  choses  se  tiennent;  elles  devaient  être 
comprises  en  même  temps.  Et  que  d'épreuves  ne  fau- 
dra-t-il  pas  pour  que,  dans  la  sphère  religieuse,  on 
conçoive  d'abord  l'idée  de  tolérance,  puis  enfin  l'idée 
de  liberté  ;  combien  de  temps  et  d'efforts  pour  que, 
dans  la  sphère  sociale,  on  songe  à  prendre  pour  base 
de  toute  conception  politique  et  sociale  les  droits  et  la 
dignité  de  l'homme  !  La  grandeur  et  la  gloire  de  la 
Révolution  française,  c'est  d  avoir  mis  le  monde  en 


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58  LE  CLERGÉ  CHRÉTIEN 

possession  de  ces  deux  principes  qui  étaient  en  germe 
dans  le  christianisme.  Tout  le  génie  de  la  Révolution 
est  dans  la  proclamation  des  droits  de  l'homme,  et 
c'est  ce  qui  la  distingue  de  toutes  les  révolutions  an- 
térieures. 

Pour  aboutir  là,  il  a  fallu  un  travail  de  dix-huit 
siècles. 


Ces  considérations  ne  doivent  jamais  être  perdues 
de  vue,  quand  il  s'agit  d'apprécier  le  rôle  qu'a  dû 
jouer  le  nouveau  clergé  en  face  des  sociétés  tempo- 
relles. Dans  l'état  politique  de  ces  sociétés,  tel  que 
Favait  conçu  le  monde  païen,  avec  la  seule  notion  de 
la  liberté  qu'on  possédât  alors,  quel  pouvait  être  le 
rôle  du  clergé,  lorsque,  après  la  première  période 
de  proscription,  la  religion  nouvelle  a  été  acceptée  par 
les  gentils? 

Ce  rôle  devait  être  : 

1°  Pour  la  question  religieuse  proprement  dite,  de 
substituer  le  culte  nouveau  aux  cultes  anciens,  en  le 
faisant  proclamer  et  adopter  par  les  puissances  pu- 
bliques; 

2°  Pour  l'œuvre  sociale,  de  faire  servir  cette  alliance 
de  la  religion  avec  l'État  à  l'affranchissement  civil  et 
politique  de  tous  les  hommes,  dans  le  sens  de  la  H- 
berté  des  peuples  païens,  c'est-à-dire  dans  le  sens 
de  l'égalité  des  droits  civils  et  politiques  des  citoyens. 


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DANS  LES  SOCIÉTÉS  PAÏENNES.  39 

C'est  dans  ce  sens  qu'on  trouve  dans  les  traités  des 
premiers  docteurs  de  l'Église  la  doctrine  la  plus  large 
sur  la  souveraineté  de  la  communauté  nationale,  et  de 
la  participation  de  tous  les  membres  du  corps  social, 
sans  distinction  d'hommes  libres  et  d'esclaves,  à  cette 
commune  souveraineté. 

Quant  à  la  liberté  dans  sa  haute  acception,  à  cette 
liberté  qui  fait  que  toute  main  portant  un  glaive,  fût- 
elle  la  main  d  un  saint  Louis,  doit  s'arrêter  avec  res- 
pect devant  la  conscience  de  l'homme,  il  n'en  pouvait 
être  question. 

Supposer  que  le  pape  Sylvestre  l,  parlant  à  Constan- 
tin converti,  lui  eût  dit  :  «  Vous  rendez  hommage  au 
Dieu  vivant,  c'est  bien  ;  mais  cette  épée  que  vous  met- 
tez à  son  service,  reprenez-la^  laissez-nous,  pacifique- 
ment et  sans  l'appui  de  votre  bras,  accomplir  notre 
œuvre  ;  gardez-vous  de  briser  les  autels  des  idoles  ; 
laissez-nous  le  soin,  à  nous  les  apôtres  de  Jésus-Christ, 
de  substituer  là  vérité  à  l'erreur  dans  l'esprit  de  vos 
sujets  ;  contentez-vous,  à  mesure  que  la  doctrine  nou- 
velle aura  pénétré  dans  les  âmes  et  transformé  les 
mœurs,  de  perfectionner  en  conséquence  votre  légis- 
lation civile  et  politique;  »  mettre  un  tel  langage  dans 
la  bouche  de  ce  saint  pontife  et  l'adresser  à  un  pareil 
interlocuteur,  c'est  parler  comme  nous  le  ferions  au- 
jourd'hui, nous,  libéraux  du  dix-neuvième  siècle,  et 

1  C'est  à  ce  pape  que  se  rapporte  la  prétendue  donation  de  Con- 
stantin, dont  on  a  voulu  faire  le  point  de  départ  de  la  souveraineté 
temporelle  du  saint-siége. 


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40  LE  CLERGÉ  CHRÉTIEN 

encore  ne  serions-nous  pas  certains  d'être  trés-noin- 
breux  ni  parmi  les  catholiques,  ni  même  parmi  les 
libres  penseurs  ;  et  encore  moins  serions-nous  sûrs 
d'être  compris  des  souverains  dont  nous  repousserions 
le  glaive  protecteur. 

Pour  rester  dans  la  réalité  historique,  nous  devons 
faire  abstraction  des  hommes,  des  choses,  des  institu- 
tions, des  théories  de  notre  temps,  et  prendre  les  hom- 
mes et  leurs  idées  tels  qu'ils  pouvaient  être  dans  ce 
milieu  social  façonné  par  le  paganisme.  Et,  dans  le  su- 
jet spécial  qui  nous  occupe,  nous  ne  devons  pas  ou- 
blier qu'il  s'agit,  non  pas  du  rôle  purement  religieux 
des  ministres  du  Christ  dans  le  domaine  des  vérités 
immuables,  mais  du  rôle  accidentel,  temporaire,  ac- 
cessoire, qu'ils  ont  joué  sur  le  terrain  de  la  politique 
humaine,  c'est-à-dire  sur  le  terrain  le  plus  mobile,  le 
plus  agité  qui  se  puisse  concevoir,  puisque  c'est  là 
que  sont  en  jeu  les  intérêts,  les  passions,  les  faiblesses 
et  les  inconstances  du  cœur  de  l'homme. 

Qu'il  soit  donc  bien  entendu  que  la  religion  nouvelle 
va  employer,  pour  se  propager  et  accomplir  son  œu- 
vre, les  mêmes  moyens  qu'employaient  les  religions 
païennes. 

Si  Rome  demeure  le  centre  et  le  foyer  de  la  civili- 
sation nouvelle,  elle  croira  que  c'est  l'empire  des 
Césars  qu  elle  continue,  au  service  du  Dieu  de  l'É- 
vangile. 

Au  sein  de  chaque  nation,  le  clergé  prendra  une 
position  analogue  ;  la  nouvelle  religion  s'y  substitue 


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DANS  LES  SOCIÉTÉS  PAÏENNES.  41 

tout  simplement  aux  anciens  cultes,  y  joue  le  même 
rôle,  s'y  impose  par  les  mêmes  moyens.  Le  clergé, 
afin  de  mieux  transformer  les  mœurs,  dans  le  sens  des 
principes  évangéliques,  se  mêle  directement  à  tous  les 
actes  de  la  vie  privée  et  de  la  vie  publique.  C'est  à  ce 
point  de  vue  d'une  intervention  directe  dans  les  cho- 
ses temporelles  qu'il  comprit  la  tutelle  qu'il  exerça 
sur  le  monde  pendant  tout  le  cours  du  moyen  âge.  Le 
clergé,  au  lieu  d'agir  de  loin  et  de  haut  sur  les  peu- 
ples, sans  quitter  le  sanctuaire ,  se  fit  propriétaire, 
fonctionnaire,  seigneur  par  ses  évêques  quand  il  y  eut 
des  seigneurs,  classe  privilégiée  quand  il  y  eut  une 
noblesse. 

VI 

Notre  dessein  n'est  pas  ici  de  suivre  de  près  le 
clergé  dans  l'accomplissement  de  ce  rôle  temporel; 
nous  avons  voulu  seulement  le  constater  et  l'expliquer 
par  l'impossibilité  où  l'on  était  alors  de  comprendre 
autrement  l'action  du  principe  religieux  dans  le  monde 
politique. 

Ce  serait  une  œuvre  historique  pleine  d'un  haut  in- 
térêt que  d'essayer  de  peser  dans  une  balance  impar- 
tiale les  avantages  elles  inconvénients  qui  résultèrent, 
chez  les  divers  peuples,  de  ce  rôle  accidentel  et  provi- 
soire du  clergé  ;  rôle,  nous  le  répétons,  contraire  à 
l'esprit  du  christianisme  qui  est  une  religion  essentiel- 
lement libérale,  et  dont  le  régime  propre,  dans  ses 


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42  ROLE  POLITIQUE  DU  CLERGÉ. 

rapports  avec  le  monde  politique,  est  le  régime  de  la 
séparation  des  pouvoirs. 

Mais,  sans  aborder  ce  sujet,  nous  pouvons  dire  qu'il 
y  avait  un  danger  immense  qui  dominait  tous  les  avan- 
tages relatifs  de  cette  œuvre  humaine  du  sacerdoce 
chrétien.  Sans  doute  ce  rôle  du  clergé  faisait  dé  la  re- 
ligion nouvelle  un  agent  puissant  dans  la  formation 
des  nationalités  diverses.  Mais,  si  cette  œuvre  se  fut 
accomplie  seule,  que  devenait  dans  le  monde  la  grande 
uriité  chrétienne? 

Voilà  le  clergé,  au  lieu  de  se  tenir  dans  une  sphère 
supérieure,  à  l'abri  des  ambitions,  des  intrigues,  des 
changements  incessants  des  sociétés  temporelles,  se 
mêlant  à  ces  agitations,  avec  la  double  ardeur  du  ci- 
toyen et  du  prêtre,  identifiant  ses  intérêts  avec  les  in- 
térêts, les  passions,  les  besoins  particuliers  de  chaque 
peuple,  exerçant  partout  son  influence  dominatrice. 

A  cette  époque  de  dissolution  sociale,  au  milieu  de 
la  décadence  de  l'empire  romain  d'une  part  et  de  l'in- 
vasion dfes  barbares  de  l'autre,  cette  association  in- 
time, complète  du  clergé  à  ces  sociétés  troublées  et 
dégradées  pouvait  avoir  des  conséquences  désastreu- 
ses. Le  danger  était  double,  danger  pour  V unité  de 
là  civilisation  chrétienne,  danger  pour  ces  nationalités 
nouvelles  qui,  après  le  mélange  des  peuples  par  l'in- 
vasion des  hordes  germaniques,  devaient  se  constituer 
el  grandir  sur  la  base  des  principes  chrétiens. 

Qu'on  "se  figure  ce  qui  serait  arrivé  s'il  ne  s'était 
trouvé  un  centre  providentiellement  destiné  à  garder 


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LA  CIVILISATION  EN  PÉRIL.  43 

intact  le  principe  de  l'unité  nouvelle.  Dans  la  forma- 
tion des  nationalités,  l'élément  chrétien,  apporté  chez 
des  peuples  barbares  par  un  clergé  que  la  force  des 
choses  aurait  fait  tomber  à  leur  niveau,  s'y  serait  dé- 
naturé, perverti;  il  se  serait  plié  à  toutes  les  exi- 
gences, à  tous  les  désordres  de  ces  mœurs  brutales. 
La  doctrine  du  Christ  risquait  de  s'en  aller  lambeaux 
par  lambeaux.  Jamais  la  civilisation  ne  serait  sortie  de 
cette  monstrueuse  anarchie. 

Heureusement,  l'œuvre  divine  n'est  jamais  incom- 
plète. Dans  ce  travail  d'enfantement  du  nouveau 
monde,  pendant  que  les  nationalités  se  forment,  s'assi- 
milant  avec  plus  ou  moins  de  logique  les  principes 
de  l'Évangile,  pendant  que  l'Europe  tâtonne  et  cherche 
sa  voie  dans  le  chaos  du  vieux  monde  en  dissolution, 
l'Église,  en  conservant  l'unité  spirituelle,  conserve  à 
ces  sociétés  naissantes  l'unité  de  la  civilisation. 

M.  Guizot  reconnaît  l'immense  service  que  rendit 
ce  principe  d'unité  spirituelle,  au  moment  de  la  dis- 
solution du  vieux  monde  et  de  l'invasion  des  bar- 
bares : 

«  Fait  glorieux  et  puissant,  dit-il,  qui  a  rendu,  du 
cinquième  au  treizième  siècle,  d'immenses  services  à 
l'humanité.  L'unité  de  l'Église  a  seule  maintenu  quel- 
que lien  entre  des  peuples  et  des  pays  que  tout,  d'ail- 
leurs, tendait  à  séparer.  Et  du  sein  de  la  plus  épou- 
vantable confusion  politique  que  le  monde  ait  jamais 
connue  s'est  élevée  l'idée  la  plus  étendue  et  la  plus 
pure  qui  ait  jamais  rallié  les  hommes,  l'idée  de  la 


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44  LA  CIVILISATION  SAUVEE 

société  spirituelle,  car  c'est  là  le  nom  philosophique 
de  l'Église,  et  le  type  qu'elle  a  voulu  réaliser1.  » 


VII 


Or  il  fallait  un  terrain  neutre  où  se  conservât  in- 
tacte l'idée  de  l'unité,  où  s'élaborassent,  sans  danger 
pour  le  dépôt  des  vérités  premières,  tous  les  éléments 
des  sociétés  modernes. 

Ce  terrain  neutre,  ce  sera  cette  nation  même  qui 
avait  été  le  centre  de  l'unité  de  l'ancien  monde  ;  ce 
sera  l'Italie.  Elle  sera  sacrifiée  pour  un  temps  comme 
nation,  mais  elle  sauvera  la  civilisation. 

Toute  l'histoire  de  l'Italie  est  là.  Parce  que  Rome 
a  été  le  centre  de  l'unité  du  monde,  la  source  vivante 
de  la  civilisation,  elle  n'a  pu  être  le  centre  d'une  na- 
tionalité. 

Il  faut  le  reconnaître,  si  cette  idée  d'unité  spiri- 
tuelle avait  été  comprise  comme  nous  la  comprenons 
aujourd'hui,  si  l'Église  avait  gardé  sa  doctrine  et  pro- 
clamé ses  oracles  en  dehors  de  toute  participation 
directe  aux  affaires  politiques,  la  présence  du  chef  de 
PÉglise  dans  une  ville  quelconque  n'eût  pas  empêché 
cette  ville  d'être  en  même  temps  et  le  centre  de  l'unité 
religieuse  et  le  centre  d'une  nationalité.  Mais  nous 
avons  vu  qu'un  pareil  ordre  de  choses  est  tout  à  fait 
l'opposé  de  ce  qu'on  pouvait  concevoir  à  cette  époque. 

1  Civilisation  en  France,  t.  I,  p.  424. 


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PAR  LE  SACRIFICE  DE  L'ITALIE.  45 

La  même  ignorance  et  la  même  confusion  qui  empê- 
chaient le  clergé  de  comprendre  qu'il  aurait  dû  exer- 
cer son  influence  civilisatrice  sur  chaque  nationalité 
en  voie  de  formation,  sans  prétendre  se  mêler  direc- 
tement de  ses  affaires  temporelles,  ne  lui  permettaient 
pas  de  supposer  que  la  ville  éternelle  pût  être  la  rési- 
dence des  papes  et  la  capitale  du  monde  chrétien,  sans 
être  soustraite  au  gouvernement  politique  d'un  souve- 
rain national. 

Les  gardiens  de  l'unité  spirituelle  sentaient  instinc- 
tivement qu'une  fois  Rome  descendue  au  simple  rôle 
de  la  capitale  d'une  nation,  le  clergé  romain,  par 
l'effet  de  son  immixtion  intime  et  quotidienne  dans 
les  affaires  temporelles ,  tendrait  à  devenir  presque 
fatalement,  non  plus  le  clergé  de  l'Église  universelle, 
mais  un  clergé  exclusivement  italien. 

C'est  ce  grand  intérêt  de  l'unité  catholique  qui  fit 
que  les  papes  eurent  pour  politique  constante  de  re- 
tenir Rome  en  dehors  de  tout  mouvement  national. 
C'est  la  même  inspiration  qui  les  poussa  toujours  à  se 
rendre  temporellement  maîtres  de  la  ville  éternelle,  et 
enfin,  pour  le  malheur  de  l'Église  et  du  monde,  à  en 
faire  l'assiette  d'une  souveraineté  politique.  Mais 
n'anticipons  pas. 

Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'au  point  où  nous 
en  sommes,  dans  l'état  où  se  trouvait  le  monde  et  avec 
les  préjugés  qui  dominaient  les  esprits,  il  devait  arriver 
de  deux  choses  Tune  :  si  une  nation  italienne  s'était 
formée  sous  le  sceptre  de  Rome  indépendante  de  toute 


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46  LE  SACRIFICE  DE  L'ITALIE. 

domination  temporelle  des  souverains  pontifes,  le 
clergé  de  Rome  n'eût  pas  lardé  à  devenir  un  clergé 
national,  et  l'Église  universelle  eût  été  compromise; 
si  le  pape  restait  maître  de  Rome,  l'unité  religieuse 
était  sauvée  ;  mais  l'Italie,  privée  de  sa  capitale,  deve- 
nait impossible. 

Le  choix  n'était  pas  douteux.  Le  génie  de  la  révolu- 
tion chrétienne  commandait  de  sacrifier  pour  un 
temps  l'intérêt  national  à  la  grande  idée  de  l'unité 
spirituelle. 

Pénétrons-nous  bien  de  cette  situation  unique  dans 
l'histoire  du  monde  :  Rome  devenant  la  résidence  des 
papes  doit  avoir  pour  elle-même,  et  par  suite  faire  à 
l'Italie  une  destinée  exceptionnelle.  La  présence  dans, 
là  ville  éternelle  du  chef  de  l'Église  exclut  la  présence 
d'un  souverain  politique. 

C'est  pour  cela,  nous  l'avons  dit,  que  le  premier 
empereur  chrétien  se  retire  devant  l'évêque.  Si  Rome 
n'avait  pas  eu  conscience  de  sa  mission,  cette  retraite 
de  l'empereur  chrétien  eût  été  une  calamité  irrépa- 
rable; si  l'empereur  n'avait  quitté  sa  capitale  que 
pour  faire  place,  non  au  chef  de  la  chrétienté,  mais  à 
un  autre  prince,  il  eût  laissé  Rome  à  la  merci  du  pre- 
mier conquérant  barbare;  et,  avec  ce  conquérant, 
l'hérésie  n'eût  pas  tardé  à  prendre  possession  de  la 
ville  éternelle. 


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CHAPITRE  IFI 

LES  BARBARES  HÉRÉTIQUES  DEVANT  ROME   ORTHODOXE 


Cette  haute  mission  de  Rome,  les  services  qu'elle  a 
rendus  à  la  civilisation  en  restant  à  cette  époque  de 
barbarie  une  sorte  de  port  de  refuge  pour  le  représen- 
tant de  la  doctrine  libératrice,  reçoivent  une  éclatante 
démonstration  des  événements  qui  se  sont  accomplis, 
pendant  les  premiers  siècles  de  l'ère  chrétienne,  sur 
cette  terre  italienne  où  se  sont  toujours  joués  les  inté- 
rêts du  monde. 

Qu'on  regarde  de  près  l'histoire  de  ces  premiers 
siècles  de  Rome  chrétienne.  On  verra  que  tout  y  est 
subordonné  à  la  conservation  de  l'intégrité  de  la  foi 
nouvelle.  Les  invasions,  le  sac  plusieurs  fois  renou- 
velé de  Rome,  la  fondation  momentanée  de  véritables 
États  par  les  chefs  des  hordes  envahissantes....  tout 


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48  LES  BARPARES  HÉRÉTIQUES 

cela  semble  passer  sur  l'Italie  comme  autant  de  tem- 
pêtes qui  ne  font  qu'effleurer  sa  surface,  laissant 
intactes  les  vieilles  traditions  juridiques  de  Rome 
païenne  et  les  germes  civilisateurs  apportés  par  l'Évan- 
gile. Les  événements  qui  semblent  le  plus  menaçants 
pour  l'œuvre  nouvelle  tournent  providentiellement  à 
son  profit. 

Entre  toutes  les  épreuves  que  subit,  à  cette  époque 
décisive,  la  civilisation  chrétienne,  la  plus  redouta- 
ble, sans  comparaison,  ce  fut  le  progrès  effrayant  de 
l'arianisme,  qui,  pendant  les  quatrième,  cinquième  et 
sixième  siècles,  parut  sur  le  point  d'envahir  le  monde. 
Cette  erreur,  qui  enlevait  à  la  mission  du  Christ  tout 
caractère  divin  et  l'abaissait  aux  proportions  d'une 
oeuvre  humaine,  séduisit  presque  toutes  les  hordes 
barbares  qui  se  ruèrent  sur  l'empire  romain.  Pen- 
dant plusieurs  siècles  elle  se  perpétua  chez  les  Lom- 
bards, les  Vandales,  les  Bourguignons  et  les  Golhs. 

«  Au  moment  où,  foudroyé  par  les  conciles  et  par  le 
pouvoir  impérial,  abandonné  de  l'opinion  publique, 
foulé  aux  pieds  par  le  grand  Théodose  et  ses  succes- 
seurs, il  s'éteignait  (rarianisme)  dans  le  sein  de  la 
civilisation,  il  s'était  rallumé  parmi  la  barbarie,  et, 
dans  le  cours  du  cinquième  siècle,  il  avait  conquis 
presque  tous  les  peuples  leuloniques  établis  sur  les 
terres  de  l'empire.  Saint  Augustin  avait  vu  en  mou- 
rant la  grande  hérésie  envahir  l'Afrique  à  la  suite  des 
Vandales;  les  Goths  l'avaient  partout  propagée  autour 
d'eux,  et  les  Suèves  en  Espagne,  les  Burgondes  en 


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DEVANT  ROME  ORTHODOXE.  49 

Gaule,  convertis  d'abord  du  paganisme  au  catholicisme 
par  des  prêtres  orthodoxes,  venaient  d'abandonner  le 
catholicisme  pour  se  faire  ariens.  Les  Goths  avaient 
jadis  reçu  l'arianisme  des  missionnaires  de  l'empereur 
arien  Valens,  et  leur  influence  aida  ensuite  son  dé- 
veloppement chez  les  autres  branches  de  la  race  teuto- 
nique â.  » 

Quand  les  barbares  envahissent  l'Italie,  l'hérésie 
revient  avec  eux,  plus  menaçante  que  jamais  pour  la 
civilisation  chrétienne. 


g  1".  —  Les  Hérules  et  les  Gotlis. 


Le  fondateur  du  royaume  d'Italie,  Odoacre,  et  ses 
Hérules,  étaient  ariens.  Son  successeur,  Théodoric  le 
Grand,  et  ses  Goths,  l'étaient  également.  Que  va-t-il  se 
passer?  Rome  et  l'Italie  vont-elles  se  constituer  en  na- 
tion, en  prenant  pour  base,  ce  qui  était  dans  la  logi- 
que des  choses  humaines,  l'hérésie  du  roi  et  de  la  race 
conquérante? 

Voyez  plutôt  la  merveille  qui  va  s'accomplir  :  Rome 
et  l'Italie  se  servent  de  l'arien  Odoacre  pour  protéger 
leur  foi  contre  l'hérésie  d'Eutychès,  que  l'empereur  de 
Ryzance,  Zenon,  prétendait  imposer  aux  Romains*. 
C'est  dans  ce  but,  c'est  pour  se  soustraire  à  l'influence 

1  Henri  Martin,  t.  I,  p.  405. 

3  L'erreur  d'Eutychès,  en  sens  inverse  de  celle  d'Arius,  niait  en  Jé- 
sus-Christ la  nature  humaine.  L'Église,  dans  chaque  siècle,  a  dû  se 
i.  4 


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ftU  L8S  HKHULBS  ET  LES  GOTHS. 

de  l'empereur  hérétique,  que  l'Italie  accepte  Odoacre, 
et  que  Rome  l'aide  à  fonder  le  royaume. 

Le  chef  barbare  sent  si  bien  que  c'est  là  la  condition 
de  son  règne,  qu  il  se  garde  d'imposer  aux  Italiens  sa 
croyance  et  la  croyance  de  ses  soldats.  «  Peu  importe 
qu'Odoacre  soit  arien;  il  ne  s  agit  pas  de  lui  ni  des 
Hérules  ;  il  s'agit  des  Italiens,  et  ils  sont  heureux  de 
pouvoir  l'opposer  aux  empereurs  d'Orient,  Qu'il  pro- 
fesse l'arianismei  que  la  nouvelle  religion  soit  le  mot 
d'ordre  des  casernes,  de  la  cour  et  du  royalisme  qui 
s'organise  1  que  Ton  continue,  si  Ton  veut,  la  tradition 
de  Ricimer  et  des  généraux  presque  tous  ariens  !  le 
royaume  arrive  à  propos,  le  roi  n'impose  pas  ses 
principes,  ne  sonde  pas  les  consciences,  il  laisse  à  l'I- 
talie sa  foi,  à  Rome  son  Église  indépendante,  et  il  dé- 
veloppe la  liberté  républicaine.  On  s'abrite  derrière 
les  masses  des  Hérules  et  des  Ruges  pour  se  dérober  à 
la  religion  de  Byzancey  et  t'arianisme  royal  devient  l'é- 
gide de  l'insurrection  catholique  du  patriarche  d'Oc- 
cident contre  Zenon  '.  » 

Chose  inouïe!  par  un  concours  singulier  de  circon- 
stances, la  raison  d'État  commande  à  un  prince  héré- 
tique, au  fondateur  d'un  royaume,  de  protéger  la  foi 
de  ses  sujets  qui  n'est  pas  la  sienne;  et  l'intérêt  re- 
ligieux de  Rome  catholique  lui  fait  une  loi  de  favori* 

tenir  ferme  entre  deux  écueils  ;  elle  a  dû  protéger  la  traie,  doctrine  et 
contre  les  systèmes  qui  tendent  à  en  faire  une  œuvre  purement  hu- 
maine, et  contre  ceux  qui  refusent  toute  part  à  riment  humain 
dans  l'œuvre  de  la  rédemption. 
*  Ferrari,  t.  !,  p,  2$  et  29. 


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LgS  I^RUIJiS  ET  LES  GOTHS.  51 

ser  l'entreprise  nationale  de  ce  prince  hérétique.  Le 
pape  Simplicius,  écoutant  les  inspirations  de  son  zèle 
religieux,  ne  craint  pas  d'investir  Odoacre  du  droit 
qu'avait  l'empereur  de  concourir  par  le  préfet  de 
Rome  à  l'élection  des  papes  ;  et  son  instinct  ne  le  trompe 
pas.  Odoacre,  après  la  mort  de  Simplicius,  empêche 
l'élection  du  candidat  hérétique  de  Zenon  et  fait  nom- 
mer Félix  III;  puis  il  laisse  le  nouveau  pape  réunir  à 
Rome  un  concile,  où  non-seulement  est  repoussée 
l'hérésie  d'Acacius,  favorisée  par  Byzance,  mais  où  sont 
condamnés  les  coreligionnaires  mômes  d'Odoacre,  les 
ariens  d'Afrique, 

u 

Quand  survient  Théodoric  avec  ses  Goths,  rien  n'est 
changé  à  l'état  religieux  de  Rome  et  de  l'Italie.  La  po- 
litique du  nouveau  roi  arien  est  la  môme  que  celle 
d'Odoacre.  «  L'arianisme  n'est  à  ses  yeux  que  la  raison 
d'État  du  royaume;  il  s'en  sert  pour  fortifier,  pour 
unifier  la  caste  royale  des  Goths,  et  laisse  libres  les 
catholiques  qui  se  rallient  au  patriarche  d'Occident, 
et  qui  continuent  de  se  servir  de  l'arianisme  pour  sau- 
vegarder la  suprématie  de  Rome  contre  l'hérésie  de 
Byzance  et  contre  l'ancienne  domination  impériale4.  » 

Théodoric,  imitant  Odoacre,  use  de  son  influence 
pour  faire  nommer  un  pape  orthodoxe  contre  le  can- 
didat de  Byzance. 

Ferrari,  t.  1,  p.  36  et  37 


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52  LES  HÈRULES  ET  LES  GOTHS 

Ce  serait  une  grave  erreur  d'attribuer  la  conduite 
des  rois  ariens  en  Italie  à  une  certaine  indifférence 
des  hordes  barbares  en  matière  religieuse.  La  preuve, 
c  est  que  partout  ailleurs  les  orthodoxes  étaient  persé- 
cutés avec  acharnement  par  les  hérétiques  :  ainsi,  dans 
les  Gaules,  les  rois  des  Visigoths,  et  particulièrement 
.Ewarik,  tirent  de  grands  efforts  pour  asseoir  l'aria- 
nisme  sur  les  ruines  de  l'orthodoxie.  Ce  dernier,  sui- 
vant le  témoignage  de  Sidoine  Apollinaire,  poursui- 
vait les  catholiques  d'une  telle  haine,  qu'il  semblait 
être  moins  un  chef  de  nation  qu'un  chef  de  secte.  Il 
fallait,  en  Italie,  un  ensemble  vraiment  merveilleux 
d'événements  où  la  main  de  Dieu  est  visible,  pour  ex- 
pliquer le  respect  des  chefs  barbares  envers  la  foi  de 
Rome  et  de  tous  les  peuples  de  la  péninsule. 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'orthodoxie  était  sauvée  par  des 
barbares  hérétiques;  mais  la  fondation  du  royaume 
italien  restait  une  œuvre  éphémère.  Les  croyances  re- 
ligieuses sont  toujours  l'élément  essentiel  des  mœurs 
d'un  peuple  et  de  sa  vie  nationale  ;  rien  de  profond  et 
de  durable  ne  peut  se  fonder  en  dehors  de  la  foi  reli- 
gieuse d'une  nation.  Ces  hordes  barbares,  qui  ne  se 
sentaient  nulle  prise  sur  les  idées,  les  sentiments,  les 
mœurs  de  l'Italie,  n'entreprirent  pas  une  œuvre  d'as- 
similation impossible.  Leurs  chefs,  en  mettant  le  pied 
sur  la  terre  orthodoxe,  comprirent  la  puissance  irré- 
sistible de  Rome  chrétienne,  et  Tin  utilité  de  toute  ten- 
tative pour  en  faire  la  capitale  de  leur  empire  héré- 
tique. Leur  conversion  au  catholicisme,  bien  loin  de 


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LES  LOMBARDS.  55 

leur  soumettre  la  ville  universelle,  ferait  d'eux-mêmes 
des  serviteurs  soumis  du  chef  de  l'Église. 

Ils  s'arrêtent  donc  respectueusement  devant  Rome. 
On  dirait  qu'ils  ne  sont  venus  que  pour  servir  d'instru- 
ment à  l'Église  orthodoxe  menacée  par  Byzance.  Une 
fois  ce  rôle  achevé,  ces  chefs  barbares,  qui  s'étaient 
crus  les  fondateurs  d'un  grand  royaume,  n'ont  plus 
rien  à  faire  sur  ce  sol  italien  où  ils  n'ont  pu  prendre 
racine.  Le  royaume  du  grand  Théodoric  ne  dure  pas 
même  un  siècle;  le  roi  des  Goths  reprend  sa  horde  et 
dit  adieu  à  l'Italie  comme  avait  fait  Constantin. 

C'est  ainsi  que  passent  sur  l'Italie,  comme  une 
couche  superficielle,  tous  les  peuples  envahisseurs, 
venant  servir  à  leur  insu  la  civilisation  chrétienne, 
puis,  ce  rôle  accompli,  repliant  leurs  tentes  et  s'éloi- 
gnant  pour  laisser  Rome  à  son  œuvre. 

g  2.  —  Les  Lombards  et  les  Francs 


Nous  avons  vu  Rome  se  mettre  sous  la  protection 
des  rois  ostrogoths  pour  se  préserver  de  l'influence  de 
l'empereur  hérétique  de  Byzance.  Quand  les  Lombards 
surviennent,  Rome,  avec  son  territoire,  appelé  dès 
lors  son  duché,  échappe  à  leur  domination,  grâce  à 
la  présence  des  papes  qui  demeurent  les  fidèles  alliés 
des  empereurs  d'Orient. 

Ainsi  les  Lombards  ne  peuvent  réussir  à  mettre 
sous  leur  joug  toute  l'Italie  et  à  faire  une  nation  ita- 


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64  LES  LOUBARDS. 

lienne.  Leur  pouvoir  s'étend  des  Alpes  jusqu'au  voisi- 
nage de  Rome  ;  mais  là  il  s'arrête. 

Les  historiens  témoignent  leur  étonnement  devant 
ce  fait  inouï,  et  n'en  peuvent  donner  l'explication.  Sis* 
mondi  déclare  qu'il  est  difficile  de  comprendre  pour* 
quoi  la  ville  de  Rome  ne  fut  point  prise  par  les  Lom* 
bards,  lorsqu'Alboin  fit  la  conquête  de  l'Italie.  Quant 
aux  autres  parties  de  la  péninsule  qui  purent  se  sous* 
traire  à  la  conquête  lombarde,  il  signale  la  causé  qui 
les  préserva  de  l'invasion  :  Les  villes  maritimes  rece- 
vaient facilement  les  secours  de  Constantinople;  en 
même  temps,  Venise  était  protégée  par  ses  lagunes, 
Ra venne  et  Comaçchio  par  leurs  marais  ;  Naples,  Gaëte, 
Amalfi  et  les  villes  de  la  Calabre,  par  les  montagnes 
qui  les  environnent. 

Rome,  au  contraire,  était  découverte  et  sans  défense. 
Les  empereurs  n'y  maintenaient  pas  de  garnison  ;  ils  se 
contentaient  de  gouverner  la  ville,  d'abord  par  un  pré- 
fet, puis  par  un  duc  relevant  de  l'exarque  de  Ravenne. 
a  Rome  est  située  dans  un  pays  ouvert  de  toutes  parts. 
Les  Lombards,  maîtres  des  duchés  de  Toscane,  de  Spo- 
lète  et  de  Bénévent,  entouraient  cette  ancienne  capi- 
tale du  monde;  la  longue  muraille  qu'Aurélien  avait 
élevée  pour  enfermer  le  champ  de  Mars  dans  la  même 
enceinte  que  l'ancienne  ville  présentait  un  circuit 
immense  k  défendre  ;  et  la  population  de  Rome  était 
bien  disproportionnée  avec  l'étendtié  des  tntirs1.  w 

•  SfeiDomll  1. 1,  p.  îeo. 


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LES  LOMBARDS.  55 

Et  cependant  Rome  est  aussi  bien  protégée  par  fcâ 
faiblesse  qu'elle  l'eût  été  par  les  légions  de  César*  Il 
n  y  a  pas  de  fait  sans  causé,  et  la  philosophie  de  l'his- 
toire n'existerait  pas  si  un  grand  événement  restait 
inexpliqué.  Mais  ici  la  cause  providentielle  de  cette 
inviolabilité  de  Rome  est  manifeste.  La  capitale  du 
monde  chrétien  ne  peut  appartenir  aux  barbare^ 
parce  qu'elle  doit  rester  le  centre  et  le  foyer  de  la  oivi*- 
lisation.  C'est  pourquoi  le  Moment  n'était  pas  venu 
polir  l'Italie  de  se  constituer  en  nation. 

11 

N'ayant  point  de  prise  sur  Rome»  les  Lombards, 
malgré  leur  valeur  et  leur  nombre,  sont  aussi  impuis- 
sants que  Pavaient  été  les  Goths.  Ils  fondent  une  mo- 
narchie lombarde  qui  a  une  durée  asses  glorieuse  de 
deux  cent  six  ans  (de  668  à  776);  mais  ils  ne  fondent 
pas  une  nation  italienne. 

Les  chefs  de  l'Église,  étrangers  jusque-là  à  tout  intérêt 
tetnporel,  n'avaient  d'autre  pensée  qtie  de  maintenir 
l'intégrité  de  la  foi.  C'était  là  toute  leur  politique  et 
le  motif  déterminant  de  leurs  alliances*  C'était  la 
conscience  des  dangers  sans  cesse  renaissants  dont 
l'orthodoxie  était  menacée  qui  leur  commandait  de 
se  tourner,  tantôt  vers  Constôntinople,  tantôt  vers  les 
chefs  barbares. 

Tant  que  les  empereurs  respectèrent  la  liberté  reli- 
gieuse de  Rome,  les  papes  recherchèrent  leur  protec- 
tion contre  les  Lombards  qui  étaient  ariens.  Mais,  Léon 


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56  LES  PAPES  S'AFFRANCHISSENT 

l'Iconoclaste  voulant  imposer  à  Rome  ses  édits  contre 
les  images,  le  pape  Grégoire  II  refusa  d'obéir  ;  il  priva 
le  duc  de  Rome  et  l'exarque  de  Ravenne  de  toute  autorité 
dans  Rome.  En  même  temps  il  demanda  la  protection 
des  Lombards. 

Les  Romains  acquirent  ainsi  une  sorte  d'indépen- 
dance. Il  ne  faut  pas  croire  qu'une  fois  affranchis  de 
l'autorité  impériale  leur  premier  mouvement  fut  de 
se  placer  sous  le  sceptre  temporel  du  souverain  pon- 
tife. Au  fond,  les  Romains  furent  toujours  très- 
jaloux  de  leur  souveraineté.  Us  avaient  subi  volontiers 
le  despotisme  impérial,  parce  que  par  les  empereurs 
ils  régnaient  sur  le  monde. 

Ces  maîtres  étaient,  il  est  vrai,  le  signe  de  l'abdica- 
tion morale  d'un  peuple  en  décadence  qui  concentre, 
dans  les  mains  d'un  seul  un  pouvoir  qu'il  n'a  pas  la 
vertu  civique  d'exercer  par  ses  orageux  comices;  ils 
étaient  les  représentants,  moins  de  sa  dignité  réelle,  de 
ses  forces  vives  et  actives  et  de  ses  grandes  aspirations, 
que  de  ses  passions  les  plus  brutales  et  des  côtés  les 
plus  bas  et  les  plus  misérables  de  son  état  social  ; 
mais  enfin  ils  étaient  ses  représentants.  Ce  peuple 
dégénéré  se  croyait  suffisamment  vengé  de  sa  ser- 
vitude volontaire  par  ses  colères  intermittentes, 
qui,  en  brisant  sa  fragile  idole,  rappelaient  par  cha- 
cune de  ces  catastrophes  son  imprescriptible  souve- 
raineté. 

Mais  jamais  l'orgueil  du  peuple-roi  ne  consentit  à 
déposer  sa  puissance  humaine  aux  pieds  du  pouvoir 


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DE  LA  DOMINATION  DE  BYZANCE.  57 

saeerdotal.il  était  fier  de  donner  asile  au  chef  de  l'Église 
universelle  et  de  s'asssocier  à  sa  haute  mission  en 
concourant  à  l'élection  des  papes;  dans  ces  temps  de 
confusion  et  de  violence,  il  s'abritait  sous  la  tutelle  du 
saint-siége  et  vénérait  cette  autorité  désarmée  qui, 
plusieurs  fois,  avait  préservé  des  barbares  la  ville  éter- 
nelle. Mais,  à  défaut  de  l'empereur  absent,  il  aimait 
sentir  l'ombre  de  l'empire  planant  encore  sur  les 
destinées  de  Rome.  C'était  toujours  le  pouvoir  hu- 
main refusant  d'abdiquer  devant  le  pouvoir  religieux. 
Quand  la  révolution,  accomplie  timidement  d'a- 
bord sous  Grégoire  II,  plus  résolument  sous  Gré- 
goire III,  détruisit  les  derniers  débris  de  la  puissance 
impériale,  le  peuple  romain  se  retrouva  dans  la  plé- 
nitude de  sa  souveraineté.  Sans  rien  ôter  à  la  haute 
tutelle  du  saint-siége,  il  voulut  se  gouverner  lui-même. 
Secondé  par  le  pape  et  avec  l'agrément  du  roi  lom- 
bard, il  établit  un  simulacre  de  république,  mal  dé- 
finie sans  doute,  vaguement  accusée  et  affirmée  en 
face  du  gouvernement  clérical,  mais  réellement  exis- 
tante et  qui  se  continua  jusqu'à  la  destruction  du 
royaume  des  Lombards  et  au  couronnement  de  Char- 
lemagne1. 

in 
Quant  à  la   cour  pontificale  qui  avait  définitive* 

1  Anastase  le  Bibliothécaire  se  sert  des  mots  peuple  souverain  et 
république  en  parlant  des  Romains  et  du  gouvernement  qui  les  régis- 
sait depuis  qu'ils  s'étaient  affranchis  de  la  domination  impériale. 


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M  LES  PAPES  S'AFFRANCHISSENT 

ment  rompu  avec  Byzance,  elle  n'osa  pas  encore 
dévoiler  ses  vues  temporelles  sur  Rome.  Quelle  que 
fttt  son  influence  Sur  te  peuple  que  les  papes  proté- 
geaient contre  l'avidité  et  les  violences  des  grands,  et 
soutenaient  de  leur  charité  inépuisable,  elle  ne  se 
sentait  pas  assez  forte  pour  s'emparer  du  pouvoir  en 
face  des  rois  lombards  qui  convoitaient  toujours  la  ville 
de  Rome  pour  en  faire  la  capitale  de  leur  royaume 
italien,  ett  ftce  du  peuple  romain  peu  disposé  à  abdi* 
quer  entre  les  mains  des  prêtres,  en  toce  de  l'empereur 
d'Orient  toujours  prêt  à  revendiquer  Son  droit  suprêtne. 
Elle  dut  donc  ajourner  ses  projets. 

En  attendant  que  des  circonstances  plus  favorable» 
permissent  de  les  réaliser,  les  papes  sentaient  bien  que 
le  plus  grand  obstacle  s'élèverait  du  côté  du  pouvoir 
le  plus  proche.  Un  roi  italien  aux  portes  de  Rome  était 
plus  menaçant  qu'un  empereur  absent  et  réduit  à  une 
autorité  purement  nominale.  Aussi  leur  politique 
constante  eut-elle  pour  but,  tout  en  profitant  au  besoin 
de  la  protection  des  princes  italiens  afin  de  contreba- 
lancer la  puissance  impériale,  d'entretenir  toujours  lé 
prestige  de  l'empire  afin  d'écarter  les  prétentions  trop 
directes  des  princes  italiens  sur  Rome. 

Quand  le  pape  Grégoire  II  fut  contraint  d'implorer 
l'assistance  des  rois  lombards  contre  les  agents  de 
l'empérëur  iconoclaste  et  dé  s'opposer  à  l'exécution  des 
ordres  venus  de  Constantinople,  il  s'efforça  de  calmer 
l'indignation  des  Romains,  et  empêcha  le  plus  long- 
temps possible  que  leur  révolté  n'aboutit  à  une  VéH- 


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DE  LA  DOMINATION  DE  BYZANCE.  90 

table  révolution  contre  l'empire1.  La  rupture  ne  Alt 
consommée  que  sous  son  successeur,  Grégoire  III. 

Mais  à  peine  la  papauté,  libre  du  côté  de  Byzance, 
se  troùva-t-elle  seule  en  face  du  royaume  lombard,  qui 
chaque  jour  faisait  un  pas  vers  Rome,  qu'elle  sentit 
combien  lui  manquait  ce  contre-poids  de  l'empire  ;  elle 
n'avait  échappé  à  un»  péril  que  pour  s'exposer  à  un 
autre.  Le  protectorat  du  roi  lombard,  quoique  nouvel- 
lement converti,  n'était  pas  moins  menaçant  que  celui 
de  l'empereur  hérétique.  Rome  était  à  la  merci  des 
Lombards  ;  un  moment,  tout  fit  croire  qu'elle  allait 
tomber  dans  leurs  mains;  mais  les  tentatives  réitérées 
de.  leurs  rois  pour  s'emparer  de  la  ville  éternelle 
échouèrent  devant  la  politique  de  la  cour  pontificale. 

Toute  sa  force  était  dans  ses  alliances.  N'ayant  plus 
rien  à  espérer  du  côté  du  vieil  empire  en  décadence,  la 
papauté  tourne  ses  yeux  vers  l'Occident. 

IV 

Là  venait  de  surgir  un  peuple  dont  l'entrée  en  scène 
avait  eu  l'éclat  et  lé  retentissement  de  la  foudre.  Cé- 
lèbre par  ses  victoires,  il  occupait  déjà  une  grande  par- 
tie des  Gaules,  et  fëis&it  sentir  au  loin  son  influence. 
Ses  chefs,  convertis  au  Christianisme,  faisaient  du  tè\è 
apostolique  des  évoques  un  moyen  dé  conquête  plus 
puissant  encore  Que  là  Valeur  irrésistible  de  leurs  sol- 
dats. Pour  arrêter  lé  flot  toujours  menaçant  des  bàr- 

*  Flenry,  Histoire  ecclésiastique,  Ht.  XLII,  cli.  fi. 


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60  LES  FRANCS  PROTECTEURS 

bares  du  Nord,  Pépin,  puis  son  fils  Charles  Martel, 
lancèrent,  au  milieu  de  ces  hordes  indomptées,  des  lé- 
gions de  moines  qui,  bravant  tous  les  dangers,  allaient 
répandant  partout  à  pleines  mains  les  germes  religieux 
et  sociaux  qui  devaient  en  faire  des  peuples  civilisés, 
adoucissant  leurs  mœurs  par  la  morale  évangélique, 
les  fixant  au  sol  en  leur  enseignant  l'agriculture. 

Pendant  tout  un  siècle,  le  saint-siége  était  resté 
presque  sans  communications  avec  les  nations  fran* 
ques  ;  l'invasion  lombarde  avait  élevé  entre  eux  une 
barrière  plus  infranchissable  que  la  ligne  des  Alpes. 
Cet  appel  fait  par  les  Pépins  aux  missionnaires  de  l'É- 
glise romaine  renoua  les  relations  si  longtemps  inter- 
rompues. Le  grand  apôtre  des  Germains,  saint  Boni- 
face,  contribua  beaucoup  à  faciliter  ces  rapports  entre 
la  cour  romaine  et  les  chefs  francs. 

Cet  événement  arriva  fort  à  propos  pour  le  saint- 
siége.  Grégoire  III  fut  le  premier  pape  qui  ouvrit  des 
négociations  avec  les  Francs.  Bravant  la  colère  du  roi 
des  Lombards,  Luitprand,  il  refusait  de  lui  livrer  le 
duc  de  Spolète,  qui,  après  s'être  révolté  contre  lui,  s'é- 
tait réfugié  à  Rome.  Menacé  dans  sa  ville  pontificale, 
Grégoire  implora  le  secours  des  princes  francs.  Charles 
Martel  venait  de  remporter  dans  les  plaines  de  Poitiers 
sa  mémorable  victoire  sur  les  Sarrasins.  Comment 
douter  des  bienveillantes  dispositions  envers  le  saint- 
siége  du  héros  qui,  en  refoulant  ces  redoutables  enne- 
mis des  chrétiens,  sauvait  la  civilisation  du  plus  grand 
de  tous  les  dangers? 


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DU  SAINT-SIEGE.  01 

Mais  ce  grand  intérêt  de  l'expulsion  des  Sarrasins, 
qui  dominait  alors  tous  les  autres,  faisait  à  Charles  une 
loi  de  ménager  le  roi  des  Lombards  dont  le  concours 
pouvait  lui  être  utile.  En  effet,  l'attitude  menaçante 
de  Luitprand,  allié  de  Charles,  arrêta  en  759  la  der- 
nière invasion  des  Sarrasins,  qui  déjà  s'étaient  empa- 
rés d'un  grand  nombre  de  villes  dans  le  midi  des 
Gaules.  Ceux-ci,  apprenant  que  le  roi  des  Lombards 
faisait  marcher  contre  eux  toute  son  armée,  abandon- 
nèrent en  toute  hâte  leur  conquête,  et  Charles  se  remit 
en  possession  de  la  Provence.  Aussi,  bien  que  les  lé- 
gats du  pape  fussent  reçus  avec  les  plus  grands  hon- 
neurs à  la  cour  des  princes  francs,  les  instances  réi- 
térées de  Grégoire  III,  ses  supplications  mêlées  à  la 
fin  d'une  certaine  amertume,  ne  purent  décider  Charles 
à  lui  accorder  le  secours  qu'il  demandait. 


Cependant  les  Lombards  ne  cessaient  de  faire  des 
progrès  vers  Rome;  leur  roi  Astolphe  s'était  emparé 
de  l'exarchat  de  Ravenne,  et  enfin  il  vint  mettre  le 
siège  devant  cette  capitale  tant  convoitée. 
.  Le  pape  Etienne  s'enfuit  et  alla  chercher  un  refuge 
auprès  du  nouveau  roi  des  Francs,  Pépin,  qui  devait 
en  partie  sa  couronne  à  l'intervention  morale  de  son 
prédécesseur  Zacharie.  Etienne  s'empressa  de  lui 
donner  solennellement  une  nouvelle  consécration. 
Les  Sarrasins  étaient  définitivement  expulsés.  Cet 


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tf  LES  FRANCS  PROTECTEURS 

intérêt  politique  n'existant  plus,  Pépin  reste  sourd  aux 
protestations  d'Astolphe,  et  prête  l'oreille  aux  prières 
du  pape  et  plus  encore  à  ses  séduisantes  promesses. 
Il  passe  les  Alpes,  bat  les  Lombards,  reprend  sur  eux 
l'exarchat  de  Ravenne,  et,  au  lieu  de  le  restituer  à  l'em- 
pereur d'Orient  qui  le  réclamait,  il  en  investit  le  pape 
et  la  république  romaine.  Quant  à  lui,  il  se  contente 
de  la  dignité  de  patrice  que  lui  avait  conférée  Etienne, 
et  qui  transportait  sur  sa  tête  le  droit  de  haute  suie* 
raineté  qui,  auparavant,  appartenait  à  l'empereur. 

L'année  suivante,  une  nouvelle  entreprise  des  Lom- 
bards jette  l'effroi  dans  Rome,  et  cette  fois  encore  les 
Français  accourent,  arrachent  aux  Lombards  les  pro* 
vinçes  qu'ils  ont  reprises  et  remettent  le  pape  en  pas* 
session  de  l'exarchat  et  de  la  pentapole. 

C'en  était  fait  du  royaume  des  Lombards.  Tant  que 
leurs  princes  eurent  en  face  d'eux  les  débiles  représen- 
tants du  pouvoir  impérial  prêt  à  s'éteindre  sur  l'Occi- 
dent, et  l'autorité  purement  morale  des  papes,  ils 
purent  conserver  l'espoir  de  consolider  leur  conquête 
en  asseyant  leur  royaume  sur  la  capitale  de  l'Italie. 
L'arrivée  des  Francs  dans  la  Péninsule,  leur  protectorat 
sur  Rome,  l'investiture  qui  leur  était  faite  du  patri- 
ciat,  mettaient  tin  à  ces  projets  et  condamnaient  cet 
établissement  bâtard  à  une  ruine  prochaine. 

Pendant  quelques  années  encore  les  rois  lombards 
essayèrent  de  lutter,  et  môme  plusieurs  fois  prirent 
l'offensive  contre  les  papes.  Didier  poussa  l'audace  jus- 
qu'à placer  de  vive  force  sur  le  trône  pontifical  un 


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certain  Philippus  qu'il  avait  tiré  d'un  cloître.  Son  in- 
trigue fut  déjouée  par  le  primicier  Christophorus,  qui 
fit  élire  Etienne  III.  En  vain  Didier,  afin  d'enlever  au 
pape  la  protection  des  Francs,  donne-t-il  sa  fille  pour 
épouse  à  Charlemagne;  en  vain,  se  fiant  sur  cette  al- 
liance, s'empare-t-il  par  les  armes  de  Comacchio, 
Fpema  et  Ferrare;  en  vain,  déçu  dans  sa  dernière  es- 
pérance et  indigné  contre  son  gendre  qui  avait  dédai- 
gneusement répudié  sa  femme  Hermengarde,  marche- 
t-jl  sur  Rome,  dans  le  double  but  d'y  imposer  son 
protectorat  et  de  faire  sacrer  les  neveux  de  Charle- 
magne,  que  celui-ci  avait  exclus  du  trône,  à  la  mort 
de  leur  père  Carloman;  ces  démonstrations  belliqueuses 
ne  firent  que  précipiter  sa  chute. 

Le  pape  Adrien  n'eut  pas  de  peine  à  décider  l'inter- 
vention de  Charles.  Ce  prince  arrive,  bat  les  Lombards, 
traverse  l'Italie  en  triomphateur,  puis,  poursuivant 
son  ennemi  dans  ses  derniers  retranchements,  lui 
prend  Pavie  et  Vérone,  ne  laisse  à  Didier  d'autre  res- 
source que  d'aller  s'ensevelir  dans  un  monastère*  et 
se  proclame  roi  d'Italie.  Quelques  années  après,  il  re- 
vint pour  consolider  sa  conquête  et  dompter  les  ducs 
rebelles  qui,  en  son  absence,  avaient  tenté  de  secouer 
le  joug.  Puis,  en  780,  voulant  donner  au  nouveau 
royaume  une  sorte  d'autonomie  nationale,  il  le  détacha 
de  son  empire^  et  fit  poser  par  le  pape  Adrien  la  cou- 
ronne d'Italie  sur  la  tête  de  son  fils  Pépin. 


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LES  FRANCS  PROTECTEURS 


VI 


Bien  des  historiens  ont  vu  dans  cette  révolution  un 
événement  heureux  pour  la  Péninsule.  Ces  Francs, 
dont  l'irruption  frappa  d'abord  de  terreur  les  peuples 
italiens  qui  les  considéraient  comme  les  plus  redou- 
tables des  barbares,  étaient,  en  réalité,  pour  eux  des  li- 
bérateurs. Les  Latins  et  les  Lombards  étaient  restés  en 
présence  les  uns  des  autres  sans  jamais  se  mêler  et  se 
confondre;  ce  contact  forcé  pendant  une  occupation 
de  deux  siècles  n'avait  fait  qu'accumuler  des  haines 
implacables  entre  la  race  opprimée  et  la  race  conqué- 
rante. Les  Lombards,  ne  jugeant  les  Italiens  que  par 
leurs  vices,  fruits  d'une  civilisation  en  décadence,  au 
lieu  de  relever  et  de  retremper  cette  race,  l'accablaient 
de  leur  mépris.  Au  dire  de  l'historien  Luitprand,  la 
plus  grave  injure  qu'un  Lombard  pût  adresser  à  son 
ennemi,  c'était  de  l'appeler  romain;  il  entendait  résu- 
mer dans  ce  mot  toutes  les  ignominies,  la  lâcheté, 
l'avarice,  la  perfidie,  la  corruption  des  mœurs. 

Mais  le  plus  grand  obstacle  entre  les  deux  peuples, 
c'était  la  religion.  Le  mélange  eût  fini  par  s'opérer,  si 
l'hérésie,  qui  se  perpétua  chez  les  vainqueurs,  n'eût 
rendu  les  alliances  impossibles.  Les  Italiens,  opprimés 
et  méprisés,  vivant  comme  des  étrangers  dans  le 
royaume,  ne  retirant  aucun  avantage  de  la  prospérité 
croissante  des  Lombards  et  de  la  gloire  qu'ils  acqué- 
raient par  les  armes,  tombaient  chaque  jour  plus  bas 
dans  la  misère  et  la  dégradation  ;  et  la  race  menaçait 


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DU  SAINT-SIÈGE.  65 

de  s'éteindre.  Ceux  qui  avaient  quelque  aisance  s'exi- 
laient et  allaient  chercher  dans  les  provinces  restées 
italiennes  un  sol  plus  hospitalier,  des  alliances  possi- 
bles, et  peut-être  un  jour  des  vengeurs. 

L'occupation  lombarde  était  donc  restée  un  fait  bru- 
tal, violent,  antinational.  Après  deux  siècles,  comme 
au  premier  jour,  le  Lombard,  en  face  de  l'Italien,  était 
l'étranger.  Mettre  un  terme  à  cette  domination,  c'était 
affranchir  l'Italie. 

Et  les  libérateurs  ne  venaient  pas  en  hordes  nom- 
breuses, comme  autrefois  les  Hérules,  les  Goths  ou  les 
Lombards,  pour  substituer  une  invasion  de  barbares  à 
une  autre.  Les  princes  français,  depuis  longtemps  les 
alliés  des  Romains,  familiarisés  avec  leur  civilisation, 
unis  à  eux  par  une  foi  commune,  venaient  régner  sur 
des  éléments  indigènes.  À  part  quelques  grandes  fa- 
milles mécontentes  de  voir  les  postes  les  plus  impor- 
tants de  l'État  confiés  à  des  Français,  la  masse  de 
la  population  n'avait  qu'à  se  réjouir  de  ce  change- 
ment. Si  la  Péninsule  se  fût  trouvée  dans  les  mêmes 
conditions  que  les  autres  contrées  de  l'Europe,  une 
nation  italienne  eût  pu  se  constituer  sous  la  domina- 
tion franque. 


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CHAPITRE  IV 

l'état  pontifical  kt  le  sAWMiiriftE 


Mais  un  fait,  insignifiant  à  l'origine,  immense  par 
ses  résultats,  désastreux  pour  l'avenir  de  l'Italie,  ve- 
nait de  s'accomplir  :  Charlemagne,  en  confirmant  les 
donations  de  Pépin  au  sainl-siége,  avait  posé  les  fon- 
dements du  gouvernement  pontifical,  et  par  là  même 
jeté  au  cœur  de  l'Italie  le  germe  des  incurables  divi- 
sions qui  devaient  rendre  impossible  la  création  d'une 
nation  italienne,  soit  par  les  mains  de  ses  héritiers, 
soit  par  les  efforts  de  princes  indigènes. 

Et  ce  fait,  si  fatal  à  l'Italie,  ne  fut  pas  la  seule  faute 
de  ce  grand  homme  et  des  chefs  du  monde  chrétien. 
Un  autre  événement  aussi  grave,  aussi  funeste,  et  plus 
universel  par  ses  effets,  allait  bientôt  s'accomplir  à 
Rome  ;  nous  voulons  parler  du  rétablissement  de  l'em- 
pire. 


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L'ÉTAT  PONTIFICAL  ET  LE  SAINT-EMPIRE.  67 

Les  papes  nourrirent  toujours  la  déplorable  illusion 
de  maintenir  un  César  chrétien  au-dessus  des  princes 
et  des  peuples,  sauf  à  en  faire  leur  lieutenant.  Ou- 
bliant ou  plutôt  n'ayant  jamais  compris  le  sens  provi- 
dentiel de  r éloigneraient  de  Constantin  converti,  ils 
n'abandonnèrent  jamais  le  rêve  du  saint-empire.  En 
déposant  sur  le  front  de  Charlemagne  la  couronne  que 
^'avaient  su»  garder  les  empereurs  de  Byzance,  ils  cru- 
rent sauver  l'unité  de  la  foi  et  assurer  leur  omnipo- 
tence sur  tout  l'univers. 

Un  autre  intérêt  plus  présent,  plus  étroit,  s'ajoutait, 
il  faut  le  dire,  ou  plutôt  s'identifiait  dans  leur  pensée 
au  grand  intérêt  catholique  ;  cet  intérêt,  c'était  leur 
État  temporel  en  voie  de  formation.  Le  droit  souverain 
d'un  empereur  assez  éloigné  de  Rome  pour  ne  faire 
nul  ombrage  à  la  cour  pontificale,  assez  puissant  pour 
écarter  par  son  prestige  toutes  prétentions  des  princes 
voisins  sur  }e  patrimoine  de  l'Église,  leur  paraissait  la 
plus  sure  garantie  de  leurs  possessions  et  un  contre- 
poids nécessaire  au  royaume  qui  tendait  toujours  à 
embrasser  fe  Péninsule  tout  entière. 

Le  rétablissement  de  l'Empire,  la  création  d'un  État 
romain  dans  les  mains  des  papes,  furent  ainsi  deux 
événements  corrélatifs,  correspondant  à  la  même  pen- 
sée politique  et  au  même  préjugé  religieux,  tous  deux 
également  funestes,  tous  deux  inspirés  des  traditions 
païennes  les  plus  matérialistes,  tous  deux  un  non-sens 
dans  le  monde  chrétien,  enfin  un  anachronisme. 


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€8  L'ŒUVRE  ANTINAT10NALE 

§  1".  —  L'œuvre  antinationale  de  Charlemagne, 

I 

À  prendre  l'œuvre  du  grand  homme  dans  son  in- 
tention supérieure  et  dans  ses  résultats  immédiats, 
Charlemagne  fut  le  soldat  de  Dieu,  l'un  des  plus  glo- 
rieux promoteurs  de  la  civilisation  chrétienne  ;  à  la 
prendre  dans  le  système  politique  qui  en  fit  une  copie 
du  vieil  empire  romain,  et  dans  les  événements  qui 
suivirent  l'écroulement  de  cet  édifice  sans  base,  Charle- 
magne n'est  qu'un  génie  extraordinaire  qui  s'est  trompé 
de  siècle,  et  dont  le  nom  a  retenti  dans  l'histoire  sans 
profit  pour  l'humanité. 

Cela  explique  les  jugements  contradictoires  et  éga- 
lement équitables  au  fond,  qui  ont  été  portés  sur  cette 
grande  figure  illuminant  d'un  éclat  splendide  cette 
période  de  confusion,  où  un  monde  nouveau  va  surgir 
du  milieu  des  ruines  de  tout  un  monde  en  dissolution. 

Les  contemporains  ne  purent  voir  que  le  côté  hé- 
roïque et  lumineux  de  cette  figure.  Les  pieds  d'argile 
du  colosse  restaient  dans  l'ombre,  et  les  conséquences 
fatales  de  sa  politique  artificielle  étaient  encore  dans 
les  secrets  de  l'avenir.  Aussi,  quand  le  César  chrétien 
parut  à  Rome,  fut-il  reçu  avec  des  transports  d'en- 
thousiasme. Le  peuple-roi  et  le  chef  de  l'Église,  qui 
jamais  n'abandonnèrent  leur  rêve  de  domination  uni- 
verselle, crurent  ressaisir  à  tout  jamais  le  double 
spectre  en  le  déposant  dans  ces  mains  invincibles  qui 


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DE  CHARLEMAGNE.  69 

avaient  refoulé  au  Midi  et  au  Nord  la  barbarie  et  l'hé- 
résie également  menaçantes,  qui  avaient  fait  briller 
dans  toute  l'Europe  la  croix  triomphante,  et  réalisé 
l'unité  du  monde  en  réunissant  en  un  seul  faisceau 
tous  les  peuples  domptés  et  éblouis. 

L'éclat  de  cette  résurrection  de  l'Empire  fut  prodi- 
gieux, mais  comme  l'éclat  passager  d'un  météore. 

L'utopie  de  ce  grand  homme,  ce  n'est  pas  d'avoir  eu 
l'instinct  de  la  puissance  unificatrice  de  l'idée  chré- 
tienne ;  ce  n'est  pas  d'avoir  compris  que  le  centre  et 
le  foyer  de  la  civilisation  étaient  à  Rome;  son  utopie, 
c'est  d'avoir  cru  qu'il  seconderait  l'action  du  représen- 
tant spirituel  de  l'unité  morale  en  l'abritant  sous  la 
tutelle  matérielle  et  despotique  d'un  empereur,  c'est 
d'avoir  voulu  réaliser  au  début,  au  moyen  d'une  mo- 
narchie universelle,  l'harmonie  qui  ne  pouvait  être 
que  l'œuvre  des  siècles  et  le  fruit  laborieux  de  la  li- 
berté. C'était  prendre  cette  œuvre  à  rebours. 

Pour  que  l'harmonie  puisse  s'établir  entre  les  na- 
tions, il  faut  que  ces  nations  se  soient  fortement  con- 
stituées, qu'elles  aient  grandi  dans  la  lutte  et  réalisé 
dans  leur  sein  toutes  les  conquêtes  sociales  de  la  civi- 
lisation. Or  quelle  pouvait  être  l'unité  de  l'Europe  à 
une  époque  où  les  éléments  du  monde  nouveau  ten- 
daient à  peine  à  sortir  du  chaos  pour  former,  après  de 
longs  tâtonnements  et  des  chocs  formidables,  les  na- 
tions modernes? 

La  politique  vraiment  intelligente  et  féconde  eût  été 
de  favoriser  la  formation  de  ces  groupes  nationaux.  Opé- 


i 

l 


70  L'ŒUVRE  AKTINATIONALE 

rèr  par  la  force,  dans  ce  milieu  encore  barbare,  un 
nivellement  apparent,  c'était  ne  rien  comprendre  aux 
besoins  réels  de  cette  époque  et  au  sens  véritable  des 
grands  mouvements  qui  remuaient  si  profondément 
les  sociétés.  Il  fallait  laisser  le  monde  à  ce  travail  d'en- 
fantement qui  allait  créer  de  nouveaux  peuples,  divers 
par  l'origine,  par  la  langue,  par  les  mœurs,  mais  unis 
par  le  lien  commun  de  la  doctrine  du  Christ. 

il 

En  s'emparant,  au  contraire,  de  tous  ces  éléments 
hétérogènes  pour  en  former  un  seul  empire,  Charle- 
magne  suspendit  ce  travail  mystérieux  de  renaissance; 
il  crut  imprimer  une  impulsion  irrésistible  à  toutes 
les  forces  sociales  en  les  concentrant  dans  sa  main;  il 
ne  fit  que  les  paralyser.  Son  vaste  génie  donna  un  mo- 
ment une  vie  factice  et  Une  lumière  d'emprunt  à  ces 
immenses  États. 

Lui  disparu,  toute  vie  s'arrête.  Le  monde,  après  cet 
éblouissemenl  d'un  jour,  retombe  sur  lui-même,  frappé 
de  stupeur,  ne  reconnaissant  plus  ses  voies  ;  il  sent  que 
rien  en  lui  ne  correspond  à  la  conception  unitaire  de 
Charlemagne,  que  la  force  brutale,  restée  le  seul  in- 
strument de  règne  entre  les  mains  débiles  de  ses  suc- 
cesseurs, n'empêchera  pas  la  plus  épouvantable  disso- 
lution. 

Et  comme  d'autre  part  l' œuvre  si  intempestive  de 
concentration  et  de  nivellement  avait  suspendu  le 


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DE  CHARLEMÀGNE.  71 

travail  de  formations  nationales  qui  était  en  germina- 
tion sur  les  divers  points  de  l'Europe,  ce  fut  une  dé- 
route complète  des  esprits  et  des  peuples;  la  confusion 
dépassa  ce  qu'elle  aVait  été  avant  la  tentative  de  Char- 
lemagne.  Des  ténèbres  épaisses  s'appesantirent  sur  le 
monde,  et  les  neuvième  et  dixième  siècles  furent  les 
plus  désastreux  de  l'histoire. 

Partout,  après  ce  temps  d'arrêt,  le  mouvement  na- 
tional fut  à  recommencer,  et  des  obstacles  nouveaux 
en  ralentirent  et  en  compliquèrent  la  marche.  Cette 
Concentration  forcée,  nous  le  répétons,  avait  tendu  vio- 
lemment tous  les  ressorts  et  avait  dirigé  leur  action 
vers  un  centre  unique,  au  lieu  de  les  laisser  à  leur  jeu 
naturel,  qui  eût  fait  converger  leurs  mouvements  vers 
ùiie  multitude  de  petits  centres  nationaux.  Quand  la 
main  qui  tenait  tous  les  fils  de  ce  mécanisme  se  retira, 
tout  fit  défaut  à  la  fois,  le  lien  universel  et  le  lien  na- 
tional. Nul  pouvoir  protecteur  ne  couvrit  plus  ces  so- 
ciétés sans  boussole.  Elles  n'avaient  devant  elles, 
comme  but  de  leurs  aspirations  et  en  même  temps 
comme  garantie  de  leurs  intérêts,  ni  le  droit  supérieur 
et  commun  de  l'Empire,  ni  la  règle  plus  directe  et  plus 
efficace  du  droit  national. 

Charlemagne,  malgré  son  parti  pris  d'unité  et  de 
centralisation,  n'avait  pu  imposer  à  des  peuples  si 
divers  une  législation  uniforme  ;  il  avait  été  contraint 
dfe  publier  le  code  des  Ripuaires,  celui  des  Saliens,  ce- 
luf  des  Lombards,  celui  des  Saxons,  etc.  Mais,  comme 
ces  lois  diverses  ne  correspondaient  pas  à  des  groupes 


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72  L'ŒUVRE  ÀKTI>TÀTIONALE 

nationaux  en  voie  de  se  constituer,  elles  ne  servirent 
qu'à  augmenter  la  confusion  ;  sans  proléger  les  per- 
sonnes et  les  propriétés,  elles  ne  firent  qu'ajouter  un 
obstacle  de  plus  à  tous  ceux  qui,  déjà,  entravaient  le 
travail  de  formation  des  nationalités. 

Alors,  au  milieu  de  cette  double  dissolution  où  les 
individus  ne  se  sentirent  plus  rattachés  ni  à  un  grand 
empire  puissant  et  protecteur,  ni  à  une  nation  consti- 
tuée et  homogène,  il  ne  resta  plus  à  chacun  qu'à 
chercher  son  refuge  et  sa  protection  en  lui-même,  ou 
à  s'abriter  sous  l'épéed'un  voisin  plus  fort  ou  plus  au- 
dacieux. 

ni 

C'est  cet  état  politique  où  la  force  et  la  protection  so- 
ciales, au  lieu  de  résider  dans  le  chef  unique  d'un 
grand  empire  ou  dans  un  pouvoir  national,  étaient 
disséminées  sur  une  multitude  de  points  indépendants, 
qu'on  a  appelé  le  régime  féodal.  Nous  sommes  loin  de 
prétendre  que  ce  régime  eut  son  origine  dans  l'écrou- 
lement qui  suivit  l'œuvre  gigantesque  et  anormale  de 
Charlemagne.  Le  véritable  point  de  départ  de  cette 
période  de  transition  du  monde  ancien  au  monde  mo- 
derne a  sa  date  à  la  grande  invasion  des  barbares  après 
la  chute  de  l'empire  romain. 

Ce  que  nous  voulons  dire,  c'est  qu'à  l'avènement 
de  Charlemagne,  un  travail  de  reconstruction  était 
déjà  commencé,  qui  tendait  à  faire  surgir  partout  des 
éléments  d'organisation  nationale  du  sein  de  ce  milieu 


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DE  CHARLEMAGNE.  75 

féodal,  c'est  que  l'entreprise  du  nouvel  empereur,  qui 
arrêtait  ce  mouvement,  fit  prendre  au  régime  féodal 
des  racines  plus  profondes,  qu'il  en  augmenta  la  né- 
cessité et  en  assura  la  durée  en  proportion  de  ce  qu'il 
ôtait  d'énergie  et  de  ressort  aux  forces  nationales  chez 
les  divers  peuples. 

M.  Guisot  signale  très-bien  les  deux  tendances  di- 
verses qui  travaillèrent  les  peuples  quand  l'unité  de 
l'empire  des  Césars  cessa  de  les  relier  entre  eux,  la 
tendance  à  se  grouper  suivant  leurs  affinités  naturelles 
pour  former  des  nations  distinctes,  la  tendance  de 
chaque  grand  possesseur  de  terre  à  constituer  son 
comté  ou  son  bénéfice  en  une  petite  souveraineté  hé- 
réditaire; puis  il  fait  un  titre  de  gloire  à  Charlemagne 
d'avoir  également  favorisé  ces  deux  tendances  et  donné 
par  là  plus  de  fixité  et  de  consistance  aux  éléments  na- 
tionaux et  politiques1.  Comme  si  la  tendance  féodale 
et  la  tendance  nationale  eussent  été  deux  mouvements 
parallèles  se  secondant  Tun  l'autre,  et  dirigeant  les 
forces  sociales  vers  un  même  but! 

C'est  tout  confondre.  Que  Charlemagne,  en  faisant 
trêve  pendant  un  demi-siècle  aux  mouvements  désor- 
donnés et  tumultueux  de  ces  peuples  barbares,  ait 
permis  au  monde  romain  et  au  monde  germain  de  se 
mêler,  de  se  pénétrer,  de  se  fondre  l'un  dans  l'autre 
sous  l'influence  de  l'Évangile;  qu'il  ait  ainsi  accompli 
une  œuvre  éminemment  civilisatrice,  rien  de  plus 

1  Voir  son  Histoire  de  la  civilisation  en  France,  t.  Il,  2  *e  leçon. 


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74  L'ŒUVRE  ANTINATIONALE 

juste;  mais  cette  œuvre  n'a  rien  de  commun  avec  le 
rétablissement  de  l'empire  romain. 

Charlemagne,  simple  roi  de  France  et  protecteur  des 
autres  peuples  chrétiens,  eût  mieux  encore  rempli  cette 
Haute  mission  civilisatrice,  sans  préjudice  des  natio- 
nalités, car,  à  sa  mort,  au  lieu  de  l'anarchie  épouvan- 
table qui  recommence,  on  aurait  vu  chaque  groupe 
national  en  voie  de  formation  continuera  se  dévelop- 
per. Mais  Charlemagne  fut  entièrement  dépourvu  du 
sentiment  national.  Comprenant  l'unité  du  monde  à 
la  manière  des  Césars  de  l'ancienne  Rome,  il  enraya, 
parla  reconstruction  de  l'Empire,  les  tendances  natio- 
nales chez  les  divers  peuples. 

C'est  une  grave  erreur  de  croire  qu'il  ait  donné  la 
moindre  fixité  et  la  moindre  consistance  aux  éléments 
nationaux.  La  tendance  qu'il  a  favorisée,  assurément 
satis  en  avoir  la  conscience,  c'est,  nous  l'avons  déjà 
dit,  la  tendance  féodale,  qui  est  la  contradiction  de  la 
tendance  nationale. 

Charlemagne,  quelque  service  qu'il  ait  rendu  à  la 
civilisation  en  se  faisant  l'apôtre  armé  de  l'idée  chré- 
tienne, fit  donc  plus  que  neutraliser  les  bons  effets  de 
cette  mission  supérieure,  en  rétablissant  la  vieille 
unité  impériale  au  préjudice  des  nationalités. 

IV 

La  France  fut  la  première  à  subir  les  conséquences 
de  cette  faute  capitale.  On  le  vit  bien  aux  déchirements 


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DE  CHARLEWAGNE.'  75 

qui  suivirent  la  mort  du  grand  empereur.  Ses  enfants 
n'eurent  qu'une  pensée:  se  disputer  l'empire,  et,  dans 
les  premiers  et  nombreux  partages  qui  s'accomplirent,1 
toujours  précédés  et  suivis  de  guerres  dévastatrices, 
le  principe  des  nationalités  fut  entièrement  étranger 
aux  motifs  qui  fixaient  et  modifiaient  sans  cesse  les 
limites  entre  lès  États  des  divers  princes.'  ' 

Cependant  ces  divisions  arbitraires,  qui  groupaient 
les  peuples  au  gré  des  convenances  et  de  l'ariibitiorf 
des  prétendants,  sans  souci  de  leur  origine,  de  leurs 
langues,  dé  leurs  affinités  naturelles,  révoltaient  le 
seittiment  infime  des  populations,  et,  en  elles,  se  ré- 
veillait la  conscience  bien  '  vague  encore  d'un  autre 
dMt  et  d'autres  destinées.  • 

Quand  Louis  le  Débonnaire,  sentant  sa  fin  prochaine, 
et  voulant  fixer  le  sort  de  ses  fils  si  souvent  rebellés, 
fit  deiix  grandes  parts  de  ses  États  en  faveur  de  Lo- 
thaire  et  de  Charles ,  ces  arrangements  arrêtés  dans  le 
traité  de  Worms  lurent  accueillis  par  un  sentiment 
universel  de  réprobation  ;  des  révoltes  éclatèrent  de 
tous  côtés,  et  le  mouvertidnt  spontané  qui  dirigeait 
les  sympathies  des  peuples  vers  les  divers  princes,  des 
Allemands  vers  Louis  le  Germanique,  des  Italiens 
vers  Lothaire,  des  Austrasiensfef  des  Neust riens  vers 
Charles,  etc.,  montrèrent  manifestement  qu'un  in-' 
stinct  mystérieux  tendait  à  substituer  aux  partages  ar- 
tificiels des  divisions  plus  naturelles  et  plus  légitimes. 

Mais  cet  instinct,  si  réel  au  fond,  était  .dominé  par 
l'idée  de  l'Empire  universel.  Tous  ces  peuples  encore 


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76  L'ŒUVRE  ANTINATIONALE 

barbares,  après  s'être  sentis  reliés  entre  eux  dans  la 
grande  unité  carlovingienne  qui,  en  ressuscitant  les 
traditions  du  règne  des  Césars,  en  avait  réveillé  tout 
le  prestige,  après  s'être  habitués  à  subir  la  haute  im- 
pulsion d'une  volonté  unique,  ne  devaient  céder  que 
timidement  et  avec  une  sorte  de  terreur  superstitieuse 
aux  besoins  -nouveaux  qui  poussaient  au  démembre- 
ment  de  l'Empire.  Même  au  milieu  des  luttes  achar- 
nées que  suscitèrent  les  partages  contre  nature,  le 
droit  supérieur  de  l'Empire  n'était  pas  contesté. 

Quand  vint  le  moment  où  l'Empire,  sapé  par  la 
base,  s'écroula  définitivement,  et  que.  les  fractionne- 
ments, d'où  devaient  sortir  les  nations  modernes,  re- 
çurent leur  première  consécration  officielle,  en  843, 
dans  le  fameux  traité  de  Verdun,  le  monde  fut  frappé 
de  stupeur;  le  chant  funèbre  du  diacre  Florus  nous 
apporte  à  travers  les  âges  l'écho  du  gémissement  uni- 
versel qui  retentit  à  cette  heure  suprême,  comme  si 
elle  eût  marqué  l'achèvement  de  toutes  choses  *. 

Tel  fut,  nous  le  répétons,  par  rapport  à  la  question 
des  diverses  formations  nationales,  le  résultat  définitif 
de  la  monarchie  universelle  de  Charlemagne  :  ce  fut 
de  replacer  les  peuples,  au  moment  de  la  ruine  de  ce 
second  Empire,  dans  le  même  état  de  dissolution  so- 
ciale qui  suivit  la  chute  de  l'empire  des  Césars. 

Mais  du  moins,  pour  chacun  de  ces  peuples,  il  n'y 

1  Plainte  de  Florus,  diacre  de  Lyon,  sur  le  partage  de  l'Empire 
après  la  mort  de  Louis  le  Pieux.  —  Voir  ce  poënie  dans  le  livre  de  Ma- 
bilion,  Vetera  Analecta,  édit.  Paris,  4615;  in-42,  1. 1,  p.  388. 


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DE  CHARLEMAGNE.  77 

eut  là  qu'un  retard  el  quelques  difficultés  plus  grandes 
à  surmonter.  Dans  leur  sein,  allait  recommencer,  pour 
ne  plus  s'arrêter,  le  mouvement  national,  et  rien  ne 
s'opposerait  plus,  comme  barrière  infranchissable,  à  la 
fusion  et  à  la  concentration  progressive  des  élémenls 
nationaux. 


Pour  la  malheureuse  Italie,  la  position  fut  bien  pire. 
Chez  elle,  l'œuvre  de  Charlemagne  et  des  papes  avait 
non-seulement  suscité  des  difficultés  nouvelles,  non- 
seulement  causé  un  temps  d'arrêt  dans  l'expansion 
des  forces  nationales,  mais  créé  une  impossibilité.  Un 
double  rôle,  étranger  à  l'œuvre  nationale,  enlevant 
Rome  à  l'Italie,  lltalie  sans  capitale  ne  pouvait  être 
une  nation.  Rome,  partagée  entre  sa  vaine  royauté 
universelle  par  l'Empereur  et  la  politique  temporelle 
des  papes  qui  l'enfermait  dans  les  étroites  limites  de 
l'État  pontifical,  cessait  d'être  un  centre  d'attraction 
pour  toutes  les  parties  de  la  Péninsule  ;  en  sorte  que 
toute  tenlative  d'unification  dut  échouer  fatalement. 

Le  sort  delà  dynastie  carlovingienne  ftitla  première 
preuve  de  l'impuissance  à  laquelle  était  condamnée 
l'Italie.  Ces  princes,  bien  loin  de  fonder  un  établisse- 
ment durable,  ne  purent  empêcher  ni  les  déchire- 
ments intérieurs  et  les  guerres  civiles  toujours  renais- 
santes, ni  les  empiétements  des  petits  et  grands  sei- 
gneurs qui,  chaque  jour,  se  fortifiaient  contre  la 
royauté,  ni  les  invasions  des  barbares  qui  menaçaient 


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7*  L'ŒUVRE  ÀNTINATIQNALE 

de  nouveau  la  civilisation.  La  dissolution  de  tout  lien 
social  fut.  le  résultat  définitif  de  la  conquête  carloyin- 
gienne. 

Quand  cette  dynastie  s'éteignit, par  la  déposition  de 
Charles  le  Gros,  l'autorité,  sans  passer  aux  peuples, 
était  tombée  des  mains  royales;  au  lieu  d'un  pouvoir 
centralisé,  il  ne  restait  plus  que  des  forces  disséminées 
et  toutes  locales  ;  ici,  un  comte  tout  puissant,  là,  un 
évêque  ;  ailleurs,  un  duc  ou  un  marquis.  Cette  période, 
qui  avait  occupé  plus  d'un  siècle,  était  entièrement 
perduç  pour  l'œuvre  nationale. 

Et  cependant,  des  conditions  toutes  particulières 
avaient  semblé  favoriser  cette  œuvre  nationale.  L'Italie 
eut  en  effe|  la  bonne  fortune  d'être  gouvernée  pendant 
vingt-six  ans  par  un  prince  bon,  vertueux  et  brave. 
Tous  les  historiens  s'accordent  à  dire  que,  sous  le  long 
règne  de  Louis  II,  l'Italie  fut  moins  malheureuse  que 
les  autres  parties  de  l'Empire.  Sous  cette  administration 
paternelle,  la  vie  et  l'activité  se  ranimèrent,  les  cam- 
pagnes commencèrent  à  se  repeupler,  et  les  vertus 
guerrières  se  retrempèrent  au  contact  des  armes  fran- 
çaises. Un  moment,  on  put  croire  que  cette  prospérité 
ouvrait  à  l'Italie  une  ère  d'ascension  nationale.  La 
chute  n'en  fut  que  plus  douloureuse. 

C'est  que  les  deux  institutions  antinationales  étaient 
toujours  là  comme  deux  plaies  incurables,  l'Empire  et 
la  papauté  temporelle. 

Ces  princes  carlovingiens,,  empereurs  ou  préten- 
dants à  l'Empire,  au  lieu  de  donner  tous  leurs  soins 


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DE  CHARLEMAGNE.  79 

aux  affaires  du  royaume,  étaient  occupés  sans  cesse 
pu  à  disputer  la  couronne  impériale  à  leurs  compéti- 
teurs, ou  à  défendre  leurs  vastes  États  toujours  prête  à 
se  dissoudre. 

Les  papes,  de  leur  côté,  intéressés  tout  à  la  fois  à 
faire  élire  un  empereur  de  leur  choix  afin  de  régner 
par  lui  sur  le  monde,  et  à  paralyser  le  roi  d'Italie  dans 
son  œuvre  nationale  toujours  menaçante  pour  le  pou- 
voir temporel  du  saint-siége,  intervenaient  en  les  en- 
venimant dans  les  querelles  de  succession  à  la  double 
couronne.  Leur  politique  d'expédient  et  d'équilibre 
les  portait  tantôt  vers  les  princes  français,  tantôt  vers 
les  princes  germains,  prolongeant  les  gqerres  entre  les 
prétendants  ou  en  suscitant  de  nouvelles,  entretenant 
partout  la  division,  empêchant  que  rien  de  solide  et  de 
permanent  ne  se  fondât,  soit  par  rapport  à  l'Empire, 
soit  par  rapport  au  royaume  italien. 

VI 

Et  la  malheureuse  Italie,  théâtre  inévitable  de  ces 
luttes  incessantes,  partagée  entre  le  préjugé  du  droit 
impérial,  le  respect  de  l'autorité  pontificale,  l'intérêt 
du  royaume  national  et  les  prétentions  des  seigneurs 
qui  tendaient  à  la  morceler,  ne  savait  plus  démêler, 
au  milieu  de  tant  d'aspirations  et  de  mouvements  con- 
tradictoires, son  véritable  intérêt  et  le  but  légitime  de 
ses  révolutions.  Tout  sentiment  national  finissait  ainsi 
par  se  perdre,  tous  les  liens  sociaux  se  relâchaient; 


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80  LES  SARRASINS  DEVANT  ROME. 

nul  pouvoir  universellement  reconnu  et  respecté  ne 
protégeait  plus  la  Péninsule  contre  les  invasions  des 
barbares. 

Aussi  les  Sarrasins  s'y  jefèrent-ils  comme  sur  une 
proie  et  y  commirent-ils  presque  impunément  d'af- 
freux ravages.  Pendant  qu'à  l'Ouest  les  barbares  du 
Nord  profitaient  des  querelles  qui  déchiraient  l'em- 
pire de  Charlemagne,  et,  bravant  ses  faibles  succes- 
seurs, remontaient  la  Seine  et  menaçaient  la  capitale 
du  royaume  des  Francs,  les  Sarrasins  s'emparaient  de 
la  Sicile,  puis  des  provinces  maritimes  de  la  terre 
ferme,  ruinaient  les  villes  tout  le  long  des  côtes,  ra- 
saient Civita-Vecchia,  chassaient  devant  eux  les  popu- 
lations terrifiées,  et  enfin  arrivaient  jusqu'aux  portes 
de  Rome,  pillaient  les  églises  de  Saint-Pierre  et  de 
Saint-Paul  hors  des  murs,  et  semblaient  déjà  maîtres 
de  la  ville  éternelle. 

Mais  là,  le  flot  des  barbares  rencontra  une  digue 
infranchissable.  Les  Sarrasins,  arrêtés  par  l'attitude 
énergique  du  pape  nouvellement  élu,  Léon  IV,  ou 
plutôt  vaincus  par  la  majesté  de  Rome  chrétienne,  se 
retirèrent  d'eux-mêmes.  Ce  fut  un  bonheur  qu'au  mi- 
lieu de  l'anarchie  universelle,  en  l'absence  de  toute 
puissance  politique  forte  et  redoutée,  veillât  en  un 
point  du  monde  le  représentant  inviolable  du  droit 
nouveau.  Une  fois  encore,  la  Rome  des  papes  sauva  la 
civilisation. 

L'héroïque  pontife  ne  se  borna  point  à  éloigner  l'en- 
nemi de  sa  capitale  ;  après  avoir  fortifié  Rome,  entouré 


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LA  ROYAUTÉ  INDIGÈNE.  81 

de  murailles  le  mont  Vatican,  depuis  lors  cité  Léonine , 
rebâti  Civita-Vecchia ,  il  unit  les  armes  des  Romains  à 
celles  de  Gaëte,  de  Naples  et  d'Amalfi,  courut  au  se- 
cours d'Ostie  et  mit  en  fuite  la  flotte  des  Sarrasins. 

Le  péril  était  conjuré  pour  le  monde  chrétien  ;  mais 
la  situation  de  l'Italie  restait  la  même,  aussi  incertaine, 
aussi  anarchique,  et  les  Sarrasins  occupèrent  long- 
temps encore  quelques  points  du  littoral,  sortes  de 
repaires  d'où  ils  guettaient  le  moment  favorable  pour 
recommencer  leurs  redoutables  invasions. 

Nous  avons  vu  échouer  tous  les  essais  d'organisation 
de  l'Italie  :  Hérules,  Goths,  Lombards,  Francs,  se  son^ 
succédé  sans  rien  fonder.  Le  dénoument  de  chaque 
tentative,  c'est  que  la  Péninsule  a  fait  un  pas  de  plus 
dans  la  dissolution  et  l'anarchie.  La  dernière  de  toutes, 
celle  qui  avait  eu  l'origine  la  plus  glorieuse,  la  domi- 
nation franque,  s'est  éteinte  dans  Pimpuissance  et  le 
mépris  des  peuples. 


§  2.  —  La  royauté  indigène. 

I 

Enfin,  voici  une  royauté  indigène  qui  surgit  du 
chaos  féodal.  Va-t-elle  être  plus  forte,  plus  nationale? 
Va-t-elle  créer  l'ordre  à  l'intérieur  et  fermer  à  tout  ja- 
mais l'Italie  aux  invasions  étrangères? 

Le  moment  semblait  favorable  :  la  période  des 
grandes  invasions  qui  avaient  poussé  tout  un  monde 

i.  G 


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82  LA  ROYAUTÉ  INDIGÈNE. 

de  barbares  sur  l'ancien  monde  civilisé  est  close  ;  sur 
les  divers  points  de  l'Europe,  les  peuples  ont  pris 
quelque  fixité;  et,  si  Ton  voit  quelques  flots  attardés 
de  cette  marée  descendante  battre  encore  les  barrières 
mal  assurées  des  États  naissants,  les  envahisseurs  ne 
viennent  plus  en  hordes  innombrables  et  dévastatrices, 
mais  en  corsaires  pillards,  s' aventurant  avec  prudence 
et  incapables  de  vaincre  une  résistance  un  peu  sé- 
rieuse. 

Quant  aux  conditions  intérieures  de  la  Péninsule, 
malgré  la  déplorable  dissolution  politique  et  sociale 
qu'avaient  produite  les  règnes  précédents,  la  force  des 
choses  avait  fondu  peu  à  peu  les  mille  fiefs  d'Italie  en 
un  petit  nombre  de  grandes  provinces  possédées  par 
de  puissants  seigneurs;  en  sorte  que  l'Italie  se  trou- 
vait presque  tout  entière  dans  les  mains  de  cinq  ou  six 
comtes,  ducs  ou  marquis. 

Ces  seigneurs,  aussi  bien  que  les  évoques,  sentirent, 
après  la  déposition  de  Charles  le  Gros,  la  nécessité 
d'élever  au  trône  un  prince  indigène.  Entre  ces  grands 
possesseurs  de  fiefs,  deux  seuls  pouvaient  prétendre  à 
la  couronne  par  leur  puissance,  par  leurs  alliances, 
par  retendue  de  leurs  domaines  :  le  duc  de  Frioul, 
Bérenger,  maître  de  la  région  qui  s'étend  des  Alpes 
Juliennes  jusqu'à  l'Âdige,  et  le  duc  de  Spolète,  Guido, 
qui  venait  de  joindre  à  ses  vastes  possessions  de  l'Om- 
brie  les  marches  de  Camerino  et  de  Fermo. 

Le  choix  tomba  sur  Bérenger,  qui  descendait  de  Char- 
lemagne  par  une  fille  de  Louis  le  Débonnaire. 


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LA  ROYAUTÉ  INDIGÈNE.  85 

.  Si  les  Italiens  eussent  compris  leurs  véritables  inté- 
rêts, ils  se  seraient  tous  groupés  autour  du  trône.  Le 
pouvoir,  centralisé  dans  les  mains  d'un  chef  national, 
s'appuyant  sur  les  sympathies  communes,  en  aurait 
fini  avec  les  bandes  d'aventuriers  établis  sur  ses  fron- 
tières et  renouvelant  chaque  jour  leurs  déprédations; 
les  Hongrois  arrivés  par  les  Alpes  orientales  eussent 
été  sans  peine  rejetés  au  delà  des  monts,  et  les  Sarra- 
sins, maîtres  des  passages  des  Alpes  occidentales,  au- 
raient reculé  devant  les  forces  nationales,  et  enfin,  tra- 
qués dans  leur  dernier  repaire  de  Frassinetto,  ils  au- 
raient disparu  pour  toujours. 

Ce  fut  le  contraire  qui  arriva.  Au  lieu  de  s'unir,  les 
forces  nationales  se  divisèrent  plus  que  jamais.  Le  rè- 
gne de  Bérenger  et  de  ses  successeurs  dépassa  encore 
le  désordre  et  l'horreur  des  époques  antérieures,  et 
un  écrivain  a  pu  dire  que  ce  «  fut  le  plus  haut  pé- 
riode de  la  désorganisation  sociale,  celui  qui  devait 
amener  plus  immédiatement  une  révolution.  » 

il 

L'histoire  de  ces  soixante  années  n'est  pas  l'histoire 
d'un  peuple,  ce  n'est  pas  même  le  récit  naïf  des  ori- 
gines indécises,  mais  réelles,  d'une  nation  se  cherchant 
elle-même  dans  le  chaos  de  ses  éléments  à  peine  re- 
connaissables  ;  c'est  le  tableau  dépourvu  d'intérêt  des 
guerres  déloyales  entre  quelques  grands  qui  se  dispu- 
tent la  couronne,  et  des  intrigues  de  quelques  femmes 


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84  LA  ROYAUTÉ  INDIGÈNE. 

impudiques  qui  promènent  cette  couronne  comme  un 
jouet  sanglant  d  une  tète  à  une  autre,  au  milieu  de  la 
plus  effroyable  corruption. 

D'abord,  c'est  Guido,  duc  de  Spolète,  appuyé  sur  les 
Français,  que  le  pape  Etienne  V  oppose  à  Bérenger 
soulenu  par  les  Allemands.  Battu  une  première  fois 
par  les  troupes  de  Bérenger  et  d'Amolphe,  roi  de  Ger- 
manie, Guido  remporte  à  son  tour  une  victoire  déci- 
sive sur  les  bords  de  la  Trebbia,  se  rend  maître  de 
Pavie  où  une  assemblée  d'évêques  lui  décerne  la  cou- 
ronne d'Italie,  et  enfin  va  se  faire  couronner  empereur 
à  Rome,  par  le  pape  Etienne. 

Pendant  ce  temps-là,  Bérenger,  à  la  merci  de  son 
protecteur  allemand,  ne  conservait  plus  que  l'ombre 
de  l'autorité  royale.  Arnolphe,  accouru  à  son  aide,  fit, 
il  est  vrai,  tourner  la  fortune  des  armes;  il  prit  Ber- 
game  de  vive  force,  la  mit  à  feu  et  à  sang,  et  réduisit 
à  l'obéissance  presque  tous  les  seigneurs  lombards 
frappés  de  terreur  ;  mais  le  vainqueur  laissa  le  mal- 
heureux Bérenger  dans  l'ombre  et  garda  pour  lui  le 
pouvoir. 

Puis,  ce  fut  Lambert,  fils  de  Guido  qui,  déjà  associé 
à  l'empire  du  vivant  de  son  père,  disputa  la  couronne 
à  Bérenger  et  à  Arnolphe.  Sa  mère,  Ageltrude,  femme 
active  et  courageuse,  fit  de  grands  efforts  pour  relever 
son  parti;  enfermée  dans  Rome  où  elle  soutenait  la 
cause  de  Tanlipape  Sergius,  elle  attendit  intrépide- 
ment Arnolphe  qui  venait,  sur  les  prières  du  pape 
Formose,  à  la  tête  d'une  puissante  armée.  Après  une 


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LÀ  ROYAUTÉ  INDIGÈNE.  85 

défense  inutile,  elle  fut  obligée  d'abandonner  la  ville 
à  son  ennemi.  Arnolphe  se  fil  couronner  empereur 
par  Formose.  Ce  prince  ne  survécut  pas  longtemps  à 
sa  victoire,  et  son  fils  Raoul  fut  chassé  de  Milan  par 
Lambert.  Celui-ci,  après  avoir  passé  misérablement 
les  derniers  mois  de  son  règne  à  combattre  le  marquis 
de  Toscane,  Adalbert,  excité  à  la  révolte  par  son  am- 
bitieuse femme  Berthe,  fille  du  roi  de  Lorraine,  mou- 
rut bientôt  lui-même  dans  un  partie  de  chasse. 

Bérenger,  débarrassé  par  cette  mort  de  tous  ses 
compétiteurs,  reparut  sur  la  scène;  mais  à  peine  eut- 
il  ressaisi  le  pouvoir,  qu'il  se  trouva  en  face  de  deux 
nouveaux  ennemis  :  sur  ses  frontières  les  Hongrois,  à 
l'intérieur  un  nouveau  prétendant  au  trône,  Louis  de 
Provence,  petit-fils  de  Louis  II,  appelé  par  le  propre 
gendre  de  Bérenger,  le  marquis  d'Ivrée,  qui  s'était  mis 
à  la  tète  des  mécontents.  Après  quelques  avantages  rem- 
portés contre  les  Hongrois,  il  se  laissa  surprendre  par 
euxsurlesbordsdelaBrenta.Sonarméefutexterminée. 


ni 

Alors  Louis  de  Provence,  profitant  de  la  déroute  de 
son  adversaire  et  du  discrédit  dans  lequel  il  était 
tombé,  franchit  les  Alpes,  se  fait,  en  passant,  nommer 
à  Pavie,  roi  d'Italie,  puis  va  droit  à  Rome  recevoir 
des  mains  de  Benoît  IV  la  couronne  impériale. 

Ce  triomphe  fut  de  courte  durée.  Bérenger  recouvra 
ses  États  aussi  facilement  qu'il  les  avait  perdus.  Hais, 


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86  LA  ROYAUTÉ  INDIGÈNE. 

peu  de  temps  après,  Louis  reprend  de  nooveau  l'of- 
fensive et  force  Bérenger  de  s'enfuir. 

Après  cette  chute,  qui  n'est  pas  !a  dernière,  le  roi 
d'Italie  se  relève,  surprend  son  ennemi  dans  Yérone  et 
le  renvoie  dans  ses  États  de  Provence  après  lui  avoir 
fait  crever  les  yeux.  Il  régna  pendant  quelques  années 
sans  obstacle,  d'abord  avec  son  ancien  titre  de  roi 
d'Italie,  puis  avec  celui  d'empereur  qu'il  se  fit  con- 
férer, en  916,  par  le  pape  Jean  X,  après  la  mort  de 
Louis  de  Provence.  Une  glorieuse  expédition  qu'il 
fit  contre  les  Sarrasins,  et  à  laquelle  prit  part  le  pape 
en  personne,  ne  put  préserver  Bérenger  d'une  der- 
nière épreuve  où  il  devait  trouver  la  mort. 

En  921,  presque  tous  les  grands  se  soulèvent  à 
l'instigation  des  propres  membres  delà  famille  .royale 
et  offrent  la  couronne  à  Rodolphe,îroi  de  Bourgogne. 
Bérenger,  d'abord  vainqueur  dans  une  première  cam*. 
pagne,  est  trahi  par  ceux-là  mêmes  auxquels  il  avait 
fait  grâce  ;  encore  une  fois  fugitif  et  poursuivi  à  on* 
trance,  il  se  réfugie  à  Vérone.  Une  lutte  horrible  s'en- 
gage dans  ces  malheureuses  plaines  de  la  Lombardie 
où  des  Bourguignons  sont  venus  combattre  pour  les 
vassaux  rebelles  et  des  Hongrois  pour  l'empereur  qui 
les  a  appelés  dans  sa  détresse. 

Au  milieu  de  cette  guerre  acharnée  où  des  mit 
liers  d'hommes  trouvèrent  la  mort,  sans  aboutir  à 
une  victoire  décisive  pour  l'un  ou  l'autre  des  com- 
pétiteurs, Bérenger  périt  de  la  main  d'un  miséra- 
ble nommé  Flambert  qu'il  avait  comblé  de  ses  bien- 


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LA  ROYAUTÉ  INDIGÈNE.  87 

faits,  même  après  la  découverte  de  son  odieux  projet. 
Rodolphe,  déjà  couronné  roi  à  Pavie  par  ses  parti- 
sans, rentra  en  Italie  sans  obstacle;  mais  son  règne  ne 
fut  pas  de  longue  durée.  Une  femme  ambitieuse, 
Hermengarde,  veuve  du  marquis  dlvrée,  qui,  par  ses 
galanteries  et  ses  intrigues  tenait  à  ses  pieds  presque 
tous  les  seigneurs,  souleva  contre  Rodolphe  tout  le 
royaume.  Ce  prince,  après  avoir  vainement  essayé 
d'échapper  aux  pièges  que  lui  tendaient  les  perfidies 
d'Hermengarde,  trop  faible  d'ailleurs  pour  disputer 
longtemps  la  couronne  au  redoutable  concurrent 
qu'appelait  le  vœu  presque  unanime  des  grands  vas- 
saux, prit  le  parti  de  repasser  les  Alpes  sans  esprit  de 
retour. 


IV 


Le  nouvel  élu  était  Hugues,  marquis  de  Provence» 
fils  deBerthe  et  frère  d'Hermengarde;  par  sa  mère,  il 
descendait  du  roi  de  Lorraine  Lothaire,  et,  par  sa  sœur, 
il  était  frère  utérin  des  princes  de  Toscane.  Comme  il 
arrive  pour  le  châtiment  et  l'enseignement  des  peuples 
après  toute  période  anarchique,  l'Italie ,  effrayée  de  sa 
propre  mobilité  et  découragée  par  ses  agitations  sté- 
riles, s'était  donné  un  maître  plutôt  qu'un  roi. 

Hugues  fut  un  tyran  comparable  aux  plus  exécrés 
dont  l'histoire  a  gardé  les  noms;  pendant  un  règne 
qui  ne  dura  pas  moins  de  vingt  ans,  il  donna  à  la  mal- 
heureuse Italie  le  spectacle  de  tous  les  vices  publics  et 


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88  LÀ  ROYAUTÉ  INDIGÈNE. 

privés.  Cruel,  hypocrite,  débauché,  sans  scrupules 
comme  sans  remords,  ne  respectant  ni  les  droits  de 
l'amitié  ni  les  liens  du  sang,  ne  connaissant  aucun 
frein  ni  à  ses  passions  .brutales  ni  à  son  ambition,  il 
immolait  sans  pitié  tout  ce  qui  faisait  obstacle  à  ses 
desseins  ;  ne  consultant  que  son  intérêt  ou  son  caprice, 
ce  renard  couronné ',  comme  l'appelle  Muratori,  se  faisait 
un  jeu  d'enlever  les  fiefs  aux  titulaires  pour  en  investir 
ses  bâtards  et  ses  séides. 

Presque  tous  les  postes  de  l'État  se  trouvèrent  bien- 
tôt occupés  par  des  étrangers  avides  et  corrompus 
comme  le  maître.  Les  riches  abbayes,  dont  il  faisait 
des  apanages  pour  ses  maîtresses,  devenaient  des  lieux 
de  débauche;  les  dignités  ecclésiastiques  étaient  li- 
vrées à  des  hommes  grossiers  et  dépravés  qui  avilis- 
saient le  sacerdoce  ;  et  ainsi  les  mœurs  publiques,  qui 
déjà  avaient  tant  souffert  de  l'anarchie  des  règnes  pré- 
cédents et  des  désordres  non  moins  déplorables  qui 
déshonoraient  la  cour  pontificale,  finirent  par  tomber T 
sous  le  régime  abrutissant  de  la  tyrannie,  au  dernier 
degré  de  brutalité  et  de  corruption. 

Cependant  ce  prince,  dont  la  politique  aurait  pu 
fournir  à  Machiavel  l'idéal  de  son  trop  fameux  gou- 
vernement, allait  devenir  la  preuve  vivante  que  la 
tyrannie  bâtit  sur  le  sable.  Comptant  sur  l'impunité 
que  lui  offre  la  terreur  qu'il  inspire  à  ses  ennemis,  il 
s'empare  des  États  du  marquis  d'Ivrée  et  du  duc  de 
Spolète;  il  ravage  à  plusieurs  reprises  la  province  ro- 
maine, et  renouvelle  incessamment  ses  attaques  con- 


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LA  ROYAUTÉ  INDIGÈNE.  W 

tre  cette  ville  toujours  convoitée  qui  avait  été  un  mo- 
ment la  capitale  de  son  royaume.  Mais  tous  ses  efforts 
sont  repoussés  par  l'énergique  défense  du  consul 
Àlbéric.  Enfin,  mettant  le  comble  à  sa  cynique  audace, 
au  lieu  d'expulser  à  tout  jamais  les  Sarrasins  qu'il  a 
traqués  et  vaincus  dans  leur  dernier  repaire  de  Fras- 
sinetto,  il  les  établit  dans  le  Frioul,  abandonnant  cette 
malheureuse  province  aux  brigandages  de  ces  étranges 
sujets,  dontil  prétend  faire  les  gardiens  de  sa  frontière 
des  Alpes. 

A  l'heure  même  où  le  tyran  croit  tenir  sous  ses 
pieds  ses  ennemis  tremblants  et  ses  peuples  épuisés, 
une  insurrection  formidable  éclate  et  gagne  comme 
un  incendie  tout  le  royaume.  Hugues,  précipité  du  faîte 
de  sa  puissance,  va  cacher  en  Provence,  sous  le  froc 
du  moine,  ses  trésors  dérobés  et  son  humiliation. 

Avec  ce  prince  périssait,  au  moins  moralement,  la 
royauté  indigène  ;  elle  avait  fait  sa  double  preuve  d'im- 
puissance par  l'anarchie  du  règne  de  Bérenger  et  les 
horreurs  du  despotisme  de  Hugues.  Pendant  quelques 
années  encore,  l'Italie  va  se  traîner  misérablement 
dans  cette  ornière  de  servitude  et  d'abjection  si  pro- 
fondément creusée  par  la  tyrannie  de  Hugues.  Bé- 
renger II,  marquis  d'Ivrée,  après  avoir  fait  périr  par 
le  poison  son  bienfaiteur  Lothaire  confié  à  sa  tutelle, 
renouvela  tous  les  crimes  du  règne  précédent  ;  jus- 
qu'à ce  qu'enfin  les  grands  et  le  peuple,  également  ré- 
voltés de  ses  cruautés  et  de  son  avarice,  appelassent 
comme  un  libérateur  Othon  de  Bavière;  ce  prince 


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90  INSUCCÈS  DES  TENTATIVES  NATIONALES. 

vint  recevoir  à  Milan  la  couronne  de  fer,  puis  à  Rome 
la  couronne  impériale. 

C'est  ainsi  qu'en  l'année  962,  l'Italie,  n'ayant  pu 
vivre  de  sa  propre  vie,  se  constituer  et  grandir  sous 
un  gouvernement  indigène,  tombait  sous  la  domina- 
tion des  empereurs  d'Allemagne. 


g  3.  —  Insuccès  de  toutes  les  tentatives  nationales. 


L'historien  a  peine  à  respirer  au  milieu  de  ce  dédale- 
d'événements  qui  se  croisent,  de  princes  qui  se  dispu- 
tent la  couronne,  de  mouvements  désordonnés  qui 
se  neutralisent,  sans  qu'au-dessous  de  cette  agitation 
stérile  apparaisse  la  moindre  lueur  d'une  espérance 
nationale,  en  réserve  pour  un  avenir  même  lointain. 
Ce  n'e3t  pas,  nous  l'avons  déjà  déclaré,  que  ces  *peu-> 
pies  italiens,  comme  tous  les  peuples  du  monde, 
n'aient  le  désir  d'une  patrie  commune.  Ce  que  nous 
voulons  dire,  c'est  que  jusqu'ici  nous  n'avons  pu  sai- 
sir, à  travers  les  ténèbres,  les  luttes,  les  révolutions 
quotidiennes  qui  font  un  vrai  chaos  de  cette  histoire 
italienne,  aucun  fait  social,  aucune  institution,  aucun 
pouvoir  général  ou  local  qui  puisse  donner  ou  promet* 
tre  quelque  ensemble  aux  forces  disséminées  de  la' 
Péninsule,  un  centre  d'activité  à  toutes  les  aspirations 
nationales. 

C'est  là,  c'est  cet  éparpilleraient  des  forces  sociales, 


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INSUCCÈS  DES  TENTATIVES  NATIONALES.  91 

c'est  celte  eipérience  en  quelque  sorte  fatale  sortant  de 
toute  révolution  comme  de  tout  gouvernement,  qui 
semble  condamner  FItalie  à  une  division  éternelle;  c'est 
là  ce  qui  jette  ces  malheureuses  populations  dans  des 
découragements  si  profonds  et  des  défaillances  si  pro* 
longées,  bien  plutôt  que  l'anarchie  ou  le  despotisme 
qu'elles  traversent  alternativement. 

Mais  d'où  vient  cet  avortement  successif  et  fatal  de 
toutes  lés  tentatives  d'organisation?  Plusieurs  fois 
déjà,  nous  avons  vu  l'Italie,  en  avance  sur  toutes  les 
Rations  de TEurope,  présenter,  autant  que  le  compor- 
tait l'état  social  de  cette  époque  barbare,  les  conditions 
extérieures  qui  permettent  à  tout  gouvernement  nor- 
mal de  saisir  et  de  diriger  les  éléments  de  l'œuvre  na- 
tionale. Et  toujours  nous  avons  abouti  au  même  dé- 
nomment :  la  dissolution  plus  complète  de  tout  lien 
politique  et  social. 

Les  détracteurs  anciens  et  moderne's  de  l'Italie  et 
même  souvent  ses  amis  sincères  ont  attribué  à  un 
vice  inhérent  à  la  race  italienne,  à  sa  mobilité,  à  s®ft 
inconstance,  à  son  impatience  de  tout  frein,  cette  im- 
puissance radicale  qu'elle  a  toujours  montrée  par  rap-^ 
port  à  son  organisation  nationale.  Nous  n'avons  pas 
attendu  la  renaissance  de  ce  peuple,  qui  s'accomplit 
sous  les  yeux  étonnés  de  l'Europe,  pour  protester  con- 
tre ce  jugement  porté  sur  la  race  italienne. 

Nous  avons  dit  et  nous  affirmons  de  nouveau  que 
les  causes  qui  ont  empêché  toute  tentative  nationale 
d'aboutir  étaient  étrangères  à  toute  question  de  race, 


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92  INSUCCÈS  DES  TENTATIVES  NATIONALES. 

de  caractère  et  d'aptitudes.  Dans  la  période  de  l'inva- 
sion des  barbares,  nous  avons  vu  quel  grand  intérêt 
providentiel  avait  suspendu  en  Italie  l'œuvre  nationale. 
Cette  période  des  invasions  achevée,  si  l'Italie  n'entre 
pas  résolument  et  efficacement  comme  tous  les  autres 
peuples,  dans  la  voie  de  l'unification,  c'est  que  deux 
principes  également  opposés  à  toute  idée  nationale, 
l'empire  et  la  papauté  temporelle,  ont  pris  possession 
de  la  Péninsule  et  vont  dominer  désormais  tous  les 
événements.  Princes,  peuples,  papes,  évoques,  comme 
entraînés  par  un  double  mirage,  vont  se  heurter  sans 
cesse  à  l'une  ou  l'autre  de  ces  deux  pierres  d'achoppe- 
ment. 

Pour  lés  Italiens,  l'idée  de  la  patrie,  même  quand 
elle  enfantera  des  héros  sur  les  champs  de  bataille  ou 
dans  la  cité  et  des  merveilles  dans  le  domaine  des  arts, 
des  lettres,  des  sciences,  ira  se  confondre  et  s'annu- 
ler dans  l'illusion  du  saint -empire.  Pour  la  cour 
romaine  et  pour  tout  le  clergé,  que  peut  être  la  patrie 
italienne,  quand  la  ville  éternelle,  transformée  en  sou- 
veraineté pontificale,  devient  le  centre  matériel  de  la 
monarchie  universelle  de  l'Église?  Pour  les  princes  qui 
se  disputent  la  couronne  de  Monza,  que  peut  être 
l'œuvre  nationale,  quand,  à  Rome,  les  attend  la  cou- 
ronne des  Césars? 

Même  dans  cette  dernière  période  que  nous  venons 
de  traverser,  que  l'histoire  a  nommée  le  royaume  ita- 
lien et  qui  est  en  effet  le  premier  essai  d'un  gouverne- 
ment indigène,  l'intérêt  national  joue  un  rôle  fort  se- 


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INSUCCÈS  DES  TENTATIVES  NATIONALES.  93 

condaire  dans  les  préoccupations  des  personnages  qui 
occupent  la  scène.  Bérenger,  Guido,  Lambert,  Arnol- 
phe,  Louis  de  Provence,  Rodolphe,  Hugues,  ne  croient 
rien  tenir,  tant  qu'ils  n'ont  pas  reçu  le  titre  d'empe- 
reur. 


il 


D'ailleurs,  se  trouvât-il  quelqu'un  de  ces  princes 
plus  touché  que  les  autres  des  intérêts  de  son  royaume 
et  disposé  à  sacrifier  une  vaine  gloire  à  la  prospérité 
et  à  la  grandeur  de  l'Italie,  il  y  aura  toujours  à  côté 
une  puissance  qui  veille  et  qui  mettra  en  jeu  tous  les 
moyens  de  séduction  pour  paralyser  ces  intentions 
patriotiques  en  rendant  irrésistible  l'appât  de  la  di- 
gnité suprême.  C'est  qu'en  effet,  dans  la  main  des 
papes,  la  couronne  impériale  est  un  moyen  toujours 
prêt  pour  détourner  le  roi-empereur  de  toute  œuvre 
sérieuse  d'organisation  nationale  qui  finirait  par  en- 
glober leurs  États  pontificaux,  ou  pour  lui  opposer 
quelque  prétendant,  dans  le  cas  où  son  pouvoir  pren- 
drait en  Italie  une  assiette  trop  solide. 

Dans  les  intrigues  et  les  complots  qui  font  surgir  à 
chaque  instant  de  nouveaux  compétiteurs  à  la  royauté 
et  à  l'empire,  nous  trouvons  toujours  les  manœuvres  de 
la  cour  romaine.  Il  suffit  de  jeter  les  yeux  sur  le  règne 
si  tourmenté  de  Bérenger. 

Ce  prince,  assurément,  rencontra  dans  l'état  même 
des  provinces  italiennes,  dans  la  puissance  féodale  des 


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94       INSUCCÈS  DES  TENTATIVES  NATIONALES. 

seigneurs,  des  difficultés  fort  graves,  sans  compter 
deux  ennemis  redoutables,  les  Sarrasins  et  les  Hon- 
grois attachés  aux  flancs  de  son  royaume.  Mais  les, vic- 
toires qu'il  sut  remporter  quelquefois  sur  ces  barbares, 
malgré  l'indiscipline  de  ses  troupes,  la  persévérance 
qu'il  montra  dans  ses  longues  luttes  contre  ses  vas- 
saux révoltés,  autorisent  à  croire  qu  il  eût  pu  poser  les 
bases  d'un  établissement  durable,  si  à  ces  difficultés, 
qui  étaient  communes  à  l'Italie  et  à  toutes  les  contrées 
de  l'Europe,  ne  s'en  étaient  jointes  d'exceptionnelles. 

Ce  ne  fut  pas  assez  qu'au  lendemain  de  l'élection 
de  Bérenger,  un  synode  d* évoques  réunis  à  Pavie  dé- 
férât la  couronne  à  Guido,  et  que  Je  pape  Etienne  con- 
firmât ce  choix  et  élevât  à  la  dignité  impériale  ce  pre- 
mier compétiteur.  Bientôt  le  successeur  d'Etienne, 
Formose,  bien  qu'il  eût  lui-même  associé  à  l'empire 
le  fils  de  Guido,  Lambert,  jugea  bon  de  susciter  à 
Bérenger  un  troisième  compétiteur,  Arnolphe,  roi  de 
Germanie.  Ce  dernier  était  entré  en  Italie  à  la  tête  d'une 
armée,  comme  allié  de  Bérenger  ;  à  ce  titre,  il  occu- 
pait les  principales  places  du  royaume.  Formose,  peu 
soucieux  des  intérêts  de  l'Italie,  et  uniquement  préoc- 
cupé de  se  créer  des  auxiliaires  contre  l'antipape  Ser- 
gius,  offrit  la  couronne  impériale  à  Arnolphe,  favori- 
sant ainsi  et  consacrant  la  trahison  de  ce  prince  contre 
celui  qu'il  était  venu  secourir. 

C'est  également  à  Rome  que  furent  ourdies  les  intri- 
gues qui,  plus  tard,  amenèrent  en  Italie  un  nouvel 
adversaire  de  Bérenger,  Louis  de  Provence.  En  ce  mo- 


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INSUCCÈS  DES  TENTATIVES  NATIONALES.  95 

ment,  le  plus  triste  dans  l'histoire  de  la  papauté,  la 
tiare  était  à  la  merci  de  quelques  femmes  indignes. 
L'ambitieuse  Berthe,  qui  était  l'âme  de  la  conspiration 
permanente  des  seigneurs  contre  Bérenger,.  poussa  au 
trône  pontifical  Benoît  IV  qui  fut  entre  ses  mains  un 
instrument  docile  ;  puis,  une  fois  maîtresse  de  disposer 
à  son  gré  de  la  couronne  impériale,  elle  put  sans  ol> 
stacle  la  faire  poser  sur  le  front  du  roi  de  Provence. 

Si  nous  parcourions  pas  à  pas  ce  long  règne  de 
Bérenger  et  ceux  qui  le  suivirent,  jusqu'au  réveil  des 
cités  italiennes,  au  milieu  du  onzième  siècle,  sous  la 
domination  des  empereurs  allemands,  nous  rencon- 
trerions à  chaque  instant  les  effets  désastreux  de  cette 
politique  antinationale  qui  subordonne  la  cause  de 
l'Italie  aux  vues  étroites  de  la  cour  pontificale,  A  Rome, 
viennent  aboutir,  non  point  toutes  les  forces  vives  du 
pays  pour  y  recevoir  une  impulsion  nationale,  mais 
tous  les  fils  des  intrigues  qui  divisent  la  Péninsule. 

m 

Et  qu'on  remarque  la  logique  des  choses  humaines, 
logique  vengeresse  qui  fait  de  l'institution  la  plus 
sainte  une  source  de  calamités,  dès  qu'on  l'a  viciée 
dans  son  essence.  La  papauté,  cet  admirable  principe 
d'unité  parmi  les  hommes,  la  papauté  gardienne 
vénérée  et  dispensatrice  de  la  semence  évengélique  au 
milieu  des  ténèbres  et  des  désordres  du  monde  bar- 
bare, la  papauté  qui  a  tant  de  fois  sauvé  Rome  et  avec 


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36  INSUCCÈS  DES  TENTATIVES  NATIONALES. 

Rome  la  civilisation,  est  tombée  de  faiblesse  en  fai- 
blesse, de  chute  en  chute,  au  dernier  degré  de  l'avilis- 
sement, entre  les  mains  d'ambitieux  et  de  courtisanes. 

Pourquoi?  parce  que  les  apôtres  du  Libérateur  ont 
rêvé  une  domination  toute  matérielle,  parce  qu'on  a 
voulu  faire  de  la  chaire  pontificale  un  trône  sembla- 
ble aux  trônes  de  la  terre.  Il  n'y  a  pas  deux  siècles  que 
la  papauté  a  conclu  son  pacte  avecCharlemagne,  il  y  a 
à  peine  un  siècle  que  les  trop  fameuses  donations  des 
rois  francs  sont  devenues  le  titre  d'une  véritable  sou- 
veraineté temporelle,  et  déjà  le  saiitf-siége,  amoindri, 
abaissé,  subordonné  aux  vicissitudes  d'une  misérable 
province,  inféodé  à  quelques  familles  puissantes  qui, 
dans  Rome,  se  disputent  la  tiare,  est  devenu  un  objet 
de  scandale  et  de  douleur  pour  l'Église  et  un  foyer 
d'intrigues  qui  déchirent  le  sein  de  l'Italie. 

Cette  première  épreuve  aurait  dû  suffire  pour  éclai- 
rer à  la  fois  les  Italiens  et  les  chrétiens  sur  le  vice 
d'une  institution  qui  produisait  des  effets  aussi  funestes; 
mais  les  préjugés  qui  ont  pris  racine  dans  l'esprit  de 
domination  d'un  peuple  qui  se  croit  fait  pour  l'empire 
du  monde,  ou  dans  le  zèle  mal  entendu  d'une  caste 
sacerdotale,  survivent  à  de  longues  épreuves.  Ceux  que 
nous  déplorons  ici  devaient  durer  dix  siècles,  et  encore 
aujourd'hui  ils  pèsent  sur  le  monde.  L'illusion  du  saint- 
empire  et  la  chimère  non  moins  funeste  de  la  papauté 
temporelle  rendront  stérile  la  période  brillante  des 
républiques  italiennes,  comme  elles  ont  rendu  stérile 
la  période  du  royaume. 


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INSUCCÈS  DES  TENTATIVES  NATIONALES.  97 

L'objet  de  ce  livre,  nous  l'avons  dit,  ce  n'est  pas  de 
faire  une  histoire  d'Italie,  pas  plus  qu'une  histoire  de 
l'empire  ni  une  histoire  de  la  papauté  temporelle, 
mais  de  signaler  les  causes  qui  ont  empêché  l'Italie  de 
devenir  une  nation.  Ces  causes,  nous  les  avons  saisies 
à  leur  point  de  départ,  et  nous  en  avons  constaté  les 
premiers  effets.  Nous  verrons  la  papauté  temporelle  et 
l'illusion  du  saint -empire  exercer  une  influence  éga- 
lement désastreuse  sur  les  siècles  qui  vont  suivre. 

Mais  avant  de  voir  de  plus  près  à  l'œuvre  ces  deux 
institutions,  il  importe  de  jeter  un  regard  d'ensemble 
sur  cette  période  qui  nous  a  conduits  au  seuil  du  moyen 
âge,  période  des  invasions  dont  les  Normands,  les  Sar 
rasins  et  les  Hongrois  sont  les  dernières  épaves. 


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CHAPITRE  V 


BUT   PROVIDENTIEL   DE   L  INVASION    DES  BARBARES. 


I 


Quand  on  embrasse  d'un  coup  d'œil  cette  période 
de  l'histoire  italienne  occupée  tout  entière  par  les  bar- 
bares qui  se  ruent  sur  cette  malheureuse  terre,  se  suc- 
cédant sans  rien  fonder,  ajoutant  ruines  sur  ruines,  et 
qu'on  n'aperçoit  que  la  surface  de  ce  mouvement  de 
va-et-vient  à  travers  la  péninsule,  on  est  saisi  d'un 
grand  trouble  ;  la  philosophie  de  l'histoire  ne  voit  rien 
dans  ce  chaos  que  des  agitations  sans  but,  un  travail 
de  décadence  et  de  dissolution,  au  lieu  d'un  travail 
d'enfantement.  Ce  trouble  de  l'historien  augmente  en 
présence  des  résultats  négatifs  des  premières  tenta- 
tives, faites  par  les  Italiens,  d'un  gouvernement  indi* 
gène  et  d'une  organisation  politique,  après  la  retraite 
définitive  des  barbares; 


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BUT  PROVIDENTIEL  DES  INVASIONS.  99 

Nous  avons  indiqué  la  cause  providentielle  qui,  se- 
lon nous,  empêcha  ces  hordes,  presque  toutes  héréti- 
ques, qui  dénaturaient  et  corrompaient  le  christia- 
nisme en  l'adoptant,  de  prendre  racine  dans  le  sol  ita- 
lien et  d'y  fonder  des  établissements  durables  ;  nous 
avons  dit  comment  la  papauté,  gardienne  fidèle  de  la 
doctrine  libératrice,  en  mettant  Rome  hors  de  l'atteinte 
des  barbares  qui  tentèrent  les  uns  après  les  autres  de 
faire  de  l'Italie  un  royaume,  sauva  à  la  fois  l'unité  de 
l'Église  et  les  principes  de  la  civilisation  moderne; 
comment  entin  Rome,  pendant  toute  cette  période  des 
invasions,  manquant  à  l'Italie,  tout  travail  national 
dut  être  fatalement  suspendu  dans  la  péninsule. 

Ainsi  l'Italie  avait  été  sacrifiée  au  double  intérêt  du 
monde  chrétien.  Destinée,  singulière  d'un  peuple  qui 
livre  son  sol,,  ses  richesses,  son  nom,  à  des  hordes 
conquérantes  auxquelles  pourtant  il  restera  étranger 
et  hostile  malgré  des  siècles  d'occupation!  Nulle  fu- 
sion ne  s'opérera  entre  les  vainqueurs  et  les  vaincus. 
L'Italie,  quoique  domptée  et  épuisée  en  apparence,  re- 
jettera successivement  les  conquérants  hors  de  son 
sein,  comme  ia  mer  rejette  sur  le  rivage  tout  ce  qui 
n'appartient  pas  à  ses  abîmes. 

Mais  alors,  pourquoi  ces  invasions  incessamment 
renouvelées?  Pourquoi  ces  longues  et  impuissantes 
occupations?  Sont-elles  sans  but,  sans  utilité?  sonl^elles 
des  tentatives  perdues  pour  l'Italie  et  pour  le  monde? 
Partout  ailleurs,  nous  l'avons  déjà  constaté,  l'invasion 
a  un  but  et  un  résultat;  un  mélange  régénérateur 


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100  BUT  PROVIDENTIEL 

s'opère  entre  l'ancien  peuple  et  le  nouveau  pour  former 
une  seule  et  même  nation  :  «  La  France  est  tout  en- 
tière aux  Francs,  l'Espagne  aux  Goths;  les  autres  ré- 
gions sont  occupées  par  les  peuples  qui  régnent.  Chaque 
nationalité  forme  un  État  un  et  indivisible  qui  em- 
brasse dans  un  même  système  les  indigènes  et  les  bar- 
bares, les  sujets  et  les  rois.  »  * 

En  Italie,  rien  de  pareil.  Les  barbares  posent  un 
moment  leur  tente  dans  ces  champs  d'une  fécondité 
merveilleuse,  puis  s'éloignent  sans  regarder  derrière 
eux.  Que  sont-ils  donc  venus  faire?  Est-ce  un  vain 
hasard  qui  les  a  poussés  et  une  aveugle  destinée  qui 
les  repousse?  Sont-ils  venus  comme  ces  nuées  de  sau- 
terelles qui  s'abattent  sur  des  moissons  splendides,  les 
dévorent  jusqu'à  la  racine,  et  disparaissent  sans  laisser 
d'autres  traces  de  leur  passage  qu'une  immense  dé- 
vastation? L'Italie,  en  faisant  le  sacrifice  de  sa  natio- 
nalité, aurait-elle  livré  à  la  fois  ses  puissances  intimes, 
sou  génie,  sa  substance?  aurait-elle  été  atteinte  aux 
sources  mêmes  de  la  vie?  On  pourrait  le  croire,  à  voir 
la  stérilité  des  premières  épreuves,  dès  qu'elle  veut 
essayer  de  marcher  seule,  après  la  période  des  inva- 
sions. Va-t-elle  ainsi,  épuisée  et  impuissante,  traverser 
les  siècles  sans  gloire  et  sans  vertu? 

II 
Les  événements  répondent  pour  nous.  A  cet  état 

4  Ferrari,  t  T,  p.  41 


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DE  L'INVASION  DES  BARBARES.  401 

d'affaissement  et  de  prostration  succède  un  effort  pro- 
digieux, enthousiaste,  capable  de  soulever  tout  un 
monde.  Comme  si  tout  devait  être  exceptionnel  sur 
cette  terre  italienne,  la  vie  va  tout  à  coup  éclater  dans 
ce  corps  en  dissolution.  Il  n'y  a  point  de  nation  ita- 
lienne, c  est-à-dire  un  système  politique  unitaire  dont 
toutes  les  parties  convergent  autour  d'un  centre  com- 
mun; mais  chaque  point  de  cette  terre  féconde  va 
s'animer,  s'épanouir,  porter  des  fruits  glorieux.  Pen- 
dant quatre  siècles,  l'histoire  des  républiques  ita- 
liennes sera  l'une  des  périodes  les  plus  vivantes  et  les 
plus  brillantes  de  l'histoire  de  l'humanité.  A  ce  mo- 
ment, ne  regardez  que  la  surface,  vous  ne  voyez  pas 
une  Italie.  Mettez  la  main  sur  le  cœur  de  ce  peuple, 
vous  sentirez  vivre  une  âme  italienne. 

Qu'est-cequi  a  produit  le  miracle  de  ce  réveil,  quand 
on  croyait  l'Italie  morte  et  dissoute?  Le  passage  des 
barbares  sur  ce  sol  inépuisable  n'était- il  donc  funeste 
qu'en  apparence?  Le  sacrifice  de  l'Italie  comme  nation 
ne  devait-il  être  que  temporaire,  et,  au-dessous  des 
envahissements,  des  divisions  et  des  dissolutions  su- 
perficielles, le  moi  italien  reste-t-il  impérissable? 

C'est  ici,  si  l'on  veut  avoir  la  clef  de  la  civilisa- 
tion moderne,  qu'il  faut  saisir  le  but  providentiel  de 
ce  rendez-vous  général  des  barbares  sur  la  terre  ita- 
lienne. 

En  Italie,  les  barbares  ne  viennent  pas  comme  sur 
les  autres  points  de  l'Europe  pour  former  une  nation 
nouvelle  en  se  mêlant  au  peuple  indigène.  C'est  ailleurs 


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102  BUT  PROVIDENTIEL 

qu'ils  iront  définitivement  s'asseoir  et  fonder  des  na- 
tions. 

Mais  leur  passage  dans  la  péninsule  n'est  point  un 
vain  hasard.  Ce  rendez-vous  général  des  peuples  bar- 
bares a  une  portée  immense.  Ils  viennent  sur  ce  sol 
inviolable  se  mettre  en  contact  avec  la  doctrine  libé- 
ratrice, s'imprégner  des  principes  de  l'Évangile.  Ils 
s'inclinent  en  passant  devant  la  ville  éternelle,  ils  sen- 
tent la  supériorité  de  la  civilisation  qu'ils  traversent. 
Après  avoir  essayé  vainement  d'asservir  l'Italie,  ils 
finissent  par  s'éloigner.  Mais,  quelle  que  soit  la  bruta- 
lité de  leurs  mœurs,  ils  ont  reçu  le  baptême  de  la  foi 
nouvelle;  ils  emportent  des  germes  de  civilisation 
qu'ils  iront  déposer  sur  une  autre  terre  ;  et  ces  germes 
s'y  développeront  pour  former  des  nations  chrétiennes. 

On  a  cru  expliquer  ce  mouvement  de  tous  les  peu- 
ples du  monde  vers  l'Italie  par  l'attrait  irrésistible 
de  son  beau  ciel,  de  son  climat  incomparable  et  de  sa 
merveilleuse  fécondité. 

C'est  mettre  une  cause  bien  futile  à  la  place  d'une 
grande  cause. 

Si  Ton  veut  dire  que  l'Italie,  cette  terre  de  prédilec- 
tion, dont  la  nature  semble  avoir  voulu  faire  le  résumé 
de  toutes  les  beautés  et  de  toutes  les  harmonies  de  la 
création,  était  prédestinée  à  ce  grand  rôle  qui  a  fait 
d'elle  le  centre  de  l'unité  du  monde,  c'est  la  vérité. 

Aussi  a-t-elle  été  en  quelque  sorte  le  creuset  où 
sont  venus  se  fondre,  se  combiner,  se  mûrir,  tous  les 
éléments  de  la  civilisation. 


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DE  I/INVÀSION  DES  BARBARES.  103 

III 

En  effet,  ce  rendez-vous  des  peuples  barbares  sur  le 
sol  italien  n'avait  pas  seulement  pour  but  de  les  trem- 
per dans  la  foi  nouvelle,  afin  qu'ils  allassent  fonder 
des  nations  chrétiennes  dans  toute  l'Europe.  En  même 
temps  que  l'Italie  rend  aux  sociétés  en  voie  de  se  re- 
constituer l'inappréciable  service  de  conserver  la  pu- 
reté de  la  doctrine  évangélique,  elle  est  le  champ 
d'épreuve  où  viennent  se  préparer  tous  les  éléments 
du  monde  nouveau. 

A  ce  point  de  vue,  le  passage  des  hordes  du  Nord, 
bien  loin  d'être  un  événement  désastreux,  fut  un  évé- 
nement providentiel.  Chaque  peuple,  même  le  plus 
barbare,  vient  apporter  son  tribut  à  l'œuvre  de  recon- 
struction qui  commence.  Le  Christ  n'était  pas  le  repré- 
sentant d'un  peuple  ou  d'une  race  ;  il  était  le  repré- 
sentant de  l'humanité.  La  civilisation  qui  devait  sortir 
de  l'Évangile  n'était  la  continuation  exclusive  ni  de  la 
civilisation  des  Juifs,  ni  de  la  civilisation  des  Grecs, 
ni  de  la  civilisation  des  Romains.  C'était  l'émancipation 
universelle,  c'était  le  triomphe  de  tous  les  droits  de 
l'humanité  dans  l'individu  et  dans  le  corps  social. 

Jusqu'à  l'avènement  du  Christ,  ces  droits  ne  s'étaient 
conservés  pleinement  en  aucun  lieu,  chez  aucun  peu- 
ple. En  cela,  comme  en  toutes  choses,  la  vérité  était 
disséminée  par  toute  la  terre,  lambeau  par  lambeau, 
obscurcie  et  dégradée. 


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104  BUT  PROVIDENTIEL 

Pour  refaire  la  théorie  d'un  état  social  où  les  lois  de 
l'éternelle  justice  eussent  réglé  les  rapports  des  divers 
membres  entre  eux  et  de  chacun  avec  l'autorité  publi- 
que, il  eût  fallu  recueillir  sur  tous  les  points  du 
globe  les  vestiges  du  droit  naturel,  à  peine  reconnais- 
sablés  dans  les  traditions  confuses  de  l'humanité. 
Toute  la  sagesse  antique  n'a  pas  suffi  à  cette  tâche  im- 
possible. Sans  parler  des  législateurs  proprement  dits, 
les  Lycurgue,  les  Solon,  les  Numa,  dont  le  génie  dut 
tenir  compte  aussi  bien  des  préjugés  religieux  et  des 
iniquités  sociales  que  des  lambeaux  de  vérité  restés 
impérissables  dans  la  conscience  des  peuples,  les  phi- 
losophes eux-mêmes,  ou  plutôt  les  utopistes  qui 
essayèrent  de  reconstruire  une  société  modèle,  en  lui 
donnant  pour  unique  base  ces  vérités  impérissables 
dégagées  de  tout  leur  grossier  alliage,  montrèrent  bien 
par  le  résultat  la  vanité  de  leurs  tentatives.  Les  tristes 
réalités  de  ces  époques  de  ténèbres  les  entouraient 
comme  d'un  voile  et  entravaient  l'essor  de  leurs  aspi- 
rations vers  l'idéal.  Toutes  ces  œuvres,  même  les  plus 
sublimes,  qui  croient  atteindre  aux  régions  de  la  vé- 
rité et  de  la  justice  éternelle,  n'ont  pas  d'autre  fon- 
dement que  les  iniquités  sur  lesquelles  reposent  toutes 
les  sociétés  païennes,  l'esclavage,  le  rôle  subalterne 
de  la  femme  dans  la  famille  et  dans  l'État,  le  régime 
des  castes,  l'intolérance  religieuse,  etc.,  etc. 

Pour  opérer  au  milieu  de  cette  confusion  de  toutes 
choses  un  triage  rigoureux  entre  la  vérité  et  le  men- 
songe, pour  saisir  dans  les  profondeurs  de  la  con- 


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DE  L  INVASION  DBS  BARBARES.  105 

science  humaine  oblitérée  et  dans  le  chaos  des  insti- 
tutions politiques  les  traces  disséminées  du  véritable 
droit  social,  et  réunir  ces  éléments  reconquis  en  une 
magnifique  synthèse,  il  eût  fallu  entre  les  mains  du 
philosophe  législateur  un  flambeau  supérieur  qui 
dirigeât  sa  marche  et  donnât  l'éclat  de  l'évidence  aux 
pâles  lueurs  qui  accusaient  si  vaguement  les  principes 
d'éternelle  justice.  L'entreprise  était  au-dessus  des 
forces  humaines.  Le  christianisme  seul  devait  la  réa- 
liser, non  pas  en  reconstruisant  l'édifice  social  tout 
d'une  pièce,  mais  en  mettant  l'humanité  en  possession 
de  la  véritable  doctrine  religieuse  et  morale  qui  con- 
tenait tous  les  germes  d'une  complète  régénération 
sociale.  C'est  à  la  science  humaine,  nous  l'avons  déjà 
dit,  aidée  du  temps  et  de  l'expérience,  qu'il  appartien- 
dra d'opéreç progressivement  l'œuvre  sociale  du  Christ. 
Et  pour  assurer  l'accomplissement  de  ses  grands 
desseins  sur  le  monde,  Dieu  ne  s'est  pas  contenté  de 
lui  donner  les  lumières  de  son  évangile,  il  a  voulu 
rassembler  de  tous  les  points  de  la  terre  les  matériaux 
que  les  générations  mettront  en  œuvre  pour  l'édifica- 
tion de  la  société  nouvelle;  c'est  pourquoi  tous  les  peu- 
ples apportent  leur  tribut  à  l'œuvre  commune. 


IV 


L'Italie  fut,  comme  au  temps  de  Rome  païenne,  le 
rendez-vous  général  et  le  champ  d'épreuve.  Dans  la 


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106  BOT  PROVIDERTIEL 

Rome  des  Césars,  les  peuples,  successivement  vaincus 
et  absorbés,  avaient  apporté  tout  leur  bagage  d'er- 
reurs, de  préjugés,  de  religions  absurdes,  pour  que  tout 
fût  tranché  du  même  coup  et  que  le  terrain  fût  dé- 
blayé. Dans  l'Italie  chrétienne,  les  peuples,  poussés  par 
une  force  irrésistible,  apportent  la  part,  si  dénaturée, 
si  travestie  qu'elle  soit,  de  vérité,  de  justice,  qu'ils  ont 
conservée  dans  leur  vie  sociale,  afin  que  rien  de  ce 
qui  est  humain  ne  soit  négligé  dans  l'œuvre  de  re- 
construction universelle. 

Or,  dans  la  civilisation  grecque  et  romaine  qui  ré- 
sumait toutes  les  conquêtes  sociales  de  l'ancien 
monde,  si  l'être  social,  le  citoyen,  s'était  élevé  à  de 
grandes  ef  belles  proportions,  l'être  humain  n'était 
compté  pour  rien.  Ce  n'était  pas  l'homme  qui  portait 
en  lui-même  sa  valeur,  ses  droits,  sa  dignité  ;  tout  cela 
résidait  dans  le  personnage  politique  tel  que  l'avait  dé- 
fini et  classé  la  constitution  de  son  pays.  Ce  n'était  pas 
la  nature  qui  faisait  cette  personne  sociale,  c'était  la 
loi,  c'est-à-dire  l'intérêt  du  plus  fort,  déguisé  sous  le 
nom  de  raison  juridique.  On  eût  dit  que  la  société 
avait  pour  but,  non  pas  de  fournir  à  l'individu  les 
moyens  d'accomplir  pleinement  lfes  lois  de  sa  nature, 
mais  d'anéantir  en  lui  l'être  primordial,  pour  lui  sub- 
stituer un  être  nouveau  de  création  nationale.  Heureux 
si,  dans  ce  corps  social  qui  le  saisissait  et  le  transfi- 
gurait, le  hasard  marquait  sa  place  en  un  rang  privi- 
légié; trois  fois  misérable  si  le  sort  le  reléguait  aux 
derniers  degrés  de  l'échelle. 


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DE  L'INVASION  DES  BARBARES.  407 

Plus  ces  sociétés  païennes  se  civilisaient,  plus  elles 
ajoutaient  d'éléments  factices  à  ce  personnage  de  con- 
vention appelé  citoyen  ;  en  sorte  que  ces  perfectionne- 
ments et  ces  progrès,  au  lieu  de  tendre  à  rétablir 
l'homme  dans  son  indépendance  et  sa  dignité  natives, 
l'en  éloignaient  de  plus  en  plus. 

C'est  là  ce  qui  a  donné  naissance  à  Terreur  où  sont 
tombés  quelques  philosophes  du  dernier  siècle  qui,  ne 
voyant  rien  que  de  conventionnel  et  de  factice  dans  les 
sociétés  humaines,  en  ont  conclu  que  l'état  naturel  de 
l'homme  n'était  pas  l'état  social.  Et  cette  erreur  a  été 
le  point  de  départ  de  systèmes  politiques  qui,  par  un 
circuit,  font  inévitablement  revivre  tous  les  inconvé- 
nients des  sociétés  antiques. 

D'après  cette  théorie,  la  vie  sociale  étant  pour 
T homme  toute  volontaire  et  l'organisation  sociale  en- 
tièrement de  création  humaine,  la  convention,  prenant 
pour  base  l'intérêt  des  plus  forts  ou  des  plus  nom- 
breux, règne  en  souveraine;  et  alors,  que  deviennent 
la  liberté  individuelle  et  les  droits  supérieurs  de  la 
conscience?  L'homme  moderne,  comme  autrefois  le 
citoyen  de  Sparte  ou  de  Rome,  saisi  tout  entier  par 
cette  société  dont  il  est  censé  un  membre  volontaire, 
devient  corps  et  âme  l'esclave  de  la  loi  ;  et  s'il  plaît  au 
souverain  d'étendre  celte  loi  aux  choses  religieuses, 
comme  garantie  de  l'ordre  social,  le  citoyen  lui  doit  res- 
pect et  obéissance.  Une  fois  les  dogmes  officiels  fixés 
et  proclamés,  quiconque  ne  s'y  soumet  pas  est  rebelle, 
et  comme  tel  passible  des  sévérités  de  la  justice  de 


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108  BUT  PROVIDENTIEL 

son  pays.  Le  souverain  «  peut  le  bannir,  non  comme 
impie,  mais  comme  insociable....  Que  si  quelqu'un, 
après  avoir  reconnu  publiquement  ces  mêmes  dog- 
mes, se  conduit  comme  ne  les  croyant  pas,  qu'il  soit 
puni  de  mort1.  » 

C'est  ainsi  que  la  science  politique,  après  s'être 
crue  obligée  de  cesser  d'être  chrétienne  pour  délivrer 
l'homme  de  toutes  ses  entraves,  lui  en  crée  de  nouvel- 
les, et  n'imagine  rien  de  mieux  que  les  théories  gou- 
vernementales de  la  civilisation  païenne. 


L'étude  des  sociétés  antiques  et  de  leurs  constitu- 
tions artificielles  a  conduit  dans  ces  derniers  temps 
tout  une  école  historique  à  une  autre  erreur  non  moins 
grave  sur  les  origines  de  la  liberté  moderne.  Mécon- 
naissant le  caractère  essentiellement  libéral  de  la  ré- 
volution chrétienne,  on  a  voulu  chercher  dans  les  fo- 
rêts de  la  Germanie  le  point  de  départ  de  ce  mouve- 
ment émancipateur  qui  tend  à  replacer  le  citoyen, 
vis-à-vis  des  pouvoirs  publics,  dans  des  conditions 
d'indépendance  et  de  dignité  personnelles. 

ïl  faudrait  ainsi,  pour  retrouver  la  chaîne  de  nos 
véritables  traditions  libérales  et  nationales,  rayer  d'un 
trait  de  plume  tous  les  travaux  historiques  qui,  s'ap- 
puyant  sur  le  témoignage  de  vingt  générations,  ratta- 

1  Rousseau,  Contrat  social,  liv.  IV,  ch.  vm. 


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DE  L'INVASION  DES  BARBARES.  109 

chent  89  au  Calvaire  ;  il  faudrait  nier  et  l'immense 
secousse  que  reçut  le  monde  à  l'apparition  seule  de 
l'idée  chrétienne,  et  les  espérances  sublimes  qui  firent 
tressaillir  tous  les  déshérités  de  la  terre  à  la  voix 
des  premiers  apôtres  du  Nazaréen,  et  le  travail  de  ré- 
novation sociale,  désordonné  à  la  surface,  mais  intime 
et  continu,  qui  suivit  la  prédication  évangélique,  et 
la  constitution  si  démocratique,  si  libérale  et  si  frater- 
nelle de  TÉglise  avant  que  cette  institution  fût  altérée 
et  corrompue  par  les  alliances  funestes  du  clergé  avec 
les  pouvoirs  politiques;  il  faudrait  enfin  nier  Faction 
créatrice  de  la  nouvelle  puissance  spirituelle  qui,  au 
moyen  âge,  du  milieu  des  ruines  du  monde  ancien, 
fit  surgir  la  commune  chrétienne,  c'est-à-dire  le  pre- 
mier essai  rudimentaire  d'une  société  où  tous  les 
hommes  sont  réellement  les  membres  solidaires  d'une 
même  famille  devant  la  loi  humaine,  comme  ils  le  sont 
devant  Dieu  l. 

Mais,  tout  en  déplorant  cette  aberration  historique 
qui  prétend  donner  à  la  civilisation  moderne  pour 
promoteurs  et  pour  patrons,  non  le  Christ,  mais  les 
druides,  prenons  garde  à  notre  tour  de  manquer  à  la 
justice  en  niant  la  part  de  vérité  qui  a  pu  conduire  des 
esprits  éminents  à  cette  étrange  méprise.  Ce  qui  est 
certain,  c'est  que  la  civilisation  païenne,  à  mesure 
qu'elle  se  perfectionnait,  annulait  l'homme  d'autant 
plus  qu'elle  grandissait  le  citoyen;  c'est  que,  pourtrou- 

1  Voir  sur  ce  sujet  d'excellentes  pages  dans  le  dernier  livre  de  M.  F. 
Huet,  Histoire  de  la  vie  et  des  ouvrages  de  Bordas- Demoulin. 


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110  BUT  PROVIDENTIEL 

ver  quelque  indépendance  individuelle,  quelque  senti- 
ment sinon  de  dignité,  au  moins  de  valeur  person- 
nelle, il  fallait  les  chercher  dans  les  peuplades  à  moi- 
tié sauvages  que  n'avait  pas  conquises  la  civilisation. 

Assurément  ces  hordes  barbares,  pas  plus  que  les 
nations  policées,  ne  connurent  la  vraie  liberté,  qui  ne 
devait  visiter  le  monde  qu'après  l'affranchissement  de 
l'âme  humaine  par  le  Christ  ;  mais  cette  indépendance, 
toute  brutale  et  violente  qu'elle  fût,  était  une  protes- 
tation de  la  nature  contre  la  loi  de  convention  :  dans 
cet  être  indomptable  que  n'avaient  pas  saisi  et  en- 
chaîné les  mille  liens  du  monde  policé,  se  conservait, 
quoiqu'à  l'état  de  manifestation  grossière,  tout  un 
côté  de  la  personnalité  humaine  annulé  par  la  civili- 
sation. Ce  sentiment  de  la  liberté  individuelle  dans  le 
barbare  n'avait  rien  de  commun  avec  le  sentiment  de 
la  dignité  et  des  droits  de  l'homme  chez  le  chrétien  du 
dix-neuvième  siècle,  il  n'excluait  pas  les  inégalités  so- 
ciales et  l'impitoyable  immolation  du  faible  par  le  fort  ; 
ce  n'était  que  l'indépendance  et  la  dignité  individuelle 
au  profit  de  quelques-uns  ;  mais,  tel  quel,  ce  sentiment 
avait  sa  racine  dans  un  élément  essentiel  de  la  nature 
humaine,  trop  méconnu  par  la  civilisation  grecque  et 
romaine  ;  il  devait  jouer  son  rôle  dans  l'enfantement  de 
l'ordre  nouveau. 

Voilà  pourquoi  les  barbares  du  Nord  accourent  au 
rendez-vous  universel,  quand  une  force  mystérieuse 
rassemble  tous  les  matériaux  qui  vont  servir  à  la 
grande  rénovation  du  monde  par  le  christianisme; 


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DE  L'INVASION  DES  BARBARES.  111 

ils  viennent  secouer  la  torpeur  de  cette  race  affaiblie, 
amollie,  épuisée  par  la  longue  action  d'une  civilisation 
fausse  et  inféconde.  Sans  porter  atteinte  à  la  foi  catho- 
lique, ils  laissent,  particulièrement  sur  la  terre  ita- 
lienne, des  idées  d'indépendance  qui,  sous  l'influence 
duspiritualisme  chrétien,  se  compléteront,  s'élèveront, 
pour  constituer  en  Europe  un  nouveau  droit  social.  Et 
ainsi,  à  travers  la  période  du  régime  féodal,  transi- 
tion inévitable  qui  n'est,  à  l'origine,  que  l'exagération 
du  droit  individuel,  se  prépare  la  période  brillante  des 
communes  et  des  républiques  italiennes. 


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CHAPITRE  VI 


LE   MOI  ITALIEN. 


I 


Il  faut  à  un  pays  trois  conditions  indispensables  pour 
que  les  populations  qui  l'habitent  puissent  prendre  la 
consistance,  l'unité  et  la  vie  d'une  nation  : 

1°  Un  but  commun  d  activité,  par  conséquent  un  en- 
semble de  facultés,  d'intérêts  politiques  et  moraux, 
d  aspirations  et  de  croyances,  toutes  choses  qui  consti- 
tuent les  mœurs  d'un  peuple  et  dirigent  toutes  ses  ap- 
titudes et  toutes  ses  forces  vers  l'accomplissement 
d'une  destinée  sociale  commune  ; 

2°  A  un  degré  quelconque,  l'activité,  la  force  d'ex- 
pansion dans  tous  les  groupes  et  même  dans  tous  les 
individus  de  cette  nation,  c'est-à-dire  une  certaine 
dose  de  liberté  locale,  d'initiative  et  de  responsabilité 
individuelles,  de  telle  sorte  que  chaque  portion  du 


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CONDITIONS  DE  TOUTE  VIE  NATIONALE.  US 

corps  social  possède,  non  pas  une  vie  d'emprunt,  mais 
une  vie  intime  fournissant  sa  part  d'impulsion  au 
mouvement  général  du  mécanisme  politique  ; 

3°  Un  moyen  pour  ces  forces  et  ces  activités  indivi- 
duelles et  locales  de  se  grouper,  de  converger  vers  un 
même  point  de  ralliement,  de  former  un  ensemble, 
en  un  mot,  un  centre  commun  d'activité. 

La  première  de  ces  conditions  n'a  jamais  été  plus 
nettement  formulée  que  dans  un  livre  récent  de 
M.  Bûchez  '.'Sans  nier,  comme  il  semble  trop  le  faire, 
la  réalité  des  affinités  naturelles  entre  les  hommes  et 
la  part  qui  revient  à  cet  élément  dans  la  formation  des 
nationalités  diverses,  nous  admettons  avec  M.  Bûchez 
que  ce  n'est  ni  l'identité  de  race,  ni  l'identité  de  lan- 
gage, ni  la  similitude  du  climat,  ni  même  le  voisinage 
des  habitations  qui  jouent  le  principal  rôle  dans  la 
création  des  divers  groupes  nationaux.  Selon  sa  forte 
expression,  «  c'est  la  communauté  de  but  d'activité 
qui  engendre  les  nations.  » 

Or  les  idées  morales  et  les  idées  religieuses  sont 
seules  capables  de  fournir  à  l'activité  d'un  peuple  un 
but  assez  élevé  et  assez  large  pour  suffire  aux  aspira- 
tions et  aux  efforts  d'une  suite  indéfinie  de  généra- 
tions. Alors  seulement  il  peut  y  avoir  une  vraie  société 
parmi  les  hommes,  «  car  ils  peuvent  spontanément 
sentir,  penser,  raisonner,  vouloir  et  agir  ensemble, 
comme  s'ils  avaient  une  seule  âme  et  un  seul  corps.  » 

4  Formation  de  la  nationalité  française.  Cet  ouvrage  a  été  publié 
dans  la  collection  :  la  Bibliothèque  utile. 

8 


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114  CONDITIONS  DE  TOUTE  VIE  NATIONALE. 

L'histoire  des  origines  de  toutes  les  nations  modernes 
est  une  éclatante  démonstration  de  cette  vérité  ;  on  y 
voit  les  races  les  plus  diverses,  accourues  de  tous  les 
points  de  l'horizon  pour  se  combiner,  se  fondre  et  se 
transfigurer  au  foyer  commun  de  l'idée  chrétienne;  et 
les  éléments  d'abord  les  plus  discordants  deviennent 
ainsi  la  base  d'unités  nationales  indissolubles. 

Pour  que  cet  ensemble  de  forces  morales  soit  mis 
en  jeu,  pour  que  ce  but  commun  soit  poursuivi  sans 
relâche,  à  travers  les  siècles,  de  génération  en  généra- 
tion, il  faut,  avons-nous  dit,  que  chaque  fraction  du 
corps  social  possède  sa  vie  propre,  sa  part  d'initiative 
et  de  liberté  ;  sans  quoi  le  mouvement  général  ne  tar- 
derait pas  à  s'arrêter.  Qu'on  suppose  un  pouvoir  ab- 
sorbant en  lui-même  toutes  les  forces  nationales,  ne 
souffrant  d'autre  initiative  que  la  sienne,  ne  compre- 
nant dans  le  corps  social  d'autre  mouvement  que  celui 
qui  va  du  centre  à  la  circonférence  et  nullement  celui 
qui  fait  éclater  spontanément  la  vie  et  l'activité  sur 
tous  les  points  à  la  fois,  ne  rassemblant  que  par  la 
conquête  les  peuples  qui  doivent  former  la  nation  et 
ne  procédant  à  l'unification  de  tous  ces  éléments  que 
par  la  force  ;  qu'on  suppose,  sous  la  main  de  ce  pou- 
voir, les  cités  et  les  individus,  dispensés  de  toute  par- 
ticipation spontanée  au  gouvernement  de  la  chose 
publique,  s' habituant  à  attendre  toujours  l'impulsion 
d'en  haut  et  tournant  toute  leur  activité  et  tous  leurs 
soins  vers  les  intérêts  et  les  affaires  de  l'industrie  pri- 
vée ;  si  un  pareil  régime  se  fût  établi  au  point  de  dé- 


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CONDITIONS  DE  TOUTE  VIE  NATIONALE.  115 

part  du  mouvement  de  formation  nationale,  on  peut 
affirmer  que  ce  mouvement  n'eût  jamais  abouti.  La 
force  sans  la  liberté  peut  juxtaposer  des  peuples  divers 
et  les  tenir  unis  par  la  violence,  sans  jamais  les  fondre 
en  un  seul  corps  national,  comme  on  le  voit  dans  la 
monarchie  autrichienne  ;  elle  peut  créer,  comme  dans 
l'empire  chinois,  une  civilisation  immobile  et  éternel- 
lement inféconde  ;  mais  jamais  la  force  sans  la  liberté 
n'eût  suffi  pour  constituer  des  nations  vivantes  et  ac- 
tives comme  les  nations  chrétiennes  de  l'Europe  occi- 
dentale. 


II 


Un  préjugé  trop  généralement  admis  par  les  histo- 
riens signale  la  France  comme  exemple  d'une  nationa- 
lité formée  par  voie  despotique,  et  c'est  une  chose  à 
peu  près  convenue  qu'à  la  royauté  revient  tout  le  mé- 
rite et  la  gloire  d'avoir  accompli  cette  grande  œuvre 
de  l'unification  française. 

La  royauté,  on  ne  saurait  le  nier,  a  contribué  à 
l'exécution  du  côté  matériel  et  mécanique  de  cette 
œuvre  ;  elle  a  été  le  marteau  qui  brisait  les  barrières 
et  le  drapeau  qui  groupait  toutes  les  forces  nationales 
contre  l'ennemi  extérieur.  Mais  dans  les  entrailles  de 
la  nation,  et  en  dehors  de  l'influence  monarchique, 
s'opérait  un  travail  d'unification  bien  autrement  pro- 
fond, car  il  tendait  à  faire  un  seul  faisceau  de  toutes 
les  forces  morales  du  pays.  Ce  mouvement,  qui  a  son 


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110  CONDITIONS  DE  TOUTE  VIE  NATIONALE, 

point  de  départ  dans  la  commune  chrétienne  du 
moyen  âge,  bien  loin  d'avoir  eu  pour  promoteurs  et 
pour  appuis  les  rois  de  France,  n'a  pu  se  poursuivre 
le  plus  souvent  qu'à  travers  des  entraves  de  toute  sorte 
créées  par  la  monarchie,  jusqu'à  ce  qu'enfin  sa  grande 
et  glorieuse  explosion  de  89  ait,  du  même  coup,  ren- 
versé le  trône  et  couronné  l'œuvre  de  l'unité  natio- 
nale. 

M.  Frédéric  Morin  a  récemment  revendiqué  et  mis 
vigoureusement  en  relief  les  titres  de  la  liberté  dans 
ce  travail  intime  qui  a  préparé  la  France  de  89 l.  Il 
a  montré  que  ce  n'est  pas  dans  les  mains  de  la  royauté 
qu'il  faut  chercher  cette  chaîne  merveilleuse  de  nos 
traditions  nationales  qui  relie  la  suprême  révolution 
du  dix-huitième  siècle  à  la  commune  primitive. 

Mais,  s'il  est  juste,  quand  il  s'agit  des  conditions 
essentielles  de  toute  formation  nationale,  de  mettre  en 
première  ligne  la  direction  instinctive  de  toutes  les 
aspirations  et  de  toutes  les  forces  morales  du  pays 
vers  un  but  commun,  et  la  nécessité  d'une  participa- 
tion spontanée  et  active  de  toutes  les  parties  du  corps 
social  à  ce  mouvement  de  formation  nationale,  il  im- 
porte d'ajouter  que  ces  deux  conditions  fondamenta- 
les seraient  illusoires,  si  les  éléments  matériels  et 
moraux  de  la  nationalité  n'avaient  un  point  visible  de 
ralliement,  en  d'autres  termes,  s'ils  n'étaient  reliés 

1  La  France  au  moyen  âge,  publié  dans  la  Bibliothèque  utile.  —  Voir 
aussi  l'ouvrage  déjà  cité  de  M.  Bûchez,  Formation  de  la  nationalité 
française. 


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CONDITIONS  DE  TOUTE  VIE  NATIONALE.  117 

entre  eux  par  un  pouvoir  central  fortement  constitué. 

Ces  trois  conditions  sont  indispensables.  Il  n'est  pas 
plus  possible  de  concevoir  une  nation  se  formant  sans 
un  centre  gouvernemental,  expression  visible  de  toutes 
les  forces  locales  et  individuelles  dans  ce  qu'elles  ont 
de  commun,  qu'il  n'est  possible  de  concevoir  Faction 
centralisatrice  d'un  pouvoir  agissant  sur  des  éléments 
moraux  foncièrement  opposés  les  uns  aux  autres.  Au 
début  même  de  tout  mouvement  de  formation  natio- 
nale, on  voit  se  dessiner  à  l'état  rudimentaire  et  à  peu 
près  simultanément  chacune  de  ces  trois  conditions  : 
en  même  temps  que  des  peuples  divers  se  rassemblent 
sur  un  même  sol,  et  que  la  vie  locale  accuse  vague- 
ment partout  des  idées  et  des  tendances  communes, 
sur  un  point  de  cette  association  confuse  surgit  un 
pouvoir  que  tous  les  signes  prédestinent  à  devenir  le 
centre  de  ralliement  de  toutes  les  forces  nationales. 

Celte  règle  est  invariable.  Si  l'Italie  n'a  pu  se  con- 
stituer, c'est  que  la  troisième  condition  lui  a  toujours 
fait  défaut.  Rome,  sa  capitale  naturelle,  étant  enlevée, 
par  une  destinée  exceptionnelle,  à  l'œuvre  nationale, 
la  Péninsule,  privée  d'un  centre  politique,  n'a  jamais 
pu  se  former  en  corps  de  nation. 

III 

Mais  avant  d'aller  plus  loin,  nous  devons  donner 
quelques  explications  qui  préciseront  notre  pensée, 
en  même  temps  qu'elles  élucideront  un  point  singuliè- 


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118  UNITAIRES  ET  FÉDÉRALISTES. 

rement  obscurci  par  les  défenseurs  de  la  papauté  tem- 
porelle. 

Quand  nous  parlons  de  centre  politique,  de  pouvoir 
centralisé,  nous  n'entendons  pas  résoudre  la  question 
débattue  entre  les  unitaires  et  les  fédéralistes,  les 
conditions  que  nous  avons  signalées  étant  également 
indispensables  pour  toute  formation  nationale,  soit 
qu'il  s'agisse  d  unité  gouvernementale,  soit  qu'il  s'a- 
gisse de  fédération.  Certains  écrivains l  sont  donc  tom- 
bés dans  une  étrange  méprise,  quand  ils  ont  cru  que, 
pour  prouver  que  la  papauté  temporelle  n'a  pas  été  un 
obstacle  à  la  constitution  de  l'Italie,  il  suffisait  de 
porter  le  débat  sur  la  question  qui  divise  les  unitaires 
et  les  fédéralistes,  et  de  démontrer  en  principe  qu'une 
confédération  d'États  vaut  mieux  pour  un  peuple  qu'un 
gouvernement  centralisé. 

Outre  que  cette  opinion  est  erronée  dans  sa  thèse 
générale,  elle  a  le  défaut  d'être  sans  application  à  la 
question  de  la  nationalité  italienne  ;  car  nous  montre- 
rons que  l'institution  de  la  papauté  temporelle  n'a 
pas  plus  permis  de  faire  une  Italie  fédérale  qu'une 
Italie  unitaire. 

Nous  disons  que  dans  sa  thèse  générale  l'opinion 
qui  affirme  d'une  manière  absolue  que  la  fédération 
vaut  mieux  que  l'unité  e^t  erronée,  ou  plutôt  que, 
posée  dans  des  termes  aussi  vagues,  la  question  est 
oiseuse  et  insoluble. 

1  Entre  autres  le  R.  P.  Lacordaire,  dans  une  récente  brochure. 


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UNITAIRES  ET  FÉDÉRALISTES.  It9 

C'est  porter  sur  le  gouvernement  des  nations  une 
vue  très-superficielle  que  de  se  faire,  d'une  manière 
absolue  et  exclusive,  le  champion  ou  de  la  fédération 
ou  de  l'unité.  Les  grands  publicistes  praticiens  tels 
que  Montesquieu,  qui  savent  saisir  dans  l'harmonie  des 
choses  humaines  les  variétés  et  les  nuances  que  com- 
portent les  situations  diverses,  n'auraient  jamais  posé 
ainsi  la  question;  et  nous  sommes  fermement  con- 
vaincu que  les  éminents  esprits  qui  se  sont  laissé  sé- 
duire par  un  pareil  préjugé  auraient  vu  plus  juste,  s'ils 
n'avaient  cru  trouver  dans  la  prétendue  supériorité 
du  principe  de  la  fédération  uft  argument  péremptoiro 
contre  les  adversaires  de  la  papauté  temporelle  ;  ils 
auraient  compris  que  la  fédération  peut  convenir  à  tel 
peuple,  l'unité  de  gouvernement  à  tel  autre. 

De  plus,  il  est  faux  de  dire  d'une  manière  absolue 
que  le  système  fédératif  est  en  soi. plus  favorable  à  la 
liberté,  le  système  unitaire  plus  favorable  au  despo- 
tisme ;  car  dans  chaque  État  fédéré  le  gouvernement 
peut  très-bien  être  absolu,  aussi  bien  que  libéral,  de 
même  qu'un  gouvernement  unitaire  peut  très-bien 
comporter  le  respect  de  toutes  les  libertés  locales  et 
individuelles,  aussi  bien  que  la  confiscation  de  toutes 
ces  libertés  au  profit  d'une  famille  ou  d'une  caste.  Le 
régime  fédératif  n'implique  pas  plus  en  soi  l'idée  d'une 
plus  grande  somme  de  liberté  locale,  que  le  régime 
unitaire  n'implique  en  soi  l'idée  du  despotisme. 

Ce  qui  fait  illusion,  c'est  que,  selon  la  fausse  mé- 
thode   ordinairement    employée    en    politique ,    on 


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120  UNITAIRES  ET  FÉDÉRALISTES. 

raisonne  en  vue  de  tel  cas  particulier  qu  on  géné- 
ralise. 

La  fédération  peut  comporter  dans  les  États  fédérés 
le  despotisme  le  plus  complet,  comme  à  Sparte  ou  à 
Venise  ;  elle  peut*  comporter  les  préjugés  sociaux  les 
plus  odieux  et  la  négation  la  plus  absolue  des  droits  de 
l'homme,  comme  dans  les  pays  à  esclaves  des  États- 
Unis  d'Amérique. 

Le  gouvernement  unitaire,  à  son  tour,  peut  se 
concevoir  de  façons  bien  diverses  et  même  opposées  ; 
ainsi  le  régime  aristocratique  de  l'Angleterre  ne  res- 
semble nullement  à  celui  de  la  France;  celui  de  la 
France  diffère  essentiellement  de  celui  de  PEspagne... 
L'erreur  en  pareille  matière  vient  de  ce  que  Ton  con- 
sidère l'unité  de  gouvernement  comme  synonyme  de 
centralisation  et  même  d'absorption  administrative; 
on  confond  deux  questions  parfaitement  distinctes  ;  et 
c'est  ainsi  qu'on  attribue  bien  à  tort  au  principe  de 
l'unité  politique  tous  les  inconvénients  et  tous  les  abus 
de  ce  système  de  bureaucratie  absorbante  qui,  en  con- 
centrant dans  les  mains  du  pouvoir  ministériel  tous  les 
fils  de  l'administration  municipale,  finit  par  ôter  tout 
ressort  aux  caractères  et  par  éteindre  toute  vie 
publique. 

La  plupart  des  hommes  d'État  qui  ont  traité  ce 
grave  sujet  ne  s'y  sont  pas  trompés,  et  quand  ils  si- 
gnalent la  nécessité  de  réveiller  Pesprit  public  en 
ranimant  la  vie  et  l'activité  dans  la  commune  par  la 
décentralisation  administrative,  ils  sont  loin  de  con- 


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UNITAIRES  ET  FÉDÉRALISTES.  121 

damner  cette  admirable  unité  nationale  qui  fait  la 
France  si  grande  et  si  forte. 

IV 

Que  conclure  de  ce  qui  précède?  C'est  que  poser  en 
termes  généraux  cette  question  :  qu'est-ce  qui  est 
préférable  pour  le  gouvernement  d'un  peuple,  la  fédé- 
ration ou  l'unité?  c'est  poser  une  question  vaine, 
aussi  vaine  que  celle  de  savoir  ce  qui  vaut  mieux  pour 
servir  d'assiette  à  une  nation,  les  plaines  on  les  mon- 
tagnes, le  nord  ou  le  midi,  etc. 

La  fédération,  nous  le  répétons,  convient  aux  uns, 
l'unité  aux  autres;  cela  dépend  d'une  foule  de  cir- 
constances relatives  au  lieu,  au  temps,  à  l'origine,  a 
l'histoire  de  chaque  peuple,  aux  conditions  qui  ont 
présidé  à  son  développement.  C'est  en  raison  de  toutes 
ces  circonstances  particulières  que  la  logique  naturelle 
des  événements,  et  non  le  choix  arbitraire  des  chefs 
d'État,  crée  pour  chaque  peuple  la  forme  ou  unitaire 
ou  fédérale  qui  lui  convient. 

Mais  ce  qu'il  ne  faut  jamais  oublier,  c'est  que,  dans 
tous  les  cas,  qu'il  s'agisse  d'un  gouvernement  fédéral 
ou  d'un  gouvernement  unitaire,  il  importe  également 
de  donner  au  pays  des  institutions  qui  assurent  le 
triomphe  progressif  de  la  liberté  et  le  respect  des 
principes  supérieurs  et  antérieurs  à  toute  constitution  *. 

1  Depuis  que  ces  pages  sont  écrites,  l'unité  italienne  a  été  vivement 
et  habilement  combattue  par  MM.  Eug.  Pelletait  et  Proudhon,  à  des 


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122  UNITAIRES  ET  FÉDÉRALISTES. 

Ce  que  nous  avons  voulu  surtout  nettement  établir, 
c  est  que  la  question  de  l'unité  et  de  la  fédération  est 

points  de  vue  très-divers  ;  et  non-seulement  ces  deux  écrivains,  rai* 
sonnant  en  fait,  croient  la  fédération  plus  conforme  que  l'unité  au  gé- 
nie et  aux  traditions  des  peuples  de  la  Péninsule,  mais  ils  montrent 
une  préférence  marquée  pour  le  système  fédératif,  qui,  en  soi,  leur 
semble  supérieur  au  système  unitaire.  M.  Proudhon,  particulièrement, 
vient  de  poser  sa  thèse  en  termes  absolus  ;  et  il  faut  convenir  qu'il  lui 
a  donné  l'apparence  la  plus  séduisante  en  présentant  comme  syno- 
nymes ces  deux  mots  :  fédération  et  liberté.  Ce  serait  une  légèreté 
impardonnable  en  même  temps  qu'une  haute  inconvenance  envers 
des  publicistes  éminents,  que  de  prétendre  réfuter  leur  doctrine  dans 
une  simple  note.  Ce  n'est  pas  incidemment  que  doit  être  traité  un  pa- 
reil sujet.  Nous  nous  bornerons,  quant  à  présent,  à  demander  aux 
lecteurs  attentifs  du  livre  de  M.  Proudhon,  et  au  célèbre  écrivain  lui- 
même,  s'il  n'y  aurait  pas  sous  cette  question,  telle  qu'il  l'a  posée,  un 
immense  malentendu.  Il  est  pour  nous  évident  que  M.  Proudhon,  en 
adoptant  la  formule  très-impropre  de  principe  fédératif,  a  voulu  tout 
simplement  exprimer  cette  idée,  professée  par  toute  la  démocratie  li- 
bérale, à  savoir  que,  selon  le  droit  moderne  et  l'esprit  de  la  révolution, 
le  domaine  où  commande  et  agit  le  pouvoir  central  doit  être  de  plus 
en  plus  restreint  au  profit  des  libertés  locales  et  de  la  liberté  indivi- 
duelle ;  de  telle  sorte  que  l'autorité  nationale  ne  garde  plus  que  sa 
haute  mission  de  faire  régner  la  justice  et  exécuter  les  lois  et  les 
conventions  entre  les  divers  membres  de  l'État,  et  de  représenter  les 
intérêts  vraiment  généraux  du  corps  social.  C'est  dans  cette  abdication 
successive  par  le  pouvoir  central  de  toutes  celles  de  ses  antiques  at- 
tributions qui  doivent  rationnellement  passer,  soit  aux  groupes  divers, 
provinces,  cantons,  communes,  soit  aux  individus,  que  consiste  le 
progrès  politique.  Si  c'est  là  ce  qu'a  voulu  dire  M.  Proudhon,  il  aura 
de  nombreux  partisans.  Pour  notre  compte,  nous  avons  toujours  pro- 
fessé cette  doctrine  ;  dès  1848,  nous  proclamions  à  la  tribune  de  l'As- 
semblée constituante  que  «  le  progrès  social  consiste  à  rendre  en  toutes 
choses,  par  le  bon  usage  de  l'initiative  individuelle,  l'intervention  de 
l'État  de  plus  en  plus  inutile  \  »  Mais  cette  question,  qui  est  la  véri- 
table, est  entièrement  indépendante  de  celle  relative  à  la  fédération 
et  à  l'unité.  La  preuve,  c'est  qu'elle  peut  se  résoudre  ou  dans  le  sens 

4  Voir  notre  Discours  sur  le  droit  au  travail,  séance  du  13  septembre  1848. 
—  Voir  aussi  :  Discours  sur  le  projet  de  loi  relatif  à  l'instruction  publique, 
séance  du  5  février  1850,  et  ci-dessous,  11*  partie,  !»•  période,  ch.  xi. 


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UNITAIRES  ET  FÉDÉRALISTES.  123 

entièrement  étrangère  au  sujet  qui  nous  occupe  dans 
ce  chapitre,  à  savoir  la  recherche  des  conditions  indis- 
pensables pour  toute  formation  nationale.  Constitué 
unitairement  ou  fédéralement,  un  État  ne  vit  et  ne 

de  la  liberté  ou  dans  le  sens  de  l'omnipotence  du  pouvoir,  aussi  bien 
dans  les  confédérations  que  dans  les  pays  gouvernés  selon  le  système 
unitaire.  Supposez  l'Italie  restée  divisée  en  divers  États  confédérés. 
Dans  chacun  de  ces  États,  dans  chaque  province  de  ces  États,  dans 
chaque  commune  de  ces  provinces  se  pose  la  vraie  question  de  la  li- 
berté: l'autorité  publique  exercera-t-elle  un  pouvoir  absolu?  absorbera- 
t-elle  dans  son  gouvernement  tous  les  intérêts  politiques,  économiques, 
religieux?  ou  bien  les  citoyens  seront-ils  maîtres  de  régler  à  leur  guise 
tout  ce  qui  revient  rationnellement  au  droit  de  la  conscience  et  à  l'ini- 
tiative individuelle?  Et  la  solution  de  cette  question  sera  parfaitement 
indépendante  de  l'organisation  fédérale  de  cette  nation.  On  peut  avoir 
une  préférence  pour  le  système  fédératif  ;  on  peut  regretter  que  les 
conditions  du  développement  historique  de  tous  les  peuples  de  l'Eu- 
rope  n'aient  pas  amené  chez  eux  ce  mode  d'organisation  ;  mais  il  faut 
renoncer  à  confondre  cette  question  avec  celle  de  la  liberté.  D'autant 
plus  que  cette  confusion  offre  un  immense  danger.  Comme  il  est  impos- 
sible, en  fait,  de  reconstituer  dans  le  sens  de  la  fédération  les  divers  pays 
de  l'Europe,  particulièrement  la  France,  tourner  vers  ce  but  chiméri- 
que les  préoccupations  et  les  efforts  des  esprits  libéraux,  c'est  leur 
faire  perdre  de  vue  le  grand  intérêt  de  notre  temps,  l'œuvre  de  l'é- 
mancipation universelle  à  l'intérieur  et  à  l'extérieur.  Il  ne  s'agit  pas 
aujourd'hui  de  refaire  en  France  une  Bourgogne,  une  Normandie,  une 
Bretagne,  une  Provence,  une  Gascogne  ;  grâce  à  Dieu,  Bourguignons, 
Normands,  Bretons,  Provençaux  et  Gascons  regrettent  peu  d'avoir 
échangé  leurs  titres  contre  celui  de  Français  ;  ils  sont  loin  de  déplo- 
rer qu'un  mouvement  irrésistible  ait  renversé  les  barrières  qui  les  sé- 
paraient et  les  ait  réunis  dans  une  grande  famille  nationale.  Mais  ce 
qui  est  pour  un  grand  nombre  une  cause  de  profonds  regrets,  c'est 
qu'un  funeste  concours  de  circonstances  ait  soumis  leur  pays  à  ce  ré- 
gime de  centralisation  administrative  qui  paralyse  les  forces  vives  de 
la  France,  et  ne  laisse  d'initiative,  d'action,  de  puissance  réelle  qu'à 
l'autorité  gouvernementale.  Aussi  est-ce  contre  ce  système  absorbant 
et  énervant  que  nous  tous,  les  hommes  de  la  révolution  et  de  la  li- 
berté, nous  devrions  diriger  nos  efforts,  au  lieu  de  nous  diviser  sur 
des  problèmes  imaginaires  et  par  conséquent  insolubles. 


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124  UNITAIRES  ET  FÉDÉRALISTES. 

fonctionne  que  s'il  réalise  les  trois  conditions  que 
nous  avons  définies  :  il  faut  à  chacun  un  centre  com- 
mun d'activité,  soit  fédéral,  soit  unitaire;  il  lui  faut  un 
but  commun  d'activité,  en  même  temps  qu'une  certaine 
mesure  de  liberté  locale  et  d'initiative  individuelle. 
Retranchez  lune  ou  l'autre  de  ces  conditions,  le  lien 
national  se  dissout. 

La  crise  décisive  que  subit  en  ce  moment  la  confé- 
dération américaine  est  la  preuve  éclatante  qu'aucun 
pacte  ne  peut  créer  des  liens  durables  entre  des  peu- 
ples divisés  sur  les  principes  fondamentaux  de  la  jus- 
tice sociale.  Comment  concevoir  une  nation,  c'est-à- 
dire  un  ensemble  harmonique  de  forces  sociales  diri- 
gées vers  un  but  unique,  lorsqu'ici  la  liberté  humaine 
est  proclamée  un  droit  inviolable  et  imprescriptible, 
tandis  qu'à  côté,  des  créatures  humaines  sont  assi- 
milées à  la  brute  qu'on  vend,  qu'on  achète  et  qu'on 
exploite  ?  La  rupture  entre  les  États  du  Nord  et  les 
États  du  Midi  était  inévitable.  Il  y  avait  deux  peuples 
juxtaposés  là  où  Ton  supposait  une  seule  âme  nationale. 

Le  vieux  monde  nous  donnera  prochainement  le 
spectacle  des  mêmes  crises  et  des  mêmes  catastrophes. 
La  monarchie  autrichienne  n'a  pu  donner  aux  divers 
éléments  de  son  vaste  empire  une  même  âme,  un  but 
commun  d'activité  ;  elle  n'a  pu  en  faire  une  nation  ;  la 
force  seule  tient  unis  ces  peuples  profondément  divisés 
dans  leurs  intérêts  et  dans  leur  vie  morale.  Le  pre- 
mier choc  brisera  ce  faisceau. 

Si  l'Angleterre  a  eu  tant  de  peine  à  s'attacher  et  à 


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LE  MOI  ITALIEN.  125 

s'assimiler  l'Irlande ,  c'est  que  des  religions  diffé- 
rentes faisaient  à  chacun  de  ces  peuples  des  mœurs, 
des  intérêts  distincts,  les  empêchaient,  en  un  mot 
d'avoir  un  but  commun  d'activité.  La  liberté  seule 
triomphera  de  ces  obstacles.  Quand  l'égalité  de  tous 
les  citoyens  devant  la  loi  civile  et  la  loi  politique  aura 
détruit  les  barrières  matérielles,  tous,  catholiques  et 
protestants,  se  sentiront  unis  dans  la  loi  morale  du 
Christ.  Alors  s'opérera  entre  les  deux  peuples  cette 
fusion  profonde  qui  fait  d'une  réunion  d'hommes  une 
même  famille  sociale,  en  donnant  un  but  commun  à 
leur  activité. 

Si  la  confédération  suisse  a  pu  traverser  sans  se  dis- 
soudre sa  crise  du  Sunderbund,  c'est  que,  malgré  les 
divergences  religieuses  qui  existent  entre  les  cantons, 
tous  se  sentent  en  possession  d'un  fonds  commun 
d'idées,  de  sentiments,  de  traditions  morales  qui  ac- 
cusent une  même  âme  nationale.  A  mesure  que  l'es- 
prit de  tolérance  et  de  liberté  apaisera  les  haines 
religieuses  et  rapprochera  les  cœurs,  les  causes  su- 
perficielles qui  semblaient  faire  des  deux  groupes  de 
cantons  suisses  deux  familles  distinctes,  s'effaceront 
pour  ne  laisser  apparaître  que  les  traits  qui  montrent 
une  civilisation  identique  et  des  intérêts  communs. 


L'Italie,  plus  qu'aucune  autre  nation,  a  toujours 
possédé  dans  toutes  ses  parties  ce  fonds  commun 


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126  LE  MOI  ITALIEN. 

d'idées,  de  sentiments,  d'aspirations,  d'intérêts  in- 
tellectuels et  moraux  qui  révèlent  une  même  âme 
nationale.  Il  y  a  plus,  l'Italie  offre  l'étonnant  spec- 
tacle d'une  nation  qui  demeure  inviolable  dans  sa  vie 
intime,  qui  conserve  indestructible  le  principe  de  son 
unité,  bien  qu'elle  ait  toujours  été  privée  d'un  centre 
national.  Le  secret  de  cette  merveille  est  dans  le  rôle 
même  que  devait  jouer  l'Italie  dans  le  monde  mo- 
derne. Comme  toutes  les  nations,  elle  a  son  but  com- 
mun d'activité  ;  mais  il  se  trouve  que  ce  but  d'acti- 
vité, qui  constitue  la  vie  propre  de  chaque  nation,  est 
pour  l'Italie  la  plus  haute  mission  providentielle  qui 
ait  jamais  été  confiée  à  un  peuple.  Les  principes  qu'elle 
est  chargée  de  conserver  pour  la  civilisation  forment 
son  fonds  national,  et  c'est  dans  sa  mission  universelle 
que  résident  les  causes  qui  rendent  impérissables  les 
éléments  de  son  indivisible  unité.  Elle  est  la  nation 
catholique  par  excellence,  la  nation  orthodoxe.  Les  agi- 
tations incessantes  qui  la  bouleversent  et  la  broient 
comme  corps  national,  comme  organisation  politique, 
ne  peuvent  introduire  l'hérésie  dans  son  sein. 

Et  ce  n'est  pas  l'effet  d'un  concours  fortuit  de  cir- 
constances ;  c'est  l'effet  à  la  fois  et  du  sentiment  qu'a 
toujours  eu  l'Italie  de  sa  mission  universelle,  et  de 
l'instinct  qui  lui  donnait  conscience  des  conditions  es- 
sentielles à  la  conservation  de  son  individualité  natio- 
nale. Elle  ne  peut  conquérir  l'unité  politique;  mais 
elle  sent  que,  par  l'inviolabilité  de  ses  doctrines,  elle 
représente  l'unité  du  monde*  C'est  pour  cela,  nous 


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LE  MOI  ITALIEN.  127 

l'avons  dit,  qu'en  Italie  chaque  peuple  envahisseur 
forme  une  couche  superficielle  qui  ne  pénètre  pas 
dans  le  corps  social.  Au-dessous,  le  moi  italien  reste. 
Seulement,  l'Italie  n'a  pas  conscience  d'elle-même  en 
tant  que  nation.  En  elle,  l'idée  nationale  est,  pour 
ainsi  dire,  à  l'étal  latent.  Mais  elle  se  conserve  indes- 
tructible, parce  que,  nous  le  répétons,  ce  qui  fait  la 
personnalité  de  la  race  italienne,  c'est  la  possession 
d'un  ensemble  de  principes  sociaux,  double  héritage 
de  la  raison  écrite  du  droit  romain  et  de  la  foi  chré- 
tienne. 

Il  faut  donc  bien  se  pénétrer  de  cette  vérité  histo- 
rique, c'est  que  la  mission  universelle  de  l'Italie,  en 
lui  assurant,  comme  un  trésor  inaliénable,  un  ensem- 
ble de  principes  sociaux,  réalise  à  son  profit  cet 
étrange  phénomène,  dont  il  n'y  a  pas  d'autre  exemple 
dans  le  monde,  d'un  peuple  qui,  manquant  d'un  cen- 
tre visible,  ne  perd  jamais  son  entité  nationale. 

Les  historiens  n'ont  pu  nier  le  fait.  Mais,  n'ayant 
pas  conscience  de  la  mission  providentielle  de  l'Italie, 
ils  n'en  ont  pu  trouver  l'explication ,  ou  n'en  ont 
donné  que  des  explications  futiles. 

Ainsi  le  réveil  de  l'Italie,  ou  plutôt  des  villes  ita- 
liennes au  douzième  siècle,  on  Ta  exclusivement  attri- 
bué à  la  nécessité  pour  chaque  ville  de  chercher  sa 
protection  en  elle-même.  Le  pays  était  tellement  di- 
visé, que  chaque  citoyen*  dit  Sismondi,  ne  connaissait 
d'autre  protection  que  celle  des  magistrats  de  sa  ville* 
Et  ce  fait  lui  suffit  pour  expliquer  ce  qu'il  appelle  une 


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m  LE  MOI  ITALIEN, 

grande  révolution  :  «  Ainsi  s'opéra,  dit-il,  dans  les 
esprits,  une  révolution  étrange  et  jusqu'alors  sans 
exemple;  car,  quoique  le  bonheur  et  la  liberté  aient 
été  accordés  en  partage  aux  petits  peuples,  tandis  que 
le  despotisme,  les  grands  abus,  les  écarts  d'ambition, 
les  guerres  sans  objet  et  les  paix  sans  repos,  sont  trop 
généralement  le  sort  des  grands  États,  on  n'avait 
point  encore  vu,  on  ne  reverra  peut-être  jamais  un 
peuple  renoncer  aux  attributs  des  grandes  nations,  à 
la  gloire  attachée  à  un  nom  collectif,  à  la  grandeur,  à 
la  force,  pour  chercher  la  liberté  dans  la  dissolution 
de  son  lien  social l.  » 

VI 

Comment  un  historien,  d'ailleurs  si  éminent,  peut-il 
s'imaginer  qu'un  peuple  cherche  la  liberté  dans  la 
dissolution  de  son  lien  social?  et  comment  ne  voit-il 
pas  que,  si  l'Italie  avait  été  une  nation  comme  les  au- 
tres, en  dissolvant  son  lien  social,  au  lieu  de  trouver 
la  liberté,  elle  eût  été  à  la  merci  de  ces  barbares  qui 
foulent  ce  sol  tant  convoité,  ou  du  premier  despote 
portant  le  titre  d'empereur  d'Allemagne? 

La  condition  exceptionnelle  de  l'Italie,  c'est  d'être 
inviolable  par  l'objet  même  de  sa  mission  civilisatrice. 
Pour  être  inviolable,  il  faut  qu'elle  vive;  ne  pouvant 
avoir  un  centre  national,  puisque  Rome  lui  manque, 
elle  vit  en  détail;  et  celte  vie,  si  agitée,  si  inconsis- 

1  Sismondi,  t.  I,  p.  88. 


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LE  MOI  ITALIEN.  120 

tante  à  la  surface,  si  uniforme,  si  permanente  dans  les 
profondeurs  de  l'âme  nationale,  la  soustraira  pendant 
quatre  siècles  à  la  domination  de  l'empereur,  comme 
elle  l'avait  préservée  des  Barbares. 

Qu'on  regarde  de  près  l'histoire  de  ces  quatre  siè- 
cles :  ce  n'est  pas  la  dissolution  du  lien  social  qu'on 
verra,  comme  l'ont  cru  les  historiens,  mais  seulement 
la  dissolution  du  lien  politique.  Le  sentiment  national 
ne  pouvant  se  manifester  par  la  constitution  politique 
d'une  Italie,  il  se  manifeste  dans  une  infinité  de  petits 
centres  où  l'on  trouve,  malgré  les  luttes  qui  les  dé- 
chirent, un  fonds  commun  d'idées,  de  croyances,  de 
besoins  intellectuels  et  artistiques,  de  mœurs  enfin 
qui  montrent  bien  que  ce  sont  là  les  enfants  divisés 
d'une  même  famille. 

C'est  cette  vie,  éclatant  par  des  prodiges  sur  tous 
les  points  de  cette  terre,  qui  fait  de  l'histoire  de  l'Ita- 
lie, vue  à  distance,  pendant  les  quatre  grands  siècles 
du  moyen  âge,  une  histoire  nationale.  Point  d'unité 
de  gouvernement;  au  lieu  de  cela,  des  déchirements, 
des  guerres  sanglantes  de  province  à  province,  de 
ville  à  ville,  tous  les  signes  des  oppositions  les  plus 
profondes,  toutes  les  tempêtes  incessamment  soule- 
vées par  des  inimitiés  irréconciliables.  Mais,  de  loin 
en  loin,  de  soudaines  et  universelles  explosions,  fai- 
sant taire  un  moment  ces  haines  fratricides,  exaltent 
le  sentiment  immortel  de  la  patrie  commune  ;  alors 
de  grandes  ligues  se  forment  pour  chasser  l'étranger; 
l'âme  de  la  nation  apparaît  dans  la  solidarité  de  ces 

o 


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130  LE  MO!  ITALIEN. 

luttes  formidables;  chaque  héros  sent  qu'il  tient 
l'épée  de  l'Italie,  tandis  que  les  hommes  d'État  s'ef- 
forcent de  renouer  le  faisceau  des  forces  nationales, 
et  que  les  poètes  célèbrent  comme  la  réalisation  de 
leur  rêve  patriotique  ce  qui  n'en  est  encore  que  le 
mirage. 


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CHAPITRE  VII 


LA    MISSION    DE    L   ITALIE 


I 


L'Italie,  ayant  pour  mission  de  représenter  le  prin- 
cipe de  l'unité  sociale  du  monde,  a  dû  résumer  dans 
son  fonds  national,  comme  en  une  synthèse  vivante, 
tous  les  éléments  de  la  civilisation  chrétienne.  Ce 
n  est  donc  pas  assez  pour  elle  d'avoir  été  le  rendez  • 
vous  des  peuples  barbares  apportant  leur  tribut  à 
l'œuvre  nouvelle.- L'Italie  ne  doit  pas  être  un  champ 
neutre  et  passif,  comme  ces  champs  de  bataille  où  se 
sont  réglées  souvent  les  destinées  de  l'Europe,  mais 
un  champ  vivant,  inspirateur  et  initiateur.  Il  ne  suffit 
pas  qu'elle  fournisse  au  monde  des  principes  à  l'état 
de  lettre  morte;  elle  doit  être  un  véritable  champ 
d'épreuves  où  s'expérimentent  toutes  les  applications 
sociales  de  ces  principes.  C'est  ce  qui  fait  de  l'Italie  du 


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132  LA  MISSION  DE  L'ITALIE. 

moyen  âge,  à  la  fois  le  plus  puissant  instrument  d'u- 
nité et  un  théâtre  d'agitations  incessantes,  de  mouve- 
ments variés  à  l'infini,  de  luttes  toujours  renaissantes, 
de  drames  où  sont  en  jeu  tous  les  intérêts  sociaux, 
toutes  les  passions  de  l'humanité. 

Toute  question  s'y  pose  et  s'y  élabore  :  questions 
politiques,  questions  religieuses,  questions  sociales; 
toutes  les  formes  de  gouvernement,  républiques,  mo- 
narchies, seigneuries,  théocraties,  y  sont  passées  au 
creuset;  chaque  classe  y  essaye  ses  forces  et  y  domine 
à  son  heure,  la  noblesse,  la  bourgeoisie,  la  masse  po- 
pulaire... Les  socialistes  modernes  seraient  bien  éton- 
nés s'ils  prenaient  la  peine  de  fouiller  dans  les  annales 
de  ces  petites  républiques  italiennes.  Au-dessous  du 
drame  apparent  qui,  aux  yeux  des  observateurs  super- 
ficiels, est  toute  l'histoire  de  l'Italie,  ils  trouveraient 
une  mine  inépuisable  d'épreuves  accomplies  sur  les 
grandes  questions  de  l'autorité,  de  la  liberté,  des 
droits  du  citoyen  devant  l'État  et  devant  l'Église,  sur 
le  problème  de  la  richesse,  sur  celui  de  l'impôt,  sur 
celui  du  travail,  etc.,  etc. 

«  Au  moyen  âge,  dit  Montanelli,  la  Toscane,  dans 
sa  commune  démocratique,  tenta  les  plus  hardies 
réformes  du  socialisme  moderne,  l'organisation  du 
travail,  la  fusion  des  classes  dans  l'unité  populaire, 
l'impôt  sur  la  richesse1.  » 

Ce  fut  surtout  dans  la  question  du  travail  que  se 

1  Mémoires  sur  l'Italie.  —  Voir  notre  traduction,  1. 1,  p.  2. 


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U  MISSION  DE  L'ITALIE.  183 

caractérisa  en  Italie  la  révolution  sociale  essentielle* 
ment  chrétienne.  Là  propriété  et  particulièrement  la 
propriété  de  la  terre  est  une  garantie  de  la  liberté  ;  et 
c'est,  nous  l'avons  dit  ailleurs1,  cette  haute  utilité  so- 
ciale  qui  constitue  son  titre  le  plus  légitime  et  là  rend 
respectable  devant  la  loi  humaine  et  devant  la  loi 
divine. 

Or  les  sociétés  antiques,  dénaturant  le  principe 
môme  de  la  propriété,  le  détournant  de  son  but  pro- 
videntiel, en  avaient  fait,  au  lieu  d'uh  moyen  d'affran- 
chissement, un  instrument  d'oppression.  Non-seule- 
ment le  sol  était  possédé  par  un  petit  nombre  de  pri- 
vilégiés; mais  Thomme  lui-m$me  était  dévenu  un 
objet  de  possession  comme  la  terre  et  comme  la  brute. 
Ainsi,  cette  institution  destinée  à  garantir  la  liberté 
de  chaque  membre  du  corps  social,  en  même  temps 
qu'elle  assure  son  existence,  était  devenue  le  fonde- 
ment de  toutes  les  inégalités,  la  source  de  toutes  les 
servitudes,  l'instrument  de  toutes  les  iniquités.         > 

Il  était  naturel  qu'une  révolution  ayant  pour  but 
de  reconstituer  l'homme  dans  sa  dignité  native,  de  le 
rétablir  dans  toutes  les  conditions  d'indépendance 
morale  et  matérielle,  cherchât  son  point  d'appui  ail- , 
leurs  que  sur  le  principe  altéré,  corrompu  et  si  ou- . 
trageusëment  appliqué  de  la  propriété.  Cette  révolu- 
tion émancipatrice  devait  s'appuyer  sur  l'élément 
personnel  par  excellence,  sur  celui  qui  manifeste  la 

*  Discours  sur  le  droit  au  travail,  séance  de  l'assemblée  constituante 
du  13  septembre  1848. 


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154  L'ITALIE  RÉVOLUTIONNAIRE. 

puissance  active  de  l'homme  sur  lui-même  et  sur  la 
nature,  en  un  mot  *ur  le  travail.  L'effort  individuel 
substitué:  à.  l'élément  impersonnel,  extérieur,  de  la 
propriété,  dans  la  constitution  du  nouvel  ordre  so- 
cial, tel  était  le  caractère  radical  dune  rénovation 
d'où  devaient  sortir  tes  libertés  modernes. 

'  :  n 

L'Italie  a  la  gloire  d'avoir  compris  la  première  le 
géhie  profondément  libéral  de  la  révolution  évangé- 
Hque;  d'avoir  compris  que  dans  le  travail  était  la  clef 
du  problème  qui  se  propose  de  donner  pour  fonde* 
ment  aux  sociétés  les  droits,  les  mérites,  la  valeur 
personnelle  de  l'homme,  et  non  les  privilèges  d'un 
être  social  tout  conventionnel,  dispensé  de  tout  effort 
et  de  toute  vertu.  Elle  a  la  gloire  plus  grande-  encore 
d  avoir  tenté  de  réaliser  cette  révolution  :dans  sa 
commune  démocratique,  plusieurs  siècles  avant  que 
lès  autres  nations  aient  même  soupçonné  ce  dépla- 
cement absolu  de  la  question  politique  et  sociale. 

Partout  ailleurs,  bien  loin  de  prendre  cette  ques- 
tion  à  sa  racine  même,  on  se  contenté  de  faire  subir 
une  première  transformation  au  principe  de  la  pro- 
priété; à  l'esclavage  proprement  dit  est  substituée  la  . 
servitude  de  la  glèbe;  le  sentiment  chrétien,  com- 
mençant à  agir  sur  la  conscience  humaine,,  ne  pou- . 
vait  permettre  que  l'on  considérât  comme  une  chose 
vile,  comme  une  bête  de  somme,  celui  que  le  Christ 


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L'ITALIE  RÉVOLUTIONNAIRE.  135 

avait  marqué  du  même  signe  que  lç  maître  et  qui, 
dans  le  temple,  allait  fraternellement  s'asseoir  avec 
lui  à  la  table  commune. 

Le  droit  direct  de  propriété  de  l'homme  sur  l'homme 
fût  donc  aboli  par  une  sorte  de  pudeur  religieuse  ; 
mais  le  propriétaire  n'y  perdit  rien,  car,  au  moyen  d'un 
circuit  ingénieux,  l'ancien  esclave  devint  une  dépen- 
dance delà  terre,  il  fit  corps  avec  elle,  la  suivant  dans 
ses  mutations  successives,  augmentant  la  valeur  vé- 
nale de  celte  terre  en  raison  de  sa  valeur  person- 
nelle. Cet.  arrangement  permit  ainsi  au  maître  chré- 
tien de  jouir  en  toute  sécurité  de  conscience  du  la- 
beur de  cette  créature  humaine  qu'il  était  censé  avoir 
affranchie.  Tant  le  sentiment  de  la  propriété  est  fé- 
cond en  stratagèmes  et  la  conscience  facile  aux  accom- 
modements! 

Ce  premier  pas  dans  la  voie  de  l'affranchissement 
ne  fut  pas  moins  une  grande  révolution.  Une  fois  cette 
première  brèche  faite  à  l'édifice  antique,  l'œuvre  de 
destruction  ne  devait  plus  s'arrêter  ;  la  servitude  de  la 
glèbe  disparaîtra  à  son  tour  comme  a  disparu  l'escla- 
vage; peu  à  peu,  par  une  suite  de  crises  douloureu- 
ses, Tidée  de  la  propriété  se  dégagera  des  conditions 
externes  qui  en  avaient  fait  la  base  de  ce  mons- 
trueux dualisme  social  qui  divisait  l'espèce  humaine 
en  deux  parts  :  l'une  née  pour  servir,  l'autre  pour  do- 
miner et  pour  jouir;  et,  ainsi  purifiée  et  simplifiée, 
cette  institution  deviendra  le  plus  puissant  moyen 
d'affranchissement  individuel,   en  même  temps  que 


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136  L'ITALIE  RÉVOLUTIONNAIRE. 

le  stimulant  le  plus  actif  de  tous  les  progrès  sociaux.: 
Mais  cette  méthode  de  transformation  portait  avec 
elle  de  graves  inconvénients  :  en  attachant  le  serviteur 
à  la  glèbe  et  faisant  découler  tous  les  avantages  sociaux 
de  la  possession  du  sol,  on  subordonnait  l'homme  à 
la  terre,  ou  entourait  la  terre  d'une  sorte  de  respect 
superstitieux  dont  tout  le  système  politique  des  so- 
ciétés modernes  devait  garder  longtemps  l'empreinte. 
En  Angleterre,  en  France,  dans  toutes  les  contrées  de 
l'Europe,  ce  n'est  pas  la  valeur  personnelle  du  citoyen, 
mais  ce  qu'il  possède  qui  lui  assignera  son  rang  et  sa 
puissance  dans  l'ordre  social. 

Pour  n'avoir  pas,  au  point  de  départ  de  la  révolu- 
lion  chrétienne,  osé  regarder  en  face  le  redoutable 
problème,  on  Ta  posé  dans  des  conditions  équivoques; 
à  chaque  période  du  mouverpent  qui  modifiait  en  fait 
tout  le  système  de  la  propriété,  le  principe  restait  au 
fond  tel  que  1 '.avait  compris  le  droit  païen.  La  bour- 
geoisie française,  aussi  bien  que  l'aristocratie  anglaise, 
ne  sut  pas  trouver  d'autre  fondement  à  la  souveraineté 
politique  que  l'élément  de  la  propriété  territoriale;  et 
la  démocratie  elle-même,  embarrassée  dans  sa  marche 
de  ces  traditions  matérialistes,  a  grand  peine  à  en  dé- 
gager la  vraie  formule  de  la  liberté  moderne,  c'est-  » 
à-dire  à  faire  passer  dans  la  pratique  sociale  la  haute . 
et  spiritualiste  théorie  des  droits  de  l'homme. 


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L'ITALIE  RÉVOLUTIONNAIRE.  151 


III 


Combien  il  y  a  loin  de  cette  méthode  de  tâtonne- 
ments et  de  moyens  termes  à  la  tentative  de  l'Italie  au 
ûipyen  âge  !  Tentative  la  plus  hardie,  la  plus  révolu- 
tionnaire qu'ait  jamais  faite  une  nation.  D'un  seul 
coup,  retournant  le  problème,  remaniant  Tordre  so- 
cial de  fond  en  comble,  la  commune  italienne,  sans 
porter  atteinte  du  reste  à  la  propriété,  fait  du  travail 
la  base  de  tout  son  système  politique  et  la  condition 
de  toute  élévation  dans  l'échelle  des  fonctions  et  des 
dignités  sociales. 

Tandis  que,  chez  les  autres  peuples,  la  naissance, 
la  possession  de  la  terre  remplacent  tout  mérite  et 
tout  effort  personnel,  en  Italie,  la  loi  demande  ce  que 
vaut  l'homme  par  ses  œuvres.  «  L'homme,  en  Italie, 
malgré  toutes  ses  chutes,  conserva  celte  fierté  indivi- 
duelle de  ne  vouloir  pas  être  mesuré  ni  primé  par  la 
propriété  et  par  la  terre  '.  » 

Quiconque  veut  jouir  dans  la  commune  des  droits 
de  citoyen  doit  appartenir  à  un  corps  de  métier.  L'an- 
cien noble,  le  grand  propriétaire  n'ont  de  rang  dans 
l'État  et  de  titre  à  la  faveur  publique,  qu'à  partir  du 
moment  où  leur  nom  est  inscrit  sur  la  liste  des  arti- 
sans; et  la  plus  grande  humiliation  que  puisse  infli- 
ger à  un  citoyen  la  justice  criminelle,  c'est  de  rayer 

1  Quinet,  t.  I,  p.  193. 


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1 


138  L'ITALIE  RÉVOLUTIONNAIRE. 

son  nom  de  cette  liste  des  métiers,  et  de  le  rejeter  au 
rang  de  la  noblesse.  «  La  vieille  aristocratie  était  con- 
sidérée comme  un  état  de  mort  politique  et  sociale l.» 
Que  ce  système  ait  été  poussé  à  l'excès,  qu'il  ait 
souvent  dépassé  le  but,  comme  il  arrive  inévitable- 
ment à  toute  œuvre  prématurée,  il  faut  en  convenir. 
La  commune  italienne,  si  bien  inspirée  quant  au  prin- 
cipe de  sa  constitution  politique,  ne  sut  éviter,  dans 
l'application,  ni  les  inégalités  arbitraires  dans  la  hié- 
rarchie industrielle,  ni  les  violences  des  plus  forts  con- 
tre les  plus  faibles  et  les  réactions  anarchiques  de 
ces  derniers.  Les  corps  de  métiers  furent,  divisés,  de 
droit  et  de  fait,  en  grands  et  petits  métiers,  et  le  peu- 
ple forma  bientôt  deux  partis  rivaux,  deux  camps 
toujours  prêts  à  se  ruer  l'un  sur  l'autre  ;  des  luttes 
acharnées  s'engagèrent  entre  le  peuple  gras  et  le  peu- 
ple maigre*,  et  une  démocratie  turbulente,  maîtresse 
enfin  de  la  cité,  prépara  les  voies  au  despotisme. 

Quelque  triste  que  soit  le  dénoûment.de  ce  grand 
drame,  l'effort  des  communes  italiennes  pour  se  con- 
stituer démocratiquement  a  duré  quatre  siècles;  ce 
sera  l'éternel  honneur  de  l'Italie  d'avoir,  au  début, 
audacieusement  affronté  toutes  les  épreuves  de  la  li- 
berté, d'avoir  réalisé,  à  ses  risques  et  périls,  même 
imparfaitement,  un  régime  social  que  les  autres  na- 
tions osent  à  peine  envisager  comme  le  couronne- 


1  Quinet,  1. 1,  p.  198. 

2  Voir  Machiavel,  Histoire  de  Florence. 


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L'ITALIE  RÉVOLUTIONNAIRE.  *3Sf 

ment  d'une  lorigue  suite  de  perfectionnements  et  de 
progrès. 

Celte  intelligence  intuitive  du  sens  intime  de  la 
révolution  chrétienne  est  le  trait  caractéristique  du 
génie  de  la  race  italienne,  génie  éminemment  artis- 
tique qui  en  toute  chose  s'efforce  de  saisir  l'idéal,  puis 
est  poussé  par  un  besoin  irrésistible  à  chercher  la 
forme  qui  le  réalise  *.  Pour  cette  race  qui  a  su  créer 
tout  un  monde  de  merveilles  à  côté  des  merveilles  de 
l'art  antique,  la  science  de  la  vie  publique  devait  être 
le  premier  et  le  plus  noble  des  arts.  Ce  fut  donc  par 
un  instinct  de  son  esprit  tout  à  la  fois  métaphysique 
et  pratique  que  ce  peuple,  dépositaire  d'une  doc- 
trine destinée  à  transformer  le  vieil  ordre  social, 
voulut  aussitôt  en  pénétrer  l'idée  fondamentale,  puis, 
sans  regarder  en  arrière  et  sans  attendre  l'œuvre  des 
siècles,  reconstruire  sur  cette  nouvelle  hase  l'édifice 
politique  tout  entier. 


IV 

L'histoire,  nous  le  répétons,  n'offre  pas  d'exemple 
d'une  pareille  audace  révolutionnaire.  Et,  chose  re- 

1  Depuis  que  ces  lignes  sont  écrites,  Victor  Hugo  a  dit,  dans  son 
poétique  langage  :  «  Les  peuples  artistes  sont  aussi  les  peuples  consé- 
quents. Aimer  la  beauté,  c'est  voir  la  lumière.  C'est  ce  qui  fait  que  le 
flambeau  de  l'Europe,  c'est-à-dire  de  la  civilisation,  a  été  porté  d'a- 
bord par  la  Grèce,  qui  Ta  passé  à  l'Italie,  qui  l'a  passé  à  la  France. 
Divins  peuples  éclaireurs  !  Vitai  lampada  tradunt.  •  Les  Misérables, 
t.  IX,  p.  177  et  178. 


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140  L'ITALIE  CONSERVATRICE. 

marqua ble  et  non  moins  caractéristique  du  génie  ita- 
lien, sous  cette  audace  qui  renouvelle  le  monde,  la 
nation  orthodoxe  garde  avec  une  fidélité  inébranlable 
ce  qu'il  y  a  d'immuable  dans  ses  traditions.  Dans  le 
travail  de  reconstruction  qui  s'opère  au  sein  des  com- 
munes italiennes,  se  retrouve  toujours  l'esprit  con-, 
serviteur  de  l'Italie.  A  chacune  de  ses  conquêtes,  il 
semble  qu'elle  rentre  dans  son  bien.  C'est  qu'en 
cherchant,  dans  la  pratique  de  la  vie  sociale,  des  so- 
lutions appropriées  aux  besoins  nouveaux  du  monde 
chrétien,  elle  a  l'instinct  quelle  ne  fait  que  puiser, 
dans  le  sein  même  de  ses  croyances  inaliénables,  les 
principes  qui  servent  de  point  de  départ  à  tous  les 
progrès.  Aussi  est-ce  avec  grande  raison  que  M.  Quinet 
a  remarqué  que,  dans  l'Italie  du  moyen  âge,  toutes 
les  révolutions  ont  le  caractère  de  restaurations. 

«  Cette  révolution  communale  qui,  partout  ailleurs, 
en  Europe,  s'appelle  affranchissement,  innovation, 
s'appelle  en  Italie  restauration,  coutumes...  Dès 
qu'elles  se  montrent  (les  communes  italiennes),  elles 
réclament  leurs  franchises  comme  de  vieilles  cou- 
tumes. La  liberté  chez  elles  ne  tient  en  rien  de  l'in- 
novation. Ce  n'est  point,  dans  leur  opinion,  une  con-. 
quête,  c'est  le  maintien  de  ce  qu'elles  ont  toujours 
possédé.  Ces  jeunes  républiques,  à  peine  sorties  du 
berceau,  invoquent  l'antiquité,  non  l'avenir1.  » 

Mais  M.  Quinet,  après  avoir  constaté  ce  fait  en  his- 

1  Quinet,  les  Révolutions  d'Italie,  t.  1,  p.  7.  , 


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L'ITALIE  CONSERVATRICE.  141 

torien  très-clairvoyant,  n'en  saisit  pas  la  vraie  cause; 
aussi  en  tire-t-il  un  faux  jugement  sur  le  caractère 
des  peuples  italiens  et  généralement  de  la  race  la* 
tine,  en  même  temps  qu'une  opinion  erronée  sur  la 
portée  sociale  du  catholicisme.  Et  la  philosophie  de 
l'histoire  des  révolutions  italiennes  s'obscurcit  à  ses 
yeux. 

«  Celui,  dit-il,  qui  veut  avoir  le  spectacle  de  la 
renaissance  dans  la  mort  doit  regarder  l'éclosion  des 
républiques  italiennes...  rien  ne  marque  mieux  le 
caractère  catholique  que  cette  dépendance  volontaire, 
cette  complaisance  sous  le  joug  de  l'histoire,  au  mi- 
lieu même  de  la  colère  des  révolutions.  » 

Plus  tard,  quand  M.  Quinet  arrive  à  l'histoire  de 
la  réforme  protestante,  il  reproduit  les  mêmes  repro- 
ches contre  l'Italie  : 

«  Il  a  manqué,  en  général,  aux  peuples  de  la  famille 
latine  une  certaine  fierté  native  de  l'âme  pour  échap- 
per au  servage  de  Rome.  Dans  leurs  plus  grandes  té- 
mérités on  reconnaît  d'anciens  captifs.  Si  leurs  bras 
ne  sont  plus  liés,  leurs  esprits  le  sont  encore.  Rome 
antique  a  marqué  au  front  les  nations  esclaves  ;  elle 
les  a  léguées  avec  leurs  stigmates  à  Rome  moderne, 
et  aucune  d'elles  n'a  songé  sérieusement  à  contester 
l'héritage  du  maître 4.  » 

M.  Quinet  ne  va  pas  ici  au  fond  des  choses.  Ses 
préoccupations  anticatholiques  l'empêchent  de  voir  la 

1  Quinet,  les  Révolutions  d'Italie,  t.  II,  2«  partie,  p.  246. 


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1 


142  L'ITALIE  CONSERVATRICE. 

vraie  cause  de  cette  fidélité  inébranlable  de  l'Italie  à 
sa  haute  mission  civilisatrice,  qui  fait  que  l'hérésie 
ne  peut  avoir  nulle  prise  sur  elle. 

Ce  qu'il  prend  pour  un  défaut  de  fierté  native  de 
l'âme,  c'est  ce  bon  sens  merveilleux,  cette  rectitude 
infaillible  qui  la  préserve  de  toute  aberration,  qui  lui 
permet  de  s'élever  jusqu'aux  régions  de  l'idéal  et  de 
chercher  la  vérité  absolue,  sans  jamais  perdre  de  vue 
le  côté  relatif  et  pratique  des  choses  humaines;  c'est 
ce  même  discernement  qui,  dans  le  domaine  de  l'art, 
se  révèle  par  des  créations  d'un  goût  si  pur  où  vien- 
nent s'unir  et  se  combiner  en  d'ineffables  harmonies 
les  beautés  plastiques  du  monde  païen  et  les  beautés 
morales  du  monde  chrétien. 

Ce  qu'il  appelle  dépendance  volontaire  et  servile 
sous  le  joug  de  l'histoire,  c'est  la  constante  solidarité 
qui  lie  les  destinées  de  l'Italie  à  celles  de  Rome,  en 
vue  des  plus  hauts  intérêts  des  peuples  modernes; 
solidarité  si  intime,  que  l'Italie  tenterait  en  vain  de 
s'organiser  sans  Rome,  et  que  ce  sacrifice  de  sa  natio- 
nalité se  continue  fatalement  tant  que  la  ville  éter- 
nelle est  enlevée  à  l'œuvre  de  l'unification. 


Si  cette  œuvre  nationale  s'est  trouvée  suspendue 
pendant  des  siècles,  cela  tient,  nous  ne  saurions  assez 
le  redire,  à  des  causes  étrangères  au  caractère  de  la 
race  latine.  Des  illusions  funestes*  en  prolongeant  cette 


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L'ITALIE  CONSERVATRICE.  143 

sorte  d'abdication  nationale  au  delà  du  terme  où  l'in- 
térêt du  monde  la  rendait  nécessaire,  ont  pu  donner 
ie  change  sur  les  aptitudes  morales  et  sociales  des 
peuples  italiens.  Mais  la  philosophie  de  l'histoire  ne 
doit  pas  s'arrêter  à  la  surface;  elle  doit  s'efforcer  de 
saisir,  dans  les  profondeurs  du  drame  national,  les 
causes  intimes  qui  le  rattachent  au  mouvement  géné- 
ral delà  civilisation. 

Si  M.  Quinet  eût  pu  se  soustraire  à  l'influence  de 
ses  préjugés  religieux,  il  ne  se  serait  pas  trompé  sur 
le  génie  de  la  race  latine,  lui  qui  a  su  remarquer 
qu'en  Italie  toute  révolution  est  une  restauration.  Ce 
trait  l'aurait  mis  sur  la  voie.  Il  y  aurait  vu  l'indice 
de  ce  qui  est  non-seulement  le  fonds  de  la  nationa- 
lité italienne,  mais  le  caractère  essentiel  de  sa  mission 
supérieure. 

Le  génie  de  la  race  italienne,  c'est  d'avoir  le  sen- 
timent de  l'unité,  d'être  universelle,  cosmopolite,  ca- 
tholique; sa  mission,  c'est  d'être  la  gardienne  fidèle 
des  grandes  vérités  qui  servent  de  point  de  départ  à 
tout  le  mouvement  de  la  civilisation.  C'est -parce  que 
l'Italie  porte  en  elle  le  principe  de  l'unité  humaine, 
qu'elle  est  la  nation  conservatrice  par  excellence, 
qu  elle  se  sent  inviolable  dans  sa  foi  traditionnelle, 
même  —  pour  emprunter  le  langage  de  M.  Quinet  — 
au  milieu  de  la  colère  des  révolutions. 

Et  cette  constance  qui  brave  les  siècles  ne  l'em- 
pêche pas  d'avoir  conscience  de  tous  les  progrés 
qui  peuvent  et  doivent  jaillir  des  grands  principe^ 


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144  L'ITALIE  CONSERVATRICE. 

qu'elle  conserve.  Au  contraire,  les  vérités  éternelles 
sont  seules  fécondes,  parce  qu'elles  communiquent 
incessamment  au  monde  moral  la  lumière  et  la  vie 
sans  s'épuiser  jamais. 

L'Italie  est  le  peuple  juif  des  temps  modernes.  Elle 
garde  intacte  la  doctrine  nouvelle;  seulement,  au  lieu 
d'une  lettre  faite  pour  l'humanité  déchue,  lettre 
étroite,  inféconde,  elle  porte  la  doctrine  de  vie  pour 
l'humanité  régénérée,  doctrine  faite  pour  les  gentils, 
doctrine  universelle  et  source  de  tous  les  progrès. 

L'Italie,  nous  l'avons  vu,  avait  été  préparée  à  ce 
rôle  par  Rome  païenne;  elle  a  toujours  représenté 
l'unité  :  d'abord  ce  fut  l'unité  par  la  force;  depuis  le 
Christ,  c'est  l'unité  par  la  liberté. 

Le  malheur  de  l'Italie,  c'est  d'avoir  confondu  ces 
deux  époques,  c'est  d'avoir  confondu  César  et  lé  pape. 
Le  règne  du  pape  devait  être,  dans  l'idée  chrétienne, 
la  fin  de  César  et  de  tous  les  césars.  Au  lieu  de  cela, 
on  a,  par  un  monstrueux  arrangement,  conçu  un  pape 
césar;  et  c'est  là  l'origine  de  la  décadence  momentanée 
de  l'Italie. 

Si  la  papauté,  restée  purement  spirituelle,  n'eût 
songé  qu'à  réaliser  l'unité  religieuse  dans  le  monde, 
l'Italie  se  fût  promptement  constituée  en  nation.  Sa 
suprématie  morale  eût  mis  fin  à  l'illusion  de  l'em- 
pire païen;  l'utopie  du  césar  universel  lui  eût  paru 
hien  misérable  devant  la  grandeur  de  l'unité  chré- 
tienne par  la  liberté. 

Mais,  au  milieu  de  ces  confusions  déplorables,  de 


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L'ITALIE  IMPUISSANTE.  145 

ces  vicissitudes,  de  ces  révolutions  qui  ont  toujours 
agité  et  divisé  l'Italie,  quelle  chose  étonnante  qu'elle 
ait  été  inébranlable  dans  sa  foi  religieuse!  C'est  qu'un 
peuple  ne  peut  sortir  de  la  loi  fondamentale  de  sa 
destinée.  Sous  le  fer,  sous  le  bâton,  sous  les  chaînes, 
il  peut  s'avilir  un  moment,  mais  s'anéantir  dans  ce 
qu'il  a  d'essentiel,  jamais.  Comme  le  peuple  juif, 
l'Italie  peut  s'oublier,  être  ingrate,  rebelle;  elle  peut 
souffrir  la  captivité,  elle  peut  traverser  le  désert; 
mais  elle  garde  l'arche  sainte,  car  c'est  là  sa  mis- 
sion. 


VI 


Mais  c'est  là  ne  remplir  que  la  lettre  de  sa  mis- 
sion. Une  fois  sortie  de  la  période  barbare,  quand 
l'Italie  est  entrée  dans  cette  période  à  jamais  glo- 
rieuse de  ses  républiques  du  moyen  âge,  il  semblait 
qu'elle  allait  remplir  tout  l'esprit  de  sa  mission.  Ses 
doctrines  s'annonçaient  comme  des  doctrines  vivantes 
et  créatrices.  La  vie  sociale  éclatait  sur  tous  les  points; 
chaque  principe  chrétien  allait  porter  ses  fruits  dans 
le  domaine  des  arts,  des  lettres,  de  la  politique  et  de 
l'économie  sociale.  Jamais  l'humanité  n'avait  été  li- 
vrée à  un  pareil  travail  d'enfantement. 

Comment  se  fait-il  que  tout  ce  travail  aboutisse  au 

néant?  Par  quelles  causes  ce  mouvement  national  d'un 

peuple  produit-il  son  anéantissement?  Pourquoi  enfin 

cette  doctrine  chrétienne  qui  promettait  d'être  si  fé- 

10 


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146  L  ITALIE  IMPUISSANTE. 

conde  en  effets  sociaux  reste-t-ellc  stérile  sur  le  sol 
italien?  Singulier  dénoûment  d'un  grand  drame! 

Depuis  trois  siècles,  la  doctrine  qui  faisait  à  l'Italie 
une  si  haute  mission  est,  dans  ses  mains,  une  lettre 
morte. 

Depuis  trois  siècles,  l'Italie,  en  tant  que  nation, 
n'existe  plus. 

Double  déception  pour  l'histoire  qui  l'avait  vue,  au 
moyen  âge,  préluder  à  de  grandes  destinées. 

Nous  avons  déjà  plusieurs  fois  signalé  les  causes  de 
cette  décadence  :  la  papauté  temporelle  et  l'illusion 
du  saint-empire.  Nous  avons  montré  les  funestes  effets 
de  ces  deux  principes  dès  qu'ils  ont  fait  leur  appari- 
tion dans  le  monde  chrétien.  Il  s'agit  maintenant  de 
les  voir  plus  directement  à  l'œuvre,  jusqu'au  mo- 
ment de  la  dernière  immolation  de  l'Italie  au  seizième 
siècle. 

Il  faut  que  toute  illusion  disparaisse;  il  faut  qu'on 
sache  ce  qu'a  produit  pour  l'Italie,  pour  l'Église,  pour 
la  civilisation  universelle,  cette  institution  de  la  sou- 
veraineté pontificale  destinée  à  garantir  l'indépen- 
dance du  saint-siége  et  à  sauver  l'unité  de  la  foi  chré- 
tienne; il  faut  qu'on  sache  ce  qu'a  valu,  pour  le 
bonheur  des  peuples,  et  particulièrement  de  l'Italie, 
cette  alliance  du  sacerdoce  et  de  l'empire  qui  devait 
assurer  la  paix  des  États  et  l'harmonie  des  rapports 
entre  la  société  religieuse  et  la  société  politique. 

Quand  ce  tableau  se  sera  déroulé  sous  nos  yeux, 
nous  cesserons  de  nous  étonner  du  trouble  qui  s'est 


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L  ITALIE  IMPUISSANTE.  147 

emparé  des  esprits,  de  la  confusion  qui  obscurcit  tous 
les  problèmes  et  des  malentendus  qui,  donnant  le 
change  sur  le  caractère  et  les  origines  de  la  Révo- 
lution française,  en  retardent  le  plein  accomplisse- 
ment. 


iigitfcedby\J< 


CHAPITRE  VIII 

ROME  ET  LA  PAPAUTÉ  TEMPORELLE 
I 

Au  milieu  des  vicissitudes  de  l'Italie,  Rome  a  tou- 
jours une  destinée  exceptionnelle.  Absorbée  par  son 
rêve  de  domination  universelle,  elle  ne  songe  même 
pas  à  régner  sur  l'Italie  et  à  former  une  nation.  Nous 
l'avons  vue  traverser  inviolable  la  période  de  l'inva- 
sion barbare.  Elle  ne  se  laisse  pas  conquérir  par  les 
peuples  qui  essayent  de  fonder  des  royaumes  dans  la 
Péninsule.  Elle  dédaigne,  elle  la  ville  éternelle,  de 
devenir  la  capitale  de  ces  empires  nouveaux, 

M.  Ferrari  croit  que  si  Rome  échappe  aux  Bar- 
bares, c'est  par  le  souvenir  de  son  ancienne  gran- 
deur. «  Par  un  privilège  de  son  ancienne  grandeur, 
l'Italie  n'est  pas  entièrement  aux  Golhs;  le  gouverne- 
ment de  Ravenne  laisse  subsister  un  gouvernement 


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ROME  ET  LA  PAPAUTÉ  TEMPORELLE.  149 

séparé  dans  la  ville  éternelle.  Rome  est  une  répu- 
blique ayant  ses  magistrats,  ses  prêtres,  ses  consuls 
et  les  symboles  de  sou  ancienne  domination.  Ainsi, 
dès  le  commencement  du  moyen  âge,  il  y  a  deux  Ita- 
lîes  sur  le  sol  italien,  Tune  royale,  l'autre  républi- 
caine1. » 

Nous  avons  montré  que  cette  destinée  exception- 
nelle de  Rome  tenait  à  une  cause  plus  profonde,  à  la 
conscience  impérissable  en  elle  de  sa  mission  univer- 
selle. M.  Ferrari  s'approche  davantage  de  la  vérité 
quand,  voulant  faire  ressortir  l'opposition  qui  sépare 
l'Italie  royale  et  Rome  républicaine,  il  dit  :  «  Rome, 
au  contraire,  se  développe  par  la  liberté  et  par  les 
idées;  c'est  une  république  désarmée,  toute  sociale 
et  religieuse;  elle  se  fonde  avant  tout  sur  la  liberté, 
elle  demande  avant  tout  le  progrès  de  la  civilisa-  . 
tion.  » 

Rome  se  sent  intimement  associée  à  la  mission  de 
TÉglise.  C'est  par  là  qu'elle  est  la  souveraine  du  monde. 
Il  semble  qu'elle  craindrait,  en  devenant  la  capitale 
d'une  nation  italienne,  d'abdiquer  son  droit  à  la  do- 
mination universelle. 

Mais,  malgré  son  rôle  catholique  qui  est  sa  passion 
dominante  et  l'objet  de  son  ambition,  malgré  la  pré- 
sence dans  son  sein  du  chef  de  l'Église  par  lequel 
elle  remplit  sa  mission  universelle,  Rome  ne  perd 
jamais  la  conscience  de  sa  souveraineté  politique.  Si 

*  T.  I,  p.  41. 


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150        ROME  ET  LA  PAPAUTÉ  TEMPORELLE. 

la  ville  de  Roraulus  n'a  pu  traverser  l'ère  des  césars 
et  l'effroyable  cataclysme  du  vieux  monde  en  disso- 
lution sans  subir  une  décadence  morale,  elle  tient  à 
conserver  les  institutions  qui  lui  rappellent  son  anti- 
que liberté.  Elle  s'attache  avec  d'autant  plus  d'ardeur 
aux  formes  qui  lui  restent,  qu'en  elles  seules  se  per- 
pétue, sinon  l'esprit  de  la  république,  au  moins  le 
souvenir  de  sa  gloire  et  de  ses  vertus. 

En  effet,  si  l'on  étudie  de  près  l'histoire  de  Rome, 
on  verra  que  jamais  les  Romains  n'ont  accepté  volon- 
tiers le  pouvoir  temporel  des  papes.  Ce  pouvoir  a  été 
toujours  précaire,  imposé,  impatiemment  subi.  Le 
peuple  romain,  au  fond,  s'est  toujours  considéré 
comme  souverain  et  maître  de  reprendre  le  pouvoir 
politique  qu'il  conférait  aux  papes.  Tout  en  s'associant 
à  la  mission  religieuse  et  civilisatrice  de  l'Église,  il 
n'entendait  pas  abdiquer  sa  souveraineté  temporelle. 

II 

Jusqu'aux  donations  des  rois  francs,  en  réalité,  il 
n'était  pas  question  pour  les  papes  de  puissance  poli- 
tique. Ils  exerçaient  dans  Rome  une  sorte  de  tutelle 
qu'ils  devaient  au  prestige  de  leur  caractère  sacré; 
mais  rien,  au  début  de  cette  autorité  si  nouvelle  dans 
le  monde,  n'offre  les  caractères  d'un  véritable  gouver- 
nement politique,  rien  ne  prouve  que  les  Romains, 
après  la  retraite  de  Constantin,  en  cherchant  un  re- 
fuge  sous  la  paternelle  protection   de  Tévèque  de 


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ROME  ET  LA  PAPAUTÉ  TEMPORELLE.  151 

Rome,  entendissent  transporter  dans  les  mains  du 
pape  les  droits  souverains  de  l'empereur. 

Il  a  été  émis,  sur  la  nature  et  retendue  de  celte 
souveraineté  pontificale,  les  opinions  les  plus  contra- 
dictoires; et  il  faut  convenir  qu'à  cette  époque  de 
confusion,  les  droits  respectifs  des  peuples,  des  princes 
et  des  évèques  étaient  si  vaguement  définis,  que  le 
peuple  romain  ne  pouvait  se  rendre  compte  de  la 
portée  qu'il  entendait  donner  à  la  tutelle  temporelle 
de  ses  pasteurs.  Au  moment  où  un  élément  social  in- 
connu à  toute  l'antiquité  païenne,  la  puissance  spiri- 
tuelle, allait  jouer  un  rôle  actif  et  supérieur  dans  les 
sociétés  renouvelées,  il  était  inévitable  qu'un  grand 
trouble  s'emparât  des  esprits,  que  chacun  hésitât  dans 
sa  voie,  et  que  les  tâtonnements,  les  prétentions  con- 
tradictoires et  l'incertitude  des  pouvoirs  divers  fus- 
sent le  caractère  particulier  de  cette  époque  de  tran- 
sition. 

Il  ne  suffit  donc  pas  qu'une  institution  ait  pris  plus 
tard,  dans  un  certain  sens,  une  physionomie  déter- 
minée, pour  qu'on  soit  autorisé  à  en  induire  que 
tels  ont  été,  à  l'origine,  son  caractère,  son  but  et  sa 
portée. 

Quand  on  cherche  aujourd'hui  l'origine  du  pou- 
voir temporel  des  papes,  on  se  figure  que  ce  pouvoir 
a  été  imaginé  à  priori  et  fondé  comme  une  institu- 
tion destinée  à  garantir  l'indépendance  du  saint-siége. 
Par  un  étrange  anachronisme,  on  met,  au  début, 
dans  la  pensée  et  des  Romains  et  du  clergé,  un  sys- 


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152  LA  SOUVERAINETÉ  PONTIFICALE. 

tème  qui  n'a  pu  résulter  que  d'un  concours  de  cir- 
constances très-complexes.  Que,  plus  tard,  une  fois 
cet  État  pontifical  formé  et  consolidé,  les  papes  y  aient 
cherché  un  point  d  appui  contre  les  prétentions  des 
princes  leurs  alliés  ou  leurs  adversaires,  qu'ils  se 
soient  fait,  de  cette  considération,  un  argument  pour 
légitimer  et  conserver'  leur  possession  temporelle, 
cela  devait  être;  mais  transporter  cette  considéra- 
tion au  point  de  départ  si  vague  et  si  incertain  de 
la  souveraineté  pontificale,  c'est  l'idée  la  moins  ra- 
tionnelle et  la  moins  historique  que  Ion  puisse  con- 
cevoir. 

Les  partisans  les  plus  dévoués  du  pouvoir  tempo- 
rel des  papes  reconnaissent  qu'il  n'est  pas  facile  de 
caractériser  cette  autorité  pontificale,  non-seulement 
avant  le  pacte  de  Charlemagne,  mais  même  à  partir 
des  libéralités  carlovingiennes.  «  Les  savants  que  j'ai 
cités  plus  haut,  dit  de  Maistre  *,  ont  employé  beau- 
coup d'érudition  et  de  dialectique  pour  caractériser 
avec  exactitude  le  genre  de  souveraineté  que  les  em- 
pereurs français  établirent  à  Rome  après  l'expulsion 
des  Grecs  et  des  Lombards.  Les  monuments  semblent 
assez  souvent  se  contrarier,  et  cela  doit  être  :  tantôt 
c'est  le  pape  qui  commande  à  Rome,  et  tantôt  c'est 
l'empereur.  C'est  que  la  souveraineté  conservait  beau- 
coup de  cette  mine  ambiguë  que  nous  lui  avons  re- 
connue avant  l'arrivée  des  Carlovingiens.  L'empereur 

*  Du  Pape,  liv.  II,  ch.  vi,  p.  453,  édit.  in-12  (1854). 


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LA  SOUVERAINETÉ  PONTIFICALE.  155 

de  Constantinople  la  possédait  de  droit;  les  papes, 
loin  de  la  leur  disputer,  les  exhortaient  à  la  dé- 
fendre. » 

M.  de  Maistre  oublie  un  élément  capital  dans  ce 
conflit  de  prétentions  rivales,  c'est  le  droit  impres- 
criptible du  peuple  romain.  Il  ne  met  en  présence 
que  l'ancien  droit  de  l'empereur  et  le  droit  nouveau 
de  l'évêque  de  Rome,  comme  si  l'autorité  du  premier 
ne  s'était  retirée  que  pour  céder  la  place  à  la  souve- 
raineté du  second. 

Mais  au  milieu  de  ces  confusions,  de  ces  incerti- 
tudes qui  font  osciller  le  pouvoir,  du  représentant 
armé  de  l'antique  droit  païen  au  représentant  paci- 
fique de  l'idée  chrétienne,  on  peut  saisir  tous  les 
symptômes  du  réveil  d'un  peuple.  On  sent  que  les 
Italiens,  délivrés  d'un  long  despotisme,  reprennent 
conscience  de  leurs  droits;  que,  tout  en  subissant  l'as- 
cendant moral  de  la  puissance  spirituelle,  ils  enten- 
dent rester  les  maîtres  de  leurs  destinées  politiques. 
M.  de  Maistre  reconnaît  lui-même  que  «  l'esprit  ré- 
publicain commençait  à  s'emparer  des  têtes  ita- 
liennes. » 


III 


Et  ce  mouvement  instinctif  vers  la  liberté  n'est  pas 
seulement  l'effort  accidentel  d'un  peuple  qui  profite 
d'un  conflit  entre  deux  prétendants,  pour  conquérir 
son  indépendance.  C'est  le  résultat  logique  de  la  ré- 


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154  LA  SOUVERAINETÉ  PONTIFICALE. 

volulion  chrétienne  essentiellement  libérale  et  éman- 
cipatrice.  Quand  l'empereur  s'éloigna  de  Rome  et  que 
le  ministre  du  Christ  resta  seul  dans  la  ville  éternelle, 
l'Italie  respira,  elle  sentit  qu'une  ère  nouvelle  s'ou- 
vrait pour  le  monde.  Si  confuse  et  si  indécise  que  fût 
cette  renaissance,  des  signes  profonds  et  universels  en 
étaient  le  prélude.  Les  sociétés  se  sentaient  ébran- 
lées jusque  dans  leurs  fondements,  et  la  doctrine 
qui  devait  opérer  cette  grande  rénovation  était  ap- 
portée, non  par  le  glaive,  mais  par  le  verbe;  les  apô- 
tres du  libérateur  n'avaient  rien  de  commun  avec  les 
princes  de  la  terre. 

Nous  ne  saurions  assez  le  répéter,  ce  qui  caracté- 
risait cette  puissance  nouvelle,  c  est  qu'elle  repré- 
sentait la  liberté  et  la  société  des  âmes  à  côté  des 
sociétés  temporelles,  c'est  qu'elle  était  une  autorité 
désarmée  affirmant  et  conservant  les  vérités  absolues, 
en  face  des  pouvoirs  politiques  chargés  de  gouverner 
les  choses  du  temps.  Comment  se  serait-on  imaginé 
de  mettre  un  glaive  dans  la  main  du  chef  des  apôtres, 
d'en  faire  un  prince  comme  les  autres  princes,  pré- 
posé au  gouvernement  d'un  État?  Comment  surtout  se 
serait-on  imaginé  de  faire  d'un  royaume  temporel  la 
clef  de  voûte  de  la  société  spirituelle?  Il  a  fallu  une 
longue  suite  de  siècles  pour  habituer  les  peuples  à 
voir  fonctionner  cette  institution  anormale,  contra- 
dictoire, entièrement  opposée  au  génie  de  la  révolu- 
tion chrétienne,  et  contraire  à  toute  l'économie  de 
l'Église  universelle. 


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LA  SOUVERAINETÉ  PONTIFICALE.  155 

Quand  les  peuples,  à  cette  époque  de  décomposi- 
tion, ont  cherché  un  refuge  sous  la  tutelle  du  souve- 
rain pontife  et  des  évoqués,  c'était,  non  une  protec- 
tion matérielle,  mais  une  protection  morale  qu'ils 
invoquaient.  En  attendant  la  reconstitution  de  la  so- 
ciété, les  faibles  allaient  se  placer  sous  le  patronage 
de  Tévéque,  comme  ils  trouvaient  dans  l'Église  un 
asile  contre  la  force  brutale.  Ainsi  la  tutelle  du  pre- 
mier pasteur  était  en  quelque  sorte  l'extension  du 
droit  d'asile  hors  du  temple.  Rien,  dans  ce  haut  et 
paternel  patronage,  qui  quelquefois  s'appliquait  à  des 
villes  et  à  des  provinces  entières,  n'offrait  les  carac- 
tères d'un  pouvoir  politique  conféré  par  le  peuple, 
accepté  par  l'évêque. 

Quand  les  princes  faisaient  des  donations  aux  églises, 
ils  n'entendaient  pas  davantage  attribuer  des  droils 
politiques  aux  évoques,  même  à  l'évêque  de  Rome. 

Ces  donations  n'eurent  primitivement  d'autre  portée 
que  de  constituer,  au  profit  des  églises  et  des  ordres 
religieux,  des  possessions  territoriales,  sans  préjudice 
des  droits  politiques  des  princes  ou  des  républiques 
dans  Jes  contrées  où  ces  biens  étaient  situés.  Comme 
le  système  féodal  devint  bientôt  le  régime  de  tous  les 
pays  de  l'Europe,  les  immenses  domaines  du  clergé 
se  convertirent  en  fiefs,  et  les  évoques  et  abbés  posses- 
seurs de  ces  fiefs,  de  grands  propriétaires  qu'ils  étaient 
d'abord,  devinrent  de  puissants  seigneurs  ;  mais  tou- 
jours leur  droit  féodal  resta  subordonné  à  la  souve- 
raineté politique  des  princes  et  des  peuples. 


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156  LA  RÉPUBLIQUE  ROMAINE. 

Les  premières  possessions  des  papes  en  Italie  n'eu- 
rent pas  d'autre  caractère.  Les  largesses  des  princes 
envers  le  saint-siège  ne  parlaient  que  du  domaine  utile, 
c'est-à-dire  des  fruits  et  de  la  rente  de  la  terre.  C'est 
ainsi  que  les  papes  se  firent  conférer  par  les  rois  francs 
des  droits  féodaux  sur  une  partie  de  la  Pentapole  et  de 
l'Exarchat.  Ces  donations  réservaient  la  souveraineté 
de  ces  provinces  ou  au  patrice,  ou  à  la  république  ro- 
maine, ou  à  l'empereur  d'Occident. 

Ce  qui  a  fait  illusion  sur  le  caractère  de  ces  dona- 
tions et  sur  la  nature  du  droit  qu'elles  conféraient, 
c'est  qu'on  a  vu  les  papes,  après  leur  investiture,  se 
constituer  les  défenseurs  des  villes  situées  dans  les 
provinces  concédées.  Mais  il  résulte  de  tous  les  monu- 
ments de  l'époque  que  l'intervention  des  papes,  dans 
les  affaires  de  ces  cités,  se  bornait  à  un  simple  patro- 
nage. Rien  ne  montre  qu'ils  prétendissent  gouverner 
ces  villes  et  accomplir  chez  elles  des  actes  de  souve- 
raineté politique. 

Il  est  vrai  que,  parmi  les  actes  de  donations  faites 
par  les  Carlovingiens,  il  en  est  quelques-uns  qui  s'ex- 
priment en  termes  généraux  et  qui  ne  parlent  pas  du 
domaine  utile;  ce  qui  pourrait  faire  considérer  ces 
libéralités  comme  des  donations  de  souveraineté.  Mais 
ces  actes  pompeux,  sortes  de  chartes  purement  hono- 
rifiques, restèrent  toujours  à  l'état  de  projet.  En  vain 
Pépin,  Charlemagne,  Louis  le  Débonnaire  furent-ils 
mis  en  demeure  par  le  saint-siége  de  tenir  leur  pa- 
role si  solennellement  engagée. 


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LA  RÉPUBLIQUE  ROMAINE.  157 

D'ailleurs,  ces  chartes  elles-mêmes  n'entendaient 
pas  trancher  la  question  de  souveraineté  entre  le  pape 
et  les  princes  temporels,  pas  plus  qu'entre  le  pape  et 
le  peuple  romain.  Elles  instituaient  des  libéralités 
envers  le  saint-siége,  sans  rien  changer  quant  aux 
rapports  qui  existaient  entre  l'Église  et  le  peuple,  et 
sous  la  réserve  des  droits  qui  appartenaient  à  l'une 
ou  à  l'autre  des  deux  puissances  dans  le  gouverne- 
ment de  la  ville  et  des  États  pontificaux. 

Dans  les  nombreuses  lettres  où  les  papes  se  plai- 
gnent que  les  princes  lombards,  Astolphe  et  Désiderio, 
n'ont  pas  exécuté  les  promesses  faites  à  Pépin,  c'est 
toujours  pour  l'Église  et  la  république  romaine  que  la 
mise  en  possession  est  réclamée.  Et  plus  tard,  après 
que  Charlemagne  s'est  emparé  de  la  couronne  des 
Lombards,  c'est  encore  en  faveur  de  l'Église  et  de  la 
république  romaine  que  le  pape  Adrien  supplie  ce 
prince  de  réaliser  ce  qu'il  avait  promis. 


IV 


Assurément,  ces  donations  furent  le  point  de  dé- 
part des  prétentions  des  papes  à  la  souveraineté  tem- 
porelle. C'est  ainsi  que  se  sont  fondées  la  plupart  des 
dynasties  qui  se  rattachent  à  l'époque  féodale.  Mais 
ce  qui  est  démontré  par  l'histoire,  c'est  que  les  Ro- 
mains protestèrent  toujours  contre  ces  prétentions  des 
papes.  Même  quand  le  peuple  de  Rome  devint  un  in- 
strument entre  les  mains  des  partis  politiques  qui  se 


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158  LA  RÉPUBLIQUE  ROMAINE. 

disputaient  le  trône  pontifical,  il  ne  perdit  pas  la  con- 
science de  ses  droits.  Au  fond,  il  se  considérait  tou- 
jours comme  souverain,  et  il  ne  laissait  jamais  échap- 
per Poccasion  d'affirmer  par  quelque  acte  éclatant 
cette  imprescriptible  souveraineté. 

Ainsi,  il  n'était  pas  rare  qu'après  avoir  élu  le  pape, 
les  Romains  conférassent  à  d'autres  l'autorité  tempo- 
relle. On  en  vit  un  grand  exemple  en  956,  quand  Octa- 
vien,  fils  du  fameux  Albéric,  fut  élevé  à  la  dignité  pon- 
tificale. L'administration  de  la  ville  fut  confiée  à  un  pré- 
fet auquel  furent  donnés  pour  collègues  et  conseillers 
des  consuls  annuels.  En  même  temps  le  peuple  chargea 
du  soin  de  protéger  ses  propres  intérêts  douze  tribuns 
ou  décurions  qui  représentaient  les  divers  quartiers 
de  Rome.  Et  pourtant,  certains  écrivains  du  dixième 
siècle,  tels  que  Constantin  Porphyrogénète,  appellent 
déjà  les  papes  souverains  de  Rome.  Il  faut  donc  que 
ce  titre  ait  eu  sous  la  plume  de  ces  écrivains  un  sens 
beaucoup  moins  étendu  qu'on  ne  se  le  figure  aujour- 
d'hui. Ce  qu'il  y  a  de  vrai,  c'est  que  la  ville  éternelle, 
depuis  qu'elle  avait  secoué  le  joug  des  empereurs 
d'Orient,  avait  conservé,  sinon  l'esprit,  au  moins  les 
formes  d'une  république. 

Les  Romains  tenaient  tant  à  ces  formes,  derniers 
vestiges  de  leur  antique  liberté,  que  les  papes,  quelle 
que  fût  leur  impatiente  d'acquérir  la  plénitude  de  la 
souveraineté,  furent  obligés  à  cet  égard  d'user  d'une 
extrême  prudence.  Quatre  siècles  s'étaient  déjà  écou- 
lés depuis  le  pacte  de  Charlemagne,  des  pontifes  illus- 


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LA  RÉPUBLIQUE  ROMAINE.  159 

1res  avaient  occupé  avec  éclat  le  siège  apostolique,  et 
la  cour  romaine  n'osait  pas  encore  consommer  l'œuvre 
de  sa  domination  temporelle;  elle  redoutait  les  colères 
soudaines  de  ce  peuple  qui  s'était  déshabitué  de  l'exer- 
cice de  sa  souveraineté,  mais  qui  voulait  du  moins 
qu'on  en  respectât  le  simulacre. 

Innocent  III,  le  premier  pape  qui  eut  l'audace  de 
s'affranchir  de  la  suzeraineté  des  empereurs  d'Alle- 
magne sur  Rome  et  les  États  pontificaux,  n'osa  pas 
braver  directement  la  souveraineté  du  peuple  romain. 
Il  imposa  l'hommage-lige  et  une  nouvelle  investiture 
au  préfet  de  la  ville,  jusque-là  nommé  par  l'empe- 
reur; mais  quand  il  s'agit  de  rédiger  le  serment  que 
dut  lui  prêter  le  sénateur  représentant  du  peuple,  il  se 
garda  de  parler  en  maître  ;  il  se  contenta  d'un  lan- 
gage ambigu  et  modeste.  C'était  le  souverain  pontife 
qui  mettait  en  quelque  sorte  sa  personne  et  celle  des 
cardinaux  sous  la  sauvegarde  du  sénateur  l. 

Quand  les  papes  s'écartèrent  de  ces  traditions  et 
voulurent  essayer  d'une  politique  plus  entreprenante, 
ils  compromirent  leur  couronne.  Chacune  de  leurs 
tentatives  réveilla  le  vieil  esprit  républicain  dans  Rome 
et  souleva  des  tempêtes.  Le  siècle  précédent  avait  vu 
l'entreprise  héroïque  d'Arnaud  de  Brescia.  Le  siècle 
suivant  vit  celle  de  Rienzi,  le  sublime  mais  chimé- 
rique tribun  qui  rôva  avant  l'heure,  en  la  ruinant 
d'avance  par  l'illusion  du  saint-empire,  la  grande 

1  On  lit  la  formule  de  ce  serment  dans  la  Storia  diplomatica  de 
senatori  di  Roma.  * 


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160  LA  RÉPUBLIQUE  ROMAINE. 

unité  italienne  avec  Rome  pour  capitale.  Les  trois 
siècles  qui  succédèrent  virent  se  renouveler  inces- 
samment les  mêmes  protestations,  les  mêmes  résis- 
tances aux  prétentions  politiques  des  papes,  les  mêmes 
patriotiques  revendications. 

Les  Romains  n'admirent  jamais  ni  que  la  position 
exceptionnelle  de  Rome  associée  à  l'œuvre  religieuse 
de  l'Église,  ni  que  les  donations  féodales  des  rois  de 
France  impliquassent  la  domination  temporelle  des 
papes*  et  la  création  de  ce  royaume  particulier  appelé 
les  États  pontificaux.  La  lutte  qu'engagèrent  les  Ro- 
mains, soit  pour  garder,  soit  pour  reconquérir  leur 
souveraineté  politique,  est  toute  l'histoire  de  Rome, 
jusqu'au  jour  où  les  papes,  pour  en  finir  avec  ces  ré- 
sistances, firent  alliance  intime,  au  seizième  siècle, 
avec  les  empereurs  d'Allemagne. 


Il  est  digne  de  remarque  que  la  souveraineté  tem- 
porelle des  papes  ne  devient  un  établissement  affermi, 
reconnu,  incontesté,  qu'à  partir  du  moment  où  l'im- 
molation de  l'Italie  est  consommée.  La  cour  romaine 
pose  son  sceptre  temporel  sur  les  ruines  de  l'Italie! 
Ce  fait  historique  n'est-il  pas  d'une  gravité  effrayante? 

Ainsi,  voilà  une  institution  qui  ne  peut  subsister 
qu'au  prix  du  sacrifice  éternel  dune  nationalité,  une 
institution  contre  laquelle  proteste  sans  interruption, 
^depuis  le  premier  jour,  ce  peuple  romain  qui  se  sent 


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LE  DROIT  NATIONAL  IMMOLÉ  101 

fait  pour  d  autres  destinées  que  pour  servir  de  pié- 
destal à  l'ambition  antichrétienne  des  pontifes,  une 
institution  enfin  implantée  au  cœur  de  l'Italie  comme 
une  borne  indestructible,  contre  laquelle  viennent  se 
briser  tous  les  efforts  cent  fois  renouvelés  pour  accom- 
plir l'œuvre  de  l'unification... 

Et  cette  institution,  détestée  des  peuples  qui  la  su- 
bissent, serait  providentiellement  établie  pour  ga- 
rantir l'indépendance  et  la  dignité  du  saint-siége! 
Dieu  n'aurait  su  trouver  d'autre  fondement  à  l'unité 
toute  spirituelle  de  son  Église  qu'une  institution  qui 
est  la  négation  des  droits  les  plus  sacrés  des  peuples! 

Nous  ne  craignons  pas  d'affirmer,  même  en  dehors 
des  enseignements  de  l'histoire,  que  c'est  outrager 
Dieu  que  de  lui  prêter  de  pareils  desseins.  Toutes  ses 
œuvres  sont  harmoniques;  il  ne  peut  entrer  dans  les 
plans  de  sa  sagesse  de  faire  dépendre  le  triomphe 
d'un  principe  vrai  de  la  négation  d'un  droit  sacré. 
Partout  où  se  rencontre  dans  l'histoire  cette  opposi- 
tion irrémédiable  de  deux  principes  également  in- 
contestables, de  deux  droits  également  sacrés,  la  main 
de  l'homme  s'y  voit  manifestement,  quelque  sophisme 
que  Ton  invente  pour  y  montrer  la  main  de  Dieu. 

Mais  les  faits  parlent  si  haut,  dans  cette  question 
de  la  papauté  temporelle,  qu'il  faut  nier  l'évidence 
pour  oser  prétendre  que  cette  institution  a  jamais 
servi  à  garantir  l'indépendance  et  la  dignité  du  saint- 
siége. 

Nous  avons  vu,  dans  un  chapitre  précédent,  en  rap- 

11 


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162  LE  DROIT  NATIONAL  IMMOLÉ. 

pelant  les  principaux  traits  de  l'histoire  italienne  pen- 
dant la  période  carlovingienne,  puis  sous  le  règne  des 
princes  indigènes,  quels  furent  les  effets  immédiats 
des  fameuses  donations  et  pour  le  peuple  romain,  et 
pour  la  nation  italienne,  et  pour  le  saint-siége  lui- 
même.  Nous  avons  vu  quels  désordres  et  quelles  vio- 
lences déshonorèrent  la  chaire  pontificale,  quelle 
anarchie  incurable  devint  l'état  endémique  de  la  Pé- 
ninsule. 

Et  Ton  parle  encore  des  services  qu'a  rendus  à  l'Ita- 
lie, au  saint-siége,  à  l'Église,  cette  institution  de  la  pa- 
pauté temporelle!  Si  l'arbre  se  juge  à  ses  fruits,  on 
ne  trouve  ici  que  des  fruits  amers,  à  partir  du  jour 
où  les  princes  français  ont  fait  leurs  funestes  libé- 
ralités à  l'Église. 

On  verra,  dans  les  chapitres  qui  vont  suivre,  que 
ces  conséquences  déplorables  ont  été  toujours  en  s'ag- 
gravant,  pour  la  malheureuse  Italie  qu'elles  ont  con- 
duite à  l'épuisement  et  à  l'abdication,  pour  le  saint- 
siége  qui,  bien  loin  d'acquérir  l'indépendance,  est 
devenu  fatalement  le  complice  de  tous  les  gouverne- 
ments despotiques  et  le  défenseur  de  toutes  les  doc- 
trines antilibérales. 

Et,  cependant,  il  est  des  hommes  de  bonne  foi,  des 
écrivains  éminents  qui  vantent  les  bienfaits  de  cette 
institution,  particulièrement  au  moyen  âge.  C'est  qu'il 
y  a  ici  un  immense  malentendu.  On  confond  deux 
questions  pourtant  distinctes  :  Tune  relative  à  ce  haut 
arbitrage  que  les  papes  exercèrent  un  moment,  du 


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USURPATIONS  POLITIQUES  DU  GLEKGÊ.  165 

consentement  des  princes  et  des  peuples,  sur  les  af- 
faires politiques  de  l'Europe,  l'autre  relative  à  celte 
création  toute  spéciale  d'un  État  pontifical.  Parce 
qu'on  voit,  dans  l'histoire  du  moyen  âge,  écrites  à 
chaque  page,  les  preuves  éclatantes  des  grands  ser- 
vices que  la  papauté,  ainsi  mêlée  aux  choses  tempo- 
relles, a  rendus  à  la  civilisation,  on  est  porté  à  en 
attribuer  le  mérite  à  cette  institution  moitié  politique, 
moitié  religieuse,  qui  a  fait  un  trôné  de  la  chaire 
apostolique. 


VI 


Ce  haut  patronage  exercé,  dans  ces  temps  barbares, 
sur  les  peuples  et  sur  les  rois,  par  les  papes  et  les 
évoques,  était  le  triomphe  de  la  puissance  morale  sur 
la  force  brutale.  Ce  rôle  du  clergé,  bien  que  ne  dé- 
coulant pas  directement  et  nécessairement  de  la  mis- 
sion religieuse  de  l'Église,  était  légitimé  par  les  cir- 
constances et  consacré  par  la  volonté  des  peuples  eux- 
mêmes  qui,  spontanément,  se  mettaient  sous  cette 
tutelle  protectrice  des  évêques. 

Mais  cette  tutelle  morale  n'impliquait  en  aucune 
façon,  pour  le  clergé,  ni  des  droits  à  devenir  posses- 
seur de  terres  immenses,  ni  pour  le  pape  en  parti- 
culier un  titre  pour  régner  à  la  manière  des  princes 
de  la  terre  sur  un  peuple  déterminé.  Singulière  tu- 
telle que  celle  dont  les  effets  seraient  d'enrichir  le 
tuteur  en  dépouillant  le  pupille,  sous  prétexte  des  ser* 


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104  USURPATIONS  POLITIQUES  DU  CLERGÉ. 

vices  rendus  par  le  premier  et  des  dispositions  recon- 
naissantes du  second  ! 

Non,  ce  n'était  pas  là  une  conséquence  légitime  et 
désirable.  Autre  chose  est  l'intervention  paternelle  des 
évoques  pour  défendre  le  faible  contre  le  fort  et  faire 
triompher  les  principes  de  droit  et  de  justice  dans  ces 
sociétés  barbares  du  moyen  âge;  autre  chose  est  l'ab- 
sorption, dans  les  mains  du  clergé,  d'une  grande  par- 
tie des  richesses  des  peuples ,  et  la  transformation  du 
prêtre  de  Jésus-Christ  en  un  souverain  politique.  Au- 
tant la  tutelle  des  évoques  fut  légitime,  bonne,  effi- 
cace, autant  les  donations  des  princes  et  les  usurpa- 
tions politiques  du  clergé  furent  funestes.  Confondre 
les  deux  choses,  c'est  confondre  le  droit  avec  l'abus 
du  droit,  le  service  rendu  avec  la  spoliation. 

Nous  savons  ce  qu'on  a  l'habitude  d'objecter  :  c'est, 
d'une  part,  que  le  clergé  croyait  cette  position  tempo- 
relle et  ces  richesses  indispensables  pour  exercer  sa 
bienfaisante  tutelle  ;  et,  d'autre  part,  que  les  peuples 
et  les  princes  le  sentaient  si  bien,  que  c'est  précisé- 
ment en  vue  de  cette  tutelle  et  pour  en  faciliter 
l'exercice  qu'ils  comblèrent  le  clergé  de  leurs  libéra- 
lités. 

Nous  ne  voulons  contester  ni  la  foi  naïve  des  peuples 
et  des  princes,  ni  les  bonnes  intentions  des  évoques; 
nous  ne  contestons  pas  davantage  la  confusion  qui 
s'opérait  tout  naturellement,  dans  l'esprit  des  uns  et 
des  autres,  au  sujet  de  cette  tutelle  du  clergé  et  des 
conséquences  quelle  devait  entraîner.  Mais,  ce  qu'une 


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USURPATIONS  POLITIQUES  DU  CLERGÉ.  m 

saine  philosophie  de  l'histoire  nous  autorise  à  affir- 
mer, c'est  qu'en  réalité  les  donations  faites  aux  sou- 
verains  pontifes,  aux  évoques,  aux  congrégations  reli- 
gieuses, ne  tardèrent  pas  à  dénaturer  les  caractères 
de  cette  tutelle  politique,  irréprochable  à  l'origine; 
ces  donations  furent  la  cause  d'alliances  intimes  et 
adultères  entre  les  deux  puissances  que  le  Christ  avait 
distinguées;  elles  firent  de  la  religion  un  instrument 
de  domination  entre  les  mains  des  princes,  et  bientôt 
le  clergé,  tout  entier  à  son  rôle  secondaire,  perdit  le 
sentiment  de  sa  mission  évangélique  :  les  intérêts  de 
la  terre  lui  firent  oublier  ceux  du  ciel. 


VII 


Rien,  dans  l'histoire,  n'est  plus  frappant  que  l'effet 
rapide  de  ces  donations. 

On  n'a  pas  oublié  ce  fait  caractéristique,  c'est  que 
les  papes,  tant  qu'ils  n'ont  eu  qu'une  tutelle  morale 
sur  les  provinces  romaines,  ont  été  bénis  et  respectés. 
On  a  vu  les  Barbares  envahisseurs,  Goths,  Lombards, 
Hongrois,  Sarrasins,  s'arrêter  devant  la  majesté  du 
saint-siége.  Tandis  que  tout  croulait  autour  d'elle,  la 
ville  éternelle  était  sauvée  par  la  papauté. 

Et,  chose  remarquable,  durant  cette  crise  suprême 
où  la  papauté  et,  par  elle,  l'Italie  orthodoxe  ont  sauvé 
la  civilisation,  il  n'y  avait  pas  de  papauté  temporelle, 
comme  on  l'entend  aujourd'hui,  c'est-à-dire  des  États 
pontificaux.  C'est  le  pontificat  désarmé  qui  a  rendu  ce 


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itô  PROSPÉRITÉ  MATÉRIELLE  DU  CLERGÉ. 

grand  service  au  monde.  S'il  faut  en  juger  par  la  fai- 
blesse et  l'impuissance  où  sont  tombés  les  papes  de- 
puis les  trop  fameuses  donations ,  la  chaire  aposto- 
lique ,  devenue  un  simple  trône  italien,  eût  été  en- 
gloutie sous  les  flots  de  l'invasion  barbare.  Les  papes, 
simples  chefs  spirituels  ,  furent  tout-puissants  parce 
qu'ils  furent  presque  tous  des  saints,  et  ils  furent  des 
saints  parce  que  nul  intérêt  humain  ne  les  détournait 
de  leur  grande  mission  providentielle* 

Dès  qu'il  y  eut  au  monde  une  cour  romaine,  un 
pape-prince  temporel,  des  cardinaux  administrateurs, 
financiers,  diplomates,  chefs  militaires,  tout  changea 
de  face.  Le  trône  pontifical  devint  la  proie  des  ambi- 
tieux, le  sacerdoce  fut  avili,  la  corruption  s'étendit 
comme  une  lèpre  sur  le  clergé  italien,  puis,  de  proche 
en  proche,  sur  le  clergé,  de  toutes  les  provinces. 

Et  le  mal  ne  vint  pas  seulement  de  l'exemple  de  la 
cour  de  Rome.  Les  libéralités  des  princes  ne  s'étaient 
pas  arrêtées  à  l'Église  romaine  ;  elles  s'étaient  géné- 
ralisées au  profit  de  toutes  les  Églises.  Elles  devinrent 
comme  une  mode,  un  entraînement  universel.  Pépin 
et  Charlemagne,  qui  ouvrirent  cette  voie  funeste,  ne 
jetèrent  pas  seulement,  par  leurs  largesses,  les  fon- 
dements de  la  puissance  temporelle  des  papes;  ils  en- 
richirent également  l'archevêché  de  Ravenne,  l'arche- 
vêché de  Milan  et  les  monastères.  Après  eux,  ces  lar- 
gesses se  multiplièrent  dans  des  proportions  ef- 
frayantes. Il  semblait,  tant  ce  mouvement  était  irré- 
sistible, que  toutes  les  richesses  de  l'univers  allaient: 


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PROSPÉRITÉ  MATÉRIELLE  DU  CLERGÉ.  167 

passer  dans  les  mains  des  ministres  de  celui  qui  avait 
dit  :  Mon  royaume  n'est  pas  de  ce  monde. 

L'ignorance  de  ces  temps  barbares  opérait  une  telle 
confusion  entre  les  choses  du  ciel  et  les  choses  de  la 
terre,  qu'on  en  vint  à  penser  que  le  meilleur  moyen 
de  s'assurer  les  faveurs  du  ciel,  c'était  d'enrichir  ses 
ministres.  En  ce  moment  où  les  mœurs  étaient  aussi 
brutales  et  violentes  que  la  foi  était  vive,  on  s'habitua 
donc,  tout  en  s'abandonnant  à  ses  passions  et  à  ses  fu- 
reurs, à  racheter  ses  fautes  et  ses  crimes  par  des  libé- 
ralités en  faveur  du  clergé.  Tous  les  successeurs  de 
Pépin  et  de  Charlemagne  sur  le  Irône  d'Italie  imitèrent 
leur  exemple.  Tous  les  barons  et  seigneurs  firent  de 
même. 

Le  clergé,  au  lieu  de  réagir  contre  ce  courant,  en- 
tretenait ces  dispositions  des  fidèles,  qui,  peu  à  peu, 
étendaient  sa  domination  sur  les  villes,  sur  les  cam- 
pagnes, et  devaient  finir,  à  la  longue,  par  le  rendre 
maître  du  sol  presque  tout  entier.  Déjà  avant  le  dou- 
zième siècle  ces  libéralités  s'étaient  tellement  multi- 
pliées, qu'il  reste,  dit  un  écrivain,  un  plus  grand 
nombre  de  chartes  de  donations  faites  aux  églises  que 
de  toutes  les  autres  espèces  de  contrats  réunis,  et  que, 
lorsque  Othon  le  Grand  entra  en  Italie,  tandis  que  les 
grands  fiefs  laïques  étaient  éteints  ou  divisés,  les 
villes  les  plus  populeuses  et  les  plus  riches  étaient 
possédées  par  le  clergé. 


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168  PROSPÉRITÉ  MATÉRIELLE  DU  CLERGÉ. 


VIII 

Faut -il  s'étonner  des  conséquences  désastreuses 
qu'entraîna  fatalement  un  pareil  état  de  choses?  faut- 
il  s'étonner  que,  dans  le  cœur  du  prêtre,  la  cupidité 
prit  la  place  du  désintéressement  et  l'esprit  d'orgueil 
la  place  de  l'humilité  chrétienne?  faut-il  s'élonner  que 
l'épiscopat,  transformé  en  une  fonction  qui  donnait  le 
pouvoir  et  la  richesse,  devint  le  point  de  mire  de  tous  les 
ambitieux?  faut-il  s'étonner  enfin  que  la  tiare  ne  fut  plus 
désormais  cette  couronne  sainte  que  déposait  avec  res- 
pect l'acclamation  du  peuple  fidèle  sur  le  front  sacré 
du  plus  vertueux,  du  plus  humble,  du  plus  pieux  des 
serviteurs  du  Christ,  mais  le  prix  honteux  de  la  vio- 
lence, du  dol  et  de  l'intrigue,  arrachée  plutôt  que  con- 
quise par  le  plus  riche  ou  le  plus  audacieux  des  com- 
pétiteurs? 

Oh!  dignité  et  pureté  des  premiers  âges!  majesté  de 
la  chaire  apostolique!  où  en  retrouver  môme  le  sou- 
venir au  milieu  des  scandales  de  la  nouvelle  cour  ro- 
maine? Époque  néfaste  sur  laquelle,  pour  l'honneur 
du  monde  chrétien,  il  eût  fallu  jeter  un  voile,  si, 
malgré  une  longue  épreuve  de  dix  siècles,  l'aveugle- 
ment et  l'obstination  des  contemporains  ne  nous  fai- 
saient un  devoir  de  rappeler  les  rudes  enseignements 
de  l'histoire. 

La  réalité,  comme  il  arrive  d'ordinaire,  dépassa 
tout  ce  que  l'imagination  la  plus  sombre  aurait  pu 


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DÉCADENCE  MORALE  DU  CLERGÉ.  160 

concevoir.  On  l'a  dit  souvent  :  il  n'y  a  rien  de  pire  que 
la  corruption  de  ce  qui,  en  soi,  est  excellent.  L'insti- 
tution la  plus  sainte,  une  fois  détournée  de  son  but, 
devait  produire  des  résultats  lamentables.  Rome  devint 
une  arène  où  toutes  les  mauvaises  passions  se  don- 
nèrent rendez-vous.  Les  barons,  maîtres  des  divers 
quartiers  de  la  ville,  retranchés  dans  leurs  palais 
comme  dans  autant  de  repaires,  groupaient  autour 
d'eux,  à  prix  d'argent,  des  bandes  de  sicaires.  Cha- 
cun avait  ainsi  son  parti,  organisé  pour  la  lutte  ;  et  le 
but  de  leurs  convoitises  ardentes,  c'était  le  trône  pon- 
tifical. Quand  les  artifices  des  intrigants  et  des  cour- 
tisanes ne  suffisaient  pas  pour  se  saisir  de  la  tiare,  on 
se  l'arrachait  par  des  guerres  sanglantes. 

Le  peuple,  souverain  au  fond  et  consulté  quelque- 
fois encore  pour  la  forme,  était  à  la  merci  de  ces  par- 
tis puissants.  Le  principe,  c'était  bien  toujours  que 
l'élection  des  papes  devait  être  faite  à  la  fois  par  le 
clergé  et  le  peuple;  mais  les  chefs  du  clergé,  c'étaient 
ces  barons  mêmes,  soldats  en  même  temps  que  prê- 
tres, portant  la  crosse  d'une  main,  l'épée  de  l'autre, 
et  inviolables  dans  leurs  forteresses  ;  les  chefs  du  peu- 
ple, c'étaient  aussi  les  grands,  laïques  ou  évoques, 
qui,  devenus  tout-puissants,  prétendaient  parler  en 
son  nom. 

Quels  choix  durent  sortir  de  cette  officine  d'impu- 
retés et  de  violences!  Quiconque  a  jeté  les  yeux  sur 
les  annales  de  la  cour  romaine,  durant  les  neuvième  et 
dixième  siècles,  sait  dans  quelles  mains  indignes  finit 


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470  DÉCADENCE  MORALE  DU  CLERGÉ. 

par  tomber,  de  chute  en  chute,  le  sceptre  des  papes- 
rois.  Comme  si  rien  ne  devait  manquer  à  ce  grand  scan- 
dale, pour  la  leçon  de  la  postérité,  pendant  une  pé- 
riode de  soixante  années,  on  vit  deux  femmes  triste- 
ment célèbres  disposer  ouvertement  de  la  chaire  pon- 
tificale, Tune,  Théodora,  en  faveur  de  son  amant, 
Jean  X,  l'autre,  Marozia,  en  faveur  de  son  propre  fils, 
Jean  XI. 

Le  remède  devait  sortir  de  l'excès  du  mal. 

Ces  scandales,  ces  désordres,  ces  combats  acharnés 
que  se  livraient  dans  Rome  les  grandes  familles  pour 
s'emparer  du  trône,  devinrent  intolérables  au  peuple 
romain.  Ce  peuple  enfin  sentit  sa  honte  et  voulut  met- 
tre un  terme  à  ce  règne  de  la  violence  et  de  l'arbitraire. 
Cet  effort  suprême  fut  tout  une  révolution. 

«  Il  s'opéra  alors,  dit  Sismondi  *,  dans  le  caractère 
national,  une  révolution  plus  importante  que  celle  qui 
n'atteignait  que  les  magistratures.  À  la  mort  du  grand 
consul*  (956),  on  vit  renaître  l'esprit  public,  on  vit 
se  manifester  dans  le  peuple  l'intention  de  circonscrire 
l'autorité  arbitraire  et  de  mettre  un  terme  à  ses 
usurpations.  Cet  esprit  engagea  les  Romains  dans  une 


*  T.  I,  p.  122. 

2  On  veut  parler  d'Albéric,  qui  prenait  indistinctement  ce  titre  ou 
celui  de  patrice.  Le  peuple  romain  avait  fait  un  premier  pas  dans  la 
voie  de  l'affranchissement,  en  nommant  chef  politique  de  Rome,  dans 
la  personne  d'Albéric,  un  autre  que  le  pape.  Il  croyait  secouer  tout 
ensemble  le  joug  des  femmes,  celui  des  papes  et  celui  des  rois:  En 
fait,  Albéric  fut  un  maître  ;  mais  son  élection  n'en  eut  pas  moins  une 
grande  portée. 


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DÉCADENCE  MORALE  DU  CLERGÉ.  471 

lutte  hardie,  mais  inégale,  avec  les  empereurs  et  les 
papes.  » 

Celte  lutte  se  prolongea  tant  que  l'Italie  fut  vivante, 
c'est-à-dire,  comme  nous  l'avons  déjà  signalé,  jusqu'au 
moment  où  la  cour  romaine,  il  y  a  trois  siècles,  pour 
affermir  et  perpétuer  sa  souveraineté  temporelle,  fit 
alliance  avec  l'Autriche,  se  mit  sous  le  patronage  de 
l'empereur,  sacrifiant  ainsi  l'Italie  à  une  politique 
anticivilisatrice  et  antichrétienne. 


IX 


La  puissance  politique  et  les  richesses  acquises  par 
le  pape  et  le  clergé  n'eurent  pas  seulement  pour  con- 
séquences de  faire  de  Rome  une  arène  ouverte  aux 
luttes  les  plus  violentes  et  les  plus  scandaleuses.  Une 
autre  conséquence  non  moins  grave  de  cette  situation 
nouvelle  faite  à  l'Église  par  les  libéralités  des  princes, 
ce  fut  de  préparer  l'asservissement  du  clergé  par  les 
puissances  laïques.  Les  princes  ne  donnaient  au  clergé 
que  pour  le  dominer.  Chaque  privilège  concédé  créait 
un  lien  nouveau,  chaque  droit  impliquait  un  devoir; 
et  la  logique  était  le  plus  souvent  du  côté  des  princes. 
Le  prêtre,  en  prenant  dans  l'État  la  place  ou  d'un  fonc- 
tionnaire ou  d'un  noble  terrien,  s'obligeait  à  suppor- 
ter toutes  les  charges  de  sa  position. 

Il  résulta  de  cette  immixtion  incessante  du  clergé 
dans  les  affaires  temporelles  une  telle  confusion  de  la 
religion  et  de  la  politique,  qu'il  devint  presque  impos- 


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172  ASSERVISSEMENT  DU  CLERGÉ. 

sible  de  discerner  dans  le  cas  le  plus  simple  si  le  prêtre 
agissait  comme  ministre  du  culte,  s'il  agissait  comme 
sujet  du  prince.  Cette  confusion  s'aggravait  tous  les 
jours,  car  les  ecclésiastiques,  tout  entiers  aux  soins  de 
leurs  intérêts  temporels,  s'éloignaient  de  plus  en 
plus  de  l'esprit  de  leurs  fonctions  primitives.  Le  prêtre 
finissait  par  disparaître  presque  tout  entier  derrière 
le  propriétaire,  le  seigneur,  le  fonctionnaire  politique 
et  même  le  soldat. 

On  pense  bien  que  les  princes  en  profitaient  pour 
étendre  d'autant  plus  leur  domination  sur  le  clergé. 
L'évêque  ou  l'abbé  qui  devenait  comte  d'une  ville  de- 
venait, par  cela  même,  juge  et  quelquefois  général. 
En  temps  de  paix,  il  gouvernait  sa  province;  en  temps 
de  guerre,  il  la  défendait  par  les  armes.  Bientôt  on  vit 
des  évoques  soutenir  des  sièges  en  personne,  puis 
commander  des  armées  en  pleine  campagne.  L  usage 
en  devint  si  général,  que  les  princes  n'hésitèrent  plus 
à  ordonner  aux  évêques-châtelains  de  marcher  contre 
l'ennemi,  comme  ils  en  donnaient  l'ordre  aux  comtes 
laïques.  L'historien  Pélegrini  rapporte  en  ce  sens  un 
ban  publié,  Tan  866,  par  l'empereur  Louis  le  Germa- 
nique pour  l'expédition  de  Bénévent.  11  n'y  eut  pas 
jusqu'à  la  chaire  pontificale  qui  ne  fournit  ses  hommes 
de  guerre  :  quand  le  pape  Jean  X  forma  la  ligue  contre 
les  Sarrasins,  il  se  mit  lui-même  à  la  tête  de  l'armée 
et  ne  déposa  les  armes  qu'après  l'expulsion  de  ses  en- 
nemis. 

Au  milieu  de  ce  régime  où  tout  acte  politique  pre- 


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ASSERVISSEMENT  DU  CLERGÉ.  175 

nait  un  caractère  religieux  et  tout  acte  religieux  un 
caractère  politique,  on  comprend  de  quel  intérêt  il 
était  pour  les  princes  d'intervenir  dans  le  choix  des 
chefs  de  la  religion.  Aussi  se  montrèrent-ils  très-ja- 
loux des  droits  que  les  traités  et  les  usages  leur  avaient 
attribués,  et  l'élection  des  évoques  était  devenue  l'af- 
faire  la  plus  importante  des  gouvernements.  Il  faut 
convenir  qu'au  point  de  vue  du  principe  admis  par  le 
clergé  de  l'union  du  trône  et  de  l'autel,  les  prétentions 
des  princes  à  participer  au  choix  des  évoques  eussent 
été  inattaquables,  si  Ton  avait  su  distinguer,  dès  l'ori- 
gine, l'élection  de  l'investiture  canonique. 


Mais  l'abus  est  toujours  près  du  droit.  Les  princes, 
se  prévalant  des  avantages  temporels  et  des  privilèges 
que  le  clergé  retirait  de  son  alliance  avec  les  pouvoirs 
politiques,  tendirent  toujours  à  se  rendre  les  maîtres 
absolus  des  Églises. 

Cet  asservissement  du  clergé  par  les  princes  tempo- 
rels était  le  plus  grand  malheur  qui  pût  affliger  le 
monde  chrétien.  On  peut  trouver  certes  à  ce  régime, 
comme  à  toute  chose  consacrée  par  les  mœurs  de 
toute  une  époque,  un  côté  sérieux  et  une  utilité  rela- 
tive. Tel  évêque  a  pu  rendre  la  justice  avec  l'impar- 
tialité d'un  ministre  fidèle  et  le  cœur  d'un  père  de 
famille  ;  tel  autre,  déposant  un  moment  sa  croix  pas- 
torale pour  saisir  l'épée,  a  pu  sauver  son  peuple;  mais 


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174  ASSERVISSEMENT  DU  CLERGÉ. 

aucun  avantage  ne  peut  compenser  les  effets  désas- 
treux que  produisit,  dans  le  monde  politique  et  au  sein 
même  de  l'Église,  cette  confusion  à  jamais  déplorable 
des  choses  spirituelles  et  des  choses  temporelles. 
Toute  mission  religieuse  fut  oubliée  ou  plutôt  tour- 
née au  profit  des  intérêts  temporels,  et  toute  influence 
du  prêtre  mise  au  service  des  princes.  Aussi  vit-on 
presque  tout  à  coup  se  produire  une  décadence  éton- 
nante de  la  religion  qui  perdait  son  empire,  et,  en 
particulier,  de  la  papauté  qui  ne  conservait  nul  pres- 
tige sur  les  peuples. 

Il  est  inutile  de  retracer  ici  le  désolant  tableau  de 
l'état  du  monde  et  de  la  dégradation  du  clergé  au  on- 
zième siècle.  Tous  les  historiens  contemporains  en 
ont  laissé  les  plus  effrayants  récits.  L'esprit  d'in- 
trigue, la  simonie  et  la  corruption  des  mœurs  avaient 
envahi  tout  le  corps  sacerdotal.  Dans  chaque  royaume 
les  princes  trafiquaient  ouvertement  des  dignités  ec- 
clésiastiques. Pour  ne  parler  que  de  l'empire,  rien 
n'égale  les  désordres  et  la  dépravation  qu'étalaient 
sans  pudeur,  dans  toutes  les  églises,  les  créatures 
d'Henri  IV. 

«  11  donnait,  dit  Fleury,  les  évêchés  et  les  abbayes 
à  celui  qui  lui  offrait  le  plus  d'argent  ou  qui  savait  le 
mieux  flatter  ses  vices,  et,  après  avoir  ainsi  vendu  un 
évêché,  si  un  autre  lui  en  donnait  plus  ou  louait  plus 
ses  crimes,  il  faisait  déposer  le  premier  comme  simo- 
niaque  et  ordonnait  l'autre  à  sa  place,  d'où  il  arrivait 
que  plusieurs  villes  avaient  deux  évêques  à  la  fois, 


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ASSERVISSEMENT  DU  CLERGÉ.  175 

tous  deux  indignes  *.  »  De  Maistre  dit  à  son  tour  : 
«  L'esprit  féodal  qui  dominait  alors  allait  faire  de  l'É- 
glise, en  Allemagne  et  en  Italie,  un  grand  fief  rele- 
vant de  l'empereur...  L'empereur  vendait  publique^ 
ment  les  bénéfices  ecclésiastiques.  Les  prêtres  por- 
taient les  armes  ;  un  concubinage  scandaleux  souillait 
Tordre  sacerdotal;  il  ne  fallait  plus  qu  une  mauvaise 
tête  pour  anéantir  le  sacerdoce,  en  proposant  le  ma- 
riage des  prêtres  comme  un  remède  à  de  plus  grands 
maux  *.  » 


1  Histoire  ecclésiastique.  liv.  LXI,  ch.  xxn. 

*  Du  Pape,  liv.  II,  chap.  vii,  p.  170  et  171.  Voici  le  tableau  qu'un 
historien  moderne  fait  de  cette  époque,  d'après  les  documents  les 
plus  authentiques  :  «  Dans  l'anarchie  engendrée  par  ces  guerres  con- 
fuses, fastidieuses,  interminables,  au  milieu  des  calamités  et  des 
crimes  de  ce  siècle  de  fer,  l'Église  perd  toute  sa  force  morale;  elle 
devient,  comme  la  société  civile,  matérielle,  violente,  sanguinaire. 
Plus  de  constitution  générale,  plus  de  conciles,  plus  d'instruction  re- 
ligieuse, plus  d'ascendant  sur  les  esprits;  le  clergé  oublie  ce  qui  avait 
fait  sa  force,  et  ne  songe  qu'à  accroître  ses  domaines;  il  ne  cherche 
plus  de  l'autorité  par  La  foi  et  les  lumières,  mais  par  les  armes  et 
les  richesses;  il  devient  tout  aristocratique,  ne  se  recrute  plus  que 
dans  la  noblesse,  distribue  et  reçoit  des  fiefs,  et  change  la  France  en 
une  théocratie  militaire.  Les  prêtres  ont  l'épée  à  la  main  ;  ils  .pillent 
sur  les  routes,  tiennent  auberge  dans  les  églises,  s'entourent  de  femmes 
perdues;  les  cathédrales  et  les  monastères  sont  fortifiés  et  soutien- 
nent des  sièges;  la  force  a  remplacé  partout  l'élection,  et  là  où  les 
fidèles  et  les  moines  ont  conservé  quelque  ombre  de  liberté,  la  cor* 
ruption  achète  ouvertement  les  dignités;  il  n'y  a  plus  à  la  tête  des 
évécbés  et  des  abbayes  que  des  barons  avides  et  belliqueux  ;  plusieurs 
sont  mariés  et  transmettent  leurs  dignités  et  leurs  domaines  ecclé- 
siastiques à  leurs  enfants,  même  en  bas  âge,  ou  bien  les  donnent  en 
dot  à  leurs  filles  et  en  douaire  à  leurs  femmes;  l'hérésie  va  s'emparer 
de  la  société  ecclésiastique  comme  de  la  société  civile  (V.  Voigt.)  ; 
l'avenir  de  l'Église  semble  perdu,  car  la  seule  puissance  qui  puisse 
la  ramener  dans  la  voie  évangélique,  celle  qui,  dans  les  temps  les  plus 


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176  ASSERVISSEMENT  DU  CLERGÉ. 

Ainsi,  celte  position  temporelle,  conséquence  des 
fameuses  donations,  qui  devait  armer  le  clergé  d'une 
force  nouvelle,  l'entourer  de  considération,  rehausser 
Péclat  du  culte,  ces  richesses  destinées  au  soulage- 
ment des  pauvres,  cette  influence  politique  acceptée, 
à  l'origine,  comme  moyen  de  protéger  les  faibles  et 
de  relever  tous  les  déshérités  de  la  terre,  tout  cela 
n'a  servi  qu'à  rabaisser  la  sainte  religion  du  Christ  au 
niveau  d'une  œuvre  humaine,  instrument  de  fortune 
pour  le  clergé,  instrument  de  domination  pour  les 
souverains,  objet  de  dérision  et  de  scandale  pour  les 
uns  et  les  autres. 

XI 

Que  devenait  alors  la  mission  civilisatrice  de  l'É- 
glise? C'était  donc  en  pure  perte  que  s'était  accompli 
le  sacrifice  de  l'Italie? 

L'Italie,  nous  l'avons  vu,  n'a  pu  être  une  nation, 
parce  qu'elle  ne  pouvait  avoir  un  centre  national. 
Rome,  sa  capitale  naturelle,  appelée  temporairement 
à  une  autre  mission,  lui  fait  défaut.  Tout  entière 
consacrée  à  la  création  de  l'unité  morale  dans  le 
monde,  la  ville  éternelle  ne  peut  être  un  centre  poli- 
tique; l'Église  l'enlève  à  l'Italie.  Et  voilà  que  cette 
puissance  morale,  à  laquelle  Rome  a  sacrifié  l'Italie, 

mauvais,  Savait  pas  pris  part  à  la  corruption  du  clergé,  la  papauté 
est  elle-même  dégoûtante  de  sang  et  de  débauches;  elle  ne  songe  plus 
à  la  suprématie  spirituelle  du  monde;  c'est  une  seigneurie  féodale 
qui  veut  être  maîtresse  de  Rome.  »  —  Théoph.  la  Vallée,  t.  I,  p.  258. 


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ASSERVISSEMENT  DU  CLERGÉ.  177 

au  lieu  de  rendre  ce  sacrifice  fécond,  en  poursuivant 
son  œuvre  civilisatrice,  ne  s'occupe  plus  que  de  mi- 
sérables intérêts  temporels  I 

Le  clergé  oubliant  sa  mission,  l'Église  asservie  aux 
princes  de  la  terre,  la  simonie  et  l'incontinence  enva- 
hissant tout  le  corps  sacerdotal,  telle  est  la  consé- 
quence rapide  et  inévitable  des  libéralités  des  princes 
envers  le  clergé  ;  et  les  neuvième,  dixième  et  onzième 
siècles  sont  les  plus  tristes,  les  plus  barbares  de  l'his- 
toire de  l'Église  et  du  monde. 

Il  ne  pouvait  manquer  de  s'opérer  une  réaction. 
L'excès  du  mal  la  rendait  inévitable.  Les  bons  prêtres 
étaient  désolés,  mais  impuissants.  Il  se  trouva  parmi 
eux  un  moine  qui  sembla  résumer  en  lui  toutes  les 
douleurs,  toutes  les  indignations  de  l'Église ,  et  qui 
conçut  le  hardi  projet  d'opérer  une  réforme  radicale, 
en  attaquant  tout  à  la  fois  les  vices  du  corps  sacerdo- 
tal et  la  domination  corruptrice  des  princes.  Chez  ce 
prêtre,  qui  donna  son  nom  à  son  siècle,  un  caractère 
indomptable  et  une  activité  prodigieuse  étaient  au 
service  d'une  haute  et  vaste  intelligence;  mais,  plutôt 
fait  pour  comprendre  la  vie  des  sociétés  à  la  manière 
des  despotes,  qui  veulent  que  tout  se  meuve  sous 
l'impulsion  dune  volonté  unique,  qu'à  la  manière  des 
apôtres,  qui  savent  que,  par  le  Christ,  la  liberté  est 
entrée  dans  le  monde,  il  ne  sut  qu'imprimer  un  mou- 
vement violent  aux  événements  de  son  époque ,  au 
lieu  de  laisser  aux  générations  à  venir  une  œuvre  vrai- 
ment chrétienne  et  féconde. 

i.  ri 


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178  ASSERVISSEMENT  DU  CLERGÉ. 

Génie  austère,  impétueux,  opiniâtre,  le  moine  Hil- 
debrand,  dévoré  d'un  saint  zèle,  eut  l'audace  d'enga- 
ger une  lutte  héroïque  contre  toutes  les  mauvaises 
passions  de  son  temps.  11  les  poursuivit  sans  relâche, 
dans  le  temple,  dans  la  solitude  du  cloître,  sur  le  siège 
épiscopal,  derrière  les  forteresses  féodales,  sur  le 
trône  impérial  ;  et  il  déploya,  dans  cette  entreprise, 
de  merveilleuses  facultés  et  une  énergie  extraordi- 
naire. Son  but  était  digne  de  tous  les  efforts  de  ce 
grand  esprit  :  l'affranchissement  de  l'Église  et  la  ré- 
génération du  sacerdoce. 

Plût  à  Dieu  qu'il  eût  compris  ce  but  dans  la  simpli- 
cité et  la  mesure  qui  sont  le  cachet  et  la  condition  des 
choses  destinées,  non  à  la  glorification  d'une  caste, 
ihais  au  bonheur  de  l'humanité  tout  entière!  En  dé- 
passant ce  but,  il  créa  des  embarras  nouveaux,  et  se 
fit  le  promoteur  d'un  système  qui  a  été  le  malheur  de 
l'Église  et  du  monde. 


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CHAPITRE  IX 

GRÉGOIRE  VII  ET  LE   RÉGIME  THÉOCR.VTIQUE 


1 


Grégoire  VII  aurait  bien  mérité  de  l'Église  cl  de  la 
civilisation  si  son  entreprise  se  fût  bornée,  d'une 
part,  à  réformer  les  mœurs  du  clergé,  et,  de  l'autre, 
à  soustraire  les  Églises  à  la  domination  des  puis- 
sances laïques. 

Assurément,  au  point  où  en  étaient  les  choses,  la 
grande  réforme  rêvée  par  Grégoire  VII  rie  pouvait  s'ac- 
complir sans  soulever  des  tempêtes;  ce  n'était  pas 
sans  d'horribles  déchirements  que  cette  société  si  pro- 
fondément viciée  sentirait  une  main  courageuse  péné- 
trer dans  ses  plaies,  afin  d'attaquer  le  mal  jusque  dans 
sa  racine.  Ces  prélats  simoniaques,  ces  abbés  gorgés 
de  richesses)  ces  monarques  sans  frein  et  sans  pu- 


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180  GRÉGOIRE  VII. 

deur,  devaient  remplir  le  monde  de  leurs  clameurs 
et  opposer  une  résistance  violenle  et  opiniâtre. 

Cependant  le  droit  du  saint-siége  était  si  évident, 
Tintérêt  de  l'Église  si  manifeste,  et  la  partie  fidèle  du 
clergé  désirait  si  ardemment  qu'un  prompt  remède 
mit  fin  à  ses  souffrances,  qu'une  volonté  puissante  fût 
parvenue  à  dominer  la  situation,  si  elle  eût  su  se  te- 
nir dans  une  mesure  équitable.  Sous  une  main  aussi 
prudente  que  ferme,  la  querelle  des  investitures,  au 
lieu  de  mettre  l'Europe  en  feu  pendant  un  demi-siè- 
cle, se  serait  peut-être  terminée,  sinon  à  l'amiable, 
du  moins  sur  un  autre  terrain  que  les  champs  de  ba- 
taille et  avec  d'autres  armes  que  l'épée  ;  sans  verser 
des  flots  de  sang,  on  aurait  résolu  le  problème, 
comme  il  le  fut  plus  tard,  en  1122,  par  le  fameux 
traité  de  Worms  entre  le  pape  Calixte  II  et  l'empereur 
HenriV. 

Ce  concordat,  si  l'on  se  reporte  à  cette  époque  d'i- 
gnorance où  tout  était  confondu,  fit  une  juste  part 
au  pape  et  à  César  dans  la  nomination  des  évoques, 
le  prince  conservant  le  droit  de  donner  l'investiture 
temporelle,  celle  des  biens  et  titres  séculiers,  le  pape 
se  réservant  l'investiture  spirituelle,  c'est-à-dire  le 
droit  de  conférer  les  titres  ecclésiastiques. 

Si,  pour  arrivera  une  solution  aussi  simple,  on  eut  à 
traverser  une  pareille  crise  elà  surmonter  d'aussi  grands 
obstacles,  cela  ne  tient  pas  aux  difficultés  mômes  de 
la  question,  mais  à  l'intérêt  qu'avait  chaque  puissance 
rivale  à  maintenir  une  confusion  qui  favorisait  son 


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LE  RÉGIME  THÊOCRÀTIQUE.  481 

esprit  d'envahissement  et  de  domination.  Malgré  les 
prétentions  exorbitantes  de  la  puissance  laïque,  nous 
ne  doutons  pas  que  la  fermeté  des  papes,  si  elle  se 
fût  renfermée  dans  de  sages  limites,  n'eût  triomphé 
des  résistances  des  Empereurs. 

Mais  l'ambition  de  Grégoire  YII  allait  bien  au  delà 
de  ce  but  légitime.  Il  ne  répudiait  aucune  des  libéra- 
lités faites  aux  Églises  ;  il  voulait  que  les  papes  et  les 
évoques  restassent  en  possession  de  leurs  propriétés 
et  privilèges  féodaux,  tout  en  refusant  à  l'Empereur  et 
aux  autres  princes  certains  droits  régaliens  qu'ils 
avaient  naturellement  sur  ces  feudataires  comme  sur 
les  feudataires  laïques.  Ce  n'étaient  pas  les  clauses  in- 
sérées plus  tard  dans  le  traité  de  Worms  qui  pouvaient 
le  satisfaire.  11  n'entendait  pas  que  les  faveurs  tempo- 
relles impliquassent  entre  les  deux  pouvoirs  une  al- 
liance dans  laquelle  les  droits  de  chacun  seraient  res- 
pectés. 11  voulait  la  domination  de  l'Église  sur  l'État, 
comme  l'âme  domine  le  corps.  Il  s'indigne  contre 
ceux  qui  veulent  mettre  la  dignité  royale  au-dessus 
de  l'épiscopale.  «  On  en  peut  voir,  dit-il,  la  différence 
par  l'origine  de  l'une  et  de  l'autre.  Celle-là  a  été  in- 
ventée par  l'orgueil  humain,  celle-ci  instituée  par  la 
bonté  divine.  » 

Grégoire  VII  osa  donc  affirmer  comme  un  droit  dé- 
coulant de  sa  souveraineté  spirituelle,  cette  omnipo- 
tence que  quelques-uns  de  ses  prédécesseurs  n'avaient 
exercée  qu'en  vertu  d'une  concession  des  princes  et 
des  peuples.  Il  dit  formellement,  dans  une  lettre  du 


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182  GRÉGOIRE  Vil. 

25  août  1076  :  «  Si  le  saint-siége  a  reçu  de  Dieu  le 
pouvoir  de  juger  les  choses  spirituelles,  pourquoi  ne 
jugera-t-il  pas  aussi  les  temporelles?  »  Aussi  prétend- 
il  avoir  le  droit ,  non-seulement  d'excommunier  les 
princes  comme  les  simples  fidèles,  ce  qui  est  hors 
de  contestation,  mais  encore  de  les  priver  de  leur 
dignité. 

C'est  la  première  fois  que  Ton  voit  formulée  dogma- 
tiquement «  cette  doctrine  inouïe  jusqu'alors  que  le 
pape  eût  le  droit  de  déposer  les  souverains l.  » 


II 

Grégoire  VII  cite  à  l'appui  de  sa  doctrine  une  pré- 
tendue lettre  de  saint  Clément  à  saint  Jacques;  il  in- 
voque l'exemple  du  pape  Zacharie,  qui  aurait,  suivant 
lui,  déposé  le  roi  de  France  et  déchargé  tous  les 
Français  de  leur  serment  de  fidélité  envers  lui  ;  il  s'au- 
torise de  l'opinion  de  saint  Grégoire,  exposée  dans 
des  actes  de  concession  de  privilèges  à  quelques 
Églises;  enfin  il  rappelle  la  fermeté  mémorable  de 
saint  Ambroise,  qui,  non  content  d'excommunier 
l'empereur  Théodose,  lui  défendit  encore  de  demeurer 
à  la  place  des  prêtres  dans  l'Église  \ 

1  Fleury,  Histoire  ecclésiastique,  liv.  LXII,  ch.  xxxii. 

*  Cette  prétendue  lettre  de  saint  Clément  est  considérée  comme  apo- 
cryphe. D'ailleurs,  ainsi  que  le  fait  remarquer  Fleury,  elle  ne  parle 
que  de  l'excommunication,  «  Or,  dit  cet  écrivain,  la  question  n'était 
pas  si  les  rois  pouvaient  être  excommuniés,  mais  si  l'excommunication 


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LE  RÉGIME  THÉOCRÀTIQUE.  183 

Ces  paroles  de  l'altier  pontife  n'étaient  pas  une  vaine 
menace.  Elles  avaient  été  précédées  d'un  acte  écla- 
tant. Le  pape,  dans  un  concile  tenu  à  Rome,  avait 
excommunié  et  déposé  l'Empereur.  Celle  sentence,  la 
première  qui  ait  été  prononcée  contre  un  souverain, 
déliait  les  chrétiens  de  leur  serment  de  fidélité  envers 
Henri  IV,  et  défense  était  faite  à  toute  personne  de  le 
servir  comme  roi.  «  L'Empire,  dit  l'historien  très-ca- 
tholique Othon,  fut  d'autant  plus  indigné  de  cette  nou* 
veauté,  que  jamais  auparavant  il  n'avait  vu  une  pa- 
reille sentence  publiée  contre  un  empereur  romain.  » 

Des  écrivains  ultramontains  ont  cru  suffisamment 
expliquer  ces  rigueurs  par  la  conduite  scandaleuse  de 
l'Empereur,  et  ils  ont  dit  que  Grégoire  VII  n'avait 
frappé  ce  monarque  que  pour  le  punir  de  ses  empié- 
tements, devenus  systématiques,*  sur  les  droits  ecclé- 
siastiques du  saint-siége  et  des  évéques. 

Quelque  fondés  que  fussent  les  griefs  de  la  cour  ro- 
maine contre  ce  prince,  et  les  actes  incriminés  fussent- 
ils,  par  leur  nature,  de  ceux  qui  appartiennent  à  la 
juridiction  de  la  puissance  religieuse,  rien  ne  donnait 

les  privait  de  leur  puissance  temporelle.  Quant  aux  exemples,  le  pape 
Zacharie  ne  déposa  point  le  roi  Cliildéric;  mais  il  fut  seulement  con- 
sulté par  les  Français,  qui  voulaient  le  déposer  ;  et  ce  prince  n'était 
ni  excommunié  ni  criminel,  mais  seulement  méprisé  pour  son  inca- 
pacité. Le  privilège  de  saint  Grégoire  est  celui  de  l'hôpital  d'Autun, 
où  quelques  uns  croient  que  cette  clause  de  privation  des  dignités 
temporelles  a  été  ajoutée;  d'autres  la  regardent  comme  une  malédic-" 
ton  et  une  menace.  Quant  à  l'empereur  Théodose,  saint  Ambroise  ne 
prétendit  jamais  lui  rien  ôter  de  la  puissance  temporelle.  »  —  Fleury 
Histoire  ecclésiastique,  liv.  LX1I,  ch.  xxxu. 


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184  GRÉGOIRE  Vil. 

au  pape  un  droit  quelconque  sur  la  fonction  tempo- 
relle du  coupable.  Il  pouvait  lui  infliger,  comme  au 
plus  simple  chrétien,  des  peines  canoniques,  l'exclure 
de  la  société  des  fidèles  ;  mais  le  frapper  dans  sa  di- 
gnité politique,  le  suspendre  ou  le  déposer,  c'était 
une  usurpation  que  rien  au  monde  n'autorisait. 

En  vain  allègue-t-on,  pour  donner  un  fondement  à 
cette  puissance  temporelle  des  papes,  que  l'assenti- 
ment des  peuples  avait  fini  par  constituer  en  leur 
faveur  un  droit  public  européen.  On  a  singulièrement 
abusé  de  cet  argument,  qui  n'a  de  valeur  que  dans  le 
sens  d'un  protectorat  moral  et  tout  paternel  de  la  pa- 
pauté envers  les  peuples,  dans  le  sens  d'un  haut  arbi- 
trage, s' exerçant  suivant  les  convenances  des  parties 
et  l'adhésion  persistante  de  l'opinion  publique,  mais 
qui  est  faux  dans  le  sens  d'une  abdication  qu'auraient 
faite  les  princes  et  les  peuples  de  leurs  droits  temporels 
entre  les  mains  des  souverains  pontifes. 

Jamais  le  monde  chrétien,  même  aux  époques  où  il 
était  plongé  dans  la  plus  profonde  ignorance,  n'a  en- 
tendu créer  ce  monstrueux  système  qui  fait  de  toutes 
les  sociétés  humaines  un  seul  troupeau,  et  de  l'autorité 
pontificale  une  autorité  unique,  absorbant  en  elle  tous 
les  pouvoirs,  toutes  les  fonctions,  ce  régime  où  toute 
liberté,  toute  volonté  s'effacent  devant  la  volonté 
du  prêtre,  où  toute  force  vivante  et  active  ne  peut  se 
mouvoir  que  sous  son  impulsion,  où  les  chefs  des 
nations,  à  un  signe  du  souverain  pontife,  doivent  dé- 
poser leur  sceptre,  où  l'interdit  jeté  sur  un  peuple 


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LE  RÉGIME  THÉOCRATIQUE.  185 

suspend  à  l'instant  toute  industrie,  tout  commerce, 
toute  vie  publique,  un  régime  enfin  où  la  parole  d'un 
seul  homme  tient  l'univers  muet  et  esclave,  et  gou- 
verne par  la  terreur. 

Si  le  monde  chrétien  eût  vu  apparaître  ce  système, 
dépouillé  de  tout  artifice,  tel  qu'il  est  en  lui-même, 
avec  ses  conséquences  logiques,  tel  que  l'ont  rêvé  les 
papes  théocrates,  il  eût  reculé  d'épouvante,  et,  plutôt 
que  de  s'exposer  aux  dangers  si  graves  que  des  mal- 
entendus et  des  confusions  perfides  pourraient  faire 
naitre,  il  eût  renoncé  à  tout  jamais  même  aux  plus 
grands  avantages  de  la  tutelle  bienveillante  des  pon- 
tifes. Tant  que  les  papes,  dans  leurs  interventions, 
conservèrent  l'attitude  de  médiateurs  et  de  concilia- 
teurs librement  acceptés  par  les  sociétés  temporelles, 
ils  furent,  dans  la  plus  haute  acception,  les  arbitres  de 
l'Europe.  Dès  qu'ils  voulurent  parler  en  maîtres  et 
disposer  des  couronnes,  la  conscience  publique  se  sou- 
leva. On  le  vit  bien  à  la  première  tentative  de  Gré- 
goire VII.  A  ses  foudres,  ses  adversaires  répondirent 
par  des  anathèmes,  et  l'Empire,  divisé  en  deux  camps, 
devint  un  immense  champ  de  bataille. 

III 

Nous  n'avons  pas  à  nous  occuper  des  intentions  de 
Grégoire  VII  et  des  papes  qui  ont  adopté  sa  politique. 
Dieu  seul  est  juge  des  intentions;  l'histoire  ne  juge 
que  les  actes.  Or  ses  actes,  dans  l'idée  générale  qui 


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180  GRÉGOIRE  VII. 

les  inspire  et  dans  le  but  qu'ils  révèlent,  sont  ceux 
d'un  despote.  Hildebrand,  posant  les  assises  de  sa 
vaste  unité  théocratique,  n'est  plus  un  chef  religieux 
constituant  la  libre  société  des  âmes;  c'est  l'esprit  de 
domination  fait  homme,  c'est  le  génie  de  la  conquête 
élevé  à  des  proportions  incommensurables. 

Qu'on  se  figure  un  Alexandre  ou  un  César  com- 
mençant par  se  dépouiller  de  toute  grandeur  hu- 
maine dans  l'humilité  et  la  pauvreté  du  cloître,  puis 
se  redressant,  le  front  ceint  de  la  tiare,  et  disant  au 
monde  agenouillé  :  En  moi,  ce  n'est  plus  l'homme 
qui  vous  parle;  je  suis  le  représentant  de  Dieu  sur  la 
terre;  en  son  nom  je  commande  à  l'univers,  les  na- 
tions m'appartiennent,  les  rois  sont  mes  serviteurs  et 
les  peuples  mes  tributaires;  comme  toute  conscience 
relève  de  ma  souveraine  sagesse,  toute  société  d'êtres 
raisonnables  doit  s'inspirer  de  ma  pensée... 

L'idéal  de  l'ambition  humaine  se  couvrant  de  la 
majesté  divine,  voilà  la  papauté  telle  que  la  voulait 
faire  Hildebrand. 

L'intention  ne  peut  excuser  ces  aberrations,  qui 
viennent  d'un  zèle  bien  aveugle,  si  elles  ne  sont  pas 
le  délire  de  l'orgueil. 

Et  nous  sommes  loin  d'avoir  rien  exagéré.  Gré- 
goire VII,  pendant  les  douze  années  de  son  pontificat, 
profita  de  toutes  les  occasions,  et  au  besoin  il  sut  en 
faire  naître,  pour  affirmer  les  prétendus  droits  poli- 
tiques du  saint-siége  sur  tous  les  pays  de  l'Europe. 
Plus  discret  vis-à-vis  des  monarques  puissants,  plus 


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LE  RÉGIME  THÉOCRATIQUE.  187 

haulain  vis-à-vis  des  petits  princes,  au  fond  poursui- 
vant avec  une  persévérance  inouïe  le  môme  système 
d'envahissement  à  l'égard  des  uns  et  des  autres,  il 
épuisa,  pour  atteindre  son  but,  toutes  les  ruses  diplo- 
matiques et  tous  les  moyens  de  violence. 

Naturellement  ses  prétentions  sur  le  temporel  des 
États  prirent  le  caractère  de  toutes  les  choses  de  cette 
époque.  La  féodalité  étant  la  forme  universelle  de  ces 
sociétés,  les  droits  politiques  revendiqués  par  les 
papes  durent  être  des  droits  féodaux.  Quand  donc  il 
fut  impossible  au  saint-siége  de  prétendre  au  gouver- 
nement direct  d  une  nation,  comme  il  le  fit  pour  les 
provinces  romaines,  il  se  contentait  d'un  droit  de  su- 
zeraineté. Les  papes,  et  Grégoire  VU  en  particulier, 
n'hésitèrent  pas  à  supposer  des  titres  imaginaires, 
quand  les  titres  réels  leur  manquaient,  pour  imposer 
à  un  prince  le  serment  de  fidélité. 

Ainsi  Grégoire  prétend  s'inféoder  l'Espagne,  sous 
prétexte  que  ce  royaume  est  une  propriété  de  saint 
Pierre.  Puis,  dans  les  termes  les  plus  impérieux,  il 
rappelle  au  roi  de  Hongrie  qu'il  est  le  vassal  du  saint- 
siége,  par  la  raison  «  que  le  roi  Etienne  avait  remis 
tous  les  droits  et  toute  la  puissance  de  son  Église  à 
saint  Pierre.  »  11  manifeste  les  mêmes  prétentions  sur 
le  royaume  d'Angleterre,  tout  en  faisant  entendre  un 
langage  plus  modéré  à  Guillaume  le  Conquérant. 

Lorsqu'il  ne  se  sent  pas  assez  fort  pour  parler  en  su- 
zerain, il  a  recours  aux  foudres  spirituelles;  et  comme 
ses  sentences  purement  religieuses  sont  suivies  d'ef- 


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488  GRÉGOIRE  VII. 

fets  temporels,  il  marche  toujours  ainsi  5  son  but  : 
l'asservissement  de  tous  les  royaumes.  S'il  menace 
d'excommunication  le  roi  de  France  Philippe  1er,  il  a 
soin  d'avertir  les  évéques  et  les  comtes  du  royaume 
que,  si  le  roi  persévère  dans  sa  mauvaise  conduite, 
il  le  séparera  de  la  communion  de  l'Église,  «  lui  et 
quiconque  lui  rendra  l'honneur  et  l'obéissance  comme 
à  un  roi. l  » 

L'excommunication,  on  le  voit,  équivaut  à  la  dépo- 
sition, et  l'on  sait  que  Grégoire  ne  fut  pas  avare  de  ce 
moyen.  Ses  foudres  retentissent  d'un  bout  du  monde 
à  l'autre;  il  excommunie  l'empereur  de  Constantinople 
Nicéphore  Botoniate,  comme  il  a  excommunié  Philippe 
de  France. 

Quant  aux  petits  princes  et  seigneurs,  il  se  croyait 
dispensé  envers  eux  de  tout  argument  sérieux,  même 
de  tout  prétexte.  Il  commande,  et  c'est  assez.  Il  dis- 
tribue à  son  gré  les  couronnes,  dépose  l'un,  investit 
l'autre;  partout  il  fait  acte  d'omnipotence  et  asseoit  les 
fondements  de  sa  monarchie  universelle. 

Voyez  avec  quelle  souveraine  aisance  il  offre  au  roi 
de  Danemark,  Suénon,  une  province  voisine  des  États 
romains;  il  lui  dit  dans  une  lettre,  comme  en  fosU 
scripttm  :  «  Au  reste,  il  y  a  près  de  nous  une  pro- 
vince très-riche,  occupée  par  de  lâches  hérétiques,  où 
nous  désirerions  qu'un  de  vos  fils  vint  s'établir,  pour 
en  être  le  prince  et  le  défenseur  de  la  religion;  s'il  est 

1  Fleury,  liv.  LXII.  ch.  xvi. 


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LE  RÉGIME  THÊOCRATIQUE.  189 

vrai,  comme  nous  a  dit  un  évéque  de  voire  pays,  que 
yous  avez  dessein  de  l'envoyer  avec  quelques  Iroupes 
choisies  au  service  de  la  cour  apostolique  *.  » 

Son  ton  est  le  même  quand  il  menace,  en  Sardai- 
gne,  Orzoc  de  Cagliari,  de  lui  enlever  ses  terres  pour 
les  donner  à  d'autres,  s'il  ne  paye  exactement  le  tribut 
qu'il  doit  au  saint-siége.  Il  est  le  même  quand,  éten- 
dant ses  prétentions  jusqu'en  Russie,  Grégoire  écrit 
sans  autre  préambule  au  roi  Démétrius  :  «  Votre  fils, 
visitant  le  tombeau  des  apôtres,  est  venu  à  nous,  et 
nous  a  déclaré  qu'il  voulait  recevoir  ce  royaume  de 
nos  mains,  comme  un  don  de  saint  Pierre,  en  lui 
prêtant  serment  de  fidélité,  nous  assurant  que  vous 
approuveriez  cette  demande.  Et  comme  elle  nous  a 
paru  juste,  nous  la  lui  avons  accordée,  et  nous  lui 
avons  donné  votre  royaume  de  la  part  de  saint 
Pierre.  » 

Les  prétentions  de  Grégoire  VII,  sa  correspondance v 
en  fait  foi,  s'étendaient  donc  sur  tous  les  États;  et, 
comme  le  fait  très-judicieusement  remarquer  l'abbé 
Fleury,  ce  pape  «  n'était  pas  seulement  persuadé  en 
général  que,  suivant  le  bon  ordre,  la  puissance  tem- 
porelle devait  être  soumise  à  la  spirituelle;  il  croyait 
encore  avoir  des  titres  particuliers  pour  assujettir  tous 
les  royaumes  de  l'Europe.  » 

1  Fleury,  liv.  LXII,  cli.  six. 


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190  GREGOIRE  VU. 


IV 


Ce  serait  en  vain  qu'on  essayerait  d'infirmer  1  avis 
de  Téminent  écrivain.  Il  ne  s'agit  pas  ici  d  une  opi- 
nion doctrinale  exposée  par  le  théologien  gallican, 
mais  d'un  jugement  impartial  tiré  d'un  ensemble  de 
faits  incontestables.  C'est,  les  pièces  authentiques  en 
main,  d'après  les  documents  officiels  de  l'époque  et 
particulièrement  la  correspondance  d'Hildebrand,  que 
le  savant  auteur  de  Y  Histoire  ecclésiastique  montre  ce 
pape  mettant  en  œuvre  toutes  les  subtilités  et  tous  les 
sophismes  pour  se  ménager  des  droits  temporels  sur 
tous  les  États. 

11  a  bien  le  droit  de  dire,  après  avoir  onuméré  les 
tentatives  faites  dans  ce  but  et  les  incroyables  raisons 
invoquées  pour  leur  donner  un  fondement:  «Ces 
exemples  suffisent  pour  montrer  l'idée  qu'avait  Gré- 
goire VII  de  l'autorité  du  saint-siége,  et  qu'il  voulait 
persuader  à  tout  le  monde  que  toutes  les  puissances 
temporelles  dépendaient  de  la  puissance  spirituelle  du 
pape»  » 

En  d'autres  termes,  pour  se  servir  de  la  langue 
juridique  de  Tépoque5  Grégoire  VII  voulait  faire  du 
monde  un  immense  et  unique  empire,  dans  lequel 
chaque  État  serait  un  /te/*  du  saint-siége. 

Qu'y  a-t-tl  de  commun,  nous  le  demandons,  entre 
cette  monstrueuse  conception  de  quelques  papes  am= 


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LE  RÉGIME  THÉOCRATIQUE.  191 

bilieux  et  fanatiques  et  cette  tutelle  paternelle  exercée 
un  moment  par  les  souverains  pontifes,  selon  le  vœu 
des  peuples?  Il  a  fallu  bien  des  préjugés  et  bien  des 
illusions  pour  qu'on  ait  pu  confondre  les  deux  choses. 
Nous  avons  déjà  dit,  et  nous  ne  saurions  assez  ré- 
péter que  nous  ne  contestions  pas  les  services  que 
rendirent  les  papes,  dans  ces  temps  barbares,  par 
leur  haut  patronage  sur  les  rois  et  sur  les  peuples. 
Même  des  écrivains  protestants  en  ont  fait  l'aveu  : 

a  Dans  le  moyen  âge,  dit  Frédéric  Ancillon,  où  il 
n'y  avait  pas  d'ordre  social,  elle  seule  (la  papauté) 
sauva  peut-être  l'Europe  d'une  entière  barbarie.  Elle 
créa  des  rapports  entre  les  nations  les  plus  éloignées; 
elle  fut  un  cenlre  commun,  un  point  de  ralliement 
pour  les  États  chrétiens...  Ce  fut  un  tribunal  suprême, 
élevé  au  milieu  de  l'anarchie  universelle,  et  dont  les 
arrêls  furent  quelquefois  aussi  respectables  que  res- 
pectés ;  elle  prévint  et  arrêta  le  despotisme  des  Empe- 
reurs, remplaça  le  défaut  d'équilibre,  et  diminua  les 
inconvénients  du  régime  féodal1.  »  M.  Coquerel re- 
connaît à  son  tour  que  ce  pouvoir  extraordinaire  des 
papes  empêchait  le  despotisme  de  devenir  atroce. 
«  Dans  ces  temps  de  ténèbres,  dit-il,  nous  ne  voyons 
aucun  exemple  de  tyrannie  comparable  à  celle  de  Do- 
milicn  à  Rome.  Un  Tibère  était  impossible;  Rome 
l'eût  écrasé.  Les  grands  despotismes  arrivent  quand 
les  rois  se  persuadent  qu'il  n'y  a  rien  au-dessus  d'eux; 

1  Tableau  dés  révolutionsdu  système  politique  de  l'Europe,  édit.  in-8 
(te  1823,  t.  î,  p.  115  et  136. 


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192  GRÉGOIRE  VII. 

c'est  alors  que  l'ivresse  d'un  pouvoir  illimité  enfante 
les  plus  atroces  forfaits  *.  » 

Oui,  cette  tutelle  temporaire,  née  de  la  confiance 
des  peuples,  a  eu  sa  raison  d'être.  Mais  nous  soutenons 
que,  dès  qu'elle  a  été  érigée  en  système  théocratique, 
et  revendiquée  comme  un  droit  découlant  de  la  mis- 
sion même  de  la  papauté,  elle  a  enraciné  dans  le 
monde  une  politique  barbare,  antichrétienne,  en  per- 
pétuant chez  tous  les  peuples  une  confusion  entre  la 
religion  et  la  politique,  d'où  sont  résultés  et  subsis- 
tent encore  les  malentendus  les  plus  funestes. 

Admirez  comme  tout  s'enchaîne,  dans  le  bien 
comme  dans  le  mal  ;  dans  le  bien,  par  la  vertu  même 
des  principes  d'éternelle  justice,  qui  ne  produisent 
que  des  œuvres  harmoniques  ;  dans  le  mal,  par  la  loi 
providentielle  de  la  sanction,  qui,  pour  l'avertissement 
de  l'humanité,  tire  les  conséquences  fatales  de  toule 
violation  que  commet  une  créature  libre  des  lois 
saintes  de  sa  destinée^  Quand  l'homme,  par  un  libre 
effort  de  sa  volonté,  s'associe  aux  desseins  de  Dieu  sur 
le  monde,  il  édifie  pour  les  siècles,  il  lègue  aux  gé- 
nérations successives  une  source  intarissable  de  pros- 
pérités. Quand  l'homme  ne  s'empare  de  l'idée  divine 
que  pour  la  faire  tourner,  par  une  déviation  sacrilège, 
au  profit  de  son  orgueil,  de  sa  cupidité  et  de  son  ava- 
rice, il  prépare  des  désordres  d'autant  plus  graves 
que  l'idée  divine,  ainsi  détournée  de  son  but,  avait 

*  Essai  sur  l'histoire  du  christ  ianismr.  * 


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LE  RÉGIME  THÉOCRATIQUE.  195 

en  elle-même  une  plus  haule  et  plus  universelle  portée. 
Car  c'est  la  perfection  de  la  justice  qu'elle  ait  deux 
faces  opposées  qui  se  complètent  et  se  contrôlent 
Tune  l'autre,  Tune  sereine  et  souriante,  l'autre  sé- 
vère et  redoutable,  toutes  deux  également  impertur- 
bables, laissant  les  lois  de  la  logique  suivre  leur  cours. 
C'est  pourquoi  il  est  dans  l'ordre  qu'un  principe  quel- 
conque, entre  des  mains  déloyales  et  perverses,  ait, 
comme  instrument  malfaisant,  la  même  puissance 
qu'il  aurait  eue  pour  le  bien. 

Il  ne  faut  donc  pas  s'étonner  si  cette  grande  et  su- 
blime idée  de  l'unité  religieuse  autour  de  la  chaire 
apostolique,  qui  eut  une  influence  si  salutaire  et  si 
décisive  sur  les  commencements  du  monde  moderne, 
devint  un  principe  désastreux  quand  les  papes  et  tout 
le  clergé  en  firent  un  moyen  de  domination  maté- 
rielle; il  ne  faut  pas  s'étonner  si  la  tutelle  des  pon- 
tifes devint  une  force  paralysante,  si  le  prêtre  trans- 
formé en  agent  politique,  perdit  entièrement  de  vue 
le  côté  divin  de  sa  mission,  et  si  le  résultat  définitif 
de  ce  système  fut  d'enrayer  partout  le  mouvement  de 
la  civilisation. 

Et  qu'avait-il  fallu  pour  pervertir  ainsi  l'esprit  du 
clergé,  pour  jeter  dans  le  monde  chrétien  des  idées 
tellement  fausses  sur  le  rôle  social  des  évoques  et  du 
chef  de  l'Église,  que,  lorsqu'il  se  trouva  un  pape  qui 
voulut  opérer  une  grande  reforme,  il  comprit  si  peu 
les  vraies  causes  du  mal,  qu'au  lieu  de  les  fair^  ces- 
ser, il  les  perpétua  en  les  systématisant? 

i.  13 


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194  GRÉGOIRE  VII. 

Pour  produire  celte  décadence  religieuse  et  sociale, 
il  avait  suffi  d'une  chose;  cette  chose  fatale,  nous 
l'avons  signalée  :  ce  furent  les  libéralités  des  princes 
envers  le  clergé  et  surtout  envers  la  cour  romaine. 
Quand  s'accomplit  le  fameux  pacte  de  Charlemagne, 
point  de  départ  de  la  puissance  temporelle  du  saint* 
siège,  on  était  loin  de  prévoir  les  conséquences  fu- 
nestes qui  en  devaient  sortir  pour  l'Église  et  pour  les 
nations.  Cette  alliance  entre  le  trône  et  l'autel,  desti- 
née à  pacifier  le  monde,  avait  abouti  à  la  guerre  sans 
issue  du  sacerdoce  et  de  l'empire;  ce  royaume  ponti- 
fical, qui  devait  assurer  l'indépendance  du  chef  de 
l'Église,  avait  chaque  jour  abaissé  et  entravé  la  puis- 
sance des  papes,  en  entretenant  leur  ambition  et  leur 
créant  des  intérêts  temporels  dans  toute  l'Europe. 


Mais  ce  fut  surtout  la  malheureuse  Italie  qui  eut  à 
souffrir  du  faux  système  dans  lequel  s'était  engagée 
la  papauté.  Les  autres  peuples,  quelque  absorbante 
que  fût  la  politique  de  la  cour  romaine,  ne  purent 
être  soustraits  entièrement  au  mouvement  national 
qui  tendait  à  les  constituer  dans  leur  pleine  indépein 
dance.  L'Italie,  au  contraire,  portait  en  elle  l'obstacle 
éternel  à  son  unification  ;  par  un  singulier  concours 
de  circonstances,  l'étranger  était  doublement  dans 
son  sein  :  par  le  pape  qui  la  privait  à  tout  jamais  de 
son  centre  national;  par  l'empereur  d'Allemagne. 


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LE  RÉGIME  TIIÉOCRATIQUE.  195 

chef  de  l'empire  romain,  si  malencontreusement  re- 
constitué. 

La  mission  de  Rome  chrétienne  étant  d'être  le  cen- 
tre de  l'unité  spirituelle  du  monde,  on  comprend  que 
cette  mission  ait  pu  nécessiter  pour  un  temps  le  sa- 
crifice de  l'Italie.  Mais,  assurément ,  le  résultat  de 
cette  situation  exceptionnelle  ne  devait  pas  être  la 
reconstitution  de  l'ancien  empire  des  Césars,  pas  plus 
au  profit  d'un  prince  franc  ou  d'un  prince  allemand, 
qu'au  profit  du  chef  de  l'Église.  Le  sacrifice  de  l'Ita- 
lie, au  lieu  de  servir  au  progrés  de  la  civilisation, 
servant  à  recommencer  l'œuvre  païenne,  c'était  la 
plus  monstrueuse  inconséquence. 

Or  tel  était,  par  rapport  à  l'Italie,  l'effet  déplorable 
des  fameuses  donations.  En  échange  de  ces  largesses, 
Charlemagne  et  ses  successeurs,  puis  les  empereurs 
allemands,  prétendirent  affermir  leurs  droits  sur 
Rome  et  sur  l'Italie.  Et  les  papes,  au  lieu  de  se  faire 
jamais,  comme  on  l'a  cru,  les  représentants  de  l'Ita- 
lie et  les  instruments  de  sa  délivrance,  ne  luttèrent 
contre  les  empereurs  que  pour  établir  leur  prépondé- 
rance dans  le  partage  de  la  domination  universelle» 

Quand  Grégoire  VII  surgit  sur  la  scène  du  monde, 
le  moment  était  venu  pour  la  papauté  de  jouer  un 
rôle  admirable.  Si  elle  n'avait  été  aveuglée  par  ses 
prétentions  temporelles,  elle  eût  fait  la  lumière  dans 
ce  chaos  des  sociétés  du  moyen  âge  et  aurait  ouvert 
l'èrç  vraiment  chrétienne  de  la  liberté.  En  même 
temps  qu'elle  eût  affranchi  l'Église  du  joug  des  puis- 


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19G  GRÉGOIRE  VII.       ' 

sances  laïques,  elle  eût  délivré  les  peuples  nouveaux 
de  l'illusion  de  l'empire  romain.  En  répudiant  ses 
alliances  délétères,  elle  eût  repris  sa  place  à  lai  tête  du 
mouvement  de  la  civilisation  ;  en  abdiquant  sa  misé- 
rable royauté  temporelle,  elle  eût  laissé  Rome  accom- 
plir son  œuvre  nationale,  sans  cesser  d'être  le  centre 
de  l'unité  religieuse.  Ainsi,  la  cour  pontificale,  à  la 
place  de  cette  motte  de  terre,  base  si  fragile  et  battue 
par  tous  les  vents,  aurait  conquis  un  fondement  in- 
destructible dans  le  cœur  de  tous  les  Italiens. 

Les  peuples  d'Italie  avaient  l'instinct  que  la  pa- 
pauté, si  elle  avait  compris  sa  mission  véritable,  de- 
vait être  l'instrument  providentiel  de  leur  délivrance. 
Quand  ils  voulaient  faire  effort  pour  secouer  le  joug  de 
l'empereur,  c'était  vers  le  pape  qu'ils  tournaient  leurs 
regards,  vers  le  représentant  de  la  civilisation  mo- 
derne, de  la  démocratie,  contre  le  représentant  du 
vieux  monde.  Le  pape,  en  répondant  à  cette  con- 
fiance, n'eût  fait  qu'acquitter  la  dette  de  la  chrétienté 
envers  l'Italie,  pour  le  sacrifice  qu'elle  avait  fait  de 
sa  nationalité  à  la  civilisation,  pendant  les  grandes 
épreuves  de  l'Église  dans  la  période  barbare. 

Pour  jouer  ce  rôle,  il  eût  fallu  que  la  papauté  fût 
désintéressée  dans  le  domaine  de  la  politique.  Petits 
souverains  d'une  province,  toujours  en  guerre  avec 
leurs  voisins,  contenant  avec  peine  leurs  propres  su- 
jets, les  papes  ne  pouvaient  se  mesurer  avec  celui  qui 
disposait  des  forces  de  tout  l'empire.  La  papauté  spiri- 
tuelle seule  aurait  pu  lutter  contre  l'Empereur,  au 


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LE  RÉGIME  THÉOCRATIQUE.  497 

nom  du  droit.  Rome  aurait  senti  que  sa  grandeur, 
dans  Tordre  nouveau,  était  de  servir  d'asile  au  repré- 
sentant de  l'unité  morale.  Cette  royauté  universelle 
lui  eût  semblé  bien  au-dessus  de  la  domination  maté- 
rielle. Elle  eût  donc,  sans  regret,  répudié  à  tout  ja- 
mais l'illusion  de  l'empire  comme  une  idée  païenne 
qui  avait  fait  son  temps;  et,  tout  en  faisant,  de  ses 
vénérations,  un  rempart  inviolable  au  chef  de  l'Église, 
elle  serait  devenue  le  centre  de  la  nation  italienne. 

Cette  grande  révolution  se  serait  ainsi  accomplie 
sans  danger  pour  l'indépendance  du  saint-siége  et 
pour  l'unité  religieuse. 


Vf 


La  question  est  si  importante,  le  moment  si  solen- 
nel, et  le  choix  que  va  faire  la  papauté  entre  les  deux 
voies  ouvertes  devant  elle  aura  des  conséquences  si 
graves  et  si  décisives,  que  la  philosophie  de  l'histoire 
ne  saurait  assez  peser  ses  jugements.  Tout  en  écartant 
des  détails  qui  ne  trouveraient  point  place  dans  notre 
cadre,  nous  devons  tâcher  de  mettre  en  relief  les 
points  culminants  qui  sont  comme  les  phares  de  cha- 
que période  historique. 

Quel  était  l'état  de  l'Europe  à  l'époque  où  Gré- 
goire VII  entreprit  sa  réforme,  où  ce  pape  et  ses  suc- 
cesseurs tentèrent  de  réaliser  dans  toute  sa  rigueur  le 
régime  théocratique? 

Certes,  le  monde  était  encore  barbare,  les  nations 


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19-8  GRÉGOIRE  YII. 

soumises  au  règne  de  la  force;  la  dissolution  sociale 
s'était  compliquée  de  l'invasion  de  hordes  innombra- 
bles, et  l'anachronisme  de  l'empire,  ressuscité  par 
.  Charlemagne,  n'avait  pas  peu  contribué  à  augmenter 
la  confusion. 

Mais  le  fait  capital,  le  fait  caractéristique  de  cette 
époque,  c'est  que  la  période  des  invasions  barbares 
était  close.  L'Occident  était  en  possession  définitive 
des  éléments  divers  qui  devaient  servir  à  la  formation 
des  sociétés  modernes.  Et  le  travail  d'assimilation 
d'où  devaient  sortir  les  nationalités  était  commencé  *. 

Un  second  fait  non  moins  essentiel  qui  caractérise 
cette  époque,  c'est  qu'en  même  temps  que  le  monde 
était  en  possession  définitive  des  éléments  de  race  qui 
devaient  servir  aux  constitutions  nationales,  il  était  en 
possession  définitive  des  principes  religieux  et  moraux 
qui  devaient  être  la  base  et  le  ciment  des  sociétés  mo- 
dernes. Le  paganisme  était  vaincu,  au  moins  en  prin- 
cipe. Les  hordes  barbares  envahissantes  s'étaient  con- 
verties au  christianisme,  et  celles  qui  étaient  restées 
dans  l'unité  orthodoxe  de  l'Église  avaient  seules  pris 
racine  sur  le  sol  de  l'Europe  désormais  chrétien. 

La  plupart  des  historiens  qui  ont  voulu  remonter 
aux  origines  du  monde  moderne,  reconnaissent  que 
l'unité  catholique  fut  l'instrument  le  plus  puissantau 
service  de  la  civilisation1,  et  que  tout  ce  qui  tendait  à 

1  «  Les  Barbares  aspiraient  à  la  civilisation,  tout  en  en  étant  inca- 
pables; que  dis-jel  tout  en  la  détestant  dès  que  sa  loi  se  faisait  sen- 
tir. »  —  Histoire  de  la  civilisation  en  Europe,  par  M.  Guizot,  p.  79. 

2  «  Jamais  société  n'a  fait,  pour  agir  autour  d'elle  et  s'assimiler  le 


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LE  RÉGIME  THÉOCRATIQUE.  4W 

dissoudre  cette  unité  était  un  pas  rétrograde.  Il  lie  faut 
donc  pas  s'étonner  que  les  peuples  barbares  qui 
avaient  adopté  l'hérésie  au  début  aient  eu  peu  d'in- 
fluence réelle  sur  le  monde ,  et  que  partout,  à  me- 
sure que  le  progrès  de  la  civilisation  s'opérait,  ils 
aient  été  supplantés  par  les  peuples  orthodoxes. 

a  La  double  famille  des  Golhs,  dit  un  écrivain  mo- 
derne, commandait  à  tout  l'Occident  (à  la  fin  du  quin- 
zième siècle),  et  menaçait  de  succéder  à  la  puissance 
romaine;  mais,  malgré  sa  grandeur  politique  et  son 
goût  pour  la  civilisation,  il  y  avait  en  elle  le  vice  qui 
ruina  son  avenir  :  elle  était  arienne,  donc  ennemie  de 
l'unité,  vouée  au  rétablissement  du  passé,  antipa- 
thique aux  peuples  vaincus.  » 

Avant  le  dixième  siècle,  la  France,  l'Angleterre, 
l'Allemagne,  l'Italie,  étaient  occupées  par  des  peuples 
orthodoxes.  Le  monde  nouveau  avait  refoulé  les  hordes 
ariennes.  Le  principe  d'unité  était  sauvé,  et,  par  lui, 
la  civilisation. 

A  l'apparition  de  Grégoire  VII,  deux  grands  faits 
étaient  donc  consommés  :  1°  le  monde  chrétien  en 
avait  fini  avec  les  invasions  barbares;  2°  l'unité  spi- 
rituelle avait  vaincu  l'hérésie.  Ce  double  fait  com- 
mandait à  la  papauté  un  rôle  tout  nouveau. 

L'unité  religieuse  étant  sauvée,  et,  par  là,  le  prin- 

monde  extérieur,  de  tels  efforts  que  l'Église  chrétienne  du  cinquième 
au  dixième  siècle.  Quand  nous  étudierons  en  particulier  son  histoire, 
nous  verrons  tout  ce  qu'elle  a  tenté.  Elle  a  en  quelque  sorte  attaqué 
la  barbarie  par  tous  les  bouts.  »  —  Guizot,  Histoire  de  la  civilisation 
en  Europe,  p.  80. 


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300  GRÉGOIRE  VII. 

cipe  de  la  civilisation  chrétienne,  le  clergé  n'avait 
plus  aucune  raison  pour  sacrifier  l'Italie  à  ce  grand 
intérêt  de  l'unité  spirituelle.  A  ce  moment  où  allait 
commencer,  dans  toute  l'Europe,  le  travail  d'enfante- 
ment des  nationalités  sur  cette  base  commune,  il  n'é- 
tait plus  à  craindre  que  les  vieilles  doctrines  du  paga- 
nisme reprissent  le  dessus  chez  aucun  de  ces  peuples 
renouvelés.  La  conquête  du  christianisme  est  si  bien 
définitive,  qu'en  supposant  même  que  plus  tard  des 
schismes  détachent  des  nations  entières  de  la  grande 
unité  catholique,  ce  sera  sans  danger  pour  les  prin- 
cipes fondamentaux  de  la  civilisation  chrétienne. 


VII 


Assurément,  à  bien  des  points  de  vue,  ces  déchire- 
ments  religieux  furent  de  véritables  désastres,  et  les 
luttes  acharnées  que  se  livrèrent  entre  eux  les  peu- 
ples, au  nom  du  Christ,  furent  un  malheur  immense. 
Mais  examinez  de  près  la  législation  et  les  mœurs  de 
chacun  de  ces  peuples,  vous  trouverez  un  fond  de  civi- 
lisation identique.  Quand  le  temps,  les  épreuves  de 
toute  nature,  les  révolutions,  auront  fait  la  lumière 
dans  ces  ténèbres  et  dégagé  les  éléments  communs  à 
ces  peuples  si  longte.nps  en  guerre;  quand  le  com- 
merce, l'industrie,  la  science  auront  multiplié  entre 
eux  à  l'infini  et  facilité  les  relations,  ils  seront  tous 
surpris,  hérétiques  et  orthodoxes,  de  se  sentir  frères; 


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LE  RÉGIME  THÉOCRATIQUE.  201 

ils  comprendront  qu'ils  sont  les  membres  divers  d'une 
même  famille,  de  la  famille  chrétienne. 

Et  voyez  ce  qui  se  passe  aujourd'hui  :  au-dessous 
des  formes  variées  de  gouvernement,  qui  semblent 
accuser  des  oppositions  profondes  entre  les  nations, 
chez  toutes,  n'est-ce  pas  au  nom  des  mêmes  prin- 
cipes de  liberté,  d'égalité,  de  dignité  humaine,  de 
justice  distributive,  de  morale  chrétienne,  de  frater- 
nité évangélique,  que  tous  les  progrès  s'accomplis- 
sent? En  Angleterre  comme  en  Espagne,  en  France 
comme  en  Italie  et  chez  tous  les  peuples  de  rAllema- 
gne,  que  voyez-vous  autre  chose  que  le  même  mouve- 
ment qui  s'appelle  en  France  la  révolution  de  89,  et 
qui  n'est  que  le  christianisme  tendant  à  se  réaliser 
pleinement  dans  les  sociétés. 

On  oublie  trop  aujourd'hui  que  c'est  à  l'Église,  et 
particulièrement  à  la  papauté,  qu'est  dû  ce  grand  bien- 
fait qui  a  permis  aux  sociétés  européennes  de  se  déve* 
lopper  désormais,  si  nous  pouvons  ainsi  parler,  dans 
une  atmosphère  toute  chrétienne,  sans  avoir  à  crain- 
dre de  trop  grandes  déviations.  Grâce  à  ce  premier 
travail  d'unification,  les  scissions  regrettables  qui  se 
sont  produites  plus  tard,  soit  par  les  réactions  que 
provoquait  la  fausse  politique  du  clergé  lui-même, 
soit  par  la  pente  naturelle  de  l'esprit  humain  toujours 
en  quête  de  nouveautés,  ces  scissions  n'ont  pu  avoir  les 
conséquences  graves  et  décisives  qu'elles  auraient  eues 
à  l'origine. 

Quoi  qu'il  en  soit,  quand  s'est  ouverte  cette  seconde 


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202  GRÉGOIRE  Vil 

période  où  l'Europe,  désormais  chrétienne,  allait  re- 
cevoir, dans  ses  divers  groupes  sociaux,  une  si  prodi- 
gieuse impulsion,  quel  devait  être  le  rôle  du  clergé  et 
spécialement  de  la  cour  de  Rome? 

Ce  rôle  était  double  : 

L'Église  devait  représenter,  par  l'immutabilité  de 
ses  doctrines  religieuses,  le  principe  d'unité  spiri- 
tuelle dans  le  monde. 

Elle  devait,  par  la  revendication  constante  des  droits 
de  la  conscience  individuelle  vis-à-vis  des  pouvoirs  po- 
litiques, représenter  le  principe  de  liberté  dans  les  so- 
ciétés humaines. 

Cela  semble  un  paradoxe,  tant  on  est  habitué  à  con- 
sidérer la  négation  de  la  liberté  politique  comme  une 
conséquence  du  principe  d'autorité  en  matière  reli- 
gieuse. Et  pourtant  rien  n'est  plus  vrai  et  plus  logique; 
«'était  ce  même  pouvoir,  destiné  à  relier  les  âmes  au 
sein  d'une  grande  société  spirituelle  où  chacun  des 
membres  entre  par  un  acte  volontaire,  qui  avait  mis- 
sion de  rappeler  incessamment  aux  pouvoirs  de  la 
terre  le  respect  qu'ils  doivent  à  cette  conscience  hu- 
maine foncièrement  libre,  de  rappeler  aux  citoyens  le 
respect  que  se  doivent  mutuellement  des  êtres  qui 
sont  frères  en  Jésus-Christ. 

Et  pour  remplir  cette  double  mission,  que  devait 
faire  le  clergé?  Le  contraire  de  ce  qu'il  a  fait* 

Au  lieu  de  prendre  chez  chaque  peuple  une  position 
qui  l'investissait  des  mêmes  droits  et  privilèges  que 
tous  les  princes,  seigneurs,  grands  propriétaires  et 


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LE  RÉGIME  THÈOCRATIQUE.  SOS 

courtisans,  il  devait  rester  pieusement  dans  le  sanc- 
tuaire. 

Au  lieu  de  se  faire  solidaire  des  pouvoirs  politiques, 
et  de  s'armer  du  glaive  avec  eux  ou  par  eux,  il  de*» 
va.it  laisser  la  force  à  qui  de  droit  et  ne  représenter 
que  Tidèe. 

VIII 

Sans  doute,  en  maintenant  la  distinction  entre  les 
pouvoirs,  l'Église  faisait  beaucoup  pour  la  liberté; 
sinon  en  fait,  du  moins  en  principe.  Mais  ce  n'était 
pas  assez,  puisqu'en  faisant  alliance  avec  les  pouvoirs 
politiques,  elle  annulait  dans  l'application  ce  qu'elle 
proclamait  en  théorie.  Aussi,  le  résultat  de  cette  union 
a-t-il  été  qu'aux  yeux  du  plus  grand  nombre  l'Église 
est  censée  l'ennemie  irréconciliable  de  la  liberté.  Et 
ce  jugement,  si  erroné  quand  il  remonte  à  la  doc- 
trine, n'est  que  trop  vrai  quand  il  accuse  la  conduite 
du  clergé.  Oui,  ce  clergé,  dont  chaque  membre  devait 
être  un  apôtre  de  la  liberté,  s'est  fait  depuis  des  siè- 
cles l'instrument  de  tous  les  despotismes;  il  a  pré* 
ché  l'intolérance  à  l'oreille  des  monarques,  et  assisté 
implacable  aux  exécutions  sanglantes  du  bras  sécu- 
lier! 

Au  lieu  de  fonder,  au  centre  du  monde  chrétien, 
sous  prétexte  de  donner  une  assiette  solide  à  l'unité 
spirituelle,  un  État  temporel  où  se  trouvait  quintes- 
senciée  cette  union  funeste  entre  les  deux  pouvoirs, 


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204  GRÉGOIRE  VII. 

le  clergé  devait  dégager  avec  soin  la  papauté  de  toute 
préoccupalion  politique,  de  tout  intérêt  temporel,  afin 
que  sa  voix  eût  autorité  quand  elle  rappellerait  aux 
chrétiens  les  vérités  éternelles,  et  aux  peuples  ainsi 
qu'aux  princes  les  droits  de  la  conscience  et  la  liberté 
inviolable  des  citoyens. 

Au  lieu  de  soustraire  à  l'Italie  sa  capitale  et  de  rem- 
pêcher  de  devenir  une  natioji  en  entretenant  dans  son 
sein  la  chimère  du  saint  empire,  le  clergé  devait  fa- 
voriser la  constitution  de  l'Italie,  afin  de  donner,  au 
centre  même  du  monde  civilisé,  le  spectacle  d'un  peu- 
ple organisé  sous  l'influence  plus  directe  des  vrais 
principes  chrétiens. 

Nous  sommes  fermement  convaincu  qu'une  telle 
conduite,  tout  en  attirant  sur  l'Église  les  bénédictions 
du  monde  entier,  aurait  rendu  les  schismes  impossi- 
bles, et  que  le  travail  de  la  civilisation  aurait  été  pré- 
servé d'une  partie  de  ces  secousses  violentes  qui  s'ap- 
pellent les  révolutions. 

On  peut  excuser  le  clergé  en  raison  de  l'ignorance 
et  de  la  barbarie  des  temps;  on  peut  dire  qu'il  lui  était 
difficile  de  comprendre  à  cette  époque  les  vrais  prin- 
cipes sociaux  du  christianisme.  Mais  soutenir  qu'il  a 
bien  fait,  qu'il  était  conséquent  avec  la  doclrine  évan- 
gélique;  mais  lui  faire  de  cette  ignorance  un  droit  et 
du  monstrueux  système  qu'il  a  pratiqué  pendant  des 
siècles  un  titre  de  gloire,  c'est  ce  que  nous  n'admet- 
trons jamais.  Grégoire  VII,  en  tant  qu'il  s'efforce 
d'accomplir  des  réformes  morales  dans  l'Église,  est 


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LE  RÉGIME  THÉOCRATIQDE.  205 

un  représentant  du  Christ;  mais  en  tant  que  fonda- 
teur de  ce  régime  théocratique  qui  a  perverti  le  sens 
politique  des  gouvernements,  qui  a  suscité  dans  toute 
l'Europe  tant  de  guerres  fratricides,  et  qui  trompe 
encore  aujourd'hui  le  clergé  sur  le  véritable  esprit  de 
sa  mission,  Grégoire  VII  est  un  despote  et  un  fléau  de 
l'humanité. 

Après  avoir  entrevu  le  triomphe  possible  de  la  li- 
berté chrétienne  et  les  harmonies  sociales  qui  en  se- 
raient résultées,  si  les  papes,  à  l'issue  du  moyen  âge  et 
sur  le  seuil  du  monde  moderne,  ne  s'étaient  pas  trom- 
pés entre  les  deux  voies  ouvertes  devant  eux,  ce  n'est 
pas  sans  une  profonde  tristesse  que  l'historien  redes- 
cend vers  la  réalité  et  reprend  ses  couleurs  les  plus 
sombres  pour  tracer  le  tableau  des  secousses  violentes, 
des  efforts  douloureux,  des  révolutions,  sans  lesquels 
désormais  ne  peut  s'accomplir  l'œuvre  providentielle. 
La  grande  loi  du  progrès,  qui  est  la  réalisation  succes- 
sive du  plan  divin  dans  les  sociétés,  poursuit  toujours 
sa  marche  ascendante,  mais  avec  des  fortunes  bien 
diverses,  suivant  les  facilités  ou  les  obstacles  qu'elle 
rencontre;  sagement  secondée,  elle  s'accomplit  par 
une  série  d'évolutions  pacifiques;  comprimée,  par  des 
explosions  terribles;  détournée  de  son  but,  par  des 
déchirements  et  des  réactions. 

C'est  pourquoi  les  hommes  qu'un  vaste  génie  ou 
un  caractère  fortement  trempé  ou  un  singulier  con- 
cours de  circonstances  rend  maîtres  de  la  situation, 
à  Tune  de  ces  heures  suprêmes  où  se  décide  le  sort 


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306  GRÉGOIRE  VII. 

des  nations,  ces  hommes  privilégiés  ont  une  influence 
capitale,  et  par  suite  une  immense  responsabilité; 
responsabilité  qui  augmente  à  mesure  que  la  civilisa- 
tion a  fiait  la  lumière  dans  les  esprits  et  que  les 
événements  ont  déjà  donné  de  grandes  leçons  au* 
princes  et  aux  peuples. 


IX 


Nous  avons  assisté  une  première  fois  à  Tune  de  ces 
crises  décisives,  quand  Charlemagne  saisit,  pour  l'é- 
dification de  la  société  moderne,  tous  les  éléments 
fournis  par  la  triple  source  du  vieux  monde  romain, 
de  tout  l'univers  barbare  et  du  nouveau  droit  évan* 
gèlique:  Nous  avons  vu  ce  grand  homme,  ne  compre- 
nant que  la  moitié  de  sa  mission,  emprunter,  pour 
accomplir  une  œuvré  chrétienne,  la  vieille  idée  toute 
païenne  de  l'empire  universel.  Déplorable  anachro- 
nisme dont  nous  avons  signalé  les  funestes  consé- 
quences pendant  la  période  où  commença  sur  tous 
les  points  de  l'Europe  le  travail  des  formations  na- 
tionales. 

.  Voici  maintenant  une  heure  non  moins  décisive 
pour  l'avenir  de  l'humanité.  Et  cette  fois,  l'homme 
que  les  événements  fojit  l'arbitre  du  monde  est  le 
successeur  des  apôtres,  le  chef  même  de  l'Église.  Il 
est  armé  de  la  double  puissance  de  son  propre  génie 
et  de  toutes  les  forces  morales  de  l'univers  chrétien; 
puissance  inouïe  pour  le  bien  comme  pour  le  maL  Ici 


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LE  RÉGIME  THËOCRATIQUE.  ?07 

encore  l'œuvre  de  l'homme  contrarie  l'œuvre  provi- 
dentielle, et  c'est  toujours  l'idéo  païenne  de  l'empire 
universel  par  la  force  qui  égare  ce  grand  esprit.  Ana- 
chronisme plus  funeste  encore  que  celui  de  Charle- 
tnagne,  car  c'était  la  société  spirituelle  du  Christ  elle- 
même  que  le  moine  Hildebrand  travestissait  en  une 
théocratie  païenne  sous  l'autorité  autocratique  du  sou- 
verain pontife. 

Le  monde  devait  voir  une  fois  encore  se  produire, 
avec  un  grand  éclat  et  des  effets  non  moins  déplora- 
bles, cette  idée  fatale  de  l'empire  universel.  La  grande 
révolution  française  avait  consommé  la  destruction  de 
la  société  féodale,  dégagé  tous  les  éléments  destinés  S 
former  la  société  nouvelle,  et  déjà  commencé  le  tra- 
vail de  réédification.  Un  homme  merveilleusement 
doué  apparut  après  cet  écroulement  de  tout  un  monde. 
ttri  moment  il  sembla  s'élever  au-dessus  des  ruine3 
comme  le  génie  des  temps  nouveaux.  Il  pouvait,  mo- 
dérateur suprême,  asseoir  sur  des  bases  indestructi- 
bles le  règne  de  la  liberté. 

-  Lui  aussi,  comme  ses  deux  illustres  devanciers,  il  vit 
deux  voies  ouvertes  devant  lui,  et,  plus  coupable  que 
l'un  et  que  l'autre,  parce  qu'il  était  l'héritier  de  89? 
lui  aussi  écouta  les  conseils  de  son  ambition,  au  lieu 
d'écouter  la  grande  voix  des  siècles  qui  venait  de  pro- 
noncer ses  oracles  par  les  assemblées  républicaines 
de  la  France.  Le  mirage  de  l'empire  universel  avait 
ébloui  jusqu'au  vertige  cette  vaste  intelligence,  et  ce- 
lui que  les  événements  destinaient  à  mettre  le  sceau 


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208  GRÉGOIRE  Vil. 

à  l'immortel  monument  des  grands  révolutionnaires, 
ne  sut  concevoir  son  œuvre  gigantesque  qu'à  la  ma- 
nière d'un  barbare. 

Mais  le  temps  avait  marché.  La  force  brutale,  la 
conquête,  l'asservissement  de  tous  les  peuples  sous  la 
main  d'un  nouveau  César,  l'impulsion  donnée  à  toute 
l'Europe  par  une  volonté  despotique,  moyens  impuis- 
sants en  plein  dix-neuvième  siècle,  aberration  d'un 
esprit  supérieur  mais  attardé  de  deux  mille  ans,  fait 
pour  commander  à  des  sociétés  en  décadence,  mais 
nullement  pour  représenter  une  grande  époque  de 
rénovation.  Le  conquérant  édifia  sur  le  sable  et  sur* 
vécut  à  son  œuvre.  Avec  lui  disparut  enfin  à  tout 
jamais  cette  chimère  de  l'empire  universel  qui  avait 
causé  tant  de  maux  à  l'Europe. 

Mais  les  conséquences  de  cette  fatale  illusion  sub- 
sistent encore  ;  elles  pèsent  sur  le  présent,  dans  la  re- 
ligion, dans  la  politique,  et  entravent  les  progrès  légi- 
times de  la  liberté.  C'est  pourquoi  nous  avons  entre- 
pris de  suivre  cette  illusion  dans  les  diverses  phases 
qu'elle  a  parcourues,  et  de  signaler  les  causes  princi- 
pales qui  Tont  entretenue  dans  les  esprits,  tantôt  avec 
les  caractères  religieux  d'une  théocratie,  tantôt  avec 
les  caractères  politiques  d'une  autocratie,  mais  tou* 
jours  avec  la  complicité  des  deux  pouvoirs. 


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LE  RÉGIME  TIIÉOCRÀTIQUE.  30 


Grégoire  VII,  le  représentant  le  plus  illustre  de  la 
phase  théocratique,  résume  en  sa  personne  tout  un  sys- 
tème et  tout  un  monde.  Son  œuvre,  entièrement  origi- 
nale, se  dislingue  de  toutes  les  théocraties  païennes.  Ne 
pouvant,  en  sa  qualité  de  chef  d'une  société  spirituelle, 
tenir  lui-même  le  sceptre  impérial,  il  doit  renoncer  à 
concentrer  les  deux  pouvoirs  dans  la  même  main,  à 
faire  un  pape  César,  à  l'imitation  du  César  romain, 
empereur  et  pontife.  Ce  régime  eût  été  la  négation 
trop  directe  de  la  doctrine  du  Christ,  qui  repose  sur  la 
distinction  des  pouvoirs. 

Ne  pouvant  donc  aspirer  à  réaliser  directement  dans 
leur  personne  le  saint  empire  romain,  mais,  compre- 
nant qu'il  leur  serait  plus  facile  de  dominer  sur  la 
puissance  temporelle  concentrée  dans  une  seule  main 
que  si  elle  était  disséminée  dans  les  mains  d'une  mul- 
titude de  princes,  les  papes,  au  lieu  de  détruire  l'em- 
pire, eurent  à  cœur  de  le  perpétuer.  Il  leur  sembla 
que  le  beau  idéal  du  gouvernement  de  ce  monde,  c'é- 
tait l'empereur,  chef  temporel  des  peuples  chrétiens, 
sacré  à  Rome,  et  fidèle  exécuteur  des  décrets  du  sou- 
verain pontife.  Toute  puissance  politique  se  résumant 
dans  la  volonté  impériale,  et  cette  volonté  n'agissant 
que  sous  l'impulsion  du  vicaire  de  Dieu ,  tel  fut  le 
rêve  de  Grégoire  VII  et  de  ses  successeurs. 

Sans  doule,  ils  ne  cessaient  pas  de  se  dire  les  chefs 

i.  14 


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910  GRÉGOIHE  VII. 

spirituels  du  monde,  les  représentants  du  Christ,  les 
défenseurs  de  la  vraie  liberté,  la  lumière  vivante;  mais, 
par  une  contradiction,  c'est  à  ce  titre  même  qu'ils 
prétendaient  régner  sur  les  rois  et  sur  les  peuples. 
Ainsi,  par  un  détour,  ils  disposaient  du  glaive  tem- 
porel, et  leurs  anathèmes  devenaient  dans  les  mains 
des  princes  des  armes  sanglantes. 

L'alliance  du  sacerdoce  et  de  l'empire  se  présentait 
ainsi  avec  une  physionomie  nouvelle.  Le  pacte  de 
Charlcmagne  avait  eu  soin  de  conserver  à  la  dignité 
impériale  une  sorte  de  suprématie,  au  moins  honori- 
fique. Le  système  d'Hildebrand  reléguait  la  personne 
de  l'empereur  au  second  plan,  et  faisait  du  pontifical 
la  dignité  suprême.  Les  empereurs  n'acceptèrent  ja- 
mais cette  position  subalterne;  ils  protestèrent  dès 
le  premier  jour;  une  lutte  ardente,  acharnée  s'en- 
suivit pendant  des  siècles,  et  c'est  ce  qu'on  a  appelé 
la  lutte  du  sacerdoce  et  de  l'empire. 

Dans  cette  lutte  où  la  force  morale  ne  suffisait  pas 
toujours  à  la  papauté,  elle  tâcha  d'y  suppléer  par  des 
alliances,  par  les  ressources  de  la  diplomatie,  mais 
surtout  par  la  consolidation  et  l'extension  des  Étals 
pontificaux.  Au  lieu  de  répudier,  comme  le  comman- 
dait l'intérêt  du  monde  chrétien ,  cet  établissement 
politique  funeste  à  tous  les  points  de  vue,  les  papes 
ftirent  condamnés  par  la  logique  de  leur  faux  sys- 
tème théocratique  à  le  perpétuer.  Nous  l'avons  dit 
ailleurs,  ce  petit  État  temporel  devait  leur  servir 
de  refuge,  et,  en  quelque  sorte,  d'ancre  de  sûreté, 


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LE  RÉGIME  THÉOCRATIQUE.  244 

au  milieu  des  orages  de  leur  querelle  avec  l'empire. 

Nous  le  demandons,  quel  pouvait  être  le  sort  de 
l'Italie  dans  un  pareil  système,  qui,  tout  à  la  fois,  en- 
levait Rome  au  mouvement  national  et  laissait  sub- 
sister l'illusion  du  saint-empire!  Tout  au  plus  l'Italie 
peut-elle  revendiquer  l'honneur  d'être  à  tout  jamais 
le  siège  de  l'empire.  Que  la  personne  impériale  réside 
ou  non  à  Rome,  celui  qui  sacre  l'empereur  ne  réside - 
t-il  pas  dans  la  ville  éternelle?  Les  papes  qui,  pour 
conserver  leurs  États  temporels,  doivent  à  tout  prix 
empêcher  l'unification  de  l'Italie,  n'ont  pas  de  meil- 
leur moyen  de  s'opposer  à  l'éclosion  du  sentimeut  na- 
tional que  d'entretenir  dans  les  esprits  le  prestige  de 
la  dignité  impériale.  Aussi,  tout  en  subordonnant 
l'empereur  au  pape,  se  gardent-ils  de  nier  le  droit 
impérial.  M.  Quinel  rappelle  que  le  pape  Alexandre  111, 
négociant  la  paix  au  nom  de  l'Italie  victorieuse,  dit 
que  Y  antique  droit  de  t 'empire  restera  sain  et  sauf,  et, 
«  malgré  toute  sa  colère,  Innocent  III  se  contente  de 
déclarer  que  la  terre  italienne  a,  par  une  faveur  su- 
prême, la  primauté  de  l'empire.  » 

Ainsi,  à  chaque  phase  nouvelle,  au  lieu  de  détruire 
dans  l'esprit  des  Romains  ce  rêve  funeste  de  l'empire, 
en  y  substituant  l'idée  de  l'unité  spirituelle  dont  Rome 
fût  restée  le  centre  sans  préjudice  de  son  rôle  comme 
capitale  nationale,  la  papauté  ne  fit  qu'enraciner  de 
plus  en  plus  ces  chimères  en  mêlant  et  confondant 
tous  les  jours  davantage  la  société  religieuse  et  la 
société  temporelle.  Les  prétentions  de  Grégoire  VII 


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212  L'ITALIE  SOUS  LES  PAPES  THÈOCRÀTES. 

firent  plus  qu'entretenir  l'utopie  de  l'empire.  Elles 
donnèrent  à  cette  utopie  un  caractère  et  un  prestige 
nouveaux,  en  poussant  les  amis  de  la  liberté  et  du 
progrès  vers  l'empire  comme  vers  un  refuge  contre 
ce  despotisme  théocratique,  le  plus  odieux  des  despo- 
tismes  :  en  présence  de  cette  théocratie,  l'empereur 
devenait  aux  yeux  des  peuples  italiens  le  représen- 
tant et  le  défenseur  des  droits  temporels  des  nations. 


XI 


La  papauté  a  donc  particulièrement  une  respon- 
sabilité bien  grave  envers  l'Italie.  C'est  elle,  c'est  sa 
fausse  politique,  c'est  sa  prétention  à  la  domination 
temporelle,  qui  a  empêché  le  sentiment  national  de 
se  former.  C'est  elle  qui  a  persuadé  à  ce  peuple  qu'il 
devait  acheter  une  grandeur  chimérique  au  prix  de 
sa  nationalité,  au  prix  de  sa  liberté!  En  l'empêchant 
d'être  une  nation,  elle  l'a  façonné  à  la  servitude;  elle 
lui  a  enseigné,  suivant  une  expression  de  M.  Quinet,  à 
mettre  sa  gloire  dans  son  asservissement.  «Au  lieu, 
dit-il,  d'extirper  le  principe  du  gouvernement  païen 
des  empereurs,  elle  le  conserve,  elle  le  popularise, 
elle  change  l'esclavage  en  une  institution  nationale, 
et  une  illusion  historique  en  un  article  de  foi,  der- 
nière illusion  d'un  peuple  !  S'enorgueillir  de  l'igno- 
minie du  servage  par  la  dignité  du  maître!  » 

Quand  on  veut  présenter  le  pape,  par  opposition 
à  l'empereur,  comme  le  représentant  de  la  nalio- 


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L'ITALIE  SOUS  LES  PAPES  THÈOCRATES.  213 

nalité  italienne,  il  y  a  donc  un  immense  malentendu. 

Nous  ne  nous  étonnons  pas  que  les  défenseurs  opi- 
niâtres des  États  pontificaux  aient  mis  en  avant  cette 
opinion.  C'est  une  dernière  planche  de  salut  qu'ils 
ont  essayé  de  saisir  pour  sauver  cette  institution  d  un 
naufrage  imminent.  Mais  ce  qui  est  inconcevable,  c'est 
que  cette  erreur,  qui  contredit  toute  l'histoire  ita- 
lienne, se  soit  si  longtemps  et  si  généralement  accré- 
ditée, que  M.  de  Maistre,  à  ce  sujet,  ait  pu  s'appuyer 
sur  l'autorité  de  Voltaire. 

Lorsque,  en  1847,  Pie  IX  sembla  promettre  la  li- 
berté à  l'Italie  et  au  monde,  les  Italiens,  dont  l'illu- 
sion durait  encore,  attendirent  une  fois  de  plus  leur 
salut  du  prétendu  représentant  de  l'indépendance  ita- 
lienne contre  l'antique  droit  de  l'empereur.  Et  dix  ans 
plus  tard,  au  début  de  cette  grande  lutte  de  l'Italie, 
qui  doit  être  la  dernière,  que  proposait-on  pour  con- 
cilier tous  les  intérêts  et  asseoir  la  nationalité  ita- 
lienne sur  un  fondement  solide?  on  proposait  une 
confédération  donl  le  pape  eût  été  le  président,  comme 
si  ce  système  dût  être  la  consécration  et  en  quelque 
sorte  la  récompense  du  rôle  qu'avait  joué  la  papauté 
dans  le  passé!  Étrange  solution  qui  supposait  une 
complète  ignorance  de  l'histoire. 

Cette  solution  ne  laissa  pas  que  de  trouver  de  nom- 
breux partisans;  et  il  était  si  bien  admis  partout  que 
la  papauté  avait  représenté  contre  l'étranger  la  liberté 
et  la  nationalité  italiennes,  que,  lorsque  nous  crûmes 
nécessaire  de  combattre  publiquement  cette  erreur 


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214  L  ITALIE  SOUS  LES  PAPES  THÉOCRATES. 

persistante  et  de  déclarer  qu'au  contraire  la  papauté 
temporelle  avait  toujours  été  le  plus  grand  obstacle 
à  la  constitution  de  l'Italie,  notre  avis  sembla  une 
nouveauté. 

Les  grands  patriotes  italiens  ne  s'y  seraient  pas 
trompés.  Machiavel  eût  souri  devant  ces  projets  de 
confédération  sous  la  présidence  des  souverains  pou- 
tifes.  Il  savait  quelle  avait  été  l'influence  funeste  du 
trône  pontifical  sur  les  destinées  de  son  pays.  Dans  ses 
discours  sur  Tite  Live,  il  accuse  la  cour  de  Rome  d'a- 
voir tenu  l'Italie  toujours  divisée  et  rendu  par  là  sa 
ruine  inévitable.  Puis  il  ajoute  :  a  L'Église  n'ayant 
donc  jamais  été  assez  puissante  pour  s'emparer  de 
toute  l'Italie,  et  n'ayant  pas  permis  à  un  autre  de 
1  occuper,  ce  pays  n'a  pu  se  réunir  sous  le  gouver- 
nement d'un  seul  chef,  et  il  est  resté  divisé  entre  plu- 
sieurs princes  ou  seigneurs.  Telle  est  la  cause  de  sa 
désunion  et  de  sa  faiblesse  qui  Ta  conduit  à  être  la 
proie,  non-seulement  des  étrangers  puissants,  mais  de 
quiconque  a  voulu  l'attaquer l.  » 

Il  dit  encore  dans  son  Histoire  de  Florence  :  «  Ainsi 
les  pontifes,  tantôt  par  zèle  pour  la  religion,  tantôt 
par  ambition  personnelle,  ne  cessaient  d'attirer  en 
Italie  les  étrangers,  et  d'y  susciter  de  nouvelles  guerres. 
Lorsqu'ils  avaient  élevé  un  prince,  ils  s'en  repen- 
taient, méditaient  sa  ruine,  et  ne  voulaient  point 
qu'un  autre  possédât  celte  contrée  que  leur  faiblesse 

1  Discours  sur  Tite  Uve,  lhr.  I,  ch.  xii. 


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L'ITALIE  SOCS  LES  PAPES  THÊOCRATES.  215 

ne  leur  permettait  pas  de  posséder  eux-mêmes1.» 
En  présence  de  ces  témoignages  de  l'histoire,  un 
grand  esprit  trop  peu  connu  de  son  vivant  et  profon- 
dément regretté  de  ceux  qu'il  a  honorés  de  son  ami- 
tié, Bordas-Demoulin  s'écrie  :  «Ce  qu'ils  voulaient  (les 
papes),  c'est  l'indépendance  de  leur  pouvoir  temporel, 
auquel  ils  ont  continuellement  immolé,  immolent  en* 
core,  et,  tant  qu'il  subsistera,  immoleront  l'indépen- 
dance, l'unité,  la  vie  de  l'Italie  *.  » 

XII 

Rien  n'est  plus  faux  que  cette  opinion  qui  prétend 
faire  honneur  à  la  papauté  d'une  idée  nationale  dans 
ses  luttes  contre  l'empire.  Jamais  le  pape,  pas  plus 
que  l'empereur,  n'a  représenté  la  nationalité  ita- 
lienne. Nous  lavons  vu,  comme  l'empereur,  le  pape 
rôvail  l'empire  universel;  ne  pouvant  réaliser  ce  rêve 
directement,  il  soumettait  à  l'empereur  le  monde  chré- 
tien, à  commencer  par  l'Italie,  à  la  condition  que 
l'empereur  Ait  entre  ses  mains  un  instrument  docile. 

Quand  l'empereur,  au  lieu  d'être  soumis  à  l'Église, 
prétendait  l'asservir,  le  sainl-siége  insurgeait  contre 
lui  les  populations  de  la  Péninsule.  Voilà  pourquoi 
nous  voyons  les  papes  à  la  tête  des  grandes  ligues  ita- 
liennes. Mais,  qu'on  ait  égard  au  résultat  :  une  fois 
l'étranger  chassé,  le  pape  songeait-il  à  faire  une  Italie 

4  Histoire  de  Florence,  1. 1,  p.  69. 

■  Us  pouvoirs  constitutifs  de  ? Église,  p.  4*2. 


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216  L'ITALIE  SOUS  LES  PAPES  THÉOCRATES. 

en  groupant  autour  de  Rome  toutes  les  provinces? 
Pourvu  qu'il  s'assurât  la  possession  des  États  ponti- 
ficaux, avait-il  nul  souci  de  la  nationalité  italienne? 

Non;  poursuivant  toujours  son  système  de  domina- 
tion matérielle,  quand  ce  n'était  pas  par  l'empereur, 
il  régnait  par  les  princes  ou  les  chefs  des  petits  États 
italiens.  Et  alors  les  populations  tournaient  de  nou- 
veau leurs  mains  suppliantes  vers  l'empereur,  et  les 
luttes  recommençaient.  En  sorte  que,  pendant  des 
siècles  qui  auraient  pu  être  les  plus  féconds  pour 
l'Italie  et  pour  le  monde,  Rome  a  été  ballottée  entre 
la  papauté  et  l'Empire,  c'est-à-dire  d'un  César  à  un 
autre  César,  et  les  luttes  de  l'Italie,  durant  les  quatre 
grands  siècles  de  ses  républiques,  ont  été  sans  issue; 
et  l'histoire  de  celte  période  est  un  chaos  presque 
inextricable. 

Nous  voulons  essayer  de  débrouiller  ce  chaos.  Les 
récits  ne  manquent  pas  sur  les  événements  de  cette 
période,  la  plus  brillante  de  l'histoire  de  l'Italie,  et 
peut-être  de  l'histoire  du  monde.  Les  chroniques  con- 
temporaines, des  travaux  récents,  remarquables  à  plus 
d'un  titre,  ne  laissent  rien  à  désirer  quant  à  l'authen- 
ticité et  à  l'abondance  des  documents.  Le  côté  drama- 
tique des  luttes  innombrables  des  cités  italiennes,  soit 
entre  elles,  soit  contre  la  papauté,  soit  contre  l'Em- 
pire, a  été  mis  en  relief  par  des  maîtres  dans  l'art 
d'écrire.  Sous  leur  plume,  ou  plutôt  sous  leurs  pin- 
ceaux, chaque  groupe  renaît  et  s'anime,  aux  yeux  du 
lecteur,  avec  ses  aspirations,  ses  préjugés,  ses  pas- 


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L'ITALIE  SOUS  LES  PAPES  THÉOCRATES.  217 

sions;  chaque  incident  de  ce  grand  drame  devient  un 
acte  émouvant  où  l'on  voit  les  personnages  histori- 
ques se  mouvoir  sur  cette  scène  tumultueuse,  avec 
leur  physionomie  propre  et  la  part  qu'ils  ont  prise 
dans  le  mouvement  des  affaires  nationales. 

Mais,  ce  qui  n'a  pas  été  toujours  saisi,  c'est  l'esprit 
de  toute  cette  histoire  où  les  plus  grands  intérêts  sont 
en  jeu,  c'est  l'idée  supérieure,  ignorée  des  acteurs 
eux-mêmes,  qui  se  trouve  au  fond  de  cette  lutte  entre 
la  papauté  et  l'Empire,  c'est  la  cause  secrète  qui  pro- 
duit, sans  issue  visible,  révolutions  sur  révolutions,  et 
qui  condamne  la  malheureuse  Italie  à  une  série  d'avor- 
tements. 

Nous  allons  tâcher  de  dégager  cette  cause  mysté- 
rieuse. La  philosophie  de  l'histoire  ne  saurait  choisir 
un  champ  plus  vaste  et  des  éléments  plus  complets; 
car,  si  le  théâtre  de  ces  luîtes  mémorables  est  maté- 
riellement renfermé  dans  les  étroites  limites  d'une 
nation,  il  embrasse  le  monde  entier  par  l'importance 
des  questions  qui  s'y  débattent. 

Nous  nous  sentirions  écrasé  par  l'immensité  du 
sujet,  si  nous  avions  la  prétention  de  le  traiter  dans 
son  ensemble.  Ce  ne  serait  rien  moins  qu'un  traité 
complet  de  la  philosophie  de  toute  l'histoire  moderne. 
Notre  but  est  plus  modeste  :  nous  l'avons  dit,  nous 
voulons  indiquer  l'idée  mère  qui  est  au  fond  de  la 
querelle  entre  le  sacerdoce  et  l'Empire,  et  l'influence 
qu'a  eue  cette  querelle  sur  les  destinées  de  l'Italie.  11 
importe  plus  que  jamais  de  savoir,  au  point  de  vue  de 


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218  L  ITALIE  SOUS  LES  PAPES  THÈOCRATES. 

la  nationalité  italienne,  quel  a  été  le  résultat  véritable 
de  l'intervention  de  la  papauté  dans  les  affaires  de  la 
Péninsule. 

Or,  il  sera  démontré,  croyons-nous,  jusqu'à  l'évi- 
vidence  :  1°  que  les  papes  ne  firent  jamais  tourner  au 
profit  de  la  nationalité  italienne,  même  les  plus  écla- 
tantes victoires  des  républiques  contre  la  domination 
étrangère;  2°  que,  dans  leurs  alliances,  dans  leurs 
traités  de  paix,  ils  n'eurent  jamais  en  vue  l'indépen- 
dance et  rinlérèt  national  de  l'Italie,  mais  unique- 
ment raffermissement  et  l'extension  de  leurs  États 
temporels. 


FI*  DE   LA   PREMIÈRE  PAHTIE 


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DEUXIÈME  PARTIE 


LE  SACERDOCE  ET  L'EMPIRE 


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CHAPITRE  PRÉLIMINAIRE 

LES    DEUX    ÉLÉMENTS    DU    PROBLÈME   MODERNE. 
I 

De  ce  que  les  papes  n'ont  jamais  représenté  la  na- 
tionalité italienne,  ce  n'est  pas  à  dire  qu'ils  n'ont  ja- 
mais représenté  et  servi  la  cause  de  la  liberté  et  de  la 
démocratie.  Ces  deux  questions  sont  très-distinctes,  et 
c'est  en  les  confondant  qu'on  a  pu  se  méprendre  comme 
on  Ta  fait  sur  le  rôle  de  la  papauté,  par  rapport  aux 
destinées  nationales  de  l'Italie. 

Dans  l'histoire  de  la  Péninsule,  il  y  a,  nous  l'avons 
vu,  à  côté  du  travail  d'enfantement  national,  toujours 
renouvelé  et  toujours  infécond,  un  mouvement  social, 
un  travail  de  civilisation  dont  tous  les  peuples  de  l'Eu- 
rope reçoivent  le  contre-coup.  La  papauté,  mêlée  à 
tous  les  événements  de  l'Italie,  y  a  joué  un  rôle.  Quel 


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222  LE  SACERDOCE  ET  L'EMPIRE. 

a  été  ce  rôle?  Et  comme  l'empereur,  de  son  côté, 
avait  toujours  sur  ces  événements  son  action  et  son 
influence  qui  semblaient  être  la  contre-partie  de  celles 
de  la  papauté,  on  ne  peut  s'occuper  de  la  première 
question  sans  s'occuper  de  la  seconde;  on  ne  peut 
s'occuper  du  pape  sans  s'occuper  de  Pempereur.  Ce 
sont  les  deux  termes  d'un  même  problème. 

Or  généralement  le  parti  guelfe  ou  parti  du  pape 
est  considéré  comme  le  parti  de  la  démocratie  et  du 
progrès,  et  le  parti  gibelin  ou  parti  de  l'empereur 
comme  le  parti  rétrograde  :  la  papauté  représentant 
la  révolution  chrétienne,  l'Empire  la  vieille  unité 
païenne. 

Bien  qu'il  y  ait  au  fond  quelque  chose  de  vrai  dans 
celle  opinion,  aucun  sujet  n'est  resté  plus  obscur  et 
plus  confus  que  celui-là;  aucun  n'a  donné  lieu  à  de 
plus  nombreuses  et  de  plus  graves  méprises.  On  se 
tromperait  fort  si  Ton  prenait  cette  distinction  à  la 
lettre,  l'histoire  montrant  que  les  rôles  ont  souvent 
été  intervertis,  le  parti  gibelin  ayant  eu  plus  d'une 
fois  le  rôle  démocratique,  et  le  parti  guelfe  le  rôle 
rétrograde.  Si  les  historiens  n'ont  pas  dissipé  la  con- 
fusion qui  règne  sur  cette  matière,  c'est  qu'ils  ne  se 
sont  pas  aperçus  qu'il  y  avait  dans  cette  double  ques- 
tion divers  points  de  vue  très-distincts;  en  sorte  que, 
suivant  l'aspect  de  la  question,  les  rôles  respectifs  des 
partis  changent  de  caractère. 

À  mesure  que  ces  nuances  se  dessineront  plus  net» 
tement,  on  se  rendra  mieux  compte  et  des  mobiles  qui 


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ÉLÉMENTS  DU  PROBLÈME  MODERNE.  223 

déterminèrent  les  principaux  acteurs,  le  plus  souvent 
à  rencontre  des  doctrines  mômes  qu'ils  représen- 
taient, et  des  grandes  lois,  plus  fortes  que  les  hommes, 
qui  suivaient  leur  cours  fa  travers  tous  les  intérêts 
égoïstes.  Les  papes  auront  beau  faire  du  drapeau 
guelfe  le  signe  de  ralliement  des  forces  antinatio- 
nales, le  christianisme  n'en  poursuivra  pas  moins  son 
œuvre  sociale  de  démocratie  et  de  liberté.  L'empereur 
aura  beau  faire  du  drapeau  gibelin  le  symbole  de 
l'antique  droit  impérial,  les  sociétés  temporelles  ne 
continueront  pas  moins  à  conquérir  leurs  droits  pro- 
pres et  à  se  constituer  dans  leur  souveraine  indépen- 
dance. 

Et,  pendant  ces  mouvements  qui  se  croisent  et  se 
contredisent,  les  grands  patriotes  italiens,  guidés  par 
leurs  instincts,  seront  souvent  obligés,  pour  rester 
fidèles  à  leurs  principes,  de  passer  d'un  camp  dans  un 
autre,  au  grand  étonnement  des  historiens  qui  n'ont 
pas  su  pénétrer  au  fond  des  choses. 


II 


Cette  question  des  guelfes  et  des  gibelins,  c'est  la 
question  de  la  lutte  entre  la  papauté  et  l'Empire.  Lo* 
calisée  dans  les  douzième,  treizième  et  quatorzième 
siècles,  elle  devient  inintelligible  en  se  rétrécissant» 
Vue  dans  ses  proportions  véritables,  c'est  la  question 
des  droits  respectifs  de  la  puissance  religieuse  et  de  la 


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221  LE  SACERDOCE  ET  L'EMPIRE. 

puissance  laïque.  Elle  naît  avec  la  papauté  même  et 
n'est  point  encore  résolue  *. 

Envisagée  en  elle-même,  au  point  de  vue  le  plus 
philosophique,  aucune  de  ces  deux  puissances  ne  re- 
présente, à  l'exclusion  de  l'autre,  la  liberté  et  le  pro- 
grès. Chacune  d'elles  représente  dans  le  monde  un  élé- 
ment essentiel  et  également  légitime  de  la  justice  et 
du  droit  :  lune,  les  droits  de  la  conscience  en  face  des 
pouvoirs  politiques;  l'autre,  le  droit  politique  et  natio- 
nal en  face  de  l'autorité  religieuse. 

Au  point  de  vue  historique,  comme,  dans  l'anti- 
quité païenne,  tous  les  pouvoirs  avaient  été  confondus 
dans  la  main  du  chef  de  l'État,  le  christianisme,  par 
cela  seul  qu'il  sépare  le  pouvoir  religieux  du  pouvoir 
politique,  est  une  révolution  émancipatrice.  Sous  ce 
rapport,  c'est  avec  raison  que  le  chef  des  apôtres,  par 
opposition  à  César  représentant  suprême  de  l'autorité 
dans  le  vieux  monde,  est  regardé  comme  le  représen- 
tant de  la  liberté  dans  le  monde  nouveau. 

Les  peuples  ne  s'y  trompèrent  pas  quand  ils  élevè- 
rent leurs  mains  suppliantes  vers  les  papes  comme 
vers  leurs  libérateurs.  Et  quand  la  questiou  se  posa 
plus  spécialement  en  Italie,  instinctivement  les  peu- 

4  Nous  ne  nous  inquiétons  pas  ici  de  la  question  de  savoir  d'où  sont 
venues  ces  dénominations  de  Guelfes  et  de  Gibelins,  et  du  moment  où 
elles  ont  commencé  d'être  employées  pour  désigner  les  deux  pariis. 
Nous  renvoyons  au  livre  de  M.  Ferrari,  qui  donne  à  ce  sujet  des  détails 
très-intéressants.  Voir  aussi  M.  De  Cherrier,  Histoire  de  la  lutte  des 
papes  et  des  empereurs,  t.  T,  p.  86;  et  Ozanam,  Dante  et  la  philoso- 
vhie  catholique  au  treizième  siècle,  p.  540  et  suiv. 


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ÉLÉMENTS  DU  PROBLÈMB  MODERNE.        225 

pies  considérèrent  le  parti  des  papes  comme  le  parti 
de  la  liberté  et  de  la  démocratie. 

Mais  si  l'histoire  pose  la  question  en  ces  termes,  au 
point  de  départ  de  la  révolution  chrétienne,  elle  est 
loin  de  la  montrer  avec  les  mêmes  caractères  dans  ses 
diverses  phases  à  travers  les  siècles.  Les  chefs  de  l'É- 
glise sont  loin  d'avoir  toujours  représenté  la  liberté  et 
la  démocratie  selon  l'esprit  du  christianisme.  Leurs 
prétentions  à  la  domination  temporelle,  la  déplorable 
confusion  qui  en  est  résultée  entre  deux  choses  que 
le  Christ  avait  voulu  distinguer,  ont  été  cause  que 
souvent  le  droit  et  la  liberté  se  sont  trouvés  du  côté 
des  puissances  laïques,  et  que  les  hommes  de  progrès 
ont  dû  invoquer  l'empereur  contre  le  pape.  Il  fallait 
bien  avoir  à  opposer,  comme  représentant  des  droits 
de  la  société  laïque,  un  César  puissant  contre  ce  Cé- 
sar théocrate  qui  menaçait  le  monde  d'un  despotisme 
cent  fois  plus  odieux  que  tous  les  autres. 

Quand  Grégoire  VII  fit  éclater  ses  prétentions,  com- 
ment tous  les  amis  de  la  liberté  n'auraient-ils  pas  pro- 
testé contre  cette  monstrueuse  tentative  d'absorption? 
«  A  F  avènement  de  Grégoire  VII,  dit  M.  Ferrari,  les 
hommes  de  la  révolution  passent  tout  à  coup  dans  le 
camp  de  l'empire1.  » 

III 

Ah!  certes,  si  le  principe  de  la  séparation  avait  pu  - 

1  T.  I,  p.  404. 

15 


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S26  LE  SACERDOCE  ET  L'EMPIRE. 

être  compris  à  celte  époque,  les  libéraux  n'auraient 
pas  opposé  aux  prétentions  exorbitantes  du  pape  sur 
le  temporel  les  prétentions  de  l'empereur  dans  le 
domaine  de  l'Église  ;  et,  si  l'idée  de  la  patrie  italienne 
avait  pu  ruiner  l'illusion  de  l'empire  universel,  les  pa- 
triotes n'auraient  pas  invoqué  un  prince  étranger  con- 
tre un  ponlife  cosmopolite.  Mais  les  Italiens,  comme 
tous  les  peuples  de  la  terre,  ne  concevaient  alors  rien 
de  mieux  qu'une  société  unique  où  la  religion  et  la  po- 
litique formaient  un  système  de  gouvernement  indivi- 
sible; et,  de  plus  que  les  autres  peuples,  ils  voulaient  em- 
brasser le  monde  dans  la  vaste  unité  du  saint-empire. 

Ce  double  point  de  départ  admis,  il  était  naturel 
que,  conlrele.pape  théocrate,  on  invoquât  l'empereur 
à  deux  titres  :  1°  comme  représentant  de  la  souverai- 
neté politique  dans  l'État  ;  2°  comme  représentant  de 
l'élément  laïque  dans  l'Église.  Au  premier  point  de 
vue,  on  contestait  la  suprématie  du  pape  sur  le  tem- 
porel des  États;  au  second  point  de  vue,  on  contestait 
son  omnipotence  dans  l'Église,  et  on  lui  opposait  les 
droits  des  divers  membres  du  corps  sacerdotal,  et  par- 
ticulièrement des  évêques,  en  même  temps  que  les 
droits  des  laïques,  le  plus  souvent  représentés  par  le 
chef  de  l'État.  Celait  la  liberté  luttant  contre  le  des- 
potisme. 

Que  de  luttes  et  de  révolutions  l'Italie  ne  subira- 
t-elle  pas,  que  d'alliances  vaines  ne  sqront  pas  tentées 
entre  le  pape  et  l'empereur^  tant  que  le  problème  ne 
sera  pas  résolu  en  principe  !  En  attendant,  pour  avoir 


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ÉLÉMENTS  DU  PROBLÈME  MODERNE.  237 

l'intelligence  de  ces  luttes,  il  faut  se  pénétrer  de  la 
distinction  que  nous  venons  d'établir  : 

Le  pape  représente  la  révolution  et  la  liberté,  en 
tant  qu'il  est  le  chef  de  cette  religion  toute  d  amour  et 
de  fraternité  qui  est  venue  pour  affranchir  les  hom- 
mes et  faire  régner  la  justice  sur  la  terre.  Le  drapeau 
guelfe  est  ainsi  le  drapeau  de  la  liberté  et  du  droit. 

L'empereur  représente  à  son  tour  la  liberté,  c'est- 
à-dire  les  droits  de  la  société  temporelle  contre  le  pape 
se  faisant  théocraie.  Alors  le  drapeau  gibelin  est  le 
drapeau  de  la  révolution  et  du  droit. 

Le  drapeau  de  la  révolution  et  de  la  liberté  oscille 
ainsi  d'un  camp  dans  l'autre,  et  c'est  pourquoi  l'his- 
toire nous  montre  les  grands  révolutionnaires,  tantôt 
avec  le  pape,  tantôt  avec  l'empereur. 

IV 

L'intervention  de  la  papauté  et  de  l'empire  dans 
toutes  les  révolutions  sociales  et  politiques  de  l'Italie 
a  donné  à  ces  révolutions  une  physionomie  particu- 
lière, indépendamment  du  caractère  qui  résultait  de 
leur  objet  immédiat.  En  d'autres  termes,  chaque  lutte, 
tout  en  conservant  le  cachet  spécial  qui  tenait  à  l'inté- 
rêt social  directement  en  jeu,  était  compliquée  du  con- 
flit éternel  entre  la  papauté  et  l'empire. 

A  chaque  question  sociale  nouvelle  que  fait  surgir 
le  mouvement  naturel  de  la  civilisation,  les  deux  puis- 
sances rivales  sont  toujours  là,  mêlées  à  la  lutte  :  l'un 


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228  LE  SACERDOCE  ET  L'EMPIRE. 

des  partis  s'appuyant  sur  la  papauté,  l'autre  sur  l'em- 
pire ;  et  un  phénomène  fatal  résulte  chaque  fois  de 
cette  complication  apportée  au  débat,  c'est  que  la 
question  sociale  subit  le  sort  de  la  question  du  sacer- 
doce et  de  l'empire.  Celle-ci  restant  sans  issue,  la 
question  sociale  ne  peut  aboutir  à  une  solution  natio- 
nale. 

La  lutte,  au  fond,  aura  beau  changer  d  objet,  elle 
ne  pourra  se  terminer  par  la  fusion  des  deux  partis 
antagonistes  ou  par  l'absorption  de  l'un  dans  l'autre, 
parce  que,  jouets  d'une  incurable  illusion,  ils  cher- 
chent leur  point  d'appui  sur  deux  termes  contradic- 
toires et  irréconciliables,  de  sorte  que  l'Italie  semble 
condamnée  à  une  éternelle  anarchie. 

Bien  que  le  caractère  de.  l'intervention  du  pape  et 
de  l'empereur  dans  les  révolutions  italiennes  ait  varié 
à  l'infini,  suivant  les  circonstances,  suivant  l'objet 
immédiat  de  la  question  sociale  qui  se  débattait  entre 
les  villes  rivales  ou  entre  les  partis  d'une  même  ville, 
suivant  les  alliances  formées  entre  l'empereur  et  le 
pape,  etc.,  on  peut  diviser  l'histoire  des  luttes  ita- 
liennes, par  rapport  au  rôle  qu'y  joua  cette  double 
question  du  sacerdoce  et  de  l'empire,  en  deux  pério- 
des très-distinctes: 

La  première  période  va  jusqu'au  treizième  siècle. 

La  seconde,  qui  commence  à  cette  époque,  est  celle 
où  les  partis  en  lutte  ne  sont  plus  désignés  dans  l'his- 
toire  que  sous  les  noms  de  guelfes  et  de  gibelins. 

Ce  qui  caractérise  la  première  période,  c'est  que  ce 


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LES  RÉVOLUTIONS  ITALIENNES.  229 

n'est  pas  l'intervention  du  pape  ou  de  l'empereur  qui 
fait  la  nature  du  débat;  le  débat  existe,  abstraction 
faite  de  la  part  que  vient  y  prendre  chacune  des  puis- 
sances. C'est  une  question  essentiellement  sociale  ou 
politique  qui  est  à  résoudre. 

Dans  la  seconde  période,  au  contraire,  c'est  la  ques- 
tion même  de  la  papauté  et  de  l'empire  qui  est  en 
cause;  elle  a  surgi  du  fond  même  de  tous  les  débats 
antérieurs  On  sent  que  toutes  les  autres  questions 
sociales  ou  politiques  sont  subordonnées  à  celle-là. 
L'Italie  sera  dans  une  impasse,  tant  que  le  rôle  légi- 
time de  l'autorité  religieuse  dans  les  sociétés  moder- 
nes ne  sera  pas  défini.  A  ce  compte,  la  question  du 
sacerdoce  et  de  l'empire  est  devenue  la  question  so- 
ciale à  sa  racine  même. 


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PREMIÈRE  PÉRIODE 

JUSQU'AU  TREIZIÈME  SIÈCLE 


Nous  serons  mieux  compris  en  nous  plaçant  tout 
de  suite  au  cœur  même  des  deux  grandes  révolutions 
qui  caractérisent  et  embrassent  la  première  période; 
nous  voulons  parler  de  la  révolution  des  évêques  et  de 
la  révolution  des  consuls1. 

L'une  de  ces  révolutions  a  pour  instrument  l'homme 
qui  représente  essentiellement  le  parti  de  la  papauté  ; 
l'autre  a  pour  organe  l'agent  du  parti  impérial.  Et 
néanmoins,  quelque  physionomie  que  prenne  le  débat 

1  Le  livre  de  M.  Ferrari  nous  a  été  d'un  grand  secours  dans  ces 
études  sur  les  révolutions  italiennes.  Nous  en  conseillons  la  lecture  à 
quiconque  désirerait  suivre  pas  à  pas  le  drame  entier,  si  riche  en  in- 
cidents variés  à  l'iniini,  bien  que  fort  simple  dans  ses  grandes  divi- 
sions. 


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LES  REVOLUTIONS  ITALIENNES.  231 

sous  l'influence  d'abord  de  l'évêque,  puis  du  con- 
sul, ces  révolutions,  qui  s'accomplissent  au  nom  de 
l'un  ou  de  l'autre,  ne  restent  pas  moins  essentielle- 
ment sociales  dans  leurobjel  et  leur  résultat.  Ce  n'est 
pas  encore  la  question  du  sacerdoce  et  de  l'empire  qui 
est  l'objet  direct  des  guerres  italiennes. 


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CHAPITRE  PREMIER 

LA   RÉVOLUTION  DES  ÉVÊQUES.    —   DIXIÈME   ET  ONZIÈME  SIÈCLE. 


I 


Nous  avons  vu,  dans  la  première  partie  de  celte 
étude,  par  quels  motifs  de  haute  civilisation  les  papes 
mirent  obstacle  à  l'établissement  définitif  des  barbares 
sur  le  sol  italien.  Dans  les  premiers  siècles,  les  papes, 
n'ayant  encore  aucune  possession  temporelle,  des  con- 
sidérations d'un  élroit  intérêt  ne  purent  guère  se  mê- 
ler aux  graves  motifs  qui  déterminèrent  l'opposition 
incessante  de  la  cour  de  Rome  au  royaume  fondé  par 
les  barbares. 

Mais,  à  partir  du  pacte  de  Cha  rie  magne  et  des  do- 
nations des  Carlovingiens,  l'attitude  des  papes  vis-à-vis 
du  royaume  change  de  caractère,  et  l'ardeur  qu'ils 
portent  au  travail  de  démolition  prouve  bien  qu'un 


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DÉMOLITION  DU  ROYAUME.  235 

nouveau  motif  plus  personnel  les  pousse  contre  les 
rois,  quoique  maintenant  indigènes. 

Dès  que  la  papauté,  appuyée  sur  les  donations  des 
rois  francs,  eut  en  vue  de  fonder  des  Etats  pontificaux 
et  de  les  étendre  le  plus  possible,  elle  ne  put  accepter 
à  côté  d'elle  un  royaume  d'Italie.  Un  roi  d'Italie, 
même  restreint  tout  d'abord  à  la  Lombardie,  devait 
tendre  naturellement  à  envahir  peu  à  peu  toute  la 
péninsule,  pour  fonder  une  nation  italienne,  de  même 
que  les  rois  francs  ont  fondé  peu  à  peu,  par  des  ac- 
croissements successifs  et  un  travail  d'assimilation, 
une  nation  française,  les  rois  d'Angleterre  une  nation 
anglaise,  etc. 

Le  royaume  d'Italie  était  en  soi  la  négation  de  l'État 
ecclésiastique.  Les  papes  ne  s'y  trompèrent  pas.  Leur 
instinct  fit  d'eux  les  ennemis  irréconciliables  du 
royaume.  Leur  projet  d'établissement  temporel,  nous 
lavons  déjà  dit,  se  conciliait  mieux  avec  l'empire. 
L'idée  de  l'empire,  entretenue  dans  l'esprit  des  popu- 
lations italiennes,  favorisait  môme  admirablement  ce 
projet. 

Le  saint-empire  romain,  tout  en  dominant  de  haut 
Tltalie,  en  même  temps  que  les  immenses  États  de  la 
chrétienté,  permettait  la  coexistence  des  États  ponti- 
ficaux, vis-à-vis  desquels  le  pouvoir  impérial  n'était 
qu'une  sorte  de  suzeraineté  sans  application  très-di- 
recte. L'empereur  pouvait  môme,  sans  danger  pour  le 
pape,  être  investi  du  tilre  de  roi  des  Romains,  titre 
en  quelque  sorte  honorifique,  et  qui  avait,  pour  les 


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23i         LA  RÉVOLUTION  DES  ÉVÊQUES. 

prétentions  temporelles  des  papes,  un  avantage  inap- 
préciable, c'était  de  neutraliser  un  peu  la  souverai- 
neté du  peuple  romain. 

Ainsi  les  papes,  suivant  les  circonstances,  purent 
opposer,  à  leur  gré,  le  peuple  souverain  au  roi  de 
Rome,  ou  le  roi  de  Rome  au  peuple  souverain  ;  jus- 
qu'à ce  qu'enfin,  les  ayant  détruits  l'un  par  l'autre, 
ils  se  trouvassent  maîtres  exclusifs  du  terrain. 

On  voit  combien  l'idée  de  l'empire  servait  à  tous 
les  points  de  vue  les  projets  ambitieux  de  la  cour  de 
Rome  :  avec  l'empire,  elle  écartait  tout  établissement 
de  gouvernement  national  italien;  avec  l'empereur, 
roi  de  Rome,  elle  tenait  en  échec  le  peuple  romain, 
très-jaloux  de  sa  souveraineté,  et  peu  disposé  à  la  lais- 
ser confisquer  par  des  prêtres  ;  en  même  temps  que 
les  papes,  dans  leur  rêve  de  théocratie  universelle, 
espéraient  dominer  le  monde  par  l'empereur. 

L'empereur,  bien  loin  de  les  gêner  dans  leurs  pro- 
jets d'établissement  temporel,  les  investissait  de  droits, 
de  propriétés,  d'avantages  féodaux  qui  sont  l'origine 
de  leurs  possessions  temporelles.  Aussi  voyons-nous 
toujours  les  papes  faire  la  guerre  au  royaume  et  con- 
clure des  alliances  avec  l'empire. 


II 


L'alliance  formée  avec  Charlemagne  se  renouvelle 
avec  Othon  Ier  contre  les  rois  indigènes,  et  les  évoques 
deviennent  a  la  fois  les  instruments  du  pape  et  ceux 


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DEMOLITION  DU  ROYAUME.  235 

de  l'empereur  pour  opérer  la  démolition  du  royaume. 
Sur  chaque  point,  l'évéque  se  trouve  en  face  du  comle 
représentant  féodal  de  l'organisation  royale,  et,  dans  la 
lutte  qui  s'engage  entre  eux,  révoque  sera  vainqueur, 

Il  faut  rappeler  ici  que  les  évoques,  à  côté  du  rôle 
politique  qu'ils  jouaient  au  profit  de  la  cour  romaine 
et  de  l'empire,  remplissaient  vis-à-vis  des  populations 
une  mission  sociale.  Tout  en  servant  les  projets  ambi- 
tieux des  papes,  ils  ne  cessent  pas  d'être  les  repré- 
sentants, dans  le  monde,  des  principes  de  la  civilisa- 
tion chrétienne.  C'est  à  ce  titre  qu'ils  sapent  les  in- 
stitutions féodales  apportées  à  l'Italie  par  lès  chefs 
barbares,  et  qui  servent  encore  d'assiette  au  royaume. 

Cette  démolition  du  royaume  par  l'influence  des 
évoques  couvrit  au  fond  une  grande  révolution  po- 
pulaire :  ce  fut  l'autorité  bienveillante,  paternelle, 
évangélique  du  pasteur,  substituée  à  l'autorité  brutale, 
barbare  et  violente  du  seigneur  féodal.  Cette  révolution 
s'accomplit  à  mesure  que  les  évoques  furent  investis 
par  l'empereur  du  droit  de  juridiction.  L'attribut  su- 
prême du  pouvoir,  c'est  le  droit  de  rendre  la  justice. 
Dés  que  les  comtes  féodaux  furent  atteints  dans  ce 
droit,  la  ruine  de  leur  puissance  fut  assurée. 

On  procéda  d'abord  vis-à-vis  du  comte  avec  des  mé- 
nagements extrêmes;  on  lui  laissa  longtemps,  au 
moins  officiellement,  tous  ses  titres,  sa  juridiction  ci- 
vile et  militaire,  le  droit  d'imposer  les  taxes,  les  cor- 
vées, de  disposer  de  la  force  publique  ;  on  semblait 
ne  confier  au  clergé  qu'une  autorité  purement  mo- 


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836         LA  RÉVOLUTION  DES  ÉVÊQUES. 

raie.  Le  tribunal  de  l'évoque,  en  effet,  ne  fut  d'abord 
qu'un  tribunal  exceptionnel,  pour  ainsi  dire  domesti- 
que; puis,  peu  à  peu,  par  leprestige  de  la  dignité épisco- 
pale,  parles  faveurs  impériales  qui,  chaque  jour,  éten- 
daient les  limites  de  cette  juridiction,  l'exception  devint 
la  régie,  et  le  nouveau  tribunal  finit  par  tout  absorber. 

En  Italie,  cornue  dans  toute  l'Europe,  le  clergé  fut 
ainsi  le  véritable  initiateur  de  la  commune.  C'est  son 
action,  d'abord  purement  morale,  puis  plus  directe, 
qui  ruina  peu  à  peu  toutes  les  forces  féodales  et  lit 
surgir  le  groupe  social  appelé  la  commune,  c'est-à-dire 
l'ensemble  de  tous  les  membres  de  la  cité  se  sentant 
solidaires  les  uns  des  autres,  s'unissant  pour  défendre 
contre  le  seigneur  leur  autonomie  naissante,  prenant 
conscience  du  droit  de  chacun  dans  la  souveraineté 
commune  par  ce  premier  et  timide  essai  de  résistance 
collective  et  même  d'insurrection  contre  les  petits  des- 
potes féodaux. 

Ce  n'est  pas  là,  comme  on  Ta  cru  longtemps,  la 
simple  renaissance  du  vieux  municipe  romain.  On  ne 
saurait  nier,  sans  doute,  qu'il  n'y  ait  une  certaine  analo- 
gie entre  l'ancien  municipe  et  la  commune  nouvelle,  en 
ce  que  le  premier,  comme  la  seconde,  possédait  une 
vie  propre  à  côté  du  pouvoir  impérial.  Le  municipe 
aurait  pu  même,  si  l'on  veut,  servir  de  cadre  à  la 
commune  moderne,  sauf  à  s'élargir  et  à  se  modifier 
sous  l'action  des  principes  chrétiens.  Mais  quelle  mo- 
dification radicale,  pour  substituer  l'égalité  à  l'escla- 
vage, le  travail  réhabilité  et  honoré  au  travail  réservé 


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LA  COMMUNE  NOUVELLE.  237 

aux  créatures  légalement  dégradées  !  Quelle  modifi- 
cation enfin,  pour  substituer  la  vie  sociale  indéfiniment 
progressive  à  celte  aclivitébornéequi  retenait  Panliquc 
cité  dans  une  impasse  I 

Quoi  qu'il  en  soit,  aucune  filiation  historique 
n'existe  entre  ces  deux  institutions.  Après  la  chute  de 
l'empire  romain,  le  vieux  monde  avait  été  broyé  sous 
les  innombrables  invasions  des  barbares.  La  féodalité 
avait  été  une  première  et  grossière'  réédification  es- 
sayée par  des  chrétiens  avec  des  matériaux  fournis  par 
un  monde  barbare  ;  et  ce  système  n'a  rien  de  commun 
avec  l'ancienne  organisation  romaine1.  Mais  les  prin- 
cipes de  la  religion  nouvelle  continuent  d'exercer  leur 
influence  rénovatrice.  C'est  cette  action  profonde  et 
incessante  du  christianisme  sur  les  mœurs  publiques 
et  privées  qui  appelle  à  la  vie  des  éléments  tout  nou- 
veaux et  les  unit  par  le  double  ciment  d'une  foi  com- 
mune et  d'un  même  intérêt  social.  En  sorte  que  la 
commune  chrétienne  n'est  pas  une  ancienne  institu- 
tion reprise  et  développée,  mais  une  création  vrai- 
ment originale  \ 

1  «  L'établissement  du  fief  en  Italie  remonte  à  l'invasion  d'Alboin. 
Dès  que  l'armée  longobarde  s'était  emparée  d'une  ville,  le  roi  en  con- 
férait la  possession  à  quelque  seigneur  dont  il  voulait  récompenser 
les  services.  Ces  fiefs,  donnés  d'abord  à  titre  d'emplois  révocables,  de- 
vinrent inamovibles  avec  le  temps  et  presque  indépendants  du  chef 
de  l'État,  qui  ne  conserva  sur  le  territoire  conquis  d'autre  droit  que 
celui  de  suzeraineté.  Ce  système  remplaça  l'ancienne  organisation  ro- 
maine, et,  à  peu  d'exceptions  près,  en  fit  perdre  le  souvenir.  »  —  Du- 
cherrier,  t.  I,  p.  12. 

*  Ce  point  historique,  resté  longtemps  obscur,  commence  mainte 


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238         LA  RÉVOLUTION  DES  ÊVÊQOES. 


III 


L'évoque,  prolecteur  naturel  de  ces  éléments  nou- 
veaux, se  trouvait  en  face  de  deux  adversaires  puis- 
sants, le  comte  et  le  marquis  :  le  comlc,  de  création 
féodale,  représentant  et  soutien  de  tous  les  débris  du 
royaume  ;  le  marquis,  de  création  impériale,  repré- 
sentant des  droits  du  suzerain.  Mais  le  premier  était 
seul  redoutable,  parce  qu'aucun  intérêt  ne  neutrali- 
sait en  lui  l'intérêt  de  défendre  cette  organisation 
féodale  d'où  il  tirait  toutes  ses  prérogatives.  Le  se- 
cond, au  contraire,  agent  de  l'empereur  et  parla 
intéressé  à  la  destruction  du  royaume,  devait  se  gar- 
der de  contrarier  révoque  dans  sa  lutte  avec  le  comte. 
En  même  temps  que  les  empereurs  augmentaient  sans 
cesse  les  droits  et  privilèges  des  évoques,  dans  le  but 
de  diminuer  la  force  des  comtes,  ils  créaient,  aux 
mêmes  fins,  des  marquisats  et  des  duchés. 

Othon  le  Grand,  qui  fit  tant  pour  cette  première  ré- 
volution démocratique  en  comblant  de  faveurs  le  haut 
clergé,  eut  soin  d'augmenter  aussi  le  nombre  de  ses 
agents  politiques,  et  d'amoindrir  d'autant  l'influence 
des  anciens  comtes.  C'est  ainsi  qu'il  donna  à  son  frère 
Henri,  duc  de  Bavière,  le  marquisat  de  Vérone  et  de 
Priuli,  et  le  duché  de  Carinthie,  qu'il  créa  le  marqui* 
sat  d'Esté  en  faveur  d'un  de  ses  gentilshommes,  p^5 

nanl  à  s'éclaiïcif.  Voir  notamment  lies  travail*  de  MM   Ferrari,  Huct 
et  Bordas^Demoulin,  Fréédric  Morin. 


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LE  COMTE  ET  LE  MARQUIS.  250 

celui  deModène  et  de  Reggio,  puis  celui  de  Montferrat. 

Ces  nouveaux  seigneurs  avaient  officiellement  les 
mêmes  fonctions,  les  mêmes  droits  et  privilèges  que 
les  anciens  comtes  ;  mais  leur  mission  secrète  était 
de  miner  le  pouvoir  de  la  noblesse  féodale,  soutien 
du  royaume.  Au  lieu  de  lui  venir  en  aide  dans  sa 
guerre  contre  la  nouvelle  puissance  démocratique, 
leur  inertie  paralysait  l'action  des  comtes,  et  les  mar- 
quis se  trouvaient  être  par  cela  même  les  meilleurs 
auxiliaires  des  évoques. 

OMion  le  Grand,  en  bonne  politique,  ne  pouvait  pas 
faire  moins  pour  le  clergé.  N'était-ce  pas  à  lui  qu'il 
devait  l'anéantissement  du  royaume  et  la  restauration 
de  l'empire  de  Charlemagne?  La  cour  de  Rome,  nous 
l'avons  montré,  avait  fait,  par  tous  les  moyens,  une 
guerre  implacable  à  la  monarchie  italienne  ;  et  il  faut 
convenir  que  des  rois  tels  que  Hugues,  Bérenger  II, 
légitimeraient  amplement  l'ardeur  des  papes  à  les 
combattre,  si  ces  derniers  eussent  été  personnelle* 
ment  plus  respectables  et  n'avaient  eu  dans  leur  con- 
duite que  des  vues  désintéressées. 

Quoi  qu'il  en  soit,  ce  fut  cette  politique  qui  pré- 
para les  voies  à  Othon.  L'opposition  du  clergé  ro- 
main à  tout  établissement  d'un  royaume  italien  était 
si  instinctive  et  si  profonde,  que  jamais,  ni  dans  la 
période  barbare*  ni  sous  le  règne  des  princes  indi- 
gènes, il  n'adopta  les  divisions  territoriales  nouvelle- 
ment créées  ;  il  conserva  toujours  les  circonscriptions 
du  vieil  empire,  c'est-à-dire  les  anciens  diocèses*  Le 


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240  LA  RÉVOLUTION  DES  ÊVÊQUES. 

nouvel  empereur  retrouvait  donc  même  le  cadre  de 
l'antique  organisation. 

Il  comprit  do  quel  côté  il  devait  chercher  son  point 
d'appui  ;  aussi  ne  fut-il  pas  avare  de  libéralités  envers 
le  siège  apostolique  et  les  évoques.  Il  renouvela  le 
pacte  de  Charlcmagne  et  doubla  les  concessions  faites 
par  ce  prince.  Ce  n'est  pas  sans  raison  que  quelques 
écrivains  l'ont  appelé  l'empereur  des  prêtres. 

Ses  successeurs,  Othon  II  et  Othon  III,  généralisè- 
rent de  plus  en  plus  ce  système  qui,  partout,  faisait 
passer  tous  les  pouvoirs  aux  mains  des  évoques.  Enfin 
Henri  le  Saint  porta  si  haut  la  puissance  épiscopale, 
que  les  comtes  ne  furent  plus  en  élat  de  continuer  la 
lutte.  Dans  les  villes,  ils  se  trouvaient  en  face  de  l'évoque 
lui-même,  qui  avait  fini  par  tout  envahir,  même  la 
juridiction  militaire  qu'il  exerçait  par  le  vicomte;  dans 
les  campagnes,  ils  se  trouvaient  en  face  des  capitaines 
qui  rendaient  la  justice  au  nom  de  l'évêque  et  com- 
mandaient les  chevaliers. 

Désormais  les  évêques  étaient  maîtres  du  terrain. 
Sur  chaque  point,  dès  que  la  bataille  s'engage,  la  po- 
pulation prend  fail  et  cause  pour  l'évêque  ;  le  comte 
reste  seul,  eniouré  d'une  poignée  de  chevaliers.  La 
victoire  n'est  pas  douteuse;  le  comte  est  toujours 
vaincu  et  définitivement  expulsé.  La  commune  prend 
possession  d'elle-même. 

Le  même  drame  se  reproduit  avec  les  mêmes  traits 
principaux  dans  toutes  les  villes  ;  la  révolution  épi- 
scopale  est  consommée. 


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CARACTÈRE  DE  CETTE  RÉVOLUTION.  241 

Il  y  a  bien  loin  de  cet  embryon  de  commune,  dont 
les  membres,  divisés  par  classes,  restent  taillables  et 
corvéables  à  merci  sous  la  juridiction  de  l'évêque,  à 
la  commune  démocratique,  souveraine  dans  chacun  de 
ses  membres,  et  au  sein  de  laquelle  régnent  l'égalité 
civile  et  l'égalité  politique.  La  partie  émancipée  par 
ce  mouvement  social  ne  se  compose  guère  que  de 
quelques  familles  aristocratiques,  précédemment  op- 
primées par  le  comte,  et  devenues  maintenant,  autour 
de  1  evêque,  un  petit  foyer  d'activité  politique  et  guer- 
rière; mais  enfin  c'est  une  première  éclosion  rudi- 
mentaire  de  la  société  nouvelle.  La  révolution  épisco- 
pale  a  vraiment  engendré  à  la  vie  sociale  un  élément 
nouveau  qu'on  a  appelé  le  premier  peuple,  primo  popolo . 


IV 


L'évêque  est  donc  ici  le  révolutionnaire,  le  repré- 
sentant du  progrès,  de  l'émancipation  de  la  classe  op- 
primée, contre  le  représentant  de  la  vieille  société, 
issu  de  la  domination  royale,  roi  au  petit-pied  dans  la 
ville  du  moyen  âge. 

Cependant,  on  le  voit,  la  question  n'en  est  pas 
moins,  par  son  objet,  une  question  essentiellement 
sociale.  Malgré  l'intervention  de  révoque  comme  ac- 
teur principal,  malgré  la  protection  qu'il  reçoit  de 
l'empereur  et  les  faveurs  dont  il  est  comblé,  le  débat 
entre  le  comte  et  l'évêque  n'est  pas  un  débat  religieux  ; 
c'est  un  débat  social. 

i.  16 


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42         LA  RÉVOLUTION  DES  BYÊQUES. 

En  fait,  il  arrivera  sans  doute  inévitablement  que 
Tévêque,  par  cela  seul  qu'il  a  été  l'inspirateur  et  l'a- 
gent principal  de  cette  révolution,  aura  acquis  une 
plus  grande  influence  sur  ceux  qu'il  a  affranchis  ;  il 
deviendra  le  personnage  important  de  la  nouvelle  so- 
ciété, à  la  place  de  l'ancien  comte  ;  le  clergé  ainsi  in- 
vesti de  pouvoirs  à  peu  près  illimités,  la  puissance 
laïque  ne  jouera  plus  dans  la  cité  qu'un  rôle  secon- 
daire et  subordonné.  Mais,  nous  le  répétons,  ces  con- 
séquences, quoique  inévitables,  ne  peuvent  changer 
la  nature  de  la  question,  qui  est  sociale,  et  de  la  révo- 
lution, qui  a  eu  pour  objet  et  pour  résultat  d'appeler  à 
la  vie  politique  une  classe  d'hommes  jusque-là  sacri- 
fiés. 

Prenons  maintenant  une  révolution  où  le  person- 
nage qui  joue  le  principal  rôle,  au  lieu  d'être  un  mem- 
bre du  clergé,  est  le  représentant  de  la  puissance  laï- 
que, c'est-à-dire  la  révolution  des  consuls.  Nous  aurons 
ainsi  la  contre-épreuve  de  la  révolution  des  évoques. 


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CHAPITRE  II 


LA   REVOLUTION    DES  CONSULS.    —    DOUZIEME   SIECLE. 


I 

Les  dernières  conséquences  de  la  révolution  épisco- 
pale  avaient  été  de  faire  passer  tous  les  pouvoirs  dans 
les  mains  de  Tévêque.  L'évoque  était  devenu  le  gou- 
vernement tout  entier.  C'était  la  théocratie  réalisée 
dans  la  commune. 

Mais  nul  peuple  ne  répugne  plus  à  ce  régime  que  le 
peuple  italien.  II  a  trop  l'instinct  de  la  mesure,  de  la 
pondération  des  forces  et  de  l'équilibre  des  pouvoirs, 
pour  qu'il  subît  longtemps  un  régime  où  l'élément 
laïque  était  entièrement  sacrifié  à  l'élément  clérical, 
où  toute  la  vie  et  l'activité  sociales  s'étaient  pour  ainsi 
dire  renfermées  dans  l'église.  Cet  état  de  choses  ne 
pouvait  être  que  transitoire.  Il  se  manifesta  bientôt  un 


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244  LA  RÉVOLUTION  DES  CONSULS. 

besoin  général  de  sortir  du  temple  et  de  transporter 
de  nouveau  le  mouvement  des  affaires  publiques  dans 
le  petit  forum  municipal. 

D'ailleurs,  tous  les  intérêts  séculiers,  c'est-à-dire  se 
rapportant  au  négoce  et  à  l'industrie,  se  sentaient  im- 
parfaitement représentés  et  très-mal  protégés  par 
l'homme  de  la  prière,  que  ses  fonctions  élevaient  au- 
dessus  des  choses  du  temps.  Ces  intérêts,  qui  avaient 
reçu  une  première  et  vive  impulsion  par  le  mouve- 
ment de  la  commune  contre  le  despotisme  féodal  du 
comte,  devaient  tendre  à  briser  le  nouveau  cadre  épis- 
copal.  Une  révolution  était  donc  inévitable. 

Cette  fois,  elle  sera  opérée  par  des  organes  de  la 
société  laïque,  et  les  forces  en  voie  de  s'émanciper  se 
grouperont  autour  des  anciens  représentants  de  la 
commune,  appelés  d'abord  sculdahis,  scàbini,  redores 
loti,  puis  connus  sous  le  nom  de  consuls.  Ce  sera  en 
même  temps  un  développement  social  de  la  vie  com- 
munale et  la  sécularisation  du  gouvernement. 

Mais,  pour  se  faire  une  juste  idée  de  ce  mouve- 
ment, quelques  courtes  explications  sont  nécessaires 
sur  la  composition  de  la  commune  italienne  à  celte 
époque,  et  sur  le  rôle  primitif  de  ces  agents  consu- 
laires. 

Il 

On  sait  que  la  société  féodale,  comme  le  mot  l'in- 
dique, reposait  tout  entière  sur  la  propriété  du  sol. 


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U  COMMUNE  PRIMITIVE.  245 

C'était  une  combinaison  hiérarchique  qui  classait  les 
hommes  et  les  subordonnait  les  uns  aux  autres,  non 
selon  leur  valeur  personnelle,  leurs  titres  scientifiques 
ou  leurs  professions,  mais  selon  l'importance  du  do- 
maine ou  fief  qui  leur  appartenait.  La  possession  de  la 
terre,  le  fief,  était  la  condition  unique  de  la  liberté  et 
de  la  puissance. 

Les  possesseurs  de  fiefs,  qui  n'étaient  autres  que  les 
descendants  des  derniers  conquérants  entre  lesquels 
tout  le  pays  avait  été  partagé,  avaient  seuls  une  exis- 
tence officielle  ;  ils  étaient  seuls  hommes  libres,  gen- 
tilshommes ;  ils  comptaient  seuls  dans  l'État  comme  une 
unité  personnelle  :  dans  la  cité,  ils  étaient  citoyens  ; 
dans  la  campagne,  ils  s'appelaient  comtes  ruraux  ou 
capitaines  (catanei)  ;  ils  étaient  désignés  aussi  sous  les 
noms  de  seigneurs,  de  nobles  châtelains,  de  vavas- 
seurs,  c'est-à-dire  vassaux  des  comtes  et  vavasseurs 
des  rois. 

Tout  le  reste  de  la  population  ne  comptait  pas,  ou 
ne  comptait  que  comme  une  sorte  d'annexé  des  pos- 
sesseurs de  fiefs.  Dans  la  campagne,  c'étaient  les  labou- 
reurs, réduits  à  une  condition  approchante  de  l'escla- 
vage. Dans  les  villes,  c'étaient  les  artisans,  #qui  ne 
possédaient  aucun  droit  politique.  Ils  étaient  en  dehors 
de  la  classe  des  hommes  libres,  des  citoyens,  c'est-à- 
dire  des  quelques  gentilshommes  descendants  des 
anciens  guerriers  lombards  qui  s'étaient  primitive- 
ment partagé  le  sol.  Ces  quelques  nobles,  fort  peu 
nombreux,  formaient  le  peuple  proprement  dit. 


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246  LA  RÉVOLUTION  DBS  CONSULS. 

„  Il  faut  donc  se  garder  de  croire,  quand  les  historiens 
parlent  du  peuple  d'une  ville,  de  la  classe  des  citoyens, 
aux  dixième  et  onzième  siècles,  qu'il  faille  entendre 
comme  aujourd'hui  la  masse  des  habitants  de  cette 
ville.  Il  s'agit  d'une  très-petite  minorité.  C'est  la  réu- 
nion de  quelques  familles  aristocratiques  à  qui  appar- 
tiennent en  fiefs  les  terres  de  la  banlieue,  et  même 
quelquefois,  au  moins  par  droit  de  suzeraineté,  tout 
un  quartier  de  la  ville.  Cette  poignée  de  citoyens  a  des 
réunions  pour. veiller  à  ses  intérêts  communs,  et  c'est 
dans  son  sein  que  se  recrutent  les  divers  conseils  pour 
le  gouvernement  de  la  cité. 

En  dehors  de  cette  classe  privilégiée,  il  n'y  a  que  la 
vile  multitude,  la  masse  des  artisans,  dont  les  mem- 
bres devront  peu  à  peu  sortir  de  la  foule,  pour  passer 
dans  les  rangs  du  vrai  peuple,  pour  devenir  citoyens, 
à  mesure  que  le  mouvement  industriel  d'une  part  et 
l'action  des  principes  chrétiens  de  l'autre,  leur  auront 
donné  de  l'importance  dans  la  cité. 
.  Les  rois  lombards,  avons-nous  dit,  avaient  mis  à  la 
tête  des  villes  italiennes  des  comtes,  à  la  fois  chefs 
militaires  et  magistrats,  qui  avaient  fini  par  supplanter 
les  ancjens  ducs,  gouverneurs  de  provinces,  de  créa- 
tion impériale. 

Ces  comtes,  chargés  de  rendre  la  justice,  étaient 
assistés  de  magistrats  inférieurs  versés  dans  la  con- 
naissance des  lois  et  des  coutumes.  Ces  magistrats  foiv 
maient  le  conseil  de  ces  seigneurs  ignorants. 

Quand  les  évoques  acquirent  des  droits  de  juridio 


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LÀ  COMMUNE  PRIMITIVE.  217 

tion,  les  vicomtes,  qui  rendaient  la  justice  en  leur  nom; 
eurent  aussi  autour  de  leur  personne  un  conseil  ana- 
logue. 

Ce  conseil,  dans  le  premier  comme  dans  le  second 
cas,  était  composé  de  notables  pris  parmi  les  hommes 
libres,  et  ses  justiciables,  c'étaient  les  citoyens  propre* 
ment  dits. 

Quant  à  la  vile  multitude,  à  la  masse  des  artisans, 
qui  n'avait  pas  d'existence  juridique,  qui  était  en  de- 
hors de  la  hiérarchie  sociale,  dont  les  membres  ne 
vivaient  et  ne  comptaient  dans  la  commune  que  comme 
des  accessions  ou  du  comte,  ou  de  l'évêque,  ou  d'un 
gentilhomme,  elle  n'était  protégée  qu'au  nom  et  dans 
la  personne  de  ces  quelques  privilégiés  qui  disaient 
des  individus  attachés  à  leur  titre  seigneurial  :  mes 
hommes. 

III 

Cependant  cette  multitude  sans  droits  officiels  avait 
une  foule  d'intérêts  concernant  les  divers  métiers,  le 
négoce,  qui  donnaient  lieu  à  une  infinité  de  transac* 
tions,  de  contestations  et  de  procès.  Le  comte  et  son 
conseil  ne  descendaient  pas  de  leur  sphère  supérieure 
à  ces  affaires  de  la  plèbe.  L'eussent-ils  voulu,  ils  n'au- 
raient pu  y  suffire. 

C'est  ce  qui  donna  lieu  à  la  création  des  sculdahiâ 
ou  scabini  (échevins  en  France),  magistrats  locaux  et 
inférieurs,  ou  plutôt  hommes  d'affaires  et  commis,  à 


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248  U  RÉVOLUTION  DES  CONSULS. 

la  fois  juges  et  tabellions,  sans  aucun  rôle  politique. 
Et  encore  ces  magistrats  inférieurs  étaient-ils  élus 
annuellement,  non  par  la  multitude,  mais  par  le 
peuple,  c'est-à-dire  par  les  quelques  familles  aristo- 
cratiques formant  la  classe  des  citoyens. 

Ce  qui  jette  une  grande  confusion  sur  le  rôle  pri- 
mitif de  ces  magistrats  inférieurs,  c'est  que  souvent  les 
mêmes  hommes,  réputés  pour  leur  science  juridique, 
étaient  à  la  fois  membres  du  conseil  attaché  à  la  per- 
sonne du  comte  ou  de  Tévéque,  et  chargés  des  fonc- 
tions plus  modestes  de  scabini  au  milieu  des  artisans. 
De  là  vient  que,  parmi  les  historiens  modernes,  les 
uns,  tels  que  Sismondi,  désignent  ces  magistrats 
comme  formant  le  conseil  du  comte  et  représentant  la 
bourgeoisie,  tandis  que  d'autres,  comme  M.  de  Cher- 
rier,  distinguent  les  conseillers  du  comte  des  magis- 
trats inférieurs,  scabini,  qui  réglaient  les  affaires 
civiles  de  peu  d'importance. 

Il  ne  faut  pas  s'étonner  de  voir  les  comtes  et  les 
évêques  forcés  d'aller  recruter  les  membres  de  leur 
conseil  parmi  ces  agents  d'affaires  originairement  de 
condition  si  modeste.  Ce  n'était  pas  dans  les  rangs  de 
l'aristocratie  ignorante  et  grossière  qu'on  aurait  trouvé 
des  hommes  versés  dans  la  connaissance  des  lois  et 
des  coutumes  locales.  On  ne  s'imagine  pas  combien 
était  ardue  et  compliquée  la  science  du  droit  à  celte 
époque. 

Les  invasions  successives  avaient  laissé  dans  tout 
l'empire,  et  particulièrement  en  Italie,  une  variété  sin- 


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U  COMMUNE  PRIMITIVE.  349 

gulière  de  mœurs,  de  rapports  juridiques.  Le  temps 
n'ayant  pas  encore  fait  de  ces  mille  institutions,  fon- 
dues ensemble,  une  législation  uniforme,  des  cou- 
tumes très-diverses  se  trouvaient  simultanément  en 
vigueur,  non-seulement  d'une  province  à  l'autre,  mais 
dans  la  même  province  et  dans  la  même  cité.  C'était 
un  privilège  de  chaque  citoyen  de  pouvoir  choisir, 
pour  son  usage  personnel,  entre  les  six  législations, 
romaine,  lombarde,  salique,  ripuairc,  allemande  et 
bavaroise.  Au  commencement  de  chaque  procès,  les 
parties  déclaraient  par  lequel  de  ces  six  codes  elles 
voulaient  être  jugées. 

Qu'on  se  figure  la  tâche  laborieuse  du  jurisconsulte 
qui  devait  posséder  à  la  fois  toutes  ces  législations, 
sans  compter  les  coutumes  locales  innombrables  qui 
modifiaient  ces  lois  à  l'infini.  Aussi  les  comtes  s'em- 
pressaient-ils de  prendre  les  juristes  partout  où  ils  les 
trouvaient  ;  ils  en  faisaient  leurs  conseillers  pour  le 
règlement  des  affaires  de  la  cité,  et  ils  les  emmenaient 
avec  eux  aux  assemblées  nationales  appelées  placita 
(plaids). 


IV 


Quoi  qu'il  en  soit  de  leurs  attributions  primitives, 
ce  sont  ces  magistrats  consulaires  qui  acquirent  une 
importance  véritable  après  la  révolution  épiscopale. 

Le  comte  ayant  été  renversé  par  l'évoque,  le  conseil 
du  comte  avait  également  disparu.  Il  ne  restait  plus 


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Î5C         LA  RÉVOLUTION  DES  CONSULS. 

dan»  la  cité  qu'un  magistrat  suprême,  l'évéque,  qu'une 
juridiction,  la  sienne,  qu'un  conseil,  celui  des  quel- 
ques nobles  ou  citoyens  choisis  par  l'évéque.  Cette 
classe,  nous  l'avons  dit,  s'était  augmentée  des  indi- 
vidus plus  ou  moins  nombreux,  clients  privilégiés  de 
l'évoque  dans  là  masse  des  artisans,  qui,  en  passant 
dans  la  classe  des  citoyens,  étaient  devenus  pour  l'é- 
véque des  auxiliaires  importants  dans  sa  lutte  contre 
le  comte. 

Une  fois  l'évéque  devenu  tout-puissant  après  sa  vic- 
toire, les  citoyens,  soit  anciens,  soit  nouveaux,  sen- 
tirent que  cette  première  émancipation  à  regard  du 
eomte  serait  incomplète  et  même  illusoire,  si  elle  ne 
servait  qu'à  les  faire  tomber  sous  la  domination  abso- 
lue de  l'évéque.  Leurs  intérêts  civils,  industriels, 
commerciaux,  aussi  bien  que  leurs  rapports  politiques 
avec  les  cités  voisines,  étaient  mal  représentés  par  lé 
pasteur  religieux,  plus  autorisé  à  leur  parler  des  choses 
du  ciel.  Ils  ne  tardèrent  donc  pas  à  s'agiter,  à  se  con- 
certer dans  des  conciliabules.  Le  succès  de  leur  pre- 
mier effort  pour  renverser  la  puissance  féodale  du 
comte  les  enhardissait  dans  leur  dessein  de  se  sous- 
traire à  l'omnipotence  cléricale  du  nouveau  chef. 

Ce  fut  naturellement  sur  les  petits  magistrats  civils, 
les  anciens  scabini  ou  consuls,  représentants  de  la 
multitude,  qu'ils  cherchèrent  leur  point  d'appui.  De- 
puis l'élévation  d'une  partie  de  leurs  anciens  clients  au- 
rang  de  citoyens,  ces  magistrats  consulaires,  restés 
leurs  représentants,  tout  en  étant  comme*  par  le  passé 


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LE  CONSUL  SUPPLANTE  L'ÉVÊQUE.  254 

les  représentants  de  la  masse  des  artisans,  avaient 
déjà  beaucoup  gagné  en  considération  et  en  influence; 
mais  le  mouvement  qui  groupa  autour  d'eux  tous  les 
mécontents  en  voie  de  se  soustraire  à  la  domination 
épiscopale,  en  fit  de  vrais  personnages  dans  la  cité,  et 
bientôt  une  puissance  rivale  de  celle  de  l'évêque. 

Les  consuls,  comme  on  peut  le  penser,  entrèrent 
résolument  dans  leur  nouveau  rôle.  Il  ne  leur  suffisait 
pas  de  partager  avec  l'évoque  et  sous  son  autorité  le 
droit  de  juridiction  ;  par  une  pente  naturelle,  ils  de- 
vaient tendre  à  rendre  de  plus  en  plus  leur  magistra- 
ture indépendante,  puis  à  s'élever  graduellement  jus- 
qu'à devenir  enfin  les  vrais  représentants  et  les  chefs 
dé  la  commune. 

Dans  ce  but,  ardemment  poursuivi,  ils  eurent  soin 
de  faire  monter  au  rang  des  citoyens  tous  ceux  de  la 
classe  des  artisans  qui,  par  leurs  talents,  leur  industrie, 
leur  fortune,  avaient  acquis  quelque  notoriété  et  quel- 
que crédit  parmi  la  foule.  Ces  annexions  nombreuses 
qui  augmentaient  très- rapide  ment  la  classe  des  ci- 
toyens, la  commune  officielle,  rendirent  les  consuls 
maîtres  de  la  situation.  Ils  purent  désormais  engager 
ouvertement  la  lutte  contre  le  parti  épiscopaL  Partout 
ce  parti  fut  vaincu,  et  toutes  les  républiques  italiennes 
eurent  bientôt  à  leur  tête  des  chefs  laïques. 

La  phase  de  la  théocratie  communale  était  close,  et 
la  magistrature  consulaire  avait  atteint  son  apogée. 

Cette  révolution  ne  s'est  pas  accomplie  sans  évoquer 
de  nouveaux  éléments  surgissant  à  la  vie  politique  du 


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252  LA  RÉVOLUTION  DES  CONSULS. 

milieu  des  luttes  entre  le  parti  de  l'évoque  et  le  parti 
des  consuls.  Second  peuple,  secondo  popolo,  qui  aug- 
mente le  nombre  et  la  force  des  citoyens.  Les  consuls 
sont  les  chefs  de  ce  nouveau  peuple,  les  représentants 
de  la  révolution  ;  ils  exercent  toutes  les  fonctions 
qu'avaient  exercées  jusque-là,  d'abord  les  agents  delà 
royauté  féodale,  ensuite  les  agents  de  l'Église.  A  partir 
de  ce  moment,  les  chroniques,  au  lieu  de  les  appeler 
comme  autrefois  consuls  mineurs,  soumis  aux  évêques, 
les  désignent  sous  le  nom  de  consuls  majeurs. 


On  le  voit,  ici  encore  la  question  religieuse  est  en 
jeu.  Le  débat  se  trouve  engagé  entre  l'évêque  qui  con- 
fond tous  les  pouvoirs  en  ses  mains,  et  le  peuple  qui, 
pour  ses  intérêts  temporels,  veut  un  représentant 
laïque.  L'Église  et  l'empire  ont  donc  une  part  active 
dans  cette  révolution. 

Et  pourtant,  la  question  ne  reste  pas  moins  une 
question  sociale.  Ce  sont  les  éléments  divers  composant 
la  vie  sociale  d'un  peuple  qui  tendent  peu  à  peu  à  se 
dégager  et  à  prendre  dans  l'organisation  politique  la 
situation  respective  qui  leur  convient.  Si  une  première 
révolution  a  renversé  le  comte,  c'est  qu'il  représentait 
un  ordre  social  qui  n'était  plus  en  rapport  avec  les 
intérêts,  les  besoins  nouveaux  d'un  peuple  en  voie  de 
s'émanciper.  Si  une  seconde  révolution  vient  de  ren- 
verser le  successeur  du  comte,  c'est  parce  que  le  gou- 


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CARACTÈRE  DE  CETTE  RÉVOLUTION.  255 

vernement  épiscopal,  à  son  tour,  était  insuffisant  pour 
embrasser  les  éléments  nouveaux  qui  avaient  élargi  le 
cercle  de  la  commune. 

L'évèque  avait  pu  être  un  instrument  providentiel 
pour  faire  sortir  du  sein  de  la  multitude  déshéritée 
tout  un  peuple  de  citoyens  ;  mais,  une  fois  l'œuvre 
libératrice  accomplie,  son  caractère  sacerdotal  faisait 
au  nouveau  chef  de  la  commune  une  position  fausse, 
embarrassée,  impossible.  À  la  fois  représentant  de 
deux  ordres  très-distincts,  Tordre  religieux  et  Tordre 
temporel,  il  était  inévitable  qu'il  gouvernât  très-im- 
parfaitement  Tun  et  l'autre  ;  il  devenait  un  obstacle  au 
progrès  social,  après  en  avoir  été  le  zélé  promoteur.  11 
fallait,  en  quelque  sorte,  que  ce  personnage  fût  dé* 
doublé.  C'est  ce  qui  conduisit  à  Tère  des  consuls. 

En  ce  sens  seulement  la  question  est  religieuse. 
Quant  aux  intérêts  qui  sont  en  jeu,  qui  surgissent,  qui 
se  font  une  place  officielle  dans  l'État  et  qui  cherchent 
des  magistrats  propres  à  les  représenter  et  à  les  servir, 
la  question  est  toute  sociale.  Il  ne  s'agit  nullement  de 
la  question  de  principe  concernant  les  droits  de  l'em- 
pire et  les  droits  de  la  papauté. 

Cette  question  se  débat  dans  des  sphères  supérieu- 
res ,  elle  donne  lieu  à  des  luttes  terribles  entre  le  pape 
et  Tempereur  ;  après  avoir  suscité  la  querelle  des  in- 
vestitures avec  Grégoire  VII,  elle  renouvelle  la  que- 
relle avec  les  prétentions  théocratiques  de  ses  succes- 
seurs. Mais  elle  est  parfaitement  distincte  des  révolu- 
tions que  nous  avons  signalées. 


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254         LA  RÉVOLUTION  DES  CONSULS. 

Dans  ces  révolutions  s'agitent  des  problèmes  sociaux 
et  politiques  où  le  pape  et  l'empereur  ont  bien  leur 
intérêt  et  leur  influence,  mais  qui  ne  sortent  pas  de 
Tordre  des  problèmes  sociaux.  Le  moment  n'est  pas 
encore  arrivé  où  la  question  même  du  sacerdoce  et  de 
l'empire  se  substituera  à  toutes  les  questions  sociales 
et  politiques,  et  deviendra  Tunique  objet  des  luttes  de 
toutes  les  villes  italiennes. 

VI 

Les  caractères  que  nous  venons  de  signaler  dans  les 
deux  révolutions  capitales  des  évoques  et  des  consuls, 
nous  les  trouverions  dans  toutes  les  autres  révolutions. 
Du  reste,  tous  les  mouvements  qui  s'accomplissent 
jusqu'au  treizième  siècle  ne  sont  que  des  suites  et 
comme  des  nuances  des  révolutions  épiscopale  et  con- 
sulaire :  toujours  une  question  sociale  et  politique  à 
résoudre  ;  toujours  la  papauté  et  l'empire  jouant  un 
rôle  dans  la  lutte  et  exerçant  leur  influence  sur  la 
solution,  mais  sans  changer  l'objet  essentiellement 
social  du  débat. 

A  mesure  que  surgissait  un  élément  social  nouveau, 
il  ne  prenait  pas  d'un  seul  coup,  dans  la  cité,  pleine 
possession  de  ses  droits.  Les  privilégiés  du  régime 
vaincu  ne  cédaient  pas  le  terrain  sans  des  résistances 
opiniâtres.  Des  réactions  inévitables  attardaient  le 
mouvement  ;  en  sorte  que,  pour  avoir  le  tableau  con> 
plet,  il  faudrait  suivre  pas  à  pas  les  phases  variées  dé 


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CARACTÈRE  DE  CETTE  RÉVOLUTION.  255 

ces  mouvements  oscillatoires  qui,  malgré  les  retards, 
les  reculs,  les  complications  et  les  écarts  apparents, 
ont  eu  en  somme  une  marche  progressive  et  ascen- 
dante. 

Notre  dessein,  on  le  sait,  n'est  pas  de  faire  ici  une 
histoire  des  révolutions  italiennes,  mais  de  saisir  l'es- 
prit général  qui  a  présidé  à  ces  crises  rénovatrices. 
Déjà  ce  que  nous  avons  dit  des  deux  révolutions  prin- 
cipales a  pu  donner  une  notion  exacte  du  caractère 
essentiel  des  luttes  de  cette  époque.  Il  suffira  de 
tracer  rapidement  quelques  traits  des  révolutions  ac- 
cessoires pour  compléter  notre  pensée. 


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CHAPITRE  III 


LA    GUERRE    AUX    CUATEAUX. 


I 


La  révolution  épiscopale  avait  porté  le  premier  coup 
à  la  féodalité  dans  la  commune  italienne.  La  révolu- 
tion consulaire  lui  porla  le  second  coup,  et  son  action 
fut  plus  profonde  et  plus  radicale  :  en  évoquant  du 
sein  des  masses  populaires,  pour  en  faire  des  citoyens, 
tous  les  hommes  qui  avaient  quelque  importance,  soit 
par  leur  valeur  personnelle,  soit  par  la  prospérité  de 
leurs  affaires,  elle  avait  créé  dans  la  société  moderne 
la  bourgeoisie,  c'est-à-dire  cette  classe,  inconnue  des 
sociétés  antiques,  qui  ne  repose  exclusivement  ni  sur 
le  privilège  de  la  naissance,  ni  sur  le  principe  de  la 
propriété,  ni  sur  l'autorité  traditionnelle  d'une  caste 
sacerdotale,  ni  sur  la  force  matérielle  du  glaive,  mais 


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LA  BOURGEOISIE  DANS  LA  COMMUNE.  257 

5  la  fois  sur  tout  ce  qui  est,  dans  une  réunion  d'hom- 
mes., un  principe  d'activité,  un  moyen  d'influence,  un 
instrument  de  richesse,  une  faculté  propre  à  grandir 
l'individu  et  à  contribuer  au  bonheur  de  la  commu- 
nauté :  travail,  propriété  du  sol,  capital  mobilier,  ho- 
norabilité traditionnelle  du  nom  dans  la  famille,  auto- 
rité des  magistratures,  etc.  ;  cette  classe  essentielle- 
ment compréhensive,  qui,  au  lieu  de  se  clore  dans 
des  limites  jalouses,  tend  à  les  reculer  indéfiniment, 
et  qui  tient  par  en  bas  une  porte  toujours  ouverte 
pour  élever  jusqu'à  elle  et  s'assimiler  les  travailleurs, 
et  par  eu  haut  une  porte  ouverte  aux  privilégiés  des 
anciens  régimes,  qui  viendront  peu  à  peu  déposer 
leurs  préjugés  et  abdiquer  leur  vaine  suprématie  en 
échange  des  avantages  de  toute  nature  qu'offre  Tordre 
nouveau  ;  cette  classe  enfin  que  nous  désignons  très- 
improprement  par  ce  mol  de  bourgeoisie,  faute  d'un 
autre  plus  convenable,  et  qui  est  bien  plutôt,  au  moins 
virtuellement,  l'ensemble  de  toutes  les  forces  vives  de 
la  cité,  puisqu'elle  est  destinée,  par  le  développement 
même  du  principe  sur  lequel  elle  s'appuie,  à  embrasser 
l'universalité  des  membres  du  corps  social. 

La  formation  de  la  bourgeoisie  dans  la  commune 
chrétienne  fut  le  premier  hommage  rendu  au  prin- 
cipe de  l'égalité  des  hommes  devant  la  souveraineté 
sociale.  Quelque  incomplet  que  fut  d'abord  le  résul- 
tat obtenu,  la  révolution  qui  le  produisit  était  capitale 
et  décisive,  et  son  action  ne  devait  plus  s'arrêter. 


47 


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368  LA  GUERRE  AUX  CHÂTEAUX. 


II 


Mais,  si  la  féodalité  était  vaincue  dans  les  villes, 
elle  ne  Tétait  pas  dans  la  campagne.  Les  seigneurs 
tenaient  toujours  sous  le  joug  les  populations  ru- 
rales, et  ils  semblaient,  derrière  les  murs  de  leurs 
châteaux,  défier  la  bourgeoisie  de  la  cité.  La  situa- 
tion n'était  pas  tenable  pour  la  commune.  Ses  rap- 
ports quotidiens  avec  les  cultivateurs  ne  pouvaient 
s'accommoder  des  habitudes  oppressives  et  de  la  ra- 
pacité des  châtelains.  La  force  expansivc  de  la  révo- 
lution rencontrant  cet  obstacle,  un  choc  violent  s'en- 
suivit, et  une  lutte  acharnée  s'engagea  partout  entre 
la  bourgeoisie  des  villes  el  les  seigneurs  féodaux* 

Tout  assurait  la  victoire  aux  communes  sur  les 
châteaux»  Si,  dans  les  villes,  un  progrès  constant 
unissait  de  plus  en  plus  toutes  les  forces  sociales  et 
solidarisait  les  intérêts,  dans  les  campagnes  un  prin- 
cipe de  dissolution  minait  incessamment  la  hiérarchie 
féodale.  Les  gentilshommes  campagnards  étaient  tou- 
jours en  guerre  les  Uns  avec  les  autres.  De  plus,  les 
seigneurs  de  rang  inférieur,  les  vavasseurs,  étaient  en 
révolte  continuelle  contre  les  seigneurs  leurs  suze» 
rains. 

.  Cette  lutte  étant  devenue  générale,  les  petits  sei- 
gneurs se  concertèrent  entre  eux,  unirent  leurs  forces, 
et  Tannée  1026,  l'Italie  fut  le  théâtre  d'une  guerre 


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GUERRE  DES  VAYASSEURS.  259 

sanglante  et  restée  célèbre  sous  le  nom  de  guerre  des 
vavasseurs. 

En  même  temps,  les  serfs  supportaient  impatiem- 
ment l'oppression  de  leurs  maîtres.  Le  contre-coup 
des  révolutions  communales  ébranlait  profondément 
ces  populations  attachées  à  la  glèbe;  à  chaque  conquête 
nouvelle  de  la  cité,  le  rustique  travailleur  relevait  son 
front  humide,  rêvait  de  liberté  et  osait  regarder  en 
face  d'un  œil  menaçant  lés  murs  crénelés  du  château. 
Enfin,  quand  les  cœurs  se  sentirent  battre  à  l'unisson, 
un  soulèvement  formidable  eut  lieu. 

Les  serfs,  dans  cette  guerre  contre  les  seigneurs, 
eurent  pour  auxiliaires  les  derniers  des  gentilshommes 
dans  la  hiérarchie  féodale  ;  c'étaient  les  tiavassins  ou 
vassaux  des  gentilshommes,  sortes  de  tenanciers  mili- 
taires. D'un  bout  de  l'Italie  à  l'autre,  un  cri  immense 
demandait  Un  affranchissement  général. 

Les  campagnes  étaient  donc  agitées  en  tous  sens  : 
guerre  des  petits  seigneurs  entre  eux,  guerre  des  vavas- 
seurs contre  les  seigneurs  suzerains,  guerre  des  vavas- 
sins  contre  les  gentilshommes,  guerre  des  serfs  contre 
les  châteaux.  Le  désordre  devenait  effrayant;  les  terres 
restaient  sans  culture  ;  les  souffrances  étaient  trop 
grandes  et  la  situation  trop  tendue  pour  qu'une  trêve 
ne  se  fit  pas  d'elle-même. 

III 
La  lassitude  générale  opéra  ce  que  n'avaient  pu 


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2G0  LA  GUERRE  AUX  CHATEAUX. 

accomplir,  dix  ans  auparavant,  l'empereur  Conrad  le 
Salique,  ni  les  prédicateurs  de  la  Trêve  de  Dieu1. 
Conrad  II,  pour  mettre  un  terme  à  ces  luttes  achat* 
nées  entre  les  seigneurs,  avait  apporté  des  modifi- 
cations très-importantes  au  régime  féodal.  Grâce  à 
ces  changements,  les  vassaux  d'un  ordre  inférieur 
ne  devaient  plus  être  à  la  merci  de  leurs  suzerains. 

Mais  des  textes  de  loi  sont  impuissants  sur  des  pas- 
sions en  incandescence.  Il  fallait  que  les  colères,  arri- 
vées à  leur  paroxysme,  s'usassent  d'elles-mêmes,  et 
que  l'excès  du  mal  fît  du  repos  un  besoin  universel. 

Une  grande  pacification  eut  lieu  en  1059,  et  tous  les 
partis  acceptèrent  la  constitution  de  Conrad  le  Salique 
qui  fixait  plus  nettement  les  droits  respectifs  des  di- 
vers ordres  de  la  hiérarchie  féodale. 

Mais,  cette  paix  et  cette  législation  nouvelle  ne 
purent  rendre  aux  seigneurs  leur  force  première  et 
leur  ancien  prestige.  Ces  luttes  les  avaient  affaiblis, 
déconsidérés,  ruinés.  Divisés  entre  eux,  ils  avaient 
toujours  succombé  dans  leurs  tentatives  contre  les 
cités. 

Désormais  les  grands  seigneurs  étaient  forcés  de 
rabattre  de  leurs  prétentions  vis-à-vis  de  leurs  petits 
vassaux.  Ceux-ci,  à  leur  tour,  devenaient  moins  exi- 
geants devant  l'attitude  menaçante  de  leurs  serfs  à 
demi  affranchis.  La  position  de  tous  était  incertaine, 
précaire,  embarrassée. 

1  L'Italie  est  le  pays  où  la  trêve  cîc  Dieu  fut  le  moins  observée.  Voir 
Sismondi,  t.  I,  p.  95. 


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LE  CHATELAIN  DEVIENT  CITOYEN.  261 

Le  château  se  trouvait  ainsi  doublement  ébranlé, 
par  la  révolution  de  la  ville,  dont  les  flots  allaient 
incessamment  battre  «es  murailles,  par  la  marée  mon- 
tante du  peuple  de  la  glèbe.  La  résistance  était  im- 
possible. Il  né  restait  aux  châtelains  d'autre  ressource 
que  d'implorer  la  bienveillance  de  la  commune  et  de 
se  faire  admettre  dans  les  rangs  des  citoyens.  Ils  trou- 
vaient là  un  refuge  pour  leur  personne  et  une  pro- 
tection pour  leurs  propriétés. 

Mais  cette  démarche  des  châtelains  était  l'abdication 
même  du  droit  féodal  devant  le  droit  nouveau,  c'é- 
tait le  complément  de  la  révolution  consulaire.  Le 
gentilhomme  campagnard  devenait  le  justiciable  des 
consuls,  et  son  individualité  ne  comptait  pas  plus 
dans  la  commune  que  celle  des  citoyens  issus  de  la 
classe  des  artisans. 

Pour  s'assurer  que  cette  alliance  du  châtelain  avec 
la  commune  ne  serait  pas  illusoire,  on  exigeait  qu'il 
vînt  résider  dans  la  cité. 


IV 


Cette  lutte  de  la  ville  contre  les  châteaux  avait  pro- 
duit les  effets  ordinaires  de  toutes  les  luttes  sociales 
italiennes;  elle  avait  fait  surgir  des  éléments  nou- 
veaux. Les  consuls,  pour  combaltre  à  forces  égales 
les  seigneurs  féodaux,  toujours  redoutables,  bien 
qu'affaiblis  par  les  guerres  qu'ils  se  faisaient  entre 
eux,  avaient  dû  augmenter  la  masse  des  citoyens. 


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SOS  LA  GUERRE  AUX  CHATEAUX. 

C'était  toujours  à  la  même  source  qu'ils  avaient 
puisé  ;  c'était  dans  la  classe  déshéritée,  mais  essen- 
tiellement progressive  de  l'industrie  et  du  négoce; 
troisième  effluve  de  ce  foyer  vivant  où  le  travail  en* 
gendrail  incessamment  des  forces  nouvelles.  Chaque 
révolution  était  ainsi  marquée  par  un  accroissement 
de  vie,  de  prospérité  et  de  liberté. 

C'était  le  troisième  peuple,  ter%o  popolo,  encore 
plus  nombreux  que  le  second  peuple  évoqué  par  la 
révolution  consulaire.  On  appela  ces  nouveaux  venus 
les  concitoyens,  pour  les  distinguer  des  châtelains  de- 
venus citoyen$,<m  plutôt  pour  indiquer  la  simultanéité 
de  leur  admission  dans  la  commune. 


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CHAPITRE  IY 


LES  CITOYENS   ET  LES  CONCITOYENS. 


I 


Les  châtelains,  devenus  citoyens,  ne  supportèrent 
pas  sans  dépit,  on  le  comprend,  ce  nivellement  qui 
les  assimilait  à  d'anciens  prolétaires.  Ils  rougissaient 
surtout  d'être  les  égaux  des  derniers  venus,  de  ces 
artisans  qui,  en  entrant  dans  la  commune  officielle, 
avaient  assuré  la  victoire  des  consuls  contre  les  châ- 
teaux. Avec  quel  dédain  ils  traitaient  ces  prétendus 
concitoyens  qu'ils  avaient  vus  la  veille  confondus  dans 
la  vile  multitude  et  privés  de  tout  droit  politique! 

Bien  loin  donc  de  se  résigner  à  leur  nouvelle  desti- 
née et  de  jouir  en  paix  des  avantages  de  la  vie  com- 
mune, ils  veulent  tenter  de  réconquérir,  au  sein  de  la 
ville,  la  position  qu'ils  ont  perdue  hors  des  murs,  En 


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264  LES  CITOYENS  ET  LES  CONCITOYENS. 

les  forçant  de  résider  dans  la  ville,  c'était  autant  d'en- 
nemis qu'on  y  avait  introduits.  Que  leur  importe  que 
leurs  châteaux  soient  rasés  dans  la  campagne;  ne 
vont-ils  pas  les  reconstruire  dans  la  cité?  Chaque  mai- 
son qu'ils  élèvent  est  un  lieu  fortifié  d'où  ils  pourront 
exercer  leurs  vexations  sur  les  bourgeois  et  braver  les 
magistrats  qui  s'arrogent  le  droit  de  les  juger. 

Ainsi  retranchés  dans  ces  forteresses,  ils  essayent 
d'opposer  une  résistance  opiniâtre.  Ce  n  est  plus  la 
cité  luttant  contre  un  ennemi  extérieur,  mais  la  cité 
divisée  en  deux  camps  :  d'un  côté,  les  citoyens,  restés 
châtelains  au  fond  du  cœur,  de  l'autre  les  concitoyens, 
représentés  par  les  consuls.  Et  cette  guerre  entre  les 
citoyens  et  les  concitoyens  devient  aussi  acharnée  que 
les  précédentes. 

Le  conflit  qui  s'engage  ne  porte  pas  cette  fois  sur  la 
loi  fondamentale  de  la  commune.  Il  n'a  pas  pour  objet, 
au  fond,  la  constitution  de  la  petite  république.  La 
liberté  et  la  souveraineté  de  la  commune  sont  garanties 
par  les  lois  qui  reconnaissent  également  les  deux  par- 
tis en  présence.  Les  droits  de  l'ancien  seigneur  sur  sa 
terre  ou  sur  ses  capitaux  sont  aussi  bien  incontestés 
que  les  droits  du  citoyen  issu  de  la  plèbe  sur  son  in- 
dustrie ou  sur  son  commerce.  Les  droits  du  saint-em- 
pire ni  les  droits  de  l'Église  ne  sont  pas  non  plus  mis 
en  doute. 

Ce  n'est  donc  pas  pour  anéantir  les  uns  ou  les  autres 
que  la  guerre  trouble  et  même  ensanglante  la  cité. 
Chacun  sent  bien  qu'il  serait  inutile  de  regarder  en 


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LES  CITOYENS  ET  LES  CONCITOYENS.  265 

arrière  et  d'essayer  de  remonter  le  cours  des  révolu- 
tions accomplies. 

Mais  ce  sont  les  conséquences  pratiques,  quotidien- 
nes, de  ces  révolutions,  qu'on  subit  impatiemment.  Les 
droits  et  les  intérêts  divers  ne  peuvent  entrer  en  action 
et  se  trouver  en  présence,  sans  qu'il  en  résulte  des 
difficultés,  des  chocs,  des  querelles  personnelles,  des 
rivalités,  des  rancunes,  des  jalousies,  des  contestations 
sur  les  empiétements  réciproques,  sûr  les  prétentions 
exorbitantes  et  insolentes.  Entre  les  anciens  châtelains 
et  les  anciens  prolétaires,  tout  s'envenime,  tout  est 
sujet  à  procès,  qui  le  plus  souvent  dégénèrent  en  rixes 
terribles. 

II 

Et  ce  qu'il  y  a  de  remarquable,  c'est  que  chacune  de 
ces  batailles  tourne  au  profit  de  la  démocratie.  Citoyens 
et  concitoyens  sont  forcés  d'aller  chercher  du  même 
côté  leurs  moyens  de  défense. 

Ce  gentilhomme,  si  hautain  envers  le  plébéien  par- 
venu, où  trouvera-t-il  des  auxiliaires,  si  ce  n'est  dans 
la  multitude?  Le  voilà  donc  condamné  à  ménager,  à 
caresser  ses  nouveaux  clients,  à  leur  prodiguer  son  or 
et  ses  faveurs,  à  faciliter  en  les  enrichissant  leur  éman- 
cipation politique,  à  augmenter  ainsi  de  ses  propres 
mains  cette  classe  odieuse  de  concitoyens  contre  la- 
quelle il  a  engagé  la  lutte. 

Et  ce  bourgeois,  hier  artisan,  aujourd'hui  l'égal  du 


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200  LES  CITOYENS  ET  LES  CONCITOYENS. 

gentilhomme,  qui  ne  se  souvient  de  ses  frères  de  la 
veille  que  pour  rougir  de  son  origine,  où  cherchera- 
t-il  des  amis  qui  le  soutiennent?  encore  dans  la  vile 
multitude  ;  il  redeviendra  fraternel  pour  être  popu- 
laire ;  il  fera  bénéficier  ses  partisans  des  avantages  de 
sa  nouvelle  position,  et,  afin  de  les  entraîner  dans  sa 
querelle,  il  leur  montrera  au  bout,  pour  eux-mêmes, 
la  conquête  de  la  liberté. 

Ainsi,  tout  sert  à  la  révolution.  Chacun  de  ses  pas 
accélère  sa  marche  en  multipliant  à  l'infini  sa  force 
d'expansion. 

Mais,  dans  cette  lutte  des  citoyens  et  des  concitoyens, 
les  consuls,  jusque-là  magistrats  suprêmes  de  la  corn* 
mune,  ne  peuvent  plus  suffire.  Représentants  de  l'un 
des  partis  opposés,  ils  ne  pourraient  être  des  juges 
impartiaux  à  l'égard  des  nouveaux  citoyens  conquis 
sur  la  féodalité,  les  anciens  comtes  et  les  anciens  châ- 
telains. Ils  ne  correspondent  plus  aux  besoins  nou- 
veaux de  cette  communauté  qui  s'est  accrue  de  mem- 
bres, ennemis  la  veille,  et  si  mal  réconciliés»  Un 
nouveau  pouvoir  devenait  indispensable. 


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CHAPITRE  V 


14   PODESTAT. 


Nous  devons  dire  un  mot  de  cette  magistrature  qui 
est  en  quelque  sorte  le  point  culminant,  comme  le 
couronnement  de  toutes  les  révolutions  antérieures) 
et  qui  clôt  la  première  période  des  révolutions  ita- 
liennes. 

A  la  place  des  consuls  nés  d'une  révolution  plé- 
béienne, chefs  naturels  de  cette  bourgeoisie  qui  avait 
eu  l'audace  d'attaquer  la  féodalité  jusque  dans  ses  châ- 
teaux et  d'imposer  le  niveau  de  la  loi  aux  gentils* 
hommes,  il  fallait  donc  une  magistrature  étrangère 
aux  intérêts  et  aux  passions  de  l'un  et  l'autre  parti, 
capable  de  tenir  une  balance  impartiale  entre  les  ci- 
toyens venus  de  la  plèbe  et  ceux  conquis  sur  la  féoda- 
lité. Et  comme  l'antagonisme  persistant  des  éléments 


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268  LE  PODESTAT. 

divers  qui  composaient  la  commune  continuait  en 
quelque  sorte  la  phase  révolutionnaire,  le  magistrat 
nouveau  devait  être  un  dictateur. 

La  force  des  choses  conduisit  ainsi  à  réunir  tous  les 
pouvoirs  dans  les  mains  d'un  seul  homme  en  état  de 
dominer  tous  les  partis.  Ce  chef  nouveau  et  pour  ainsi 
dire  omnipotent,  ce  fut  le  podestat. 

Afin  que  l'arbitrage  supérieur  qu'il  avait  à  exercer 
pût  être  impartial,  ce  magistrat  devait  être,  avons- 
nous  dit,  étranger  aux  deux  partis  rivaux.  Mais  ou 
trouver  ce  personnage,  impassible  comme  la  loi  et  à 
l'abri  des  influences  environnantes?  Pris  dans  la  cité, 
au  milieu  même  des  intérêts  antagonistes,  comment 
eût-il  pu  se  dégager  de  toute  préférence  et  de  toute 
passion  ? 

On  fut  obligé,  pour  assurer  l'indépendance,  la  force, 
en  même  temps  que  l'autorité  morale  de  cette  magis- 
trature, d'aller  chercher  le  podestat  en  dehors  de  la 
cité.  Ce  fut  parmi  les  citoyens  illustres  des  autres  villes 
italiennes  que  chaque  république  dût  choisir  son  nou- 
veau chef.  L'usage  de  ce  choix  externe  se  généralisa 
bientôt.  La  ville  qui  voulait  avoir  un  podestat  s'adres- 
sait à  une  cité  amie  ;  celle-ci  déléguait  un  de  ses  ci- 
toyens qui  allait  momentanément  remplir  cette  haute 
et  suprême  mission. 

Chef  unique,  le  podestat  exerçait  à  lui  seul  toutes 
les  fonctions  judiciaires  et  politiques  des  consuls.  Ces 
derniers  étaient  réduits  à  l'état  de  simples  conseillers, 
avec  les  titres  de  prieurs,  d'anciens  ou  de  recteurs. 


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LE  PODESTAT.  269 

Pour  se  faire  une  idée  de  cette  magistrature  et  de  la 
situation  à  laquelle  elle  répondait,  il  faut  se  représen- 
ter deux  camps  en  présence,  ayant  déposé  momenta- 
nément leurs  armes  mais  non  leurs  inimitiés,  puis 
élisant  d'un  commun  accord  un  arbitre  chargé  de  juger 
les  différends  qui  s'élèveront  entre  les  membres  des 
deux  armées,  à  l'occasion  de  leurs  rapports  de  toute 
nature  pendant  la  durée  de  la  trêve.  Tant  que  l'armis- 
tice se  continue  et  que  rien  de  grave  ne  survient  entre 
les  deux  armées,  la  fonction  du  magistrat  commun 
reste  possible.  Mais  supposez  qu'un  choc  violent  ra- 
vive les  haines  et  replace  les  deux  camps  en  élat  d'hos- 
tilité ouverte,  l'arbitre  nommé  pour  la  trêve  disparaît 
à  l'instant  même. 

Ainsi  en  était-il  du  podestat.  Tant  que  les  deux 
partis  vivaient,  sinon  en  bonne  intelligence,  du  moins 
sans  guerre  déclarée,  dans  la  cité,  le  dictateur  com- 
mun conservait  son  autorité.  Quand  la  lutte  s'engageait 
de  nouveau,  quand  les  partis  se  reformaient  en  deux 
camps  prêts  à  combattre,  le  magistrat  commun  n'avait 
plus  sa  raison  d'être  ;  chaque  parti  choisissait  son  po- 
destat ;  et,  quand  le  résultat  de  la  bataille  était  l'ex- 
pulsion de  tout  le  parti  vaincu,  celui-ci  allait  se  réfugier 
et  se  reconstituer  dans  quelque  cité  amie,  c'est-à-dire 
où  le  même  parti  était  en  ce  moment  le  parti  triom- 
phant ;  car  les  mêmes  oscillations  se  produisaient  dans 
toutes  les  villes  italiennes.  Là,  les  proscrits  élisaient 
un  podestat  et  attendaient,  avec  l'espoir  de  prendre 
bientôt  leur  revanche. 


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CHAPITRE  VI 


LES  GUERRES  MUMCtPALES. 


I 

Pendant  que  cette  lutte  de*  citoyens  contre  les  pri- 
vilégiés du  régime  féodal  déchirait  le  sein  de  chaque 
cité,  des  guerres  plus  générales  et  non  moins  san* 
glantes  faisaient  de  l'Italie  entière  un  vaste  champ  de 
bataille.  La  même  question  qui  divisait  la  cité  en  deux 
partis  mettait  aux  prises  les  villes  entre  elles* 

Toutes  les  villes  italiennes,  en  effet,  ne  firent  pas 
leurs  révolutions  juste  au  même  moment.  Il  y  eut  des 
villes  retardataires,  et  même  quelques-unes  qui  s'obs- 
tinaient fa  résister  au  mouvement  émancipateur.  Alors 
des  guerres  acharnées  s'engageaient  entre  les  villes  en 
avance  et  les  villes  en  retard. 

Ainsi  la  révolution  des  consuls,  qui  fut  la  sécula- 


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LES  GUERRES  MUNICIPALES.  S7i 

risation  du  gouvernement  de  la  cité  et  le  complément 
de  la  révolution  des  évéques  contre  les  comtes  féodaux, 
eut  pour  conséquence  inévitable  d'allumer  la  guerre 
entre  les  villes  consulaires  et  les  villes  militaires,  c'est* 
à  dire  celles  où  le  pouvoir  du  comte  subsistait  encore. 

Il  en  fut  de  même  à  la  suite  de  la  révolution  qui  ab* 
sorba  dans  la  classe  des  citoyens  les  châtelains  de  la 
campagne.  Entre  ces  cités  qui  avaient  fait  une  conquête 
nouvelle  sur  la  barbarie  féodale  et  les  villes  attardées 
s'engagèrent  des  luttes  sans  fin. 

Le  podestat,  ce  dictateur  dont  le  pouvoir  planait  au- 
dessus  des  deux  partis  qui  divisaient  la  cité,  s'il  put  un 
moment  apaiser,  pacifier  les  inimitiés  intestines  et 
suspendre  la  guerre  au  sein  de  la  commune,  le  po- 
destat fut  sans  action  sur  le  sort  général  de  l'Italie, 
oû  les  guerres  municipales  semblaient  être  devenues 
l'état  chronique  de  ce  .malheureux  pays. 

Ainsi  l'Italie  était  simultanément  déchirée  par  une 
double  guerre  sociale  :  guerre  au  sein  de  la  cité  entre 
les  privilégiés  qui  se  défendent  et  les  déshérités  qui 
réclament  leur  place  au  soleil  ;  guerre  entre  les  cités, 
les  unes  en  avance  dans  ce  mouvement  social,  les 
autres  en  retard. 

Il 

Jamais  l'histoire,  même  aux  périodes  les  plus  agi- 
tées et  les  plus  sanglantes,  n'a  otfcrt  le  spectacle  de 
pareils  déchirements.  Décrire  ces  luttes  qui  se  croi- 


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272  LES  GUERRE^  MUNICIPALES. 

sent,  qui  s'entrechoquent,  qui  toujours  s'alimentent 
de  leurs  propres  fureurs,  autant  vaudrait  décrire  les 
tempêtes  de  l'Océan.  Le  tableau  qu'en  font  les  histo- 
riens vous  donne  le  vertige.  On  dirait,  non  pas  un 
champ  d'épreuve  où  s'opère  le  travail  d'enfantement 
d'une  nation,  mais  un  sol  volcanique  où  chaque  point 
est  un  cratère  incandescent. 

C'est  en  même  temps  l'époque  des  grandes  ligues 
entre  les  républiques  italiennes  contre  la  domination 
étrangère  ;  efforts  gigantesques  qui  révèlent,  dans  les 
profondeurs  de  cette  merbouleverséej  une  âme  natio- 
nale. Il  semble  qu'au  sein  de  cette  épouvantable  anar- 
chie, des  alliances  d'abord  provoquées  par  le  besoin 
de  la  défense  commune,  cimentées  ensuite  par  le  sen- 
timent d'intérêts  identiques  et  par  d'unanimes  aspira- 
tions patriotiques,  vont  engendrer  au  moins  l'embryon 
vivace  d'une  nation  homogène. 

Partout  ailleurs  ce  résultat  serait  certain.  En  Italie, 
l'empire  et  la  papauté  sont  là.  N'attendez  pas  un  ré- 
sultat national. 


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j 


CHAPITRE  VII 


LE  PAPE   ET  L EMPEREUR.    —   LA   PART  QU  ILS  PRIRENT  A  CES 
RÉVOLUTIONS. 


I 

Le  pape  et  l'empereur  interviennent,  soit  directe- 
ment, soit  indirectement,  dans  toutes  ces  guerres  in- 
testines ;  et,  dans  cette  tutelle  éternelle  que  l'Église 
et  l'empire  prétendent  exercer  sur  les  mouvements  de 
l'Italie,  ils  se  rencontrent  avec  l'attitude  de  puissances 
rivales.  Ils  ont  bien  essayé  de  se  distribuer  amicale- 
ment les  rôles  dans  le  pacte  de  Charlemagne,  mais  ils 
n'en  sont  pas  moins  les  représentants  des  deux  élé- 
ments opposés,  Vêlement  religieux  et  l'élément  laïque, 
destinés  à  se  combattre  jusqu'à  ce  que  le  temps  et  la 
science  aient  résolu  le  problème  dans  une  rationnelle  et 
définitive  conciliation. 

On  doit  donc  s'attendre,  même  quand  la  querelle 

i.  18 


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274  LES  GUERRES  MUNICIPALES. 

où  elles  prennent  parti  n'est  pas  la  cause  directe  de 
l'Église  et  de  l'empire,  à  voir  les  deux  puissances  dans 
des  camps  opposés  :  l'Église  avec  le  parti  de  la  révo- 
lution quand  l'empire  soutient  le  parti  du  passé,  et 
vice  versa,  sauf,  une  fois  la  guerre  politique  ou  natio- 
nale terminée,  à  faire  entre  elles  de  nouvelles  alliances, 
afin  de  tirer  le  plus  grand  profit  possible  des  agitations 
de  l'Italie. 

Il  ne  faut  pas  croire  que  les  deux  puissances  rivales 
jouent  toujours  dans  ces  événements  le  même  rôle  que 
nous  leur  avons  vu  jouer  au  début  des  révolutions 
dont  elles  ont  été  les  inspiratrices  ou  les  soutiens.  Dès 
que  chacune  d'elles  s'aperçoit  que  le  mouvement  prend 
des  proportions  compromettantes  pour  sa  suprématie, 
pour  ses  projets  de  domination,  en  un  mot,  dès  qu'un 
intérêt  contraire  la  pousse,  qu'elle  ait  été  ou  non  à 
l'origine  la  promotrice  du  mouvement,  vite  elle  réagit 
et  s'efforce  de  l'enrayer.  Et  le  plus  souvent,  dans  ce 
cas,  les  rôles  respectifs  sont  intervertis. 

Quand  on  prend  une  vue  superficielle  de  ces  varia- 
tions dans  le  rôle  de  la  papauté  et  de  l'empire,  tout 
parait  confusion.  En  regardant  au  fond,  on  peut  aisé* 
ment  se  rendre  compte  des  motifs  et  des  intérêts  qui 
ont  déterminé  la  politique  des  deux  cours. 


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ROLE  DE  L'EMPIRE  DANS  CES  GUERRES.  275 


§  lw.  —  Rôle  de  l'empire  dans  les  guerres  municipales. 


Nous  avons  vu  la  révolution  des  consuls,  c'est-à-dire 
la  sécularisation  du  gouvernement  dans  la  cité,  faite 
par  le  parti  laïque,  représenté  et  appuyé  par  les  agents 
de  l'empereur  ;  puis  les  guerres  municipales  qui  s'en- 
suivirent. 

Que  va  faire  l'empereur?  Va-t-il,  dans  ces  guerres 
municipales,  favoriser  l'essor  des  villes  consulaires, 
cimenter  leurs  alliances,  les  soutenir  dans  leurs  luttes 
contre  les  vieux  centres  militaires  ?  Celui  qui  a  voulu 
la  destruction  du  royaume  sera-t-il  logique  et  secon- 
dera-t-il  l'effort  des  villes  émancipées,  pour  entraîner 
dans  le  mouvement  révolutionnaire  les  villes  en  re- 
tard ?  C'est  le  contraire  qui  va  arriver. 

L'empereur  a  voulu  que  le  royaume  fût  détruit  ; 
c'était  l'intérêt  et  la  condition  même  de  sa  suprématie. 
Il  n'est  donc  pas  au  fond  l'ennemi  de  la  révolution 
consulaire  qui  a  contribué  à  cette  œuvre  de  destruc- 
tion. Ce  sont  les  conséquences  de  cette  révolution  qu'il 
redoute.  Il  s'alarme  de  voir  les  nouveaux  chefs  de  la 
commune  républicaine  investis  de  pleins  pouvoirs  par 
la  révolution,  agir  en  maîtres,  trancher  les  questions 
de  leur  autorité  propre,  faire  une  guerre  à  outrance 
aux  derniers  vestiges  de  la  féodalité.  N'est-il  pas  ur- 
gent de  réprimer  ces  consuls  «  qui  rasent  ou  bâtissent 


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276  LES  GUERRES  MUNICIPALES. 

des  villes  comme  si  l'empire  avait  cessé  d'exister1  !  » 
D'un  autre  côté,  l'empereur  ne  peut  souffrir  qu'un 
État  important  quelconque  soit  fondé  sur  les  ruines 
du  royaume  féodal  ;  il  empêchera  la  reconstruction 
d'une  nouvelle  unité  nationale,  soit  royale,  soit  répu- 
blicaine. Dans  ce  but,  il  entretiendra  éternellement 
les  divisions  et  les  querelles  entre  les  villes  italiennes. 
Qu'elles  se  heurtent,  qu'elles  se  déchirent  entre  elles, 
qu'elles  fassent  de  l'Italie  un  champ  de  carnage,  peu 
lui  importe.  Mais,  dès  qu'un  mouvement  national  peut 
sortir  de  ces  guerres,  il  s'émeut,  et  prétend  dire  an 
flot  :  Tu  n'iras  pas  plus  loin. 

Ainsi,  quand  des  alliances  rapprochent  les  cités  bel- 
ligérantes et  élèvent  un  drapeau  qui  ressemble  à  un 
drapeau  national,  l'empereur  se  hâte  d'invoquer  les 
devoirs  de  sa  haute  tutelle  ;  il  ne  peut  supporter,  dit- 
il,  que  la  guerre  devienne  exterminatrice.  Sous  pré  - 
texte  de  protéger  le  parti  le  plus  faible  contre  le  choc 
formidable  des  villes  confédérées,  il  intervient  contre 
ces  dernières. 


il 


Il  y  en  a  qui  s'y  sont  trompés  et  qui  ont  vu  un  sen- 
timent désintéressé  et  des  dispositions  conciliatrices 
dans  cette  dérisoire  tutelle  des  empereurs.  C'est  s'a- 
buser étrangement.  Les  prétextes  n'ont  jamais  man- 

1  Ferrari,  t.  II,  p.  130» 


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PROTECTION  HYPOCRITE  DE  L'EMPEREUR.  277 

que  aux  princes,  et  les  despotes  ne  sont  pas  les  moins 
ingénieux  à  en  imaginer.  Que  d'immolations  l'histoire 
ne  montre-t-elle  pas  sous  le  voile  de  la  plus  paternelle 
sollicitude  1  Et  l'histoire  de  l'Italie,  qu'est-elle  donc, 
si  ce  n  est  l'histoire  d'un  peuple  éternellement  pro- 
tégé, c'est-à-dire  éternellement  immolé  par  le  pape 
et  par  l'empereur? 

Oui  certes,  l'empereur,  en  sa  qualité  de  modérateur 
suprême,  a  la  prétention  d'arrêter  les  luttes  quand  il 
lui  plaît,  de  les  diriger,  de  les  modérer  à  son  gré; 
.  mais  c'est  dans  l'intérêt  exclusif  de  son  autorité,  et 
non  pour  donner  la  paix  à  l'Italie  :  que  la  lutte  se  pro- 
longe éternellement,  qu'une  sorte  d'équilibre  négatif 
entre  les  forces  rivales  perpétue  l'anarchie  en  empê- 
chant le  triomphe  définitif  d'aucun  parti  ;  et  sur- 
tout qu'aucune  cité,  s'élevant  au-dessus  des  autres  en 
gloire  et  en  influence  par  une  série  de  victoires  et 
'd'absorptions  successives,  ne  menace  de  devenir  un 
centre  national. 

Si  un  fait  aussi  grave  naît  des  événements,  c'est 
alors  que  l'empereur  feindra  d'étendre  sur  la  malheu- 
reuse Italie  sa  main  protectrice.  Il  soutiendra  les  villes 
secondaires  contre  la  future  capitale  ;  il  rasera,  s'il  le 
faut,  l'orgueilleuse  cité,  comme  on  en  vit  un  terrible 
exemple  Tan  1162,  où  Milan  fut  détruite  de  fond  en 
comble. 

Les  faibles  protégés  croiront  à  cette  haute  tutelle. 
Mais  était-ce  bien  le  sort  de  l'Italie  qui  était  menacé 
par  ces  guerres  exterminatrices  entre  les  villes  éman- 


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278  LES  GUERRES  MUNICIPALES. 

cipées  et  les  villes  féodales?  Non,  ces  guerres  auraient 
eu  au  contraire  un  résultat  national.  C'est  l'autorité 
seule  de  l'empereur  qu'elles  mettent  en  péril,  et  c'est 
le  seul  motif  qui  détermine  son  intervention  prétendue 
modératrice. 

Quand  Frédéric  Barberousse  descendit  en  Italie,  au 
milieu  des  premières  guerres  municipales  qui  suivi- 
rent la  révolution  des  consuls,  il  n'eut  pas  d'autre 
pensée  :  arrêter  au  début  l'essor  national  que  ce  choc 
terrible  des  cités  italiennes  pouvait  donner  à  la  pénin- 
sule. Ce  prince  venait  à  peine  d'être  élevé  à  l'empire, 
lorsque  les  villes  en  guerre  avec  Milan  implorèrent 
son  assistance.  «  Le  parti  de  Pavie  était  évidemment 
le  plus  faible  ;  et  le  roi  d'Allemagne,  appelé  à  choisir 
entre  les  deux  ligues,  se  détermina  en  faveur  de  celle 
qui  ne  pouvait  se  soutenir  sans  lui,  afin  de  rester  tou- 
jours maître  de  l'opprimer  ensuite;  sentant  bien  que, 
s'il  secondait  les  Milanais,  ceux-ci  n'auraient  bientôt 
plus  besoin  de  son  assistance1.  » 

Il  arrive  donc,  persuadé  qu'il  va  parler  en  maître, 
qu'il  fera  la  loi  à  ces  cités  en  ébullition,  qu'il  lui  suf- 
fira de  dire  à  Tune  :  Ta  puissance  est  assez  grande; 
il  est  temps  de  mettre  un  terme  à  ton  ambition  ;  et  à 
toutes  :  Vivez  en  paix,  chacune  dans  voire  sphère;  ne 
troublez  pas  votre  prospérité  intérieure  en  vous  grou- 
pant, en  contractant  des  alliances  qui  partagent  l'Italie 
en  deux  camps  et  rendent  les  haines  plus  implacables. 

1  Sismondi.  1. 1,  p.  328. 


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LA  LIGUE  LOMBARDE.  279 


III 

Mais  nul  ne  commande  aux  flots  soulevés.  Les  ci- 
tés italiennes  rebondissent  contre  Barberpusse;  elles 
forment  entre  elles  une  ligue  formidable.  Non  pas 
qu'elles  contestent  le  principe  du  Saint-Empire.  Qui 
est-ce  qui  en  aurait  eu  l'idée  en  ce  temps-là?  Mais 
elles  ne  veulent  pas  être  arrêtées  dans  leur  activité 
expansive.  Sans  se  rendre  compte  du  résultat  natio- 
nal qui  peut  sortir  de  leurs  luttes  intestines,  elles 
sentent  instinctivement  que  la  haute  tutelle  qui  pré- 
tend les  diriger  et  les  modérer  est  une  force  paraly- 
sante. Elles  aimeraient  mieux  vivre  au  milieu  de  per- 
pétuels déchirements  que  d'acheter  une  prospérité 
matérielle  et  une  paix  négative  au  prix  de  leurs  am- 
bitions respectives,  de  leurs  rêves  et  même  de  leurs 
rivalités  qui  entretiennent  l'émulation  et  la  vie. 

L'Italie  est  toujours  la  terre  des  surprises  :  on  la 
croit  morcelée  en  mille  pièces;  un  puissant  empe- 
reur a  brisé  le  faisceau  fédéral  prêt  à  se  former  ;  dans 
la  fameuse  diète  de  Roncaglia,  il  a  rappelé  aux  peu- 
ples terrifiés  les  droits  de  l'empire  ;  il  a  anéanti  la 
fière  cité  républicaine  qui  était  l'âme  de  la  révolu- 
tion, et  les  Milanais  dispersés  portent  partout  le  té- 
moignage de  cette  grande  humiliation  nationale.  Sou- 
dain, voilà  l'Italie  qui  se  lève  comme  un  seul  homme  ; 
la  ligue  lombarde  jette  un  suprême  défi  à  l'empe- 
reur; Milan  est  reconstruite,  puis  une  nouvelle  ville, 


*  *  *  • 


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280  LES  GUERRES  MUNICIPALES. 

Alexandrie,  s'élève  comme  par  miracle.  Les  confédérés, 
dans  un  élan  d'enthousiasme,  s'engagent  par  serment 
à  chasser  l'empereur,  et  ils  tiendront  parole. 

L'histoire  de  ce  peuple  est  pleine  de  ces  réveils 
inattendus.  Et  le  dernier  de  tous,  celui  qui  vient 
d'éclater  après  un  sommeil  de  trois  siècles,  ne  devait 
pas  être  le  moins  merveilleux.  Ceux  qui  ont  mis  le 
pied  sur  cette  terre  pour  la  délivrer  de  la  domination 
étrangère,  ont  cru  lajtrouver  divisée  en  une  multitude 
d'États  rivaux,  en  une  foule  de  partis  irréconciliables. 
0  surprise  I  voilà  ces  rivalités  éteintes,  voilà  ces  par- 
tis réconciliés  ;  il  n'y  a  plus  qu'un  vœu  dans  tous  les 
cœurs,  il  n'y  a  plus  qu'une  âme  italienne. 

Ces  révélations  imprévues  ne  font  jamais  le  compte 
des  Césars.  Leur  suprématie,  ce  qu'ils  appellent  leur 
tutelle,  a  peu  de  prise  sur  une  famille  nationale  unie, 
compacte,  s'affirmant  elle-même  dans  son  indépen- 
dance et  dans  sa  dignité.  Elle  est  plus  à  l'aise  au  mi- 
lieu des  rivalités  anarchiques.  Des  populations  divi- 
sées entre  elles  sont  aux  pieds  de  tout  protecteur  dont 
les  paroles  conciliatrices  sont  accompagnées  d'une 
force  armée  imposante.  Il  ne  faut  donc  pas  s'étonner 
si  les  princes,  arrivés  d'abord  en  libérateurs,  sentent 
leur  zèle  se  refroidir,  lorsque,  au  lieu  des  divisionsjqu* ils 
supposaient,  ils  trouvent  une  volonté  nationale  una- 
nime dans  le  but  qu'elle  veut  atteindre  et  sûre  d'elle- 
même. 

N'aurait-on  pas  là  le  secret  de  certaines  détermi- 
nations subites  qui  ont  naguère  arrêté  une  armée 


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LA  PAIX  DE  CONSTANCE.  281 

victorieuse  au  milieu  de  sa  course,  et  causé  un  éton- 
nement  pénible  dans  toute  l'Europe  libérale,  en  sup- 
primant d'un  trait  de  plume  la  moitié  d'un  programme 
qui  avait  promis  solennellement  la  délivrance  de  l'I- 
talie tout  entière  ? 

Quoi  qu'il  en  soit  de  l'histoire  moderne,  l'empereur 
Barberousse,  furieux  de  la  résistance  qu'il  rencontre, 
veut  à  tout  prix  dissoudre  la  ligue  lombarde.  Cinq 
fois  il  renouvelle  sa  tentative,  et  toujours  il  échoue. 
A  sa  cinquième  attaque,  le  29  mai  1176,  il  est  mis  en 
complète  déroute  dans  les  plaines  de  Lignano.  C'était 
la  septième  armée  formidable  que  Frédéric  Ier,  dans 
l'espace  de  vingt-deux  années,  avait  jetée  en  Italie. 

IV 

Après  une  trêve  de  six  ans,  signée  à  Venise  en 
1177,  dans  cette  mémorable  entrevue  où  Barbe- 
rousse, réconcilié  avec  le  pape  Alexandre  III,  tint 
l'étrier  au  Saint-Père,  la  paix  de  Constance  (1183) 
mit  fin  à  la  guerre  de  l'empereur  contre  la  ligue 
lombarde. 

Cet  événement  était  à  lui  seul  tout  une  grande  ré- 
volution :  l'empereur,  en  traitant  directement  avec  la 
ligue  lombarde ,  reconnaît  au  sein  de  l'empire  une  con- 
fédération armée,  distincte  de  l'organisation  impé- 
riale, ayant  un  but  et  des  intérêts  différents  de  ceux 
de  l'empereur. 

On  sait  que  le  motif  qui  donna  naissance  à  la  ligue, 


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282  LES  GUERRES  MUNICIPALES. 

ce  fut  la  volonté  de  s'opposer  à  l'intervention  de 
l'empereur,  dans  les  querelles  qui  avaient  armé  les 
unes  contre  les  autres  les  villes  émancipées  et  les 
villes  en  retard.  Au  lieu  de  subir  ses  prétentions  au 
rôle  de  juge  suprême  de  ces  différends,  les  villes 
lombardes  veulent  être  maîtresses  de  vider  leurs  que- 
relles comme  elles  l'entendent. 

Dans  la  diète  de  Roncaglia,  qui  mit  fin  à  la  seconde 
expédition  de  Barberousse  en  Italie,  Tannée  1158, 
le  droit  de  guerre  privée  avait  élé  enlevé  aux  villes. 
«  Dans  la  même  diète,  on  porta  sur  le  maintien  de  la 
paix  une  loi  non  moins  contraire  aux  prérogatives  des 
cités.  Elle  leur  enlevait,  aussi  bien  qu'aux  ducs, 
marquis,  comtes,  capitaines  et  vavasseurs,  le  droit 
de  guerre  et  de  paix  dont  elles  avaient  joui  depuis 
longtemps1.  » 

La  paix  de  Constance,  en  consacrant  le  triomphe  de 
la  ligue,  restituait  aux  villes  italiennes  ce  droit  de 
décider  de  la  paix  et  de  la  guerre  que  leur  avait  dénié 
la  diète  de  Roncaglia. 

Assurément,  cette  ligue,  formée  uniquement  pour 
la  guerre,  était  très-loin  d'une  confédération  nationale; 
mais,. en  tant  qu'elle  affirmait  et  maintenait,  en  face 
de  l'empire,  le  droit  des  républiques  italiennes  de  ré- 
gler entre  elles  pacifiquement  ou  par  les  armes  leurs 
contestations  politiques  ou  sociales,  la  ligue  reconnue 
par  le  traité  de  Constance  était  une  conquête  nationale. 

1  Sismondi,  1. 1,  p.  361. 


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ROLE  DE  LA  PAPAUTÉ  DANS  CES  GUERRES.  283 

C'était  une  émancipation,  une  prise  de  possession 
encore  vague  mais  réelle  du  droit  national,  par  oppo- 
sition à  la  suzeraineté  impériale. 

§  2.  —  Rôle  de  la  papauté  dans  les  guerres  municipales. 


Les  papes  ne  purent  manquer  de  prendre  part  aux 
guerres  que  se  faisaient  les  villes  italiennes  entre  elles 
et  aux  luttes  des  cités  progressives  contre  l'empereur. 
Comme  toujours,  les  motifs  qui  les  guidèrent  furent 
tout  personnels.  Quant  aux  intérêts  de  l'Italie,  ils  ne 
pesèrent  pas  d'un  grand  poids  dans  leurs  détermina- 
tions. Ils  furent  sans  cesse  dominés  ou  par  leurs  vues 
étroites  comme  princes  temporels  ou  par  leurs  projets 
de  théocratie  universelle.  Lorsque,  pour  défendre 
ou  recouvrer  leurs  États  pontificaux,  ils  eurent  besoin 
de  l'empereur,  ils  recoururent  à  son  assistance.  Lors- 
que, pour  faire  prévaloir  leurs  prétentions  à  l'omnipo- 
tence en  face  des  prétendus  droits  du  Saint-Empire, 
ils  eurent  besoin  d'un  appui  contre  l'empereur,  ils 
secondèrent  la  résistance  des  cités  italiennes.  Chaque 
conflit  se  termine  invariablement  ou  par  des  conces- 
sions antinationales  à  quelque  prince,  ou  par  de  nou- 
velles alliances  avec  l'empereur. 

Les  exemples  de  la  politique  de  bascule  et  antina- 
tionale des  papes  abondent  dans  le  cours  du  douzième 
siècle.  On  sait  comment  le  traité  de  Worms  mit  fin,  en 


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284  LES  GUERRES  MUNICIPALES. 

1122,  à  cette  querelle  des  investitures  qui  avait  rempli 
les  pontificats  de  Grégoire  VII  et  de  ses  successeurs. 
Les  deux  puissances  fixèrent  avec  un  soin  jaloux  les 
droits  du  pape  et  ceux  de  l'empereur.Quanl  à  la  liberté 
de  cette  Italie  qui  avait  été  le  théâtre  sanglant  de  ces 
déplorables  luttes,  il  n'en  fut  même  pas  question. 

Quand  s'ouvre,  trois  ans  plus  tard,  entre  deux  mai- 
sons princières  d'Allemagne  qui  se  disputaient  la 
couronne  impériale,  la  lutte  si  connue  sous  le  nom  de 
guerre  des  Guelfes  et  des  Gibelins,  nul  ne  songe  qu'il 
y  ait  au  monde  une  nation  italienne.  Le  principe  du 
Saint-Empire  romain  est  hors  de  doute,  ainsi  que  ses 
droits  sur  l'Italie.  Toute  la  question  est  de  savoir  quel 
sera  l'empereur. 

Les  papes  Honorius  et  Innocent  II  prennent  chaude- 
ment le  parti  de  Lothaire  qui  avait  été  élevé  à  l'empire 
à  l'instigation  de  leur  prédécesseur  Calixte  H.  Or, 
comme  tout  prétendant  à  l'empire  ne  pouvait  se  passer 
d'un  pape  qui  l'appuyât  à  Rome,  Conrad  d'Hauhen- 
staufen,  élu  empereur  par  la  minorité  gibeline,  recou- 
rut au  moyen  ordinaire  :  il  fit  nommer  un  antipape. 

11  trouva  pour  cela  le  terrain  tout  préparé.  Depuis 
quelques  années,  deux  grandes  familles  romaines,  les 
Frangipani  et  les  Pietro  Leone,  se  disputaient  la  tiare 
et  tenaient  la  ville  partagée  en  deux  camps.  Déjà, 
douze  ans  auparavant,  en  1118,  cette  querelle  avait 
occasionné  un  premier  schisme.  Maintenant,  Inno- 
cent II  est  soutenu  par  les  Frangipani  ;  c'en  est  assez 
pour  que  le  parti  contraire  se  prête  aux  manœuvres 


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ROLE  DE  LA  PAPAUTÉ  DANS  CES  GUERRES.     285 

du  concurrent  de  l'empereur  Lothaire,  et  Pierre  de 
Léon  est  élu  par  ce  parti,  en  1130,  sous  le  nom  d'À- 
naclet  II.  Ce  nouveau  schisme  dura  neuf  ans.  L'anti- 
pape resta  maître  de  Rome  jusqu'en  1139. 

Et  pendant  que  le  sein  de  l'Église  était  déchiré  par 
les  ambitieux  qui  se  disputaient  les  avantages  tempo- 
rels du  Saint-Siège,  l'Italie,  toujours  dominée  par  son 
illusion  de  l'empire,  toujours  victime  de  la  politique 
pontificale,  était  également  bouleversée  pour  sa  ré- 
sistance à  l'un  ou  à  l'autre  des  compétiteurs  à  la 
couronne  impériale,  à  l'un  ou  à  l'autre  des  compéti- 
teurs au  trône  apostolique. 


il 

Peu  s'en  fallut  qu'Innocent  II  n'appelât  en  Italie  une 
invasion  française,  pour  l'opposer  à  son  heureux  rival 
soutenu  par  Roger  de  Sicile.  Ce  pape,  réfugié  en 
France,  réclama  des  secours  avec  les  plus  vives  in- 
stances; mais  Louis  le  Gros,  qui  avait  assez  de  ses 
affaires  intérieures,  se  contenta  d'entourer  Innocent 
de  tous  les  honneurs  dus  au  chef  de  l'Église. 

Ce  fut  alors  que  ce  pape,  n'ayant  plus  de  ressource 
qu'en  l'empereur,  se  rendit  à  la  cour  de  Lothaire, 
excita  le  zèle  de  ce  prince  et  l'entraîna  à  sa  suite  dans 
une  expédition  contre  les  Romains  et  contre  Roger. 
Arrêté  au  milieu  de  son  entreprise  par  la  mort  de 
Lothaire,  Innocent  II  prend  le  parti  de  se  mettre  per- 
sonnellement à  la  tête  d'une  armée,  et  il  marche 


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280  LES  GUERRES  MUNICIPALES. 

contre  Roger.  Ses  troupes  furent  battues  à  la  première 
rencontre,  et  lui-même  tomba  au  pouvoir  de  l'ennemi. 

Cette  défaite  le  sauva.  Chef  d'une  expédition  guer- 
rière, le  souverain  pontife  avait  perdu  tout  son  pres- 
tige. Dépouillé  et  désarmé,  il  reparut  aux  yeux  de  ses 
ennemis  dans  toute  la  majesté  du  sacerdoce.  Inno- 
cent Il  fut  reconnu  et  entouré  d'hommages. 

Mais  cette  longue  lutte  et  le  triomphe  définitif  de 
la  papauté,  de  quel  profit  furent-ils  à  la  cause  ita- 
lienne? Le  résultat  fut  invariable  :  un  pape  rétabli 
sur  son  trône  temporel,  après  desflots  de  sangversés; 
les  droits  de  l'empiré  de  nouveau  consacrés  parle  cou- 
ronnement de  Lothaire.  En  même  temps,  le  Saint- 
Siège  profila  de  l'occasion  pour  consolider,  par  son 
alliance  avec  Roger,  sa  suzeraineté  sur  le  royaume  de 
Naples. 


m 

Ce  fut  encore  dans  l'intérêt  de  son  pouvoir  temporel 
que  le  même  pape  implora  vainement  l'assistance  de 
l'empereur  Conrad  contre  les  premiers  succès  d'Ar- 
naud de  Rrescia.  Tous  les  efforts  d'Innocent  II,  de 
Luce  II  et  d'Eugène  111  ne  purent  empêcher  rétablis- 
sement de  la  république,  que  le  grand  rénovateur 
gouverna  glorieusement  pendant  dix  ans. 

Adrien  IV  fut  plus  heureux  auprès  du  nouvel  em- 
pereur Frédéric  Rarberousse.  Ce  prince,  cédant  à  ses 
instances,  vient  en  Italie  à  la  tête  d'une  armée,  bat 


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ALEXANDRE  lit  ET  BARBEROUSSE.  287 

les  troupes  romaines,  rétablit  Adrien  sur  les  ruines 
de  la  république  et  livre  Arnaud  de  Brescia  au  pape, 
qui  le  fait  brûler  vif. 

Tel  fut  le  motif  de  la  première  intervention  de  l'em- 
pereur Barberousse  dans  les  affaires  italiennes.  Le 
pape  est  ici  l'allié  de  l'empereur,  parce  qu'il  s'agit, 
non  de  la  cause  italienne,  mais  du  pouvoir  temporel 
du  Saint-Siège.  Que  ce  même  intérêt  commande  à  la 
cour  romaine  une  politique  inverse,  le  pape  deviendra 
l'ennemi  implacable  de  l'empereur. 

Bientôt  après,  en  effet,  Adrien  IV,  effrayé  des  ra- 
pides succès  de  Barberousse  et  oublieux  du  service 
reçu,  se  ligue  avec  le  roi  Guillaume  de  Sicile,  et  il 
abandonne  sans  scrupule  ses  anciens  alliés  qui,  pour 
lui,  s'étaient  compromis  vis-à-vis  de  l'empereur.  Puis, 
se  croyant  assez  fort,  il  essaye  de  parler  en  maître  du 
monde,  et  renouvelle  à  l'égard  de  l'empereur  et  des 
princes  les  prétentions  Ihéocratiques  de  Grégoire  VII. 


IV 


Alexandre  III,  continuateur  de  la  politique  d'Adrien, 
inaugure  son  pontificat  par  une  lutte  ardente  contre 
Barberousse.  Ce  prince  avide  de  domination  opposait 
aux  prétentions  des  papes  des  prétentions  non  moins 
exorbitantes.  Entré  dans  Rome  en  restaurateur  de  la 
papauté,  il  entendait  y  exercer  sa  double  influence  de 
protecteur  et  de  suzerain.  Destructeur  de  la  républi* 


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288  LES  GUERRES  MUNICIPALES. 

que,  il  s'appuyait  sur  le  sénat  et  sur  la  noblesse  ;  ce 
parti  nomma  l'antipape  Victor  IV  pour  l'opposer  au 
pape  qu'avait  fait  élire  le  parti  normand. 

Les  foudres  du  pape  et  de  l'antipape  mettent  l'Italie 
en  feu.  L'empereur  est  excommunié.  Alexandre  III, 
quoique  d'abord  chassé  de  Rome  par  son  adversaire, 
montre  une  énergie  indomptable. 

Mais  cette  querelle  du  pape  el  de  l'empereur  est 
tout  à  fait  étrangère  à  la  question  italienne;  c'est 
l'éternelle  querelle  entre  les  deux  puissances  rivales. 
Or,  dans  l'attitude  menaçante  où  ces  deux  puissances 
étaient  en  ce  moment,  ce  fut  pour  le  pape  une  bonne 
fortune  qu'un  besoin  d'indépendance  agitât  les  villes 
italiennes.  Alexandre  III,  saisissant  l'occasion,  donne 
la  main  aux  républiques  soulevées  ;  il  souffle  sur  elles 
le  feu  intérieur  qui  le  dévore  ;  il  devient  l'âme  de  la 
ligue  lombarde. 

Le  nom  d'Alexandre  III  est  resté,  dans  l'histoire, 
indivisiblement  uni  au  souvenir  de  la  plus  mémora- 
ble des  tentatives  faites  par  les  républiques  italiennes 
pour  conquérir  leur  indépendance.  Quand  on  a  essayé, 
dans  ces  derniers  temps,  de  faire  des  papes  les  repré- 
sentants naturels  de  la  liberté  et  même  de  la  nationa- 
lité italiennes,  c'est  surtout  l'exemple  d'Alexandre  III 
qu'on  a  invoqué. 

C'est  s'abuser  étrangement  el  comprendre  bien  mal 
les  véritables  motifs  qui  inspirèrent  invariablement  la 
politique  de  la  cour  romaine,  même  quand  elle  sembla 
favorable  à  la  cause  nationale.  En  ce  qui  touche 


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L'ITALIE  NE  PEOT  PROFITER  DE  LA  VICTOIRE.  280 

Alexandre  III,  pour  saisir  la  réalité  sous  l'apparence, 
il  faut  envisager  le  résultat. 

Oui,  sans  doute,  il  y  eut  un  moment  où  l'on  put 
croire  que  la  papauté  allait  donner  la  main  à  l'Italie, 
la  soustraire  enfin  à  la  domination  impériale  et  la 
mettre  sur  la  voie  qui  devait  la  conduire  à  une  con- 
stitution nationale.  Quand  on  vit  l'héroïque  pontife  à 
la  tête  de  ce  mouvement  enthousiaste  qui  entraîna 
presque  toutes  les  villes  de  l'Italie  septentrionale,  il 
sembla  que  le  génie  même  de  la  patrie  italienne 
sonnait  l'heure  de  la  délivrance.  Jusqu'au  jour  du 
triomphe,  l'illusion  fut  possible;  le  lendemain,  le 
voile  se  déchira. 

Si  le  pape  Alexandre  eût  eu  quelque  souci  de  la 
cause  italienne,  quel  parti  n'eût-il  pas  pu  tirer  de  la 
fameuse  paix  de  Constance  qui  consacra  la  victoire  de 
la  ligue  lombarde  sur  Barberoussel  On  peut  dire 
que  le  sort  de  l'Italie  fut  entre  ses  mains.  Or,  le  ré- 
sultat de  cette  grande  lutte  fut  nul  quant  à  la  question 
nationale. 


'  Mais  personne,  en  ce  moment,  ne  parut  se  douter 
qu'il  y  eût  à  fonder  une  nation  italienne,  ni  le  pape, 
ni  même  les  cités  qui  venaient  de  conquérir  si  glorieu- 
sement leur  indépendance.  Personne  ne  songea  à 
donner  un  caractère  permanent  et  national  à  cette 
i.  10 


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390  CAUSE  DE  CETTE  IMPUISSANCE. 

union  des  républiques,  qui  s'était  formée  pour  la 
guerre. 

C'est  pour  les  historiens  un  grand  sujet  d'étonne- 
ment  et  un  mystère  inexplicable.  Comment  compren- 
dre en  effet  que  l'idée  de  la  patrie  n'ait  point  surgi 
lumineuse  et  triomphante  de  cette  victoire  de  la 
liberté?  Comment  ces  cœurs  qui  ont  battu  à  l'unisson 
sur  vingt  champs  de  bataille  ne  se  sentent-ils  pas 
membres  d'une  même  famille  sociale?  Jamais  un  mer- 
veilleux concours  de  circonstances  n'a  réuni  en  un 
seul  faisceau  des  éléments  mieux  préparés  pour  for- 
mer une  société  homogène  :  même  langue,  même 
foi  religieuse,  même  origine,  mêmes  traditions,  mêmes 
mœurs  et  même  civilisation  ;  sans  compter  le  besoin 
de  la  défense  commune  qui  venait  de  centupler  la 
puissance  attractive  de  toutes  ces  affinités  nationales, 
et  la  plus  vulgaire  prévoyance  qui  commandait  aux 
Italiens  de  rester  unis  s'ils  ne  voulaient  perdre  en  un 
jour  le  fruit  de  leur  victoire. 

Vain  espoir,  les  Italiens  ne  savent  point  profiter  de 
cette  occasion  providentielle  et  qui  ne  doit  plus  se 
représenter. 

Il  ne  suffit  pas,  pour  expliquer  ce  fait  inouï,  de  dire 
avec  Sismondi  que,  si  les  Italiens  ne  formèrent  pas 
entre  eux  une  confédération,  c'est  que  «  la  conception 
d'une  constitution  fèdérative  est  une  dés  idées  les 
plus  relevées  et  les  plus  abstraites  que  puisse  produire 
l'étude  des  combinaisons  politiques.  »  La  race  italienne 
a  le  sens  politique  assez  développé  et,  à  la  fin  du 


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CAUSE  DE  CETTE  IMPUISSANCE.  291 

douzième  siècle,  les  cités  républicaines  étaient  assez 
avancées  dans  la  vie  sociale,  pour  qu'il  soit  permis  de 
croire  que  l'instinct  de  la  conservation  et  l'amour  de 
la  patrie  leur  eût  suggéré  le  moyen  le  plus  approprié 
aux  circonstances,  si  une  cause  profonde  et  exception- 
nelle de  division  n'eût  rendu  radicalement  impossible 
toute  constitution  nationale,  soit  unitaire  soit  fédé- 
ra tive. 


VI 

Cette  cause,  nous  l'avons  signalée  à  chaque  page 
de  ce  livre,  c'est  l'illusion  du  Saint-Empire  toujours 
persistante  même  au  milieu  des  plus  beaux  rêves  de 
liberté,  illusion  entretenue  avec  soin  par  la  papauté, 
en  vue  du  maintien  de  sa  souveraineté  temporelle.  C'est 
cette  cause  qui  avait  empêché  le  royaume  italien  de  se 
consolider  et  de  faire*  une  seule  nation  des  provinces 
de  la  péninsule.  C'est  celte  cause  qui  naguère  avait 
fait  échouer  la  généreuse  tentative  d'Arnaud  de 
Brescia.  C'est  cette  cause  qui  devait  rendre  stérile 
pour  l'œuvre  nationale  la  victoire  de  la  ligue  lombarde 
sur  Barberousse. 

Comment  aurait-on  pu  avoir  l'idée  d'une  constitu- 
tion nationale,  même  la  plus  informe,  quand  le  droit 
supérieur  de  l'empire  ne  faisait  pas  même  question  ? 
La  paix  de  Constance  avait  limité,  mais  non  nié  ce 
droit  de  l'empire.  Les  cités  victorieuses  croyaient  avoir 
assez  fait  pour  la  liberté  en  obtenant  pour  chacune 


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202  CAUSE  DE  CETTE  IMPUISSANCE. 

d'elles  des  garanties  sérieuses  d'indépendance  vis-à-vis 
du  suzerain.  C'était  un  ensemble  de  conquêtes  muni- 
cipales, mais  nullement  une  conquête  nationale. 

Dans  le  préambule  du  traité  de  paix  de  Constance, 
il  est  dit  que  l'empereur  reçoit  en  grâce  les  cités  et  les 
personnes.  Tous  les  citoyens  de  quinze  à  soixante  et 
dix  ans  devaient  lui  prêter  un  serment  de  fidélité  qui 
serait  renouvelé  tous  les  dix  ans.  Les  villes  qui,  par 
le  traité  de  Constance,  s'étaient  assuré  des  libertés 
locales,  bien  loin  de  rien  stipuler  pour  le  droit  na- 
tional de  l'Italie,  avaient  juré  d'aider  l'empereur  à 
conserver  ses  droits  sur  la  péninsule.  «  Réserve  fu- 
neste !  dit  un  historien  moderne.  En  poursuivant  la 
liberté  sans  la  nationalité,  l'affranchissement  des 
villes  sans  celui  de  l'Italie,  elles  avaient  fait  une  chose 
contradictoire,  scellé  leur  liberté  particulière  et  la 
servitude  commune  *.  » 

Le  droit  national  proclamé  eût  été  la  négation  de 
l'empire.  Or,  pour  les  Italiens,  nier  l'empire,  c'eût  été 
abdiquer  leur  droit  à  la  domination  universelle.  Comme 
toujours,  le  droit  impérial  tuait  le  droit  italien.  Quand 
l'empire  d'Autriche  a  mis  la  main  sur  la  Hongrie,  il 
n'y  a  plus  eu  de  Hongrie.  Quand  l'empire  des  czars  a 
mis  la  main  sur  la  Pologne,  il  n'y  a  plus  eu  de 
Pologne.  Mais  jamais  ces  peuples  n'ont  reconnu  le 
droit  du  conquérant.  Le  sentiment  national  vit  en  eux 
comme  au  premier  jour.  Si,  depuis  leur  immolation, 

1  Zeiler,  Histoire  de  l'Italie,  p.  179. 


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CAUSE  DE  CETTE  IMPUISSANCE.  293 

à  un  moment  quelconque,  la  main  de  l'oppresseur  se 
fût  écartée,  le  cri  national  serait  parti  de  toutes  les 
poitrines. 

La  vérité  est  là  tout  entière  :  si  les  Italiens,  à  cette 
heure  décisive  où  ils  furent  maîtres  de  leurs  destinées, 
n'ont  pas  fondé  une  Italie,  c'est  qu'ils  n'avaient  pas  le 
sentiment  national  ;  et  ils  n'avaient  pas  le  sentiment 
national,  parce  qu'ils  étaient  encore  les  jouets  de 
l'illusion  du  Saint-Empire.  Lejouroùce  rêve  cessera, 
ils  seront  prêts  pour  la  guerre  de  la  délivrance,  et  le 
lendemain  il  y  aura  au  monde  une  nation  italienne. 

La  papauté  seule  pouvait  opérer  ce  prodige  d'arra- 
cher l'Italie  à  cette  chimère.  «  Le  pape  seul,  avons-nous 
dit  ailleurs,  s'il  eût  compris  son  rôle,  était  en  état  de 
mettre  un  terme  à  cette  illusion  funeste  de  l'empire, 
et  de  procurer  jaux  villes  italiennes  un  centre  et  un 
drapeau  national.  Alexandre  III,  plus  que  tout  autre, 
eût  pu  accomplir  cette  grande  révolution  :  il  n'avait 
cessé  d'être  l'allié  des  républiques  pendant  leur  lutte 
contre  Barberousse;  il  était  populaire  à  Rome,  et, 
après  un  long  exil,  il  était  rentré  dans  la  ville  éter- 
nelle, réconcilié  avec  le  sénat.  Respecté  de  toute 
l'Europe  pour  ses  vertus,  et  béni  de  toute  l'Église  qu'il 
gouvernait  saintement,  il  pouvait  parler  en  maître  à 
l'empereur  et  l'exclure  5  tout  jamais  de  l'Italie,  en 
faisant  retentir  aux  oreilles  des  Italiens  le  mot  de 
patrie. 

«  L'occasion  était  admirable.  Que  fallait-il  pour 
cela?  Rien   qu'une  chose,  mais  une  chose  que  n'a 


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994  CAUSE  DE  CETTE  IMPUISSANCE. 

comprise  aucun  pape,  renoncer  à  tout  pouvoir  tem- 
porel, et  laisser  Rome,  maîtresse  d'elle-même,  à  sa 
mission  nationale. 

«  Au  lieu  de  ce  coup  d'audace  et  de  génie, 
Alexandre  III,  comme  les  autres  papes,  ne  songea 
qu'à  raffermir  son  pouvoir  temporel  dans  Rome,  et  à 
étendre  son  influence  politique  dans  toute  l'Europe, 
très-convaincu  que  cette  double  domination  était  une 
garantie  de  la  dignité  et  de  l'indépendance  de  l'Église.  » 


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CHAPITRE  VIII 


RÔLE  DES  DEUX  PUISSANCES  EN  FACE  DES  PODESTATS. 


Dans  la  question  des  podestats,  l'histoire  nous  offre 
un  spectacle  analogue  :  chacune  des  puissances,  l'em- 
pire et  la  papauté,  secondant  d'abord  une  révolution, 
puis,  par  un  intérêt  contradictoire,  s'eflbrçant  d'en- 
rayer le  mouvement;  et  toujours  les  deux  puissances 
prenant,  dans  la  querelle,  parti  Tune  contre  l'autre, 
balançant  ainsi  les  forces  rivales  et  rendant  la  lutte 
sans  issue. 


§  1".  —  Rôle  de  l'empire. 
I 

Dans  cette  question  des  podestats,  quel  est  le  rôle  et 
l'intérêt  de  l'empereur?  Nous  l'avons  dit,  le  podestat 


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296  L'EMPEREUR  ET  LE  PODESTAT. 

est  un  modérateur  suprême  entre  les  citoyens  et  les 
concitoyens  acharnés  les  uns  contre  les  autres,  c'est 
un  dictateur  au-dessus  de  tous  les  partis,  au-dessus 
des  agents  impériaux,  au-dessus  de  ces  châte- 
lains qui  sont  les  débris  de  la  constitution  féodale  de 
l'empire.  Le  podestat  est  le  grand  niveleur  ;  il  com- 
mande, et  les  châteaux  sont  détruits,  et  les  châtelains 
sont  traînés  dans  la  ville  au  tribunal  du  dictateur. 

Cette  justice  expéditive  et  inexorable  n'était  pas 
seulement  nécessaire  hors  des  murs.  Nous  savons  que 
les  nobles,  devenus  citoyens,  s'étaient  fait  de  leurs 
maisons,  dans  l'intérieur  de  la  cité,  autant  de  places 
fortes.  Toute  décision  du  podestat  contre  eux  eût  donc 
été  illusoire,  si  le  magistrat  s'en  était  tenu,  pour  l'exé- 
cution, aux  moyens  ordinaires.  A  chaque  fois,  il  était 
obligé  de  recourir  à  un  moyen  révolutionnaire  :  il 
soulevait  la  ville  et  la  menait  tout  entière  à  l'assaut 
de  la  forteresse  rebelle. 

«  Lorsque  le  podestat  était  instruit,  par  la  renom- 
mée, de  quelque  délit  public,  il  suspendait  aux  fenêtres 
de  son  palais  le  gonfalon  de  justice;  il  sommait,  par 
ses  trompettes,  tous  les  citoyens  de  prendre  les  armes; 
il  entreprenait  le  siège  de  la  maison  du  coupable,  et, 
après  s'en  être  rendu  maître,  il  la  faisait  raser 
jusqu'aux  fondements  *.  » 

C'était  l'état  de  guerre  et  l'état  révolutionnaire  en 
permanence  dans  chaque  cité  :  Toute  loi  était  sus- 

4  Siimondi,  t.  II,  p.  67. 


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L'EMPEREUR  ET  LE  PODESTAT.  207 

pendue,  tout  autre  pouvoir  que  celui  du  podestat 
méconnu.  Devant  ce  maître  absolu  qui  est  à  lui  seul 
la  loi  vivante,  qui  est-ce  qui  songe  à  l'autorité  supé- 
rieure de  l'empereur?  Qui  est-ce  qui  se  souvient  que 
c'est  de  lui  que  ces  nobles,  traqués  dans  leur  dernier 
refuge,  tiennent  leurs  titres  et  leurs  privilèges?  Le 
podestat  annule  l'empereur. 

L'empereur,  à  moins  d'abdiquer,  doit  mettre  des 
bornes  à  la  toute-puissance  du  chef  de  la  commune. 
Il  prendra  donc  parti  pour  les  châtelains  contre  le 
podestat  niveleur. 

h 

Le  successeur  de  Frédéric  Barberousse  comprit 
qu'il  était  temps  de  réagir  contre  les  conséquences  de 
la  paix  de  Constance  qui  avait  fait  les  républiques  si 
fortes  en  reconnaissant  leur  indépendance,  surtout 
dans  le  droit  de  décider  de  la  paix  ou  de  la  guerre. 

Déjà  Barberousse  lui-même  avait  pris  des  mesures 
pour  neutraliser  la  victoire  des  villes  italiennes,  et  il 
avait  ouvert  la  voie  à  la  politique  réactionnaire  de 
Henri  VI.  Dans  les  Romagnes,  en  Toscane,  dans  la 
Marche  trévisane,  il  avait  prêté  son  assistance  aux 
villes  où  dominait  le  parti  de  la  noblesse  et  qui  ré- 
sistaient au  mouvement  des  républiques  consulaires. 
En  même  temps,  il  entretenait  par  ses  manœuvres 
l 'éternelle  hostilité  des  Romains  contre  le  Saint-Siège. 
Mais  son  coup  de  maître  avait  été  d'assurer  la  réunion 


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29*  L'EMPEREUR  ET  LE  PODESTAT. 

de  la  Sicile  à  l'empire,  par  le  mariage  de  son  fils  Henri 
avec  Constance,  unique  héritière  du  trône  où  était  assis 
Guillaume  II. 

Henri  VI  n'eut  garde  de  s'écarter  de  cette  habile 
politique.  A  peine  fut-il  élevé  à  la  dignité  impériale, 
que  la  mort  de  Guillaume  le  Bon  rendit  vacant  le 
trône  de  Naples.  Henri  se  hâta  de  faire  valoir  ses 
droits;  mais  il  eut  à  combattre  un  redoutable  compé- 
titeur, Tancrède,  fils  naturel  d'un  frère  de  Guil- 
laume Ier,  et  soutenu  par  le  chancelier  du  royaume, 
Mathaeus,  chef  du  parti  national.  La  lutte  se  prolongea 
jusqu'après  la  mort  de  Tancrède,  et  Henri  ne  prit 
possession  de  la  couronne  qu'en  1194,  après  s'être 
emparé  de  la  personne  de  Guillaume  III,  fils  et  suc- 
cesseur de  Tancrède. 

Ainsi  maitre  du  midi  de  la  péninsule,  Henri  VI  put 
tourner  tous  ses  soins  du  côté  des  provinces  septen- 
trionales. Là,  la  noblesse  territoriale,  vaincue  dans  la 
plupart  des  villes,  trouvait  un  refuge  assuré  et  inac- 
cessible dans  les  parties  montagneuses  du  pays.  Re- 
tranchée derrière  les  murailles  de  ses  châteaux  forts, 
elle  tint  longtemps  en  échec  les  forces  révolutionnaires 
de  la  bourgeoisie. 

Tant  qu'il  s'était  agi  de  détruire  dans  la  noblesse 
féodale  les  débris  encore  vivaces  de  l'ancien  royaume, 
les  empereurs  avaient  secondé  les  efforts  de  la  bour- 
geoisie contre  les  châtelains.  Maintenant  que  le  royaume 
n'est  plus  qu'un  souvenir  historique,  et  que  la  bour- 
geoisie devient  la  grande  puissance  menaçante,   les 


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L'EMPEREUR  ET  LE  PODESTAT.  299 

empereurs  retournent  leur  politique.  Autant  ils  ont 
favorisé  la  révolution  des  consuls,  autant  ils  soutien- 
dront les  châtelains  dans  leur  résistance  aux  po- 
destats. 

Grâce  à  cette  protection  et  aux  avantages  naturels 
qu'offrent  les  régions  occupées  par  les  montagnes,  les 
nobles  qui  tenaient  leurs  fiefs  de  l'empire  purent  braver 
presqu'impunément  les  cités  républicaines.  Les  Alpes 
liguriennes  qui  séparent  Gênes  de  l'Emilie,  les  Apen- 
nins de  l'Italie  centrale  se  peuplèrent  ainsi  d'une  mul- 
titude de  châteaux  indépendants.  Mais  ce  fut  surtout 
dans  la  Marche  trévisane  que  les  délicieuses  valléos 
des  montagnes  euganéennes  offrirent  aux  châtelains 
des  retraites  sûres  d'où  ils  dominaient  les  provinces 
environnantes. 

Cette  noblesse,  riche  et  obéie  dans  ses  domaines, 
conserva  sur  les  villes  voisines  une  influence  excep- 
tionnelle. Henri  VI,  qui  avait  à  cœur  de  relever  la  féo- 
dalité laïque,  ne  cessa  d'augmenter  le  nombre  et  la 
force  de  ces  seigneuries  indépendantes.  Il  s'attacha 
par  des  faveurs  la  maison  de  Romano,  afin  d'avoir  un 
point  d'appui  contre  la  Marche  véronaise.  Il  en  fit 
autant  dans  les  Apennins  dont  l'un  des  versants,  par 
ses  châteaux,  commande  les  Romagnes,  et  l'autre  la 
Toscane.  Il  donna  le  duché  de  Romagne  à  son  séné- 
chal, le  duché  de  Toscane  à  son  propre  frère,  et  réta- 
blit le  marquisat  de  Spolète. 

On  le  voit,  la  politique  invariable  des  empereurs, 
c'est  d'empêcher  tout  travail  d'unification  en  Italie,  en 


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500  LA  PAPAUTÉ  FAVORISE  LA  RÉVOLUTION. 

annulant  les  forces  sociales  les  unes  par  les  autres.  Ils 
ont  détruit  le  royaume  par  la  puissance  révolution- 
naire de  la  démocratie  naissante  ;  maintenant  ils  re- 
lèvent les  débris  de  la  féodalité  pour  opposer  une 
digue  à  cette  révolution  qui,  après  avoir  affranchi  les 
cités,  pourrait  bien  devenir  nationale. 

§  2.  —  Rôle  de  la  papauté. 
I 

Quand  l'empire  est  pour  la  réaction,  on  peut  être 
sûr  que  la  papauté  est  pour  la  révolution. 

L'Église  prendra  donc  parti  pour  les  citoyens  et 
soutiendra  le  droit  qu'ont  les  villes  d'agir  dictatoria- 
lement  par  leurs  podestats.  Tandis  que  l'empereur 
crée  des  ducs  et  des  marquis  et  encourage  la  résis- 
tance des  châtelains,  le  pape,  par  ses  légats,  déclare 
légitime  le  pouvoir  souverain  du  chef  de  la  cité  et  fait 
un  devoir  à  la  noblesse  de  s'incliner  devant  ses  déci- 
sions. Le  clergé  prêche  partout  la  concorde  et  tâche 
de  désarmer  parla  parole  évangélique  ces  orgueilleux 
châtelains  qui  se  roidissent  contre  la  force. 

Cette  propagande  religieuse  servit  puissamment  à 
consommer,  dans  les  communes  qui  avaient  fait  par- 
tie de  la  ligue  lombarde,  la  révolution  démocratique. 
Autant  l'influence  de  l'empereur  s'efforçait  de  relever 
la  noblesse  dans  les  Marches,  autant,  dans  la  Lom- 
bardie  et  les  Romagnes,  la  bourgeoisie,  aidée  du 
clergé,  dompte  et  absorbe  le  parti  aristocratique.  Cha- 


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LA  PAPAUTÉ  FAVORISE  LA  RÉVOLUTION.      501 

que  jour  la  ville  voit  tomber  quelque  château  autour 
d'elle  ou  dans  l'intérieur  de  ses  murs  ;  les  actes  de 
soumission  des  gentilshommes  se  multiplient  ;  bientôt 
le  rayonnement  des  villes  républicaines  s'étendra  sur 
toutes  les  propriétés  rurales  qui  les  avoisinent,  et 
Modène,  Parme,  Plaisance,  Heggio,  Bologne,  Milan,  etc. , 
pourront  communiquer  librement  de  Tune  à  l'autre. 

La  part  active  que  prit  le  clergé  à  ce  mouvement 
lui  rendit  le  prestige  et  le  crédit  que  lui  avait  fait 
perdre  la  révolution  des  consuls.  Les  rôles  étaient  in- 
tervertis. Les  consuls,  favorisés  par  le  parti  de  l'em- 
pire, avaient  détrôné  l'évéque  dans  le  gouvernement 
de  la  commune;  voici  maintenant  l'évéque  l'allié  du 
podestat,  et  au  besoin  devenant  podestat  lui-même. 

C'est  ainsi  que  Tannée  1192  l'évéque  de  Bologne, 
Gérard  de  Scannabecchi,  fut  élevé  à  cette  magistra- 
ture suprême  ;  et  les  historiens  du  temps  rapportent 
que,  par  sa  sagesse  et  son  esprit  de  conciliation,  il  sut, 
pendant  quelque  temps,  contenir  tous  les  partis  et 
mériter  les  sympathies  générales.  Mais  son  zèle  pour 
les  intérêts  du  peuple  fut  la  cause  de  sa  perte.  La 
noblesse  comprit  que  c'en  était  fait  de  ce  qui  lui  restait 
d'autorité,  si  elle  laissait  le  pouvoir  politique  dans  les 
mains  de  ce  clergé  niveleur  ;  elle  s'insurgea  contre 
1  evêque  Gérard  et  parvint  à  le  chasser  de  la  ville. 

Cet  échec  n'empêcha  point  le  clergé  de  poursuivre 
son  œuvre  démocratique.  Partout  il  continua  de  favo- 
riser le  podestat  dans  sa  lutte  contre  l'aristocratie  que 
soutenaient  les  agents  de  l'empereur. 


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302        INTÉRÊT  ANTINÀTIONÀL  DES  DEUX  PUISSANCES. 


II 

On  le  voit,  comme  toujours,  l'empire  et  la  papauté 
dominent  la  lutte  et  F  éternisent  :  les  deux  partis 
ennemis  se  mettent  sous  la  protection  respective  des 
deux  puissances  qui  ont  un  égal  intérêt  à  empêcher 
le  triomphe  définitif,  soit  des  citoyens,  soit  des  anciens 
châtelains  incorporés  dans  la  commune. 

Le  clergé  ici  n'est  si  ardent  à  soutenir  la  bourgeoisie 
que  parce  que  l'empereur  appuie  le  parti  de  la  no- 
blesse. Il  le  peut  du  reste  sans  danger  pour  les  posses- 
sions territoriales  du  Saint-Siège.  Pourvu  que  les 
chefs  des  cités  républicaines  ne  se  donnent  pas  la  main 
en  vue  d'une  organisation  nationale,  le  clergé  a  tout 
profit  à  agir  au  sein  des  communes  en  sens  inverse 
du  parti  impérial.  Il  y  trouve  le  double  avantage  d'y 
contrebalancer  l'influence  de  l'éternel  rival,  l'empe- 
reur, et  d'entretenir  dans  la  péninsule  les  divisions 
qui  doivent  l'empêcher  d'être  une  nation. 

Sur  ce  dernier  point,  l'intérêt  de  l'empire  est  le 
même  que  celui  de  la  papauté.  Au  fond,  les  deux  puis- 
sances savent  très-bien  qu'elles  se  servent  mutuelle- 
ment en  intervenant  sous  des  drapeaux  opposés  dans 
les  querelles  italiennes  ;  c'est  le  meilleur  moyen  de 
rendre  impossible  la  victoire  définitive  d'aucun  parti. 
Et  comme  chacune  des  deux  puissances  représente 
également,  suivant  le  point  de  vue  auquel  ou  se  place, 
soit  la  révolution,  soit  la  contre-révolution,  on  ne  doit 


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INTÉRÊT  ANTJNATIONAL  DES  DEUX  PUISSANCES.         303 

point  s'étonner  de  les  voir,  suivant  l'occasion,  changer 
respectivement  de  rôle  et  de  drapeau. 

En  ce  qui  touche  l'empereur,  si  les  titres  des  duchés 
et  des  comtés  tiennent  à  l'empire,  les  titres  juridiques 
des  communes  y  tiennent  également;  car  si  d'une 
part  les  duchés  et  les  comtés  sont  de  création  impé- 
riale sur  les  débris  de  l'ancien  royaume  des  Lombards, 
les  communes,  d'autre  part,  se  sont  émancipées  du 
joug  des  évêques,  elles  ont  fait  leur  révolution  consu- 
laire sous  la  protection  de  l'empire  représentant  les 
droits  de  la  société  laïque  en  face  de  l'Église.  Les  deux 
adversaires,  placés  tous  deux  également  sous  la  pro- 
tection du  droit  impérial,  ne  peuvent  donc  espérer  de 
s'anéantir  l'un  l'autre.  L'empereur  interviendra  tou- 
jours pour  relever  le  plus  faible  prêt  à  succomber. 

L'Église,  de  son  côté,  par  ses  principes  sociaux 
essentiellement  démocratiques  et  émancipateurs,  est 
la  protectrice  naturelle  des  communes  libres.  Mais, 
par  ses  intérêts  temporels  qui  résultent  de  la  donation, 
elle  est  la  protectrice  forcée  des  privilèges  féodaux  qui 
subsistent  encore.  Elle  ne  peut  arrêter  l'essor  des 
communes  libres  sans  mentir  à  sa  mission  capitale  et 
universelle  ;  elle  ne  peut  comprimer  les  résistances 
des  comtes  possesseurs  de  la  terre  et  de  la  force  ma- 
térielle sans  compromettre  son  pouvoir  temporel. 

Ainsi,  la  logique  de  la  politique  papale,  aussi  bien 
que  la  logique  de  la  politique  impériale,  est  l'éternel 
obstacle  qui,  sous  le  voile  d'une  double  protection, 
retarde  le  mouvement  social  au  sein  des  communes* 


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30  *         INTÉRÊT  ÀNT1NÀTI0NÀL  DES  DEUX  PUISSANCES. 

Comme  l'Église  et  l'empire  sont  toujours  fatalement 
poussés  dans  deux  camps  opposés,  ainsi  que  deux 
termes  contradictoires  qui  cherchent  le  point  de  con- 
ciliation sans  pouvoir  le  trouver,  cette  intervention 
en  sens  inverse  des  deux  puissances  rivales,  on  ne 
saurait  assez  le  répéter,  a  pour  inévitable  résultat  de 
stériliser  chaque  révolution  en  rendant  toute  solutien 
impossible.  «  On  avance,  dit  M.  Ferrari,  au  milieu 
d'un  combat  affreux,  par  des  victoires  imperceptibles  ; 
chaque  parti  résiste  toujours  par  l'impossibilité  de 
subir  une  défaite.  » 


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CHAPITRE  IX 


ISOLE   PARTICULIER   DE   ROME  DANS  CES   RÉVOLUTIONS. 


I 

Dans  ce  mouvement  si  régulier  et  si  divers  des 
révolutions  italiennes,  Rome,  à  cause  de  la  présenca 
des  papes,  eut  toujours  un  rôle  à  part.  Bien  que  ja- 
louse, au  fond,  de  son  droit  de  souveraineté,  et  ne 
cessant  de  se  débattre  contre  les  prétentions  du  saint- 
siége,  elle  ne  put  ni  ne  voulut  s'associer  activement 
aux  efforts  des  cités  libres.  Nous  l'avons  vue,  dans  les 
siècles  antérieurs,  rester  étrangère  aux  essais  d'or- 
ganisation d'un  royaume  italien,  soit  par  des  conqué- 
rants barbares,  soit  par  des  princes  indigènes.  Son 
attitude  fut  la  même  pendant  la  période  des  guerres 
municipales.  Comme  si  la  reine  du  monde  eût  cru 
s'abaisser  en  jouant  un  rôle  national,  elle  ne  sembla 

i.  20 


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506  ROLE  EXCEPTIONNEL  DE  ROME. 

même  pas  se  douter  qu'elle  seule  manquait  à  ce 
mouvement,  qu'elle  seule  eût  pu  centraliser  les  forces 
de  la  péninsule  et  donner  à  toutes  les  aspirations  un 
but  national. 

La  papauté  temporelle,  nous  l'avons  dit  vingt  fois, 
eut  soin  de  la  détourner  de  ce  rôle.  Bien  loin  de  tenir 
Rome  au  niveau  des  progrès  qui  s'accomplissaient 
autour  d'elle  afin  de  la  préparer  à  devenir,  selon  sa 
destination  naturelle,  la  capitale  de  l'Italie,  elle  s'atta- 
cha toujours  à  retarder  dans  son  sein  la  marche  de  la 
révolution  sociale.  Pour  rester  à  tout  jamais  la  ville 
cléricale  par  excellence,  Rome  devait  s'interdire  les 
transformations  politiques  qui  s'opéraient  partout 
ailleurs. 

C'est  là,  c'est  sur  son  propre  terrain,  que  doit  se 
juger  la  politique  de  la  cour  pontificale.  Hors  des  li- 
mites de  ses  États,  elle  peut,  surtout  quand  elle  se 
trouve  en  face  de  son  éternel  rival,  l'empereur,  secon- 
der le  mouvement  progressif  des  républiques  italiennes. 
A  Rome,  on  ne  la  voit  jamais  prendre  ces  allures  révo- 
lutionnaires. Ainsi,  pendant  que  les  papes  se  font, 
avec  éclat,  les  protecteurs  des  communes  soulevées 
contre  l'empire,  qu'ils  envoient  toute  une  légion  de 
missionnaires  agiter  les  peuples  au  nom  de  la  liberté 
et  proclamer  le  droit  du  podestat  niveleur,  ils  s'effor- 
cent d'imposer  de  plus  en  plus  aux  Romains  les  formes 
du  gouvernement  absolu. 

Mais  comme  ce  peuple  indomptable,  à  défaut  du 
pouvoir*  en  veut  au  moins  le  simulacre,  il  ne  se  lasse 


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ROLE  EXCEPTIONNEL  DE  ROME.  307 

jamais  de  protester  contre  la  domination  cléricale.  Ses 
révolutions  ne  pouvant  avoir  la  régularité  et  la  conti- 
nuité que  nous  avons  signalées  dans  les  autres  villes, 
elles  éclatent  aux  moments  les  plus  inattendus  en 
formidables  tempêtes,  brisant  tous  les  obstacles;  chas- 
sant le  gouvernement  pontifical,  regagnant  en  un  jour 
et  même  dépassant  le  but  atteint  par  les  communes 
indépendantes.  Colère  irrésistible,  mais  colère  stérile 
d'un  peuple  qui  se  souvient  de  son  ancienne  grandeur, 
mais  qui  n'a  pas  encore  l'intelligence  du  nouveau  rôle 
qui  lui  est  destiné. 

Chaque  triomphe  est  suivi  d'une  défaite  qui  aggrave 
la  position  antérieure  et  fait  descendre  Rome  d'un 
degré  dans  la  voie  de  la  décadence  politique. 


H 


Entre  toutes  les  tentatives  faites  par  Rome  pour 
conquérir  sa  liberté,  il  n'en  est  pas  de  plus  glorieuse 
que  celle  d'Arnaud  de  Brescia.  Ce  grand  homme,  en 
avance  de  plusieurs  siècles,  tranchait  d'un  seul  coup 
le  problème  qui  fait  encore  aujourd'hui  tous  les  em- 
barras de  l'Europe. 

Fidèle  à  l'unité  catholique,  quoi  qu'en  aient  dit  ses 
calomniateurs1,  le  moine,  apôtre  et  homme  d'État, 

1  a  J'avoue  toutefois,  dit  l'abbé  Fleury,  que  j'aurais  souhaité  trouver 
dans  les  auteurs  du  temps  d'Arnaud  les  raisons  pour  lesquelles  on  ré- 
futait ses  erreurs.  Car  les  deux  lettres  de  saint  Bernard  aux  Romains, 


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308  TENTATIVE  D'ARNAUD  DE  B!»ESCIA. 

comprit  au  douzième  siècle  ce  que  les  moines  du  dix- 
neuvième  ont  tant  de  peine  à  comprendre,  c'est  que 
l'institution  de  la  papauté  temporelle  était  la  pierre 
d'achoppement  du  monde  chrétien,  qu'elle  causait 
une  double  perturbation  :  dans  Tordre  religieux,  en 
détournant  le  clergé  de  l'esprit  essentiellement  moral 
de  sa  mission  ;  dans  Tordre  politique,  en  confondant, 
pour  le  gouvernement  des  sociétés,  deux  éléments 
que  la  doctrine  évangélique  avait  voulu  séparer;  il 
comprit  que  toute  réforme  légitime  dans  l'Église  serait 
impossible  et  tout  progrès  social  compromis,  tant  que 
Rome  ne  serait  pas  affranchie  du  joug  des  prêtres,  la 
papauté  rétablie  dans  sa  simplicité  primitive  et  la 
société  laïque  remise  en  possession  de  ses  droits 
temporels. 

«  Gardez-vous  de  croire,  disait-il  au  peuple  romain, 
que  le  clergé  ait  le  monopole  des  lumières.  Les  laïques 
l'égalent  en  intelligence,  et  le  moment  est  venu  de 
leur  rendre  le  pouvoir.  » 

Mieux  inspiré  que  le  moine  Hildebrand,  il  prenait 
le  problème  politique  en  sens  inverse.  Le  premier 
mettait  tous  les  pouvoirs  dans  les  mains  du  prêtre  ; 
le  second  demandait,  au  nom  du  Christ,  deux  gou- 
vernements, comme  il  y  a  deux  sociétés,  l'un  chargé 
des  choses  du  ciel,  l'autre  des  intérêts  de  la  terre. 


sur  ce  sujet,  ne  sont  que  des  déclamations  pathétiques,  où  il  nV-ntre 
point  en  preuve,  et  suppose  le  droit  du  pape  (à  la  souveraineté  de 
Home)  incontestable.  »  —  Fleury,  Discours  sur  l'histoire  ecclésiastique 
du  onzième  au  treizième  siècle,  IX. 


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TENTATIVE  D'ÀP.NÀUD  DE  BIIESCIA.  309 

La  révolution  de  1145,  dont  Arnaud  de  Brescia  fui 
l'inspirateur,  eut  donc  pour  but  de  renverser  la  théo- 
cratie pontificale  du  moyen  âge.  Le  grand  restaura- 
teur de  la  république  romaine  généralise  toutes  les 
révolutions  des  consuls  contre  les  évoques;  mais  il 
exprime  si  radicalement  ces  révolutions,  qu'il  passe, 
aux  yeux  de  ses  contemporains  et  aux  yeux  d'une 
longue  suite  de  générations,  pour  un  utopiste. 

Ce  n'est  pas  seulement  la  sécularisation  du  gouver- 
nement qu'il  demande,  la  part  équitable  faite  aux 
laïques  dans  l'exercice  des  pouvoirs  publics,  c'est  la 
séparation  absolue  du  domaine  religieux  et  du  do- 
maine politique  '.  Et  c'est  au  cœur  même  qu'il  veut 
frapper  la  domination  des  évoques,  c'est  à  Rome,  dans 
le  gouvernement  pontifical.  L'édifice  de  Grégoire  VII 
ainsi  sapé  par  la  base,  c'en  était  fait  de  la  puissance 
politique  du  clergé. 

Il  proclama  donc  la  déchéance  de  la  papauté  tem- 
porelle et  gouverna  sagement  pendant  dix  ans  la 
république  romaine. 


III 

Mais  ce  n'était  pas  tout  d'avoir  rendu  Rome  maî- 
tresse d'elle-même,  d'avoir  rétabli  le  sénat  cl  exclu 
le  clergé  des  fondions  politiques.  Le  difficile  pour  les 

1  Cela  ne  veut  pas  dire  qu'Arnaud  de  Brescia  comprit  le  vrai  prin- 
cipe de  la  liberté  comme  nous  la  comprenons  aujourd'hui.  V.  t.  II. 
liv.  VII,  cliap.  ier. 


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510  TENTATIVE  D'ARNAUD  DE  BRESCIA. 

Romains  était  de  conserver  leur  conquête.  La  cour 
pontificale  était  loin  de  se  tenir  pour  battue;  elle 
avait  dans  la  ville  un  parti  puissant,  soit  parmi  la  no- 
blesse, soit  parmi  le  peuple.  Le  sénat  dut  entreprendre 
de  véritables  sièges  pour  réduire  à  l'obéissance  quel* 
ques  familles,  telles  que  les  Frangipani,  alliées  du 
pape,  qui  s'étaient  bâti  plutôt  des  châteaux  forts  que 
des  palais  et  avaient  transformé  même  des  monuments 
publics  en  places  de  défense. 

À  l'extérieur,  la  cour  romaine  s'appuyait  sur  les 
châteaux  des  environs,  et  même  sur  les  petites  villes, 
comme  Tibur  et  Tusculum,  qui  étaient  toujours  en 
élat  d'hostilité  avec  Rome.  Elle  avait  de  plus  pour 
auxiliaire  le  roi  de  Sicile,  Roger,  avec  lequel  elle  venait 
de  contracter  une  alliance. 

La  république  ne  se  sentant  pas  assez  forte  pour 
luller  contre  tous  ces  obstacles,  eut  recours  à  son 
moyen  ordinaire,  le  plus  funeste  de  tous  :  aux  préten- 
tions du  saint-siége,  elle  opposa  le  droit  de  l'empire. 

Déjà  avant  le  retour  d'Arnaud  de  Brescia  qui  ne  fut 
rappelé  de  l'exil  qu'en  1145,  elle  avait  imploré  à  plu- 
sieurs reprises  l'assistance  de  Conrad  III;  elle  lui  avait 
écrit  :  «  Viens  dans  la  capilale  du  monde;  une  fois 
l'obstacle  du  clergé  détruit,  tu  régneras  plus  sûrement 
que  tous  les  empereurs  qui  t'ont  précédé.  »  Quelques 
années  plus  tard,  la  république  adressa  les  mêmes 
instances  à  Frédéric  Barberousse. 

Ainsi,  avec  leur  illusion  du  saint-empire,  les  Ro- 
mains parcouraient  toujours  fatalement  leur  cercle 


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TENTATIVE  D'ARNAUD  DE  BRESCIA.  511 

\icieux,  passant  d'un  maître  à  un  autre,  ne  compre- 
nant pas  que,  pour  être  libres,  ils  devaient  se  sous- 
traire à  tous  les  deux  à  la  fois. 

Arnaud  de  Brescia  partagea-t-il  cette  illusion  de  ses 
contemporains?  Les  historiens  sont  à  ce  sujet  dans  le 
doute.  Les  documents  sur  cette  période  des  annales  de 
Rome  sont  très-insuffisants.  Ce  qu'il  y  a  de  certain, 
c'est  que  le  sénat  seul  figure  dans  ces  supplications 
adressées  aux  empereurs;  et  tout,  dans  les  actes 
d'Arnaud,  permet  de  croire  que  le  grand  martyr  de  la 
liberté  resta  étranger  à  ces  démarches,  et  même  qu'il 
ftit  tout  aussi  préoccupé  des  dangers  qui  venaient  du 
côté  de  l'empire  que  de  ceux  qui  venaient  du  côté  de 
la  papauté.  Seulement,  la  prudence  lui  faisant  une  loi 
de  ne  pas  affronter  à  la  fois  les  colères  des  deux  puis- 
sances, il  usa  de  réserve  avec  l'empereur.  Mais  tandis 
que  le  sénat  proclamait  plus  haut  que  jamais  la  théorie 
du  saint-empire,  le  législateur  républicain  eut  soin 
de  limiter  autant  que  possible,  dans  la  nouvelle  con- 
stitution, les  droits  de  l'empereur. 

Du  reste,  rien  n'était  plus  illusoire  que  ce  recours 
continuel  des  Romains  à  l'autorité  du  saint-empire 
pour  les  aider  à  renverser  le  trône  pontifical.  C'était 
s'adresser  à  la  puissance  qui  avait  leplus  grand  intérêt 
à  la  conservation  de  ce  trône.  Les  empereurs  n'avaient 
nul  désir  de  supprimer  la  papauté  temporelle.  Ils 
voulaient  bien  contenir  ce  pouvoir  dans  des  limites 
raisonnables,  mais  non  l'anéantir.  Une  fois  le  trône 
et  l'autel  séparés,  le  prêtre  n'eût  plus  élé  pour  eux 


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512  TEMaTIVE  D'ARNAUD  DE  BRESCIA. 

un  instrument  de  règne  ;  une  fois  Borne  affranchie 
de  la  domination  pontificale,  l'Italie  ne  devait  pas 
tarder  à  s'affranchir  de  la  domination  de  l'empereur. 
Il  valait  mieux  s'en  tenir  à  l'alliance  opérée  par  Char- 
lemagne  et  qui  était  devenue  la  base  de  tout  le  droit 
public  européen. 

Aussi  Conrad  III  se  garda-t-il  de  se  rendre  au  vœu 
du  peuple  romain.  Le  sénat  eut  beau  lui  écrire  : 
«  Constantin  et  Justinien  régirent  glorieusement  tout 
l'empire,  par  la  vigueur  de  ce  sénat  et  du  peuple  ro- 
main; nous  souhaitons  et  nous  nous  efforçons  de 
faire  que  vous  puissiez  gouverner  comme  eux,  et  que 
vous  puissiez  recouvrer  tous  les  honneurs  qui  vous 
appartiennent  et  qui  vous  ont  été  ravis.  »  L'empereur 
ne  répondit  pas.  Également  sollicité  par  le  pape,  il 
jugea  prudent  de  ne  pas  se  compromettre  vis-à-Yis  de 
son  rival,  ou  plutôt  de  son  complice. 

Frédéric  Barberousse,  fidèle  à  la  politique  de  ses 
prédécesseurs,  resta  sourd  aux  instances  du  sénat. 
Bien  loin  de  courir  au  secours  de  la  république,  il 
promit  d'abord  à  Eugène  III  de  replacer  les  Romains 
sous  l'autorité  pontificale  «  comme  ils  l'étaient  cent, 
ans  auparavant  ;  »  puis,  réalisant  sa  promesse  sous 
le  successeur  d'Eugène,  il  livra  Arnaud  de  Brescia  à 
la  vengeance  d'Adrien  IV. 

Crime  trois  fois  abominable,  à  cause  de  la  sainteté 
de  la  victime,  à  cause  de  l'iniquité  du  but  que  se 
proposaient  les  bourreaux,  l'immolation  de  la  liberté 
d'un  peuple;  à  cause  des  circonstances  qui  en  accom- 


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TENTATIVE  D'ARNAUD  DE  BRESCÏA.  31fr 

pagnèrent  l'exécution.  Les  agents  du  pape,  craignant 
la  colère  des  Romains,  comme  des  malfaiteurs  qui  ont 
besoin  des  ténèbres,  se  hâtèrent  de  consommer  leur 
sacrifice  avant  le  lever  du  jour.  Éternel  déshonneur 
du  sacerdoce  et  de  l'empire  !  En  vain  les  cendres  de 
l'héroïque  martyr  furent-elles  jetées  dans  le  Tibre,  le 
sang  d'Arnaud  de  Brescia  a  laissé  sa  marque  accusa- 
trice et  indélébile  sur  les  degrés  du  trône  pontifical. 


IV 


.  Pl.us  lard,  à  la  mort  d'Adrien  IV,  l'inévitable  que- 
relle entre  la  papauté  et  l'empire  s'étanl  envenimée, 
Barberousse  prendra  fait  et  cause  pour  le  sénat  qui 
a  proclamé  l'antipape  Victor  III  ;  et  le  pape  légitime 
Alexandre  III,  chassé  de  Rome,  s'en  ira  à  travers  la 
haute  Italie  souffler  le  feu  des  révolutions  contre  son 
ennemi  l'empereur.  Nous  avons  vu  comment,  en 
haine  de  Barberousse,  il  devint  l'âme  de  la  ligue 
lombarde. 

Mais  ici  la  situation  n'est  plus  la  même.  Ce  n'est 
pas  la  papauté  temporelle  qui  est  en  question; 
l'antipape  Victor  n'est-il  pas  sur  le  trône  pontifical? 
11  s'agit  simplement  de  démêlés  personnels  entre 
Barberousse  et  Alexandre.  Le  principe  du  gouverne- 
ment politique  des  papes  est  hors  du  débat.  L'em- 
pereur peut  donc,  sans  scrupule,  soutenir  le  sénat  de 


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314  LUTTE  DES  ROMAINS  COSTRE  LES  PAPES. 

Rome.  Il  lui  importe,  comme  toujours,  non  d'anéantir 
son  rival,  mais  de  l'affaiblir  et  de  lui  donner  un  rôle 
secondaire  dans  le  partage  des  droits  du  saint-em- 
pire. 

L'Italie,  qui  cherchait  sa  délivrance,  s'était  telle- 
ment enchevêtrée  dans  ce  réseau  inextricable  de  pa- 
pauté et  d'empire,  que  tantôt,  suivant  les  circon- 
stances et  les  lieux,  elle  recourait  au  pape  pour  se 
délivrer  de  l'empereur,  tantôt  elle  recourait  à  l'empe- 
reur pour  se  délivrer  du  pape.  Ici  les  villes  lombardes 
couraient  aux  armes  à  la  voix  d'un  héroïque  pontife, 
là  le  peuple  romain,  en  guerre  avec  le  même  pontife, 
le  combattait  au  nom  de  l'empereur. 

Quand  ces  alliances  se  faisaient,  soit  avec  le  pape, 
soit  avec  l'empereur,  il  ne  fallait  savoir  aucun  gré  ni 
à  l'un  ni  à  l'autre  ;  dans  ses  déterminations,  chacun 
des  deux  n'avait  en  vue  que  ses  intérêts  propres,  et 
savait  toujours  faire  tourner  le  résultat  de  la  lutte  au 
profit  de  sa  puissance,  sans  souci  des  droits  et  de  la 
liberté  de  l'Italie.  Le  grand  malheur  des  Italiens,  c'é- 
tait de  ne  pas  comprendre  que  les  deux  jougs  qu'ils 
subissaient  étaient,  au  fond,  indivisibles  ;  ils  n'en  sen- 
taient le  poids  qu'alternativement  ;  le  plus  lourd  leur 
faisait  oublier  l'autre. 

Pour  Rome,  le  joug  le  plus  délesté  parce  quelle  le 
subissait  de  plus  près  et  à  toute  heure,  c'était  celui  du 
gouvernement  clérical.  Elle  croyait  donc  faire  assez 
pour  la  liberté  quand  elle  chassait  les  papes  et  se  ré- 
fugiait sous  la  suzeraineté  tutélaire  des  empereurs. 


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LUTTE  DBS  ROMAINS  CONTRE  LES  PAPES.      515 

Elle  ne  s'apercevait  pas  que  c'était  s'épuiser  en 
vains  efforts,  car  le  moment  arrivait  toujours  où 
les  deux  puissances  rivales  se  réconciliaient  à  ses 
dépens. 

Ce  fut  l'histoire  invariable  des  Romains,  toujours 
protestant  contre  les  papes,  toujours  les  chassant  et 
les  subissant  tour  à  tour,  jusqu'à  l'heure  où  la  récon- 
ciliation définitive  de  la  papauté  avec  l'empire,  en 
1550,  donna,  pour  des  siècles,  une  assiette  inébran- 
lable à  la  papauté  temporelle. 


Pendant  la  période  qui  nous  occupe,  cette  résistance 
opiniâtre  des  Romains  à  l'autorité  pontificale  ne  laissa 
pas  au  saint-siége  un  instant  de  répit.  Les  papes,  dé- 
pouillés de  la  plus  grande  partie  de  leurs  possessions 
temporelles,  sans  prestige  aux  yeux  du  peuple,  sans 
pouvoir  devant  le  sénat,  consumaient  tout  le  temps  de 
leur  pontificat  en  luttes  stériles.  Sans  nier  résolument 
le  droit  de  la  papauté  au  gouvernement  politique,  les 
Romains  semblaient  avoir  l'instinct  que  cette  inter- 
vention du  chef  de  l'Église  dans  leurs  affaires  publi- 
ques était  un  non-sens  ;  et  l'on  peut  dire  que,  libres 
de  trancher  la  question,  ils  n'auraient  pas  tardé  à  le 
faire  de  la  façon  la  plus  conforme  à  la  raison  et  au 
droit  chrétien. 


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316  LUTTIi  DES  ROMAINS  CONTRE  LES  PAPES. 

Autant  ils  vénéraient  le  pontife,  autant  ils  détes- 
taient en  lui  le  prince  ;  autant  ils  étaient  dévoués  à 
l'Église,  autant  ils  étaient  les  ennemis  irréconciliables 
du  gouvernement  clérical  ;  autant  ils  étaient  fiers  de 
la  splendeur  que  donnait  à  la  ville  éternelle  la  pré- 
sence du  représentant  du  monde  chrétien,  autant  ils 
étaient  prompts  à  éloigner  de  leurs  murs  le  souverain 
temporel  ennemi  de  leurs  libertés. 

Mais,  un  concours  fatal  de  circonstances  rendant  la 
vraie  solution  impossible,  les  Romains  étaient  jetés 
dans  une  position  fausse,  tendue  et  violente;  toujours 
en  révolte  contre  la  cour  pontificale,  et  toujours  indé- 
cis le  lendemain  de  la  victoire  ;  forçant  le  prince  de 
s'enfuir,  et  regrettant  le  pape;  tantôt  s'agenouillant 
avec  une  piété  sincère  sous  les  bénédictions  du  chef 
de  rÉglise  ;  l'instant  d'après  se  faisant  un  jouet  de 
sa  personne;  finissant  par  perdre  à  ce  jeu  funeste  le 
sentiment  de  leur  propre  dignité  en  même  temps 
que  le  sens  élevé  de  la  mission  de  la  papauté  dans  le 
monde. 

Celait  l'état  révolutionnaire  en  permanence,  sans 
issue  visible,  et  le  caprice  devenu  Tunique  règle  dans 
cette  société  troublée. 

Rien  n'était  donc  plus  précaire,  plus  incertain,  plus 
marchandé  que  le  pouvoir  des  papes  dans  Rome.  Et, 
chose  singulière,  c'était  l'époque  même  où  les  papes 
jouaient  un  si  grand  rôle  dans  le  reste  de  l'Italie,  l'é- 
poque où  leur  parole  avait  un  poids  décisif  dans  les 
conseils  de  l'Europe.  «  Pendant  près  d'un  siècle  et 


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LUTTE  DES  ROMAINS  CONTRE  LES  PAPES.      317 

demi,  l'histoire  de  la  papauté  va  nous  offrir  un  étrange 
spectacle.  Les  papes,  redoutés  hors  de  l'Italie,  où  leur 
voix  puissante  ébranle  les  trônes,  chefs  du  parti  na- 
tional en  Lombardie  et  en  Toscane,  suzerains  du 
royaume  de  Sicile,  soutiennent  une  lutte  terrible 
contre  les  empereurs  ;  ils  poussent  les  masses  popu- 
laires contre  les  armées  de  l'Allemagne,  et  finissent 
par  abattre  la  puissance  impériale  au  sud  des  Alpes. 
Mais,  pendant  qu'ils  déploient  cette  énergie,  ils  sont 
si  faibles  chez  eux  qu'ils  ne  peuvent  vaincre  la  résis- 
tance des  habitants  dégénérés  de  Rome,  et  s'établir 
avec  sécurité  dans  la  capitale  du  monde  chrétien1.  » 
Étonnant  contraste,  qui  est  à  lui  seul  un  grand  en- 
seignement.  Dans  les  luttes  italiennes,  les  papes  repré- 
sentent la  liberté;  ils  sont  puissants  parce  qu'ils  sont 
dans  leur  vrai  rôle.  A  Rome,  ils  sortent  de  leur  rôle 
pour  se  faire  princes  temporels  ;  c'est  pourquoi  ils 
bâtissent  sur  le  sable.  Chaque  jour  ils  sont  forcés  de 
relever  leur  édifice  qu'un  souffle  populaire  a  renversé 
la  veille,  qu'un  souffle  renversera  le  lendemain. 


VI 


Alexandre  III,  le  héros  de  la  ligue  lombarde,  le 
vainqueur  de  Barberousse,  passa  en  exil  presque  tout 

4  De  Cheivier.  Histoire  de  la  lutte  des  papes  et  des  empereurs,  t.  I, 
p.  90. 


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518  LES  PAPES  EXILÉS  DE  BOUE. 

le  temps  de  son  long  règne.  Ce  ne  fut  que  deux  ans 
avant  sa  morl,  en  1178,  qu'il  parvint  à  se  réconcilier 
avec  le  sénat  et  qu'il  en  obtint  l'autorisation  de  ren- 
trer dans  Rome. 

Son  successeur,  Lucius  III,  n'ayant  point  respecté 
les  conditions  imposées  par  le  sénat  à  Alexandre,  fut 
chassé  de  la  ville. 

Urbain  III,  errant  de  ville  en  ville,  mourut  à  Fer- 
rare  sans  avoir  pu  mettre  le  pied  dans  sa  capitale. 

Grégoire  VIII  eut  le  même  sort  que  son  prédé- 
cesseur* 

Cette  situation  cesse  un  moment,  en  1187,  avec 
Clément  111.  Le  sénat  et  le  peuple,  fatigués  de  cette 
querelle  sans  issue  et  regrettant  la  présence  du  chet 
de  TÉglise,  reçoivent  dans  un  esprit  de  conciliation 
les  députés  du  nouvel  élu,  qui,  cette  fois,  était  un 
citoyen  de  Rome.  Mais  ce  n'est  pas  sans  prendre  toutes 
leurs  précautions  contre  la  cour  pontificale  qu'ils  ou-» 
vrent  les  portes  à  Clément  III.  Par  un  traité  solennel, 
le  sénat  est  reconnu,  et  les  droits  des  Romains  ré* 
serves l. 

Vaines  précautions  !  Si  les  droits  du  peuple  romain 
sont  reconnus  en  principe,  ils  ne  le  seront  pas  long* 
temps  en  fait,  et  les  luttes  recommenceront  déplus 
belle.  «  Déjà,  depuis  deux  ans,  Clément  III  était  rentré 
à  Rome,  mais  comme  la  plupart  de  ses  promesses 
étaient  restées  sans  exécution,  le  peuple  se  montrait 

s  Fleiry,  histoire  ecclésiastique,  liv.  LXXIV,  cli.  xiv. 


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USURPATIONS  DES  EMPEREURS.  319 

impatient,  et  le  souverain  pontife  devait  craindre  de 
nouveaux  troubles  et  un  exil  sans  retour  *.  » 

Ce  pape  mourut  cependant  à  Rome,  ainsi  que  son 
successeur  Célestin  III.  Mais  ils  n'y  furent  tolérés  qu'à 
force  de  concessions.  Entre  leurs  mains,  l'autorité 
pontificale  fut  réduite  aux  plus  étroites  limites  par  le 
fait  du  sénat  et  du  peuple,  et  le  patrimoine  de  l'Eglise 
fut  presque  entièrement  envahi  par  les  empereurs. 

Déjà,  depuis  la  paix  de  Constance,  Frédéric  Barbe- 
rousse  avait  singulièrement  empiété  sur  les  États  ec- 
clésiastiques. Son  fils  Henri  VI,  encouragé  par  la  fai- 
blesse du  saint-siége,  ne  mit  plus  de  bornes  à  ses  pré- 
tentions. Il  prit  possession,  en  vertu  des  anciens  droits 
de  l'empire,  des  provinces  voisines  de  Rome,  du  duché 
de  Spolèle,  de  la  Marche  d'Ancône  et  de  la  Romagne. 
Quant  aux  provinces  provenant  de  l'héritage  de  la 
comtesse  Mathilde,  bien  loin  de  les  restituer  au  pape, 
il  les  distribua  en  fiefs  à  ses  serviteurs.  En  même  temps, 
pour  soustraire  le  royaume  de  Sicile  à  la  suzeraineté 
du  saint-siége,  il  affecta  de  se  passer  de  l'assentiment 
du  pape,  quand  il  fil  valoir  ses  droits  héréditaires  sur 
ce  trône. 

De  Gherfier,  t.  î,  p.  254. 


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320  ÉTAT  DE  ROME  ET  DE  L'ITALIE. 


Vil 


Telle  était  la  position  respective  de  la  papauté,  de 
la  république  romaine  et  de  l'empire,  à  la  fin  du  dou- 
zième siècle  :  l'édifice  temporel  élevé  par  Grégoire  VII 
presque  entièrement  détruit  ;  les  papes,  de  plus  en 
plus  refoulés  par  les  empereurs  dans  les  limites  de 
leur  capitale,  et  là,  forcés  de  s'incliner  devant  l'auto- 
rité du  sénat  restauré,  s'ils  ne  veulent  être  expulsés 
de  la  ville;  le  peuple  romain,  de  son  côté,  malgré  ses 
révoltes  continuelles,  ses  révolutions  et  ses  conquêtes 
sur  le  gouvernement  pontifical,  tellement  affaibli,  dé- 
généré et  impuissant,  qu'il  a  toutes  les  peines  du 
monde  à  réduire  à  l'obéissance  les  petites  villes  des 
environs,  Tibur,  Tusculutn,  Albano;  pourvu  que  ses 
institutions  gardent  les  noms  pompeux  d'aulrefois,  il 
se  croit  maîlre  de  l'univers  et  s'endort  dans  une  incu- 
rie mortelle.  La  campagne  de  Rome,  devenue  un  champ 
de  bataille  en  permanence,  ne  porte  plus  de  moissons, 
et  le  désert  se  fait  autour  de  la  ville  des  Césars. 

Il  y  a  quatre  siècles  que  les  donations  des  Carlovin- 
giens  ont  transformé  le  saint-siége  en  un  trône  tempo- 
rel. Que  Ton  contemple  les  résultats  de  cette  œuvre 
qui  devait  faire  le  bonheur  des  Romains,  la  grandeur 
de  lllalie  et  la  gloire  de  la  papauté  1  Rome,  qu'y  a- 
t-clle  gagné?  Des  ruines.  Et  l'Italie?  Des  divisions  tou- 


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ÉTAT  DE  ROME  ET  DE  L'ITALIE.  321 

jours  renaissantes  et  des  lulles  stériles.  Et  la  papauté? 
la  déconsidération  aux  yeux  des  Romains,  l'affaiblis- 
sement de  sa  puissance  devant  l'Empire,  des  schismes 
suscités  par  l'ambition  des  empereurs. 

Est-ce  là  l'indépendance  que  devait  assurer  au 
saint-siége  le  pacte  de  Charlemagne? 

Mais  l'illusion  devait  durer  encore  bien  des  siècles, 
pour  le  malheur  de  Rome,  de  l'Italie  et  de  l'Église. 


2i 


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CHAPITRE  X 

POLITIQUE  DES  PAPES  DANS  L* ITALIE  MÉRIDIONALE. 
I 

Autant  les  papes  avaient  intérêt  à  empêcher  la  for- 
mation d'un  royaume  de  la  haute  Italie,  qui  fatale- 
ment tendait  à  embrasser  toute  la  Péninsule  et  aspi- 
rait à  posséder  Rome  pour  en  faire  sa  capitale,  autant 
ils  étaient  intéressés  à  la  conservation  d'un  État  forte- 
ment constitué  dans  l'Italie  méridionale,  afin  d'y  trou- 
ver un  point  d'appui  qui  fît  équilibre  au  pouvoir  des 
empereurs.  Aussi  se  tromperait-on  singulièrement,  si 
Ton  croyait  que  leur  politique  fût  la  même  de  part  et 
d'autre;  ils  agirent  au  contraire  presque  toujours  en 
sens  inverse,  selon  qu'ils  se  tournaient  vers  les  Alpes 
ou  vers  le  Phare.  Tandis  que,  dans  un  but  de  désorga- 
nisation, ils  donnaient  la  main  aux  cités  lombardes 


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LÀ  GRANDE  GRÈGE.  323 

luttant  pour  leur  indépendance,  ils  favorisaient  dans 
le  Midi  toute  tentative  sérieuse  de  constitution  natio- 
nale. 

Cette  partie  de  la  Péninsule,  par  ses  traditions,  par 
ses  souvenirs,  par  ses  tendances,  ne  semblait  pas  ap- 
partenir à  ntalie.  Appelée  par  les  anciens  la  Grande 
Grèce,  elle  se  considérait  comme  étrangère  aux  peuples 
latins  de  l'Italie  centrale  et  aux  Gaulois  cisalpins  de 
l'Italie  supérieure.  Tout  le  littoral,  ainsi  que  la  Sicile, 
avait  été  peuplé  de  colonies  grecques.  Avant  que  la 
république  romaine  eût  étendu  sa  domination  sur 
toute  l'Italie,  les  provinces  méridionales  avaient  les 
regards  fixés  vers  la  Grèce,  à  laquelle  les  rattachaient 
leurs  intérêts,  leurs  voyages  maritimes,  en  même 
temps  que  leurs  sympathies.  Et  quand  cette  contrée 
fut  devenue  une  province  romaine,  ses  habitants  furent 
toujours  appelés  Grecs,  pour  les  distinguer  des  Italiens 
du  reste  de  la  Péninsule. 

Après  le  partage  de  l'empire  romain  par  Constantin 
et  la  dissolution  de  cet  empire,  la  Grande  Grèce  suivit 
surtout  la  fortune  de  l'empire  d'Orient.  Ces  provinces 
furent  les  dernières  de  la  Péninsule  qui  restèrent  sou- 
mises aux  empereurs  de  Constantinople. 

Jusqu'au  dixième  siècle,  les  ducs  ou  maîtres  des 
soldats  de  Naples  et  le  patrice  de  Sicile  furent  nommés 
par  Byzance.  Quant  aux  principales  villes  maritimes 
autres  que  Naples,  leurs  ducs  furent  nommés  par 
l'exarque  de  Ravenne,  tant  que  cette  ville  appartint  à 
l'Empire,  c'est-à-dire  pendant  le  septième  et  le  hui- 


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324  LA  GRANDE  GRÈCE. 

tième  siècles.  Mais  quand  les  Lombards,  maîtres  de 
toute  l'Italie  supérieure,  se  furent  emparés  de  Ra- 
venne,  le  gouvernement  des  villes  grecques  fut  par- 
tagé, au  nom  de  l'empereur  d'Orient,  entre  le  duc  de 
Naples  et  le  patrice  de  Sicile,  jusqu'au  dixième  siècle. 
Les  Lombards,  il  est  vrai,  poussèrent  leurs  excur- 
sions et  même  leurs  conquéles  jusqu'à  l'extrémité 
méridionale  de  la  Péninsule;  on  connaît  le  trait  d'un 
de  leurs  rois,  Autharis,  qui, parvenu  à  Reggio,  frappa 
les  flots  de  sa  lance  en  s'écriant  que  la  monarchie  des 
Lombards  n'aurait  pas  d'autres  limites.  Un  moment, 
cette  orgueilleuse  prise  de  possession  fut  suivie  d'ef- 
fets :  les  Lombards  s'emparèrent  de  Rénévent  et  des 
terres  environnantes,  et  les  Orientaux  continuèrent  de 
donner  le  nom  de  Lombardic  à  ces  provinces,  long- 
temps après  que  le  vrai  royaume  des  Lombards  eut 
disparu  de  la  haute  Italie.  Mais,  la  province  de  Réné- 
vent, érigée  en  duché  entre  les  mains  des  princes  lom- 
bards, demeura  presque  indépendante  du  royaume, 
et  bientôt  elle  devint  tributaire  des  empereurs  de 
Constantinople. 


II 


Quand  les  Carlovingiens  renversèrent  la  domination 
des  Lombards,  le  royaume  fondé  par  eux  s'arrêta  au 
Vulturne  et  à  l'Aufide  ;  la  Grande  Grèce,  toujours  en 


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LA  GRANDE  GRÈGE.  525 

dehors  des  révolutions  italiennes,  forma  un  État  à 
part,  gouverné  par  le  duc  de  Bénévent  sous  la  suze- 
raineté de  Byzance. 

Pendant  les  règnes  des  derniers  Carlovingiens  et 
les  règnes  des  princes  indigènes,  Bérenger,  Hugues, 
Bérenger  II,  les  provinces  méridionales  restèrent 
étrangères  aux  luttes  qui  agitèrent  le  royaume  de  la 
haute  Italie.  Les  empereurs  grecs  en  profitèrent  pour 
faire  quelques  conquêtes  sur  les  provinces  tributaires 
possédées  par  les  Lombards  de  Bénévent.  Ce  fut  ainsi 
qu'ils  s'emparèrent  de  presque  toutes  les  villes  de  la 
Pouille. 

Les  Olhons,  empereurs  d'Occident,  disputèrent  long- 
temps ces  possessions  aux  empereurs  de  Conslanti- 
nople.  Quelques  villes,  telles  que  Naples,  Salerne, 
Gaële,  Amalfi,  s'étaient  rendues  indépendantes  et  se 
gouvernaient  en  république.  Toutefois,  pour  se  sous- 
traire aux  entreprises  d'Othon  II,  elles  tirent  valoir 
leur  prétendue  fidélité  à  l'empire  d'Orient.  Othon  fut 
battu  à  Base n tel lo  par  les  troupes  grecques  renforcées 
de  quelques  bandes  de  Sarrasins. 

Les  Grecs  ne  laissèrent  pas  échapper  cette  occasion 
de  reprendre  pied  dans  la  Péninsule.  Les  villes  libres 
payèrent  cher  l'aide  qu'elles  en  avaient  reçue.  Le  droit 
de  l'empire  d'Orient,  qu'elles  avaient  invoqué  contre 
l'empereur  d'Allemagne,  devint  une  réalité.  Les  Grecs 
étendirent  leur  conquête  ;  ils  firent  de  Bari  la  capitale 
de  leur  nouvel  établissement,  et  en  confièrent  le  gou- 
vernement à  un  chef  militaire  nommé  Catapan. 


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326  LA  GRANDE  GRÈCE. 

Ainsi  Tltalie  méridionale,  selon  sa  fortune  presque 
invariable,  était  redevenue  une  province  de  l'empire 
grec. 


III 


11  ne  faudrait  pas  induire  des  faits  qui  précèdent 
que  la  Grande  Grèce,  par  sa  position,  par  l'origine  de 
ses  habitants,  par  ses  souvenirs,  par  ses  intérêts  et 
ses  affinités,  était  à  tout  jamais  exclue  du  mouvement 
national  qui  aurait  relié  toutes  les  autres  parties  delà 
Péninsule.  L'histoire  du  monde  est  la  preuve  évidente 
que  des  éléments  bien  divers  ont  concouru  à  la  forma- 
tion de  toutes  les  nationalités. 

On  n'aurait  pas  besoin  de  remonter  bien  haut  dans 
les  origines  des  nations  modernes  pour  trouver  entre 
les  peuples,  destinés  pourtant  à  se  grouper  dans  une 
indissoluble  unité,  des  divisions  encore  plus  profondes 
que  celles  qui  séparaient  les  Italiens  du  Nord  et  du 
centre  de  la  Péninsule  de  ceux  de  la  Grande  Grèce. 
Sans  parler  des  quatre  races  si  distinctes  qui  occu- 
paient primitivement  la  Gaule  :  les  Celtes,  les  Germains, 
les  Ibères,  les  Grecs  Massiliotes,  et  de  leurs  variétés 
innombrables,  qu'y  avait-il  de  commun,  après  la  con- 
quête des  Francs  et  les  grandes  invasions  des  premiers 
siècles  de  notre  ère,  entre  ces  peuples  qui  allaient 
former  la  France  :  Alains,  Burgundes,  Goths,  Suèves, 
Bretons,  Gascons,  etc.,  etc.? 


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LA  GRANDE  GRÈGE.  327 

Supposez  un  concours  de  circonstances  qui  privent 
fatalement  ces  populations  si  diverses  et  si  hostiles  les 
unes  aux  aulres  d'un  point  de  ralliement,  d'un  centre 
national,  jamais  ce  qu'on  a  appelé  les  affinités  natu- 
relles n'auraient  suffi  pour  rapprocher  ces  peuples, 
pour  les  mêler  et  les  fondre  en  un  corps  homogène. 

Les  divisions  qui  existent  entre  les  peuples  de  la 
péninsule  italienne  ne  doivent  donc  nullement  faire 
préjuger  la  question  de  nationalité  pour  l'avenir. 
Nous  savons  déjà,  par  les  études  qui  nous  ont  con- 
duits à  la  fin  du  douzième  siècle,  que  des  causes 
exceptionnelles  et  entièrement  étrangères  à  des  diffé- 
rences de  race  et  d'origine  ont  empêché  l'unification 
de  l'Italie. 

Si  nous  avons  dû  rappeler  ces  divisions  persistantes 
entre  les  provinces  méridionales  et  le  reste  de  la  Pé- 
ninsule, c'est  afin  qu'on  se  rende  bien  compte  de  la 
politique  de  la  cour  romaine,  révolutionnaire  dans  le 
Nord,  conservatrice  dans  le  Midi,  mais  surtout  atten- 
tive à  maintenir  entre  les  deux  régions  une  barrière 
infranchissable.  Du  jour  où  le  royaume  de  la  haute 
Italie  se  fût  définitivement  annexé  la  Grande  Grèce, 
plus  d'État  pontifical  possible  au  ©entre  de  la  Péninsule. 

Tant  que  les  deux  empires  se  sont  disputé  l'Italie, 
la  politique  du  saint-siége  était  toute  tracée  :  dans  la 
haute  Italie,  dissoudre  toute  organisation  nationale, 
au  nom  du  droit  supérieur  du  saint-empire  romain, 
sauf  à  prêcher  l'indépendance  aux  populations  quand 
l'autorité  impériale  devenait  trop  envahissante  ;  dans  les 


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528  LES  NORMANDS  EN  ITALIE. 

provinces  grecques,  favoriser  le  droit  des  empereurs 
d'Orient  contre  les  prétentions  des  empereurs  d'Al- 
lemagne. 

Quand  la  force  des  choses  aura  définitivement  sous- 
trait la  Grande  Grèce  à  la  souveraineté  de  Byzance, 
et  que  des  circonstances  inattendues  feront  surgir  un 
nouveau  pouvoir  destiné  à  régner  sur  ces  provinces, 
quelle  sera  la  conduite  de  la  papauté? 

Aux  premiers  moments  de  la  conquête  des  aventu- 
riers normands,  la  situation  était  si  nouvelle,  et  les 
suites  en  étaient  si  incertaines,  que  les  papes  durent 
se  tenir  dans  une  prudente  expectative. 


IV 


C'est  au  commencement  du  onzième  siècle,  vingt 
ans  après  la  défaite  d'Othon  à  Basentello,  qu'une 
quarantaine  de  pèlerins  normands,  revenant  de  la 
terre-sainte,  se  trouvèrent  réunis  à  Salerne  et  déli- 
vrèrent cette  ville  des  attaques  des  musulmans.  Ce 
beau  fait  d'armes  donna  quelque  retentissement  au 
nom  de  ces  barbares. 

Lorsque,  quelques  années  plus  tard,  une  seconde 
bande  de  ces  aventuriers  vint  en  Italie  tenter  fortune, 
leurs  services  furent  reçus  avec  empressement,  et  ils 
fondèrent  sans  grandes  difficultés,  en  l'année  1029, 
le  comté  d'Averse,  sous  la  suzeraineté  de  la  république 
de  Naples.  Mais  ce  n'était  pas  encore  de  cette  petite 


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LES  NORMANDS  EN  ITALIE.  320 

colonie  que  devaient  sortir  les  princes  destinés  à  fonder 
le  royaume  desDeux-Siciles.  Cette  gloire  était  réservée 
à  la  famille  de  Tancrède  de  Hauteville. 

Les  douze  tils  de  ce  seigneur  normand  débarquèrent 
en  Italie  dans  le  courant  de  Tannée  1055,  et  entrèrent 
au  service  de  Guaimar  IV,  prince  de  Capoue.  Un  mo- 
ment, ils  se  mirent  à  la  solde  du  patrice  grec  Maniacès, 
qui  avait  à  défendre  les  possessions  italiennes  de  l'em- 
pire d'Orient  contre  les  invasions  des  Sarrasins  de 
Sicile.  Mais  ils  se  brouillèrent  bientôt  avec  ce  général, 
et,  connaissant  la  lâcheté  des  Grecs  depuis  qu'ils  les 
avaient  vus  de  près,  ils  résolurent  de  leur  disputer 
les  positions  qui  leur  restaient  dans  la  Péninsule. 

Fortifiés  par  quelques  alliances,  ils  engagèrent  vi- 
vement la  lutte,  remportèrent  trois  victoires  signalées 
sur  les  Grecs,  et  en  deux  campagnes  ils  eurent  con- 
quis presque  toute  la  Pouille.  Cette  province  fut  par- 
tagée entre  les  vainqueurs  et  divisée  en  douze  comtés  : 
Siponte,  Ascoli,  Venosa,  Lavello,  Monopoli,  Trani, 
Cannes,  Montepiloso,  Trigento,  Acerenza,  San  Archan- 
gelo  et  Minerbo.  Ces  villes  formèrent  entre  elles  une 
république  militaire  et  oligarchique  ayant  Melfi  pour 
capitale.  Ces  événements  se  passaient  en  Tannée  1042. 

Ces  derniers  venus  en  Italie,  qu'on  ne  l'oublie  pas, 
étaient  des  aventuriers  et  des  barbares,  habitués  à 
loules  les  violences  et  peu  disposés  à  respecter  le 
bien  d'aulrui.  Comme  toutes  les  bandes  armées  de 
cette  époque,  celle-ci,  encore  mal  assise  dans  ses 
nouvelles  possessions,  ne  vivait  que  de  brigandage. 


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550  LES  PAPES  ET  LES  PRINCES  NORMANDS. 

Les  comtes  normands  furent  donc  des  voisins  très- 
incommodes  pour  les  provinces  environnantes  et  par- 
ticulièrement pour  les  Étals  de  l'Église.  Rien  ne  faisait 
obstacle  à  leurs  déprédations.  Ils  pillaient  les  couvents, 
les  églises,  les  lieux  consacrés  par  la  piété  des  fidèles. 
Le  pape  Léon  IX  s'émut  de  ces  désordres  et  résolut 
d'y  mettre  un  terme.  Non  content  de  lever  lui-même 
des  troupes  dans  ses  propres  États,  ainsi  que  dans 
l'Apulie,  dans  la  Campanie,  dans  la  Marche  d'Ancône, 
il  forma  la  ligue  appelée  Ligue  des  deux  empires  ;  puis, 
comptant  sur  l'appui  du  ciel,  il  se  dispensa  de  donner 
un  général  à  sa  nombreuse  armée  et  la  conduisit  en 
personne  contre  l'ennemi.  Au  premier  choc,  cette 
armée  prit  la  fuite,  et  le  pape  fut  fait  prisonnier. 
*  Les  Normands,  très-catholiques  au  fond  et  pleins 
de  respect  pour  le  saint-siége,  se  jetèrent  à  genoux 
dès  qu'ils  se  trouvèrent  en  présence  du  souverain 
pontife,  et  implorèrent  son  pardon. 


Cette  bataille  de  Civitella,  qui  eut  lieu  le  18  juin 
1053,  fut  décisive.  Léon  IX,  ouvrant  les  yeux,  comprit 
qu'il  avait  devant  lui  non  plus  des  chefs  d'aventuriers, 
mais  une  puissance.  La  Grande  Grèce  ne  tenait  plus  à 
l'empire  d'Orient  que  par  un  fil;  ce  fil  rompu,  les 
Normands  restaient  les  maîtres  sans  partage.  L'instinct 


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LES  PAPES  ET  LES  PRINCES  NORMANDS.  331 

de  la  conservation  traça  tout  de  suite  à  la  papauté  sa 
ligne  de  conduite. 

L'empire  d'Orient  n'élant  plus  là  pour  iaire  contre- 
poids en  Italie  à  l'empire  d'Allemagne,  il  fallait  se 
faire  une  alliée  de  la  puissance  surgissante  et  se  créer 
un  point  d'appui  solide  sur  l'État  nouveau  prêt  à 
s'organiser.  Les  sentiments  religieux  des  Normands, 
d'accord  avec  leurs  intérêts,  fournirent  à  Léon  IX  une 
occasion  admirable  de  poser  son  premier  jalon. 

Les  fils  de  Tancrède  connaissant  le  haut  prix 
qu'avait  à  cette  époque  la  consécration  des  pouvoirs 
humains  par  les  chefs  de  l'Église,  la  demandèrent 
humblement  à  leur  tout-puissant  prisonnier  pour 
leurs  conquêtes.  Léon  IX  s'empressa  de  leur  accorder 
l'investiture,  non-seulement  des  provinces  dont  ils 
étaient  déjà  en  possession,  mais  encore  de  toutes  celles 
dont  ils  s'empareraient  à  l'avenir,  dans  la  Calabre, 
dans  la  Pouille  et  dans  la  Sicile. 

Mais  cette  investiture  ne  fut  faite  qu'à  la  condition 
que  ces  États  seraient  à  tout,  jamais,  entre  les  mains 
des  Normands,  un  fief  de  l'Église.  Et  en  effet,  durant 
sept  siècles,  le  saint-siége  n'a  cessé  de  faire  valoir  son 
droit  de  suzeraineté  sur  le  royaume  de  Naples. 

Les  princes  normands  ne  s'endormirent  pas  sur 
leurs  premiers  triomphes.  Ils  étaient  impatients  d'é- 
tendre leur  domination  sur  toutes  les  provinces  com- 
prises dans  l'inféodation  papale.  Grâce  au  prestige  que 
leur  donnait  cette  investiture,  ils  complétèrent  rapi- 
dement leur  conquête. 


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352  LES  PAPES  ET  LES  PRINCES  NORMANDS. 

Unfroi,  dans  l'espace  de  quatre  années,  soumit 
une  grande  partie  de  l'Apulie.  Son  frère  Robert  Guis- 
card  lui  succéda  en  1057.  Déjà  ce  prince  avait  soumis 
la  Calabre.  Il  y  établit  son  frère  Roger,  avec  le  titre 
de  comte.  Après  s'être  emparé,  avec  l'aide  de  Roger, 
deReggio  etdeplusieursautresvilles,il  pritlui-même, 
en  1060,  le  titre  de  duc  d'Apulie  et  de  Calabre. 

Le  pape  Innocent  II,  fidèle  à  la  politique  de  Léon  IX, 
s'empressa  de  confirmer  Robert  dans  sa  nouvelle 
dignité. 

En  ce  moment,  les  Grecs  ne  possédaient  plus  en 
Italie  que  Bari,  Gallipoli,  Tarente,  Brindes,  Otrante  et 
quelques  châteaux.  Pendant  que  Robert  Guiscard  les 
poursuivait  dans  ces  derniers  refuges,  son  frère  Roger 
conçut  le  projet  de  conquérir  la  Sicile  sur  les  Sarra- 
sins qui  s'étaient  établis  dans  celte  ile  dès  822.  Roger 
profita  de  la  discorde  qui  existait  entre  deux  émirs. 
Appelé  par  l'un  d'eux,  il  courut  à  son  aide.  Les  chefs 
musulmans  étaient  si  dégénérés  et  leur  puissance  si 
affaiblie,  que  ce  secours,  des  Normands  assura  la  vic- 
toire à  celui  qui  l'avait  réclamé. 

A  partir  de  ce  jour,  Roger  renouvela  fréquemment 
ses  expéditions  en  Sicile,  et  chaque  fois  il  sut  y  prendre 
des  positions  solides.  Néanmoins,  il  lui  fallut  trente 
ans  pour  achever  sa  conquête. 

Il  fallut  le  même  temps  à  Robert  Guiscard  pour 
achever  la  conquête  de  l'Apulie.  En  1080,  il  chassa 
définitivement  les  Grecs  de  l'Italie,  et  il  réunit  à  ses 
États  Tarente,  Castaneto,  Bari  et  Trani. 


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LES  PAPES  ET  LES  PRINCES  NORMANDS.  335 


VI 


Cependant,  les  princes  normands  n'avaient  pas  cessé 
d'être  les  alliés  fidèles  des  papes,  et  chacune  de  leurs 
conquêtes  se  faisait  sous  le  patronage  du  saint- siège.  La 
cour  romaine  ne  manqua  jamais  l'occasion  de  s'attri- 
buer une  par!  dans  ces  conquêtes.  Quand  Robert  s'em- 
para, en  1077,  de  tout  ce  qui  restait,  dans  la  Grande 
Grèce,  des  anciennes  possessions  lombardes,  il  céda 
la  principauté  de  Bénévent  au  saint-siège  et  ne  garda 
pour  lui  que  Salerne. 

La  papauté  avait  désormais  dans  la  Péninsule  un 
puissant  auxiliaire  contre  l'Empire.  Elle  ne  tarda 
pas  à  le  mettre  en  demeure  de  prouver  sa  bonne 
volonté  par  des  actes.  Grégoire  VII  était  en  guerre 
avec  l'empereur  Henri  IV.  Ce  prince  l'avait  poursuivi 
jusqu'à  Rome  et  le  tenait  assiégé  dans  le  château 
Saint-Ange.  Au  premier  appel  du  souverain  pontife, 
Robert  Guiscard,  oubliant  qu'il  avait  été  antérieure- 
ment l'objet  dune  excommunication  fulminée  contre 
lui  par  ce  pape,  accourt  pour  le  délivrer. 

L'empereur,  à  son  approche,  lève  le  siège  et  s'éloi- 
gne sans  coup  férir. 

Ce  secours,  tout  en  délivrant  le  chef  de  l'Église,  fut 
désastreux  pour  Rome,  car  Robert,  en  véritable  bar- 
bare, livra  aux  flammes  la  moitié  delà  ville,  après 


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534  POLITIQUE  DES  PAPES. 

l'avoir  abandonnée  au  pillage  des  Sarrasins  qui  fai- 
saient partie  de  son  armée. 

En  H 27,  Roger,  fils  de  Roger  Ier  grand  comte  de 
Sicile,  recueillit  l'héritage  de  tous  les  fils  de  Tancrède, 
auquel  il  joignit  ensuite  la  principauté  de  Capoue  et 
la  république  de  Naples.  Maître  de  toute  la  Grande 
Grèce  et  delà  Sicile,  le  nouveau  prince  ne  pouvait  plus 
se  contenter  de  titres  secondaires  .  il  lui  fallait  la  cou* 
ronne  royale.  Comme  ses  devanciers,  il  eut  recours  au 
saint-siége.  Mais  il  commit  la  faute  de  prendre  parti 
pour  Tanlipape  Ànaclet  II,  et  ce  fut  de  lui  qu'il  reçut 
le  titre  de  roi  des  Deux-Siciles.  Cette  imprudence 
faillit  être  la  cause  de  sa  ruine. 

Le  pape  légitime,  Innocent  II,  pousse  les  sujets 
de  Roger  à  la  révolte.  L'empereur  Lothaire  le  seconde. 
Grâce  à  ce  double  secours,  la  république  de  Naples, 
qui  soutenait  depuis  quelque  temps  une  lutte  héroïque, 
parvint  à  reconquérir  sa  liberté.  En  un  moment, 
Roger  perdit  tous  ses  États  de  terre  ferme. 

Le  pape  et  l'empereur  ne  pouvaient  se  trouver  en 
présence  sur  des  provinces  italiennes  redevenues  libres, 
sans  qu'à  l'instant  même  des  dissentiments  éclatassent 
entre  les  deux  puissances.  Innocent  réclamait  Salerne 
comme  appartenant  au  saint-siége  ;  il  n'en  fallait  pas 
davantage  pour  jeter  la  discorde  dans  le  camp  des 
confédérés. 

Roger,  profitant  de  cette  querelle,  accourt  en  toute 
hâte  et  recouvre  ses  États  en  moins  de  temps  qu'il  n'en 
avait  fallu  à  ses  ennemis  pour  les  lui  enlever. 


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DANS  L'ITALIE  MÉRIDIONALE.  335 

Innocent  II  essaya  de  marcher  contre  Roger  ;  mais 
il  eut  le  même  sort  que  Léon  IX.  Comme  son  prédé- 
cesseur, il  fut  fait  prisonnier.  Comme  lui,  il  s'empressa 
de  faire  alliance  avec  le  vainqueur  et  de  le  confirmer 
dans  tous  ses  titres,  abandonnant  sans  scrupule  ses 
alliés,  qu'il  avait  encouragés  à  la  résistance,  (l'est  ainsi 
qu'il  dépouilla  juridiquement  Robert  de  sa  principauté 
de  Capoue  pour  en  investir  Roger.  Et  il  fit  de  même 
à  Tégard  de  la  république  de  Naples. 

De  son  côté,  le  roi  des  Deux-Siciles  reconnut  Inno- 
cent II.  11  put  le  faire  sans  violer  ses  engagements  an- 
térieurs, l'antipape  Anaclet  II  étant  mort  quelque 
temps  auparavant. 


VII 


Cette  seconde  épreuve  démontra  clairement  à  la 
cour  romaine  que  rétablissement  nouveau  avait  des 
fondements  solides,  et  qu'il  serait  plus  profitable  de 
s'en  faire  un  point  d'appui  que  de  lui  susciter  des 
obstacles  inutiles. 

Désormais,  tous  les  efforts  de  la  politique  pontificale 
vis-à-vis  du  royaume  des  Deux-Siciles  devaient  avoir 
un  double  but  :  maintenir  avec  soin  le  droit  de  suze- 
raineté du  saint-siége  sur  ce  royaume;  empêcher  que, 
par  des  alliances,  la  couronne  de  Naples  ne  passât  à  un 
prince  de  la  maison  d'Allemagne. 


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530  POLITIQUE  DES  PAPES. 

La  première  condition  fut  facile  à  observer.  Il  suffi- 
sait, pour  ne  pas  laisser  péricliter  le  droit  de  suzerai- 
neté, de  renouveler  la  cérémonie  de  l'investiture  à 
chaque  nouveau  règne;  et  les  papes  n'y  manquèrent 
jamais.  La  seconde  condition  offrait  plus  de  difficultés. 
La  loi  de  l'État  n'excluant  pas  les  femmes  du  droit  de 
succéder  au  trône  de  Naples,  les  alliances  pouvaient  y 
faire  monter  des  Allemands;  et  si  les  papes  avaient 
intérêt  à  écarter  ces  combinaisons,  les  empereurs  n'en 
avaient  pas  un  moins  grand  à  les  préparer. 

La  famille  des  Hohenstauffen  fut  la  première  qui 
réunit  sur  la  même  tête  la  couronne  impériale  et  la 
couronne  de  Naples.  Nous  avons  vu  plus  haut  comment 
Henri  VI,  fils  de  Frédéric  Barberousse,  succéda,  du 
chef  de  sa  femme  Constance,  au  roi  des  Deux-Siciles 
Guillaume  II,  dit  le  Bon.  La  cour  romaine  mil  tout  en 
œuvre  pour  empêcher  Henri  de  recueillir  cet  héri- 
tage. 

Les  circonstances  furent  d'abord  très-favorables  à  la 
politique  pontificale.  Un  parti  puissant,  dont  le  vice- 
chancelier  Matthieu  était  l'âme,  avait  réussi  à  élever 
au  trône  Tancrède,  comte  de  Lecce,  fils  naturel  de 
Guillaume  Ier.  «  La  nouvelle  des  événements  de  Palerme 
(l'élection  de  Tancrède)  avait  comblé  de  joie  le  souve- 
rain pontife.  Celte  révolution,  en  élevant  une  barrière 
entre  l'Italie  méridionale  et  l'Empire,  servait  la  poli- 
tique traditionnelle  de  la  cour  romaine  l.  » 

1  De  Cherrier,  Histoire  de  la  lutte  des  papes  et  des  empereurs,  t.  I, 
p.  215. 


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DANS  L'ITALIE  MÉRIDIONALE.  537 

Clément  III  n'hésita  pas  à  se  prononcer  pour  Tan- 
crède  et  à  le  soutenir  de  tout  son  pouvoir.  Et  cepen- 
dant, «  cet  appui  accordé  à  l'usurpation,  au  mépris 
du  droit,  était  une  violation  flagrante  des  traités  qui 
obligeaient  le  chef  de  l'Église  à  reconnaître  pour  roi 
de  Sicile,  exclusivement  à  tous  autres  prétendants,  les 
membres  de  la  famille  régnante.  On  n'a  pas  oublié  que 
le  vasselage  des  princes  normands  n'avait  été  consenti 
qu'à  cette  condition  l.  » 

L'histoire  nous  a  fourni  vingt  fois  la  preuve  que  les 
papes  se  sont  toujours  crus  dispensés  de  tenir  leurs 
engagements  quand  il  s'est  agi  des  intérêts  temporels 
du  saint-siége.  Et,  chose  inouïe,  la  plupart  des  his- 
toriens catholiques  trouvent  des  excuses  à  cette  poli- 
tique déloyale.  M.  de  Cherrier  lui-même',  beaucoup  trop 
indulgent  selon  nous,  se  borne  à  faire  cette  réflexion  : 
«Mais  ajoutons,  pour  être  juste,  qu'un  puissant  motif 
le  sollicite  :  c'est  le  besoin  de  sauver  sa  propre  indé- 
pendance, qu'il  considère  comme  étroitement  liée  à 
celle  du  royaume  de  Sicile.  » 

Cependant,  malgré  tous  les  efforts  de  Clément  III, 
Henri  VI  finit  par  l'emporter.  S'il  ne  put  évincer  son 
premier  compétiteur  Tancrède,  il  fut  plus  heureux 
envers  son  successeur  Guillaume  III,  et  prit  posses- 
sion du  royaume  en  1194. 

Ce  triomphe  de  l'empire  fut  un  coup  terrible  porté 
à  la  puissance  pontificale;  il  assurait,  en  Italie,  la 

t  De  Cherrier,  Hist.  de  la  lutte  des  papes,  etc.,  1. 1,  p.  216. 
i.  M 


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$38  POLITIQUE  DES  PAPES. 

prépondérance  au  rival  si  redouté.  La  cour  romaine  ne 
pouvait  rester  sous  cet  échec.  On  peut  s'attendre  à  la 
voir  réagir  avec  son  ardeur  et  sa  persévérance  habi- 
tuelles. A  partir  de  ce  moment,  en  effet,  les  papes  de- 
viennent les  ennemis  irréconciliables  de  la  maison  de 
Hohenstaufen.  Us  engagèrent  contre  elle  une  lutte 
acharnée,  et  n'eurent  point  de  repos  qu'ils  ne  l'eussent 
anéantie;  ce  qui  arriva,  en  1266,  par  l'avènement  de 
la  maison  d'Anjou  au  trône  des  Deux-Siciles. 

Mais,  avant  de  poursuivre,  il  faut  s'arrêter  ici  un 
moment,  afin  de  jeter  un  coup  d'œil  général  sur  l'en- 
semble des  révolutions  qui  ont  rempli  cette  première 
période  de  la  lutte  entre  les  deux  puissances,  période 
qui  nous  a  conduits  jusqu'à  la  fin  du  douzième  siècle. 
Il  faut  essayer  de  faire  ressorlir  les  traits  principaux 
qui  caractérisent  ces  révolutions  et  les  résultats  ap- 
préciables qu'elles  ont  produits. 


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CHAPITRE  XI 

coup  d'œ.il  général  sur  la  première  période. 

I 

Nous  avons  dit  dans  un  chapitre  précédent  que 
l'Italie  du  moyen  âge  fut  comme  le  creuset  où  s'éla- 
borèrent, sous  l'influence  des  principes  de  la  religion 
nouvelle  et  sous  la  résistance  de  tous  les  intérêts  du 
vieux  monde,  tous  les  problèmes  qui  concernent  la 
vie  sociale  et  politique  des  nations.  La  première  pé- 
riode, qui  va  jusqu'à  la  fin  du  douzième  siècle,  fut, 
qu'on  nous  passe  le  mot,  la  période  d'éclosion.  Les 
révolutions  qui  s'y  accomplirent  eurent  pour  but  de 
dégager  du  chaos  du  monde  barbare  tous  les  maté* 
riau*  qui  devaient  servir  à  l'édification  de  la  société 
nouvelle» 

Dans  celte  période,  en  effet,  furent  appelés  à  la  vie 


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340  COUP  DŒIL  GÉNÉRAL. 

publique,  par  une  série  d'émancipations,  tous  les 
éléments  vivants,  mais  jusque-là  inertes  et  sacrifiés, 
du  corps  social.  Nulle  part  cette  série  d'émancipations, 
de  transformations,  n'a  été  aussi  nette,  aussi  tranchée, 
aussi  caractérisée  qu'en  Italie.  A  chaque  phase,  on 
dirait  une  nouvelle  couche  sociale  qui  sort  de  la  con- 
fusion des  époques  antérieures  et  qui  prend  posses- 
sion de  sa  vie  officielle. 

Cet  avènement  de  nouvelles  classes,  appelées  à  la 
participation  des  droits  politiques,  s'opère  avec  tant 
de  régularité,  que  les  hisloriens,  à  mesure  qu'ils  ren- 
contrent, de  siècle  en  siècle,  ces  classes  nées  à  la  vie 
publique,  les  désignent  sous  les  noms  de  premier 
peuple,  deuxième  peuple,  troisième  peuple,  quatrième 
peuple.  Le  monde  physique  n'a  pas  des  lois  plus 
exactes  et  des  séries  plus  logiques.  Le  savant  qui  veut 
lire  dans  les  entrailles  du  globe  terrestre,  ne  trouve 
pas  plus  d'ordre  et  de  précision  dans  la  formation  des 
couches  géologiques  qui  s'offrent  à  ses  regards. 

Au  treizième  siècle,  on  peut  le  dire,  ce  travail  d'en* 
fantement  de  la  société  moderne  était  accompli  ;  non 
pas  en  ce  sens,  bien  s'en  faut,  que  le  corps  social 
nouveau  eût  atteint  son  plein  développement,  —  pour 
cela  il  fallait  encore  des  siècles,  —  mais  en  ce  sens  que 
toutes  les  forces  vives  de  la  nouvelle  société  étaient 
dégagées,  toutes  les  questions  sociales  et  politiques  po- 
sées, tous  les  vrais  principes  proclamés,  tous  les  droits 
affirmés.  La  société  chrétienne  avait  pris  possession 
d'elle-même  dans  tous  ses  éléments  essentiels,  à  l'état 


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COUP  D'ŒIL  GÉNÉRAL.  Sil 

rudimentaire  il  est  vrai,  mais  avec  des  caractères 
nettement  accusés  et  indestructibles. 

Ce  n'était  pas  seulement  l'apparition  successive  de 
classes  nouvelles  venant  revendiquer  leur  part  à  la 
communauté  politique.  Chaque  émancipation  impli- 
quait des  débats  inévitables  sur  les  rapports  des  nou- 
veaux venus  avec  les  classes  qui  jusque-là  avaient  eu 
le  monopole  delà  vie  publique,  sur  toutes  les  questions 
concernant  la  souveraineté,  la  liberté,  les  droits  de 
l'État,  les  droits  du  citoyen,  la  propriété  de  la  terre, 
les  droits  de  l'industrie  et  du  commerce,  en  un  mot 
sur  toutes  les  questions  politiques  et  sociales,  de  nou- 
veau posées,  de  nouveau  élaborées  ;  et  dans  toutes  les 
villes  italiennes,  parfaitement  distinctes  et  indépen- 
dantes les  unes  des  autres,  variant  à  l'infini  sur  le 
même  fond  de  civilisation  chrétienne  et  à  travers  les 
mêmes  révolutions,  leurs  combinaisons  politiques,  on 
comprend  combien,  sur  chaque  question,  les  expé- 
riences, les  tâtonnements,  devaient  être  multipliés  et 
mille  fois  répétés. 

Cette  variété  d'expérimentations  qui  permettait 
d'envisager,  dans  la  pratique  même,  toutes  les  faces 
des  problèmes,  contribuait  à  faire  de  l'Italie  le  champ 
d'épreuve  le  plus  complet  et  le  plus  vivant.  C'était  bien 
là  que  devait  se  pétrir  le  monde  nouveau. 


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342  PROGRÈS  SOCIAL. 


11 


Mais,  si  l'indépendance  réciproque  des  villes  ita- 
liennes servait  admirablement  ce  travail  d'élaboration, 
elle  avait  ses  inconvénients  fort  graves  ;  elle  ne  per- 
mettait pas  le  travail  d'ensemble  destiné  à  faire  con« 
verger  toutes  les  solutions  partielles  vers  une  grande 
unité  nationale.  Tout  problème,  renfermé  dans  le 
cercle  étroit  de  chaque  cité,  s'y  agitait  un  moment 
sous  tous  ses  aspects,  mais  l'épreuve  s'épuisait  bientôt 
d'elle-même  et  restait  stérile  dans  ses  résultats,  parce 
qu'il  n'y  avait  point  de  lien  qui,  rattachant  les  villes 
les  unes  aux  autres,  fît  du  débat  un  débat  commun, 
des  intérêts  qui  y  étaient  engagés  un  intérêt  général. 
Chaque  cité  résolvait  la  question  pour  son  propre 
compte,  sans  solidarité  aucune,  sans  lien  national 
avec  les  autres  cités  républicaines. 

D'ailleurs,  en  l'absence  de  tout  centre  national  et 
de  tout  pouvoir  unitaire,  les  guerres  acharnées  et  in- 
terminables que  se  faisaient  les  villes  entre  elles  entra- 
vaient et  souvent  annihilaient  le  travail  de  la  révolution 
sociale.  Il  arrivait  presque  toujours  qu'à  part  quelques 
villes  principales,  les  cités  italiennes,  privées  de  pro- 
tection au  milieu  de  ces  luttes,  finissaient,  les  unes 
par  être  anéanties,  les  autres  par  tomber  dans  une 
impuissance  absolue. 

Chez  un  peuple  en  voie  de  formation  nationale,  le 


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PROGRÈS  SOCIAL.  343 

pouvoir  central  vers  lequel  tous  les  éléments  conver- 
gent, si  faible  qu'il  soit  encore,  est  toujours  une  pro- 
tection pour  tous,  dans  une  certaine  mesure.  Ainsi, 
durant  le  travail  d'assimilation  qui  s'opère  le  plus 
souvent  par  la  guerre  entre  les  grandes  villes,  entre 
les  grands  centres  et  les  petits,  entre  les  villes  et  les 
bourgs,  le  pouvoir  central  est  une  sorte  de  modéra- 
teur qui  empêche  ces  guerres  de  devenir  extermina- 
trices, et  ce  travail  d'assimilation  de  devenir  une 
œuvre  de  destruction  tout  autour  des  grands  centres. 
Ceux-ci,  soustraits  à  ce  frein  modérateur,  tendraient 
à  ne  pas  supporter  à  côté  d'eux  la  formation  de  nou- 
velles villes  ou  bourgades  qui,  dans  l'avenir,  pourraient 
devenir  des  rivales  en  gloire  et  en  prospérité. 

L'Italie  manquant  d'un  pareil  pouvoir  central  et 
modérateur,  rien  ne  put  empêcher  les  villes  impor- 
tantes d'écraser  les  embryons  de  communes  nouvelles 
qui  se  formaient  autour  d'elles.  A  mesure  que  la  do- 
mination des  comtes  était  détruite  dans  les  campa- 
gnes, les  populations  rurales  aspiraient  naturellement 
à  s'organiser  en  petits  groupes  indépendants.  Or,  que 
de  tentatives  faites  par  les  paysans  pour  constituer 
leur  petite  république  n'a-t-on  pas  vues  échouer  sous 
les  coups  de  la  grande  ville  voisine  !  Il  faut  lire,  dans  le 
livre  de  M.  Ferrari,  l'histoire  émouvante  de  la  petite 
commune  de  Simifonti  détruite  de  fond  en  comble 
par  Florence  sa  voisine l . 

T.  II,  p.  241  et  suiv. 


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SU  DÉCADENCE  POLITIQUE. 

Les  empereurs  el  les  papes  essayèrent  quelquefois 
de  jouer  ce  rôle  de  modérateurs;  mais  leur  autorité 
était  trop  vague  pour  être  efficace.  D  ailleurs,  au  lieu 
d'avoir  intérêt  à  favoriser  la  vie  nationale  sur  tous  les 
points  de  l'Italie,  soit  dans  les  grands  centres,  soit 
dans  les  petites  communes,  ils  avaient  intérêt  à  la  pa- 
ralyser, en  entretenant,  comme  nous  l'avons  vu,  des 
sujets  éternels  de  guerre  entre  les  villes. 


III 


Ces  divisions  fatales,  causées  par  l'absence  d'un 
centre  national,  donnent  aux  révolutions  municipales 
de  l'Italie  une  physionomie  particulière  que  ne  pré- 
sente l'histoire  d'aucun  peuple.  Le  trait  le  plus  ca- 
ractéristique, en  effet,  de  ces  révolutions,  c'est  que 
chaque  conquête  démocratique  est  accompagnée  d'une 
décadence  politique. 

Partout  ailleurs,  ordinairement,  ces  deux  choses, 
le  progrès  social  et  le  progrès  politique,  se  correspon- 
dent. Les  conquêtes  sociales,  il  est  vrai,  n'impliquent 
pas  toujours,  à  l'instant  même,  une  réforme  dans 
l'organisation  politique  ;  il  en  est  qui  peuvent  s'opé- 
rer sans  que  la  question  .du  gouvernement  soit  mise 
en  cause.  Mais,  lorsqu'une  nation  au  sein  de  laquelle 
s'est  produite  une  révolution  sociale  considérable,  ne 
peut  plus  se  mouvoir  à  l'aise  dans  sa  vieille  forme  de 
gouvernement,  une  révolution  politique  est  tôt  ou  tard 


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DÉCADENCE  POLITIQUE.  345 

la  conséquence  inévitable  de  la  révolution  sociale» 
Et  ce  passage  d'une  forme  de  gouvernement  à  une 
autre  est  un  progrès  politique  ;  car  la  forme  nouvelle 
doit  être  supérieure  à  la  forme  détruite,  par  cela  seul 
qu'elle  correspond  à  un  ordre  social  plus  élevé.  C'est 
ainsi  qu'en  supposant  une  nation,  après  une  série  de 
conquêtes  démocratiques,  arrivée  à  la  pleine  possession 
de  sa  souveraineté,  de  ses  droits  sociaux  et  de  ses  liber- 
tés, cette  nation  aura  dû  nécessairement  passer  de  la 
monarchie  absolue,  à  travers  des  constitutions  de  plus 
en  plus  libérales,  au  régime  républicain  qui  est  la 
forme  définitive  de  la  démocratie. 

Mais,  cette  correspondance  entre  le  progrès  social 
et  le  progrès  politique  ne  peut  avoir  lieu  qu'à  une 
condition  indispensable,  c'est  qu'il  n'y  ait  pas  au  sein 
de  la  nation  une  cause  permanente  qui  tende  inces- 
samment à  dissoudre  le  lien  national.  Si  Ton  suppose 
en  fait  chaque  lutte,  chaque  crise  sociale,  aboutissant 
fatalement  à  un  résultat  national  négatif,  quel  que  soit 
le  progrès  social  accompli,  on  peut  s'attendre  à  une 
décadence  politique.  Car,  quoique,  en  théorie,  la 
question  politique  et  la  question  nationale  puissent  se 
distinguer,  on  peut  dire  qu'elles  se  confondent  dans 
l'application. 

Ainsi,  on  peut  très-bien  se  représenter  idéalement 
une  commune,  petite  ou  grande,  abstraction  faite  de 
tout  lien  national  qui  la  rattache  à  un  centre  poli- 
tique, accomplissant  dans  son  sein,  non-seulement 
tous  les  progrès  sociaux  et  économiques,  mais  en- 


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540  DÉCADENCE  POLITIQUE. 

core  tous  les  progrès  politiques,  c'est-à-dire  perfec- 
tionnant incessamment  son  gouvernement  pour  Je  met- 
tre toujours  au  niveau  de  son  état  social,  et  arrivant 
enfin  à  la  forme  républicaine  où  chaque  citoyen  a  sa 
part  légitime  de  souveraineté  et  sa  part  légitime  de 
liberté.  Mais,  dans  la  réalité,  la  chose  est  impossible, 
ou  du  moins  cette  grandeur  politique  d  une  commune 
isolée  ne  peut  être  durable.  Cette  commune,  aban- 
donnée à  ses  seules  forces,  ne  faisant  point  partie 
d'un  corps  national  puissamment  organisé  pour  la  dé- 
fense, sera  à  la  merci  de  toutes  les  convoitises  environ- 
nantes :  petite,  elle  sera  une  proie  facile,  et,  au  premier 
choc,  elle  sera  réduite  en  servitude  ou  détruite,  comme 
Simifonti  le  fut  par  Florence  ;  considérable,  elle  sera 
condamnée  à  soutenir  des  guerres  perpétuelles  pour 
rester  indépendante;  l'intérêt  de  la  défense  dominera 
tous  les  autres  ;  le  parti  ou  le  personnage  le  plus  ca- 
pable de  soutenir  la  lutte  contre  l'étranger  sera  tou- 
jours maître  du  gouvernement,  et  la  dictature  devien- 
dra fatalement  le  régime  en  permanence. 

La  liberté  politique  suppose  l'indépendance  vis-à- 
vis  de  l'étranger,  la  possession  incontestée  de  l'auto- 
nomie. Et  cette  indépendance  n'est  possible,  sauf 
quelques  exceptions  fortuites,  telles  que  celle  de  la  ré- 
publique de  Saint-Marin,  qu'à  la  condition  d'un  lien 
commun  qui  relie  les  cités  entre  elles,  les  rende  soli- 
daires les  unes  des  autres,  et  les  place  toutes  sous  la 
haute  protection  de  la  puissance  nationale. 

En  fait,  il  est  donc  évident,  nous  le  répétons,  que 


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DÉCADENCE  POLITIQUE.  #         547 

la  question  politique  et  la  question  nationale  se  con- 
fondent. Tout  échec  national  est  accompagné  ou  bien* 
tôt  suivi,  sur  tous  les  points  du  territoire,  d'une 
décadence  politique,  et,  dans  un  avenir  plus  ou  moins 
prochain,  suivi  aussi  d'une  décadence  sociale. 


IV 


Or,  c'est  là  l'histoire  des  révolutions  italiennes. 
Mais,  comme  le  résultat  social  est  visible  et  immédiat, 
et  qu'on  ne  songe  guère  à  la  question  politique  et  na- 
tionale, au  milieu  de  ces  villes  en  ébullition,  les  histo- 
riens se  sont  généralement  fait  illusion  sur  la  nature 
des  conquêtes  réalisées  par  les  révolutions  italiennes; 
parce  qu'ils  voyaient  un  progrès  social  appréciable,  ils 
croyaient  l'Italie  en  voie  réelle  de  prospérité.  Ils' ne 
comprenaient  pas  que  la  question  sociale  et  la  ques- 
tion' nationale  sont  en  quelque  sorte  indivisibles,  et 
que  l'impossibilité  d'un  résultat  national,  quelle  qu  en 
soit  la  cause,  en  stérilisant  les  résultats  politiques, 
finit  à  la  longue  par  rendre  stériles  même  les  résul- 
tats sociaux. 

En  vain  les  serfs  émancipés  décupleront-ils  par  le 
travail  libre  la  valeur  de  la  terre  ;  en  vain  le  château, 
cessant  d'être  un  repaire  de  bandits  répandant  la  ter- 
reur aux  alentours,  deviendra -t-il  le  palladium  des 
franchises  communales  ;  en  vain  le  seigneur,  devenu 
citoyen,  apportera-t-il  dans  la  cité  ses  capitaux  dont 


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548         #       DÉCADENCE  POLITIQUE  ET  NATIOrNALE. 

le  peuple  des  travailleurs  fera  un  merveilleux  instru- 
ment de  richesse  publique;  en  vain  le  cercle  de  la 
commune  officielle,  incessamment  élargi  par  les  con- 
quêtes de  l'industrie  et  du  négoce,  s'ouvrira-t-il  peu 
à  peu  à  tous  ceux  que  le  travail,  l'intelligence,  la  for- 
tune, fruit  de  l'effort  et  de  l'épargne,  élèveront  au 
rang  de  citoyens;  en  vain,  dans  ces  cités  pleines  de 
mouvement,  d'activité,  de  vie  publique,  le  goût  des 
arts  joint  à  l'orgueil  de  la  patrie  créera-t-il,  comme 
par  magie,  des  monuments  splendides,  en  môme 
temps  qu'il  adoucira  les  mœurs  privées;  vainement, 
en  un  mot,  la  civilisation  se  sera-t-elle  largement  dé- 
veloppée; tout  ce  mouvement  sera  bientôt  paralysé, 
si,  au-dessus  des  aspirations  locales  et  des  progrès 
municipaux,  ne  plane  l'idée  supérieure  de  la  patrie 
commune. 

C'est  ainsi  que  les  révolutions  italiennes,  si  bril- 
lantes d'abord,  si  fécondes  en  résultats  sociaux,  ont 
fini  par  faire  de  la  plus  belle  et  de  la  plus  grande  race 
du  monde  une  race  impuissante  pendant  de  longs 
siècles. 

On  ne  comprendra  donc  rien  aux  révolutions  ita- 
liennes, et  Ton  ne  sera  pas  en  état  de  porter  un  juge- 
ment éclairé  sur  la  part  que  la  papauté  et  l'empire  ont 
prise  à  ces  révolutions,  si  l'on  ne  distingue  avec  soin 
la  question  sociale  de  la  question  politique  et  natio- 
nale. 

Ce  qui  a  égaré  la  plupart  des  historiens  à  cet  en- 
droit, c'est  que,  partout  ailleurs,  dans  l'histoire  des 


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DÉCADENCE  POLITIQUE  ET  NATIONALE.       ,  3i9 

peuples,  Us  voient  ces  deux  questions  n'en  faire  qu'une. 
Ils  ont  peine  à  s'imaginer  que,  seule,  l'Italie  soit  con- 
damnée à  une  exception  fatale. 

La  lumière  se  serait  faite  à  leurs  yeux  si,  à  mesure 
qu'ils  constataient  les  progrès  de  la  révolution  sociale, 
ils  avaient  suivi  attentivement  le  mouvement  antina- 
tional qui  s'opérait  en  sens  inverse.  Ils  auraient  vu  le 
royaume  des  Lombards  tomber  en  ruine;  puis  le 
royaume  indigène,  qui  avait  essayé  d'en  recueillir  et 
d'en  reconstituer  les  débris,  se  dissoudre  à  son  tour; 
puis,  avec  le  pouvoir  des  comtes  et  des  châtelains, 
disparaître  les  dernières  assises  de  l'antique  édifice. 

Désormais,  rien  n'est  substitué  à  l'ancienne  unité 
royale.  Aucun  lien  politique  entre  les  villes  ne  rem- 
place cette  organisation  puissante  qui  faisait  de  la 
haute  Italie  un  corps  de  nation,  et  qui,  un  moment, 
avait  semblé  devoir  embrasser  la  Péninsule  tout  entière 
dans  une  grande  unité  nationale. 

A  partir  de  la  destruction  du  royaume,  le  ciment 
politique,  qui  avait  uni  les  diverses  parties  de  l'Italie, 
alla  se  dissolvant  de  plus  en  plus,  jusqu'à  ce  qu'enfin 
le  sentiment  national  lui-même  se  perdit  complète- 
ment dans  ce  malheureux  pays. 


Quelle  est  la  cause  de  cette  décadence  politique,  à 
mesure  que  s'opère  le  progrès  social  en  Italie  ?  pour- 


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350  LA  PATRIE  DANS  LES  SOCIÉTÉS  CHRÉTIENNES. 

quoi  le  lien  national  se  relâche-t-il  de  plus  en  plus? 

La  plupart  des  historiens  n'ont  pas  même  traité  la 
question.  Ceux  qui  s'en  sont  préoccupés,  voyant  que, 
dans  le  travail  social,  le  clergé  a  eu  la  plus  large 
part  d'influence,  ont  été  portés  à  considérer  ces  deux 
faits  contradictoires,  le  progrès  social  et  la  décadence 
politique,  comme  deux  effets  logiques  d'une  même 
cause  ;  et  cette  cause,  ce  serait  le  principe  même  de 
la  doctrine  catholique. 

Il  faut  avouer  qu'à  s'en  tenir  à  l'Italie,  l'apparence 
donne  quelque  fondement  à  celte  opinion.  La  présence 
du  chef  de  l'Église,  l'action  constante  du  clergé  sur  la 
vie  publique  et  privée  de  ces  populations,  le  rôle  dé- 
mocratique que  jouèrent  le  plus  souvent  les  évêques 
dans  les  révolutions  italiennes,  et  la  stérilité  politique 
et  nationale  de  ces  révolutions,  ont  bien  pu  faire 
croire  que  le  christianisme,  en  même  temps  qu'il  a 
une  influence  démocratique  très-réelle,  a  pour  con- 
séquence naturelle  de  produire  la  dissolution  du  lien 
politique  ;  en  sorte  que  des  nations  fortes  et  homogè- 
nes ne  pourraient  se  former  avec  le  travail  de  la  ré- 
volution sociale  par  le  catholicisme. 

Le  lecteur  ne  s'attend  pas  à  trouver  ici  un  traité  ex- 
professo  sur  la  portée  sociale  de  la  doctrine  chrétienne, 
sur  la  part  d'influence  favorable  ou  négative  que  cette 
doctrine  a  eue  dans  la  formation  des  nations  modernes, 
et  en  particulier  sur  la  portée  sociale  et  politique  du 
catholicisme  soit  en  théorie  soit  en  fait. 

Outre  l'étendue  du  sujet  lui-même  qui  n'embrasse 


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LA  PATRIE  DANS  LES  SOCIÉTÉS  CHRÉTIENNES.  551 

rien  moins  que  l'histoire  des  dix-huit  siècles  de  notre 
ère,  ou  plutôt,  pour  remonter  aux  origines,  l'histoire 
de  tous  les  siècles,  nous  aurions  à  peser  toute  la  con- 
troverse moderne,  qui  non  contente  d'attaquer,  au  , 
nom  des  intérêts  temporels  des  sociétés,  la  forme  ca- 
tholique, a  remis  tout  en  question,  même  l'œuvre 
sociale  de  la  primitive  Église,  même  la  cause  vérita- 
ble du  grand  fait  qui  a  creusé  un  abîme  entre  le  monde 
païen  et  le  monde  nouveau,  l'abolition  de  l'esclavage;' 
nous  aurions  à  réfuter  l'opinion,  si  générale  parmi 
les  publicistes  modernes  et  surtout  parmi  nos  amis 
politiques,  qui  bien  loin  de  faire  honneur  au  catholi- 
cisme d'aucun  des  progrès  sociaux  et  politiques,  af- 
firme que  toutes  les  conquêtes  libérales  et  nationales 
ont  été  faites  contre  le  catholicisme. 

Ce  serait  un  livre  immense  dans  un  livre.  Tel  n'est 
pas  notre  dessein.  En  attendant  que  nous  puissions 
envisager  de  près  ces  questions  soulevées  par  le  ra* 
tionalisme,  nous  nous  bornons  à  invoquer  le  témoi- 
gnage de  vingt  générations  qui,  d'une  voix  unanime, 
ont  appelé  l'ensemble  des  développements  sociaux  et 
politiques  des  sociétés  modernes  la  civilisation  chré- 
tienne. 

Or>  celte  civilisation  chrétienne  n'a  pas  empêché 
des  nations  parfaitement  distinctes  et  fortement  con- 
stituées de  se  former  sur  tous  les  points  de  l'Europe, 
quelle  que  fiît  d'ailleurs  la  fortne  religieuse  qu'eût 
prise  l'idée  chrétienne  chez  ces  peuples  divers,  ici  le 
Catholicisme^  là  le  protestantisme  à  tous  les  degrés* 


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552  LÀ  PATRIE  DANS  LES  SOCIÉTÉS  CHRÉTIENNES. 

Où  trouver,  dans  l'antiquité,  des  nations  plus  distinctes 
et  plus  homogènes  que  la  France,  que  l'Espagne,  que 
T Angleterre  etc.? 

Parce  que  ridée  de  patrie,  chez  les  modernes,  n'a 
plus  le  sens  barbare  qu'elle  avait  chez  les  anciens, 
parce  que,  grâce  au  sentiment  de  fraternité  qui  fait 
de  tous  les  hommes  une  même  famille  sous  la  loi  du 
Christ,  le  mot  étranger  n'est  plus  synonyme  d'ennemi, 
cela  ne  veut  pas  dire  que  le  sentiment  national  soit 
détruit.  De  même  que  l'union  des  chrétiens  dans  une 
même  société  spirituelle,  bien  loin  d'affaiblir  le  senti- 
ment de  la  famille,  a  servi  à  le  fortifier  en  l'élevant, 
en  le  purifiant,  en  faisant  du  foyer  domestique  un 
sanctuaire  digne  de  tous  les  respects;  de  même,  le 
cosmopolitisme  chrétien,  tout  en  rendant  les  hom- 
mes plus  bienveillants  les  uns  aux  autres,  les  laisse 
se  grouper  selon  les  exigences  de  leurs  destinées  tem- 
porelles. 

Les  peuples  chrétiens  ne  sont  pas  moins  distincts 
entre  eux  que  les  peuples  antiques  ;  seulement,  ils  se 
sentent  faits  pour  vivre  en  frères,  au  lieu  de  se  traiter 
éternellement  en  ennemis. 


VI 


L'Italie  aurait  eu  le  même  sort  que  tous  les  autres 
peuples  de  l'Europe,  si  l'action  du  christianisme  s'y 
fût  exercée  dans  les  mêmes  conditions.  Mais  on  sait 


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L'ITALIE  SACHiFIÉE.  355 

que  des  causes  toutes  spéciales  ont  fait  à  l'Italie  une 
situation  exceptionnelle.  Lorsque,  au  temps  de  la 
domination  romaine,  l'Italie  n'a  pu  être  une  nation, 
le  christianisme  n'existait  pas.  Si,  plus  tard,  la  révor 
lution  sociale  opérée  par  les  évoques  a  été  accompagnée 
chez  elle  de  la  dissolution  du  lien  politique,  cela  tient 
aussi  à  des  causes  particulières. 

Que  le  clergé  soit  responsable  de  ce  résultat,  rien 
n'est  plus  juste  ;  mais  la  religion  catholique  est  par- 
faitement innocente  de  la  conduite  de  ses  ministres  ; 
elle  n'est  nullement  responsable  de  l'ignorance  et  des 
préjugés  qui  les  ont  conduits  à  donner  au  culte  pour 
point  d'appui  une  institution  politique,  et  à  préférer, 
pour  propager  la  loi  évangélique,  les  moyens  humains 
et  la  force  brutale  à  l'apostolat. 

Les  vraies  causes  qui  ont  fait  que  le  clergé  catholi- 
que a  exercé  sur  les  destinées  nationales  de  l'Italie 
une  influence  si  funeste,  nous  les  avons  déjà  signalées  ; 
elles  se  résument  en  une  seule  :  le  projet  impertur- 
bablement poursuivi  par  les  papes  de  créer  à  la  pa- 
pauté nne  assiette  temporelle.  Il  fallait  former  autour 
de  Rome  un  État  pontifical  au  moyen  de  lambeaux 
détachés  de  l'Italie.  Tout  ce  qui  tendait  à  faire  de  la 
Péninsule  une  nation  homogène  était  donc  un  obsta- 
cle à  la  réalisation  de  ce  projet. 
.  Voilà  pourquoi  l'influence  du  clergé  tendit  invaria- 
blement à  renverser  tout  pouvoir  destiné  à  devenir  un 
centre  national  ;  voilà  pourquoi  la  papauté  détruisit 
le  royaume  ;  voilà  pourquoi  elle  se  garda  de  transfor- 

i.  23 


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354  L'ITALIE  SACRIFIÉE. 

mer  les  ligues  formées  pour  la  guerre  en ,  véritables 
confédérations  politiques.  L'idée  de  l'empire  secondait 
mieux  ses  desseins  ;  aussi  ne  cessa-t-elle  d'exploiter 
cette  idée  pour  empêcher  la  formation  d'une  nation 
italienne. 

Dans  celte  œuvre  antinationalc,  les  empereurs, 
nous  lavons  vu,  furent  toujours  les  complices  in- 
téressés de  la  cour  romaine.  Nous  avons  dit  plus  haut 
comment  s'était  opérée  la  destruction  du  royaume 
italien.  Charlemagne  et  ses  successeurs  avaient  com- 
mencé de  le  dissoudre.  Les  Othons  en  achevèrent  la 
ruine.  Et,  chose  remarquable,  ce  fut  par  la  révolu- 
tion sociale  que  ces  princes  accomplirent  cette  démo- 
lition politique;  comme  les  évoques,  ils  faisaient 
un  moyen  de  destruction  de  ce  qui,  partout  ailleurs, 
servait  si  puissamment  au  travail  d'organisation  na- 
tionale. 

Nous  ne  nous  lasserons  pas  de  le  répéter,  il  faut  se 
garder  de  croire  que,  dans  la  lutte  éternelle  entre  la 
papauté  et  l'empire,  le  but  de  la  papauté  ait  jamais 
été  de  détruire  la  puissance  rivale.  Toute  la  question 
était  de  savoir  lequel  des  deux  pouvoirs  aurait  la  su- 
prématie, mais  nullement  lequel  des  deux  survivrait 
à  l'autre;  leurs  alliances  les  servaient  trop  bien  à 
tenir  l'Italie  dans  une  anarchie  incurable,  et,  par  la 
décadence  politique  de  l'Italie,  à  se  garantir  récipro- 
quement à  l'un  sa  suzeraineté,  à  l'autre  ses  possessions 
temporelles. 


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SON  ACTION  CIVILISATRICE  PARALYSEE.  355 


YII 


Si  cet  obstacle  à  jamais  déplorable  de  la  papauté 
temporelle  n'eût  pas  existé,  nous  sommes  convaincu 
que  l'Italie,  non -seulement  serait  devenue  une  grande 
nation,  mais  que,  par  sa  manière  d'entendre  et  d'ac- 
complir dans  son  sein  la  révolution  sociale  chrétienne, 
elle  eût  exercé  une  influence  incomparablement  plus 
grande  sur  la  civilisation  européenne,  une  influence 
décisive. 

Même,  malgré  sa  décadence  politique  et  l'anarchie 
qui  en  résultait,  chacune  de  ses  révolutions  sociales 
avait  un  contre-coup  inévitable  dans  toutes  les  nations 
de  l'Europe  ;  c'est  d'elle  que  partait  toute  impulsion 
rénovatrice.  «  Politiquement  vaincue,  la  ville  italienne 
ne  cherche  que  des  victoires  sociales,  et,  sur  ce  terrain, 
l'Europe  est  subjuguée  par  la  révolution  italienne1.  » 
Nous  l'avons  déjà  vu,  c'est  là,  c'est  dans  ce  foyer,  que 
se  préparent  pour  le  monde  tous  les  éléments  sociaux 
de  la  civilisation  chrétienne. 

Supprimez  par  la  pensée  la  papauté  temporelle  et 
permettez  ainsi  à  l'Italie  de  devenir  une  nation  ;  son 
action  politique  sur  le  monde  pût  été  égale  à  son 
action  sociale.  En  résolvant  pour  son  propre  compte 
toutes  les  questions  politiques  selon  l'esprit  même  de 
la  doctrine  chrétienne,  et  opérant  6on  œuvre  de  'con- 

1  Ferrari,  t.  î*  p.  275* 


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35  LE  GÉNIE  POLITIQUE  DE  L'ITALIE. 

slilution  nationale  selon  la  mélhode  la  plus  conforme 
à  la  liberté  évangélique,  elle  eût  donné  aux  peuples 
un  exemple  admirable  d'un  double  travail  municipal 
et  national,  social  et  politique,  accomplissant  toutes 
les  réformes,  tous  les  progrès,  par  la  voie  de.  la  li- 
berté, par  la  fusion,  la  combinaison  spontanée  et 
progressive  de  tous  les  éléments  destinés  à  former 
une  grande  et  vivante  unité  politique. 

«  Il  est  deux  voies  opposées  pour  opérer  l' unité 
nationale,  ou  la  conquête  ou  les  conventions  ;  ou  la 
dictature  ou  la  liberté;  ou  la  méthode  française, 
d'essence  monarchique,  qui  réalise  l'unité  en  procé- 
dant du  centre  à  la  circonférence,  ou  la  méthode  amé- 
ricaine, d'essence  démocratique,  qui  procède  de  la 
circonférence  au  centre  f.  » 

La  seconde  méthode  agissant  par  l'annexion  volon- 
taire et  spontanée  des  diverses  parties  d'une  nation 
à  un  centre  commun  vers  lequel  elles  convergent,  en 
vertu  d'affinités  et  d'attraction  naturelles,  a  toujours 
été  le  procédé  instinctif  et  traditionnel  des  peuples 
italiens,  surtout  des  peuples  de  l'Étrurie.  C'est  ce  qui 
fait  que  l'unité  romaine,  procédant  par  la  force,  par 
la  conquête,  eut  peu  de  prise  sur  ces  populations. 
La  domination  romaine  domptait  un  moment,  plutôt 
qu'elle  ne  s'annexait  réellement,  les  cités  italiennes; 
elle  n'opérait  pas  entre  elles  une  fusion  nationale  au- 
tour de  la  ville  des  Césars. 

1  MontanelU,  Mémoires    sur  l'Italie,  voir  notre  traduction,  t.   II 
p.  18. 


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LE  GÉNIE  POLITIQUE  DE  L'ITALIE.  557 

.  Du  reste,  Rome  opérait  ses  conquêtes,  non  en  vue 
de  constituer  une  Italie,  mais  en  vue  de  constituer 
l'empire  du. monde.  Voilà  pourquoi  les  villes  italiennes, 
entrant  volontiers  dans  la  vaste  orbite  de  l'empire, 
mais  répugnant  à  subir  le  procédé  césarien  de  la  con- 
quête pour  ce  qui  concernait  l'unification  nationale, 
s'habituèrent  à  se  renfermer  dans  leur  vie  municipale; 
voilà  pourquoi  le  sentiment  national,  n'ayant  pas  la 
possibilité  de  se  manifester  et  de  se  développer  en 
vue  d'un  but  réalisable,  finit  par  s'éteindre  entière- 
ment dans  ce  malheureux  pays. 


VIII 

Pour  que  Rome  devînt  un  centre  national,  il  fallait 
qu'elle  cessât  d'être  le  centre  d'un  empire  universel 
cl  qu'elle  abandonnât  le  procédé  despotique  de  l'unité 
par  la  force.  Bientôt  alors,  de  proche  en  proche,  son 
influence  eût  rayonné  sur  les  communes.  Sans  mettre 
obstacle  au  mouvement  social  qui,  peu  à  peu,  trans- 
formait ces  communes,  elle  eût  provoqué  entre  elles 
des  alliances  librement  formées,  qui  auraient  relié  et 
combiné  tous  leurs  efforts  et  fait  de  l'ensemble  des  con- 
quêtes municipales  un  fonds  national  indestructible. 

Singulière  destinée  des  choses  humaines!  Ce  qui 
a  perpétué  l'idée  funeste  de  l'empire,  ce  qui  a  empê- 
ché l'Italie  de  se  constituer  suivant  sa  méthode  poli- 
tique de  prédilection,  qui  est  en  même  temps  la 


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558  L'ITALIE  DANS  UNE  IMPASSE. 

méthode  essentiellement  chrétienne,  c'est  la  papauté. 
C'est  la  papauté,  tellement  aveuglée  par  de  misérables 
préoccupations  ierrestres,  qu'elle  a  agi,  au  centre 
même  du  monde  catholique,  en  sens  inverse  de  l'es- 
prit de  la  révolution  évangélique. 

Combien  n'eût-elle  pas  mieux  servi  la  civilisation, 
si  elle  eût  laissé  l'Italie,  cette  terre  classique  de  la 
liberté,  cette  nation  à  la  fois  la  plus  conservatrice  et 
la  plus  progressive,  suivre  la  voie  que  lui  traçaient 
et  ses  traditions  antiques,  et  sa  mission  nouvelle. 
Dans  cette  voie  de  formation  nationale  par  la  liberté, 
l'Italie,  aussi  propre  à  résoudre  les  questions  politi- 
ques que  les  questions  sociales,  eût  été  un  phare  pour 
toutes  les  nations. 

Cet  exemple  eût  évité  à  l'Europe  bien  des  malen- 
tendus, bien  des  révolutions.  Que  de  questions,  sur 
l'autorité,  sur  la  liberté,  qui  troublent  encore  nos 
sociétés  privées  de  boussole,  eussent  été  à  tout  jamais 
résolues  1  on  ne  peut  s'imaginer  le  mal  immense  que 
la  papauté  temporelle  a  fait  au  monde. 


IX 


A  la  fin  de  la  première  période  de  ses  révolutions, 
l'Italie  semblait  pour  ainsi  dire  arrivée  dans  une  im- 
passe. Elle  possédait  tous  les  éléments  d'une  société 
modèle;  ses  révolutions  avaient  résolu  ou  tout  au 
moins  nettement  posé  tous  les  problèmes  importants 


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L'ITALIE  DANS  UNE  IMPASSE.  359: 

de  Tordre  social  ;  et  pourtant,  rien  ne  pouvait  aboutir, 
à  un  résultat  national.  Cette  impuissance  était-elle  le: 
dernier  mot  de  l'histoire  italienne? 

Non,  la  cause  qui  empêchait  le  travail  d'enfantement 
disséminé  sur  tous  les  points  de  l'Italie  d'aboutir  à 
une  solution  générale,  c'est  qu'il  restait  à  résoudre 
une  question  capitale,  mais  celle-là  dominant  toutes 
les  autres,  et  dont  la  solution  était  la  condition  sine 
qua  non  de  la  réconciliation  de  tous  les  intérêts  en 
lutte,  du  désarmement  de  tous  les  partis,  de  la  ces- 
sation de  tous  les  malentendus,  de  la  conciliation  de 
tous  les  droits  légitimes,  en  un  mot,  de  l'harmonie 
sociale  et  nationale;  c'était  la  question  môme  de  la 
papauté  et  de  l'empire. 

Le  moment  était  venu  de  la  résoudre;  et  l'Italie 
était  sommée  de  le  faire,  si  elle  ne  voulait  se  condam- 
ner à  une  anarchie  éternelle  et  à  une  impuissance 
irrémédiable. 

I/Italie  le  sentit  si  bien,  la  logique  des  événements 
lui  posait  d'ailleurs  si  impérieusement  ce  problème, 
qu'elle  sembla  suspendre  tout  autre  intérêt,  imposer 
silence  à  toute  autre  préoccupation,  pour  se  jeter  avec 
une  sorte  de  fureur  dans  la  guerre  nouvelle  que 
suscita  ce  problème.  L'Italie  comprenait  qu'il  y  allait 
pour  elle  dune  question  de  vie  ou  de  mort.  Elle  se 
demanda  enfin  ce  qu'étaient  au  fond,  ce  que  représen- 
taient réellement  ces  deux  puissances  qui  s'étaient 
trouvées  mêlées  à  toutes  ses  affaires. 

Ce  n'était  donc  plus  seulement  par  leur  influence 


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350  LA  QUESTION  SOCIALE  A  SA  RACINE. 

sur  les  problèmes  particuliers  agités  au  sein  de  la 
société  italienne  que  ces  puissances  allaient  intervenir; 
c'étaient  elles-mêmes  qui  étaient  directement  mises 
en  cause  ;  il  fallait  savoir  quel  est  le  rôle  que  l'élément 
religieux  doit  jouer  dans  les  sociétés  modernes.  Et 
l'Italie  entrait  ainsi  dans  cette  deuxième  période  que 
nous  avons  annoncée. 

La  question  était  bien  toujours  une  question  sociale, 
les  peuples  ne  se  passionnant  point  pour  des  théories 
philosophiques  ou  religieuses  qui  n'auraient  nul  rap- 
port avec  leur  \ie  temporelle.  Mais  c'était  la  question 
sociale,  non  pas  en  vue  de  tel  ou  tel  intérêt  particulier, 
de  tel  ou  tel  droit  politique,  économique  ou  religieux, 
mais  la  question  sociale  prise  à  sa  racine  même,  et 
dont  la  solution  e$t  la  clef  de  toute  la  civilisation 
moderne. 

A  partir  de  ce  moment,  il  n'y  a  donc  plus  qu'une 
question  au  fond  de  toutes  les  luttes,  la  question  de 
la  papauté  et  de  l'empire.  Tout  parti,  quelle  que  soit 
l'origine  du  débat,  'est  obligé  d'arborer  le  drapeau 
guelfe  ou  le  drapeau  gibelin. 


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DEUXIÈME   PÉRIODE 

JUSQU'AU  SEIZIÈME  SIÈCLE 


CHAPITRE  PRÉLIMINAIRE 


I 


Tant  que  la  révolution  sociale  fournit  un  objet  di- 
rect et  saisissable  aux  guerres  intestines  de  la  Pénin- 
sule, c'est-à-dire  tant  qu'il  s'agit  d'opérer  la  démoli- 
tion du  régime  féodal  et  d'appeler  à  la  vie  publique 
les  .éléments  destinés  à. former  la  nouvelle  société,  le 
parti  de  l'empire  et  le  parti  de  la  papauté  purent  s'ap- 
puyer sur  des  intérêts  positifs,  vivaces,  et  faire  illu- 
sion aux  instincts  patriotiques  soit  de  l'aristocratie 
qui  regrettait  l'ancien  royaume,  soit  de  la  démocratie 
qui  aspirait  à  fonder  une  Italie  nouvelle. 


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502  LE  PROBLÈME  A  RÉSOUDRE. 

Maintenant  que  celte  œuvre  de  démolition  était  à 
peu  près  consommée,  les  choses  en  étaient  arrivées  à 
ce  point  que  pour  que  la  commune  italienne  pût  re- 
cueillir les  fruits  des  révolutions  antérieures  et  se 
constituer  sur  des  bases  solides,  il  fallait  de  toute  né- 
cessité que  la  question  nationale  fût  résolue. 

Or,  comme  l'empire  et  la  papauté  étaient,  nous  l'a- 
vons surabondamment  démontré,  la  négation  même 
du  droit  national  italien,  ces  deux  puissances  n'au- 
ront plus  désormais  dans  les  affaires  de  la  Pénin- 
sule qu'une  action  dissolvante.  Dans  le  passé,  les 
services  qu'elles  rendirent  alternativement  à  la  civi- 
lisation, Tune  en  secondant  l'émancipation  de  l'élé- 
ment laïque,  l'autre  en  créant  l'égalité  civile  et 
politique,  voilèrent  aux  yeux  des  Italiens  la  commune 
conspiration  des  deux  puissances  contre  leur  nationa- 
lité. Au  moment  où  nous  sommes  arrivés,  sans  que  le 
voile  se  déchirât  entièrement,  les  cités  italiennes 
commencèrent  à  sentir  le  néant  de  celte  prétendue 
tutelle  de  l'empire  et  de  la  papauté;  sans  comprendre 
clairement  que  c'était  cette  double  influence  qui  sté- 
rilisait toutes  leurs  entreprises,  elles  n'en  conçurent 
pas  moins  une  secrète  défiance  ;  peu  à  peu  s'évanouit 
le  prestige  qui  environnait  les  deux  puissances,  et 
elles  finirent  par  tomber  dans  une  déconsidération 
générale. 

Et  pourtant,  nous  l'avons  dit,  la  question  du  sacer- 
doce et  de  l'empire  était  devenue  Tunique  intérêt  de  la 
situation .  Dans  ce  problème  se  résumaient  tous  les  pro- 


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LE  PROBLÈME  A  RÉSOUDRE.  303 

blêmes  antérieurs.  Quel  es  lie  domaine  légitime  de  l'au- 
torité religieuse  ?  quel  est  celui  de  l'autorité  temporelle? 
Les  cités  italiennes  ne  reprendront  leur  marche  as- 
censionnelle, et  la  nation  italienne  ne  sera  possible, 
que  lorsque  cette  question  sera  résolue. 

Les  partis  ne  voient  pas  nettement  la  question, 
mais  ils  la  pressentent.  A  partir  de  ce  moment,  ce  ne 
sont  plus  des  partis  politiques,  «ce  sont  des  sectes  ; 
c'est  par  ce  nom  que  les  historiens  les  désignent,  et 
les  luttes  qui  vont  s'engager  entre  elles  sous  le  dra- 
peau guelfe  et  le  drapeau  gibelin  vont  prendre  tout 
l'acharnement  des  guerres  religieuses. 


II 


Qu'on  saisisse  bien  cette  situation,  unique  dans 
l'histoire  du  monde  :  au  moment  où  un  discrédit  mér 
rite  s'attache  à  la  dignité  impériale  et  au  siège  aposto- 
lique, une  logique  inflexible  substitue  à  toutes  les 
querelles  italiennes  la  lutte  de  l'empire  et  du  sacer- 
doce. L'Italie  poursuit  de  ses  dédains  l'empereur  ab- 
sent et  le  pape  fugitif;  elle  se  croit  maltresse  d'elle- 
même  parce  que  les  deux  Césars  ne  foulent  plus  le  sol 
de  la  Péninsule  ;  et  au  fond  un  seul  intérêt  la  captive, 
une  seule  passion  l'agite  :  sera-t-elle  guelfe?  sera-l-elle 
gibeline? 

Pour  l'empire,  c'est  l'époque  du  grand  interrègne 
dans  le  treizième  siècle  ;  pour  la  papauté,  c'est  la  cap- 


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361  LE  PROBLÈME  A  RÉSOUDRE. 

tivité  de  Babylone  dans  le  quatorzième  siècle,  et  le 
grand  schisme  d'Occident  dans  la  première  moitié  du 
quinzième.  N'importe  ;  de  loin  comme  de  près,  décon- 
sidérées comme  environnées  de  tout  leur  prestige, 
les  deux  puissances  ou  plutôt  les  deux  idées  qu'elles 
représentent  dominent  les  événements  et  leur  impri- 
ment un  caractère  invariable;  quelle  que  soit  la  cause 
immédiate  de  chaque  querelle,  on  ne  voit  flotter  sur  les 
deux  camps  ennemis  que  le  drapeau  guelfe  et  le  dra- 
peau gibelin. 

Et  celte  lutte  s'éternisera  parce  que  la  question  est 
mal  posée  :  pour  la  secte  gibeline,  les  droits  de  la 
société  laïque  se  résument  dans  l'idée  du  saint-empire  ; 
pour  la  secte  guelfe,  tout  droit  social  se  résume  dans 
l'idée  de  la  théocratie  pontificale.  Ainsi  deux  instincts, 
indestructibles  dans  la  conscience  des  peuples  chré- 
tiens, l'instinct  de  la  souveraine  indépendance  des  so- 
ciétés politiques,  l'instinct  du  droit  inviolable  de  Télé* 
ment  divin  dans  l'homme,  pour  avoir  été  faussés  par 
deux  partis  également  fanatiques,  se  trouvent  con- 
damnés à  une  guerre  aveugle  et  sans  fin.  Impérissa- 
bles puisqu'ils  correspondent  à  un  besoin  réel,  à  un 
droit  essentiel  de  la  nature  humaine,  les  deux  grands 
intérêts  qui  sont  au  fond  du  débat  ne  peuvent  se  ren- 
contrer et  se  concilier  à  cause  de  la  part  d'erreur 
que  l'ignorance  et  les  passions  ont  ajoutée  à  ce  qu'il  y 
a  en  eux  de  légitime. 

*  11  dut  s'ensuivre  une  confusion .  singulière  dans 
tous  les  débats  de  cette  époque,  puis  un  décourage- 


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LE  PROBLÈME  A  RÉSOUDRE.  5(;5 

ment  universel.  Une  sorlc  de  scepticisme  douloureux 
s'empara  des  esprits,  et  l'Italie,  après  s'être  obstinée 
à  chercher  sa  grandeur  dans  des  chimères,  se  trouva 
préparée  pour  la  conquête. 

Un  coup  d'œil  rapide  sur  les  révolutions  de  cette 
époque  qui  va  nous  conduire,  de  décadence  en  déca- 
dence, jusqu  a  la  dernière  immolation  de  l'Italie  sous 
l'égoïste  concert  du  pape  et  de  l'empereur,  nous  fera 
saisir  nettement  le  caractère  intime  de  cette  période 
où  les  questions  politiques  et  sociales,  devenues  l'ob- 
jet accessoire  et  l'intérêt  secondaire  de  la  lutte,  ne 
sont  plus  que  des  armes  toujours  renaissantes  entre 
les  mains  des  guelfes  et  des  gibelins  ;  il  mettra  en 
même  temps  en  évidence  l'action  désormais  essentiel- 
lement négative  et  dissolvante  de  la  politique  ponti- 
ficale. 


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LIVRE  PREMIER 

—  TREIZIÈME  SIÈCLE  — 

LA  GUERRE  CIVILE  EN  PERMANENCE 


CHAPITRE  PREMIER 


IMPUISSANCE  ET  CHUTE  DU  PODESTAT. 


I 


Nous  avons  laisse  les  républiques  italiennes  sous  le 
gouvernement  des  podestats.  Magistrat  suprême,  le 
podestat  réunit  en  lui  deux  fonctions  contradictoires  : 
il  est  au-dessus  des  lois  en  sa  qualité  de  dictateur  mili- 
taire ;  il  est  le  représentant  de  la  loi  et  du  droit  en  sa 
qualité  de  juge. 

Dans  les  premiers  temps,  armé  de  la  force  qu'il  tient 
de  son  origine  méme9  il  est  surtout  dictateur;  il  est 


— — 


508  LE  PODESTAT  ET  LA  NODLE-SE. 

l'homme  de  la  nécessité  violente.  Alors,  chez  lui,  le 
rôle  de  juge  est  secondaire.  Entre  les  deux  partis,  il 
tranche  les  questions  plutôt  qu'il  ne  les  résout  ;  mais, 
représentant  de  la  révolution,  c'est  surtout  contre  les 
châtelains  (devenus  citoyens)  que  tombent  ses  coups. 
Le  dictateur  efface  le  juge. 

Ainsi,  la  dictature  révolutionnaire  du  podestat  do- 
mine quelque  temps  la  lutte  entre  les  citoyens  et  les 
concitoyens,  entre  la  noblesse  et  la  bourgeoisie. 

Nous  avons  vu  qu'à  la  fin  du  douzième  siècle,  la  no- 
blesse, après  avoir  été  vaincue  dans  ses  retraites  féo- 
dales et  contrainte  de  faire  alliance  avec  la  bourgeoisie, 
avait  tâché  de  regagner  dans  la  cité  le  terrain  perdu 
dans  la  campagne.  Trop  heureuse  d'abord  d'être  ad- 
mise à  la  participation  des  droits  civiques,  elle  reprit 
peu  à  peu  une  importance  très-grande  dans  le  gouver- 
nement de  la  commune  et  finit  par  s'emparer  du 
pouvoir. 

La  noblesse  sut  profiter,  pour  atteindre  son  but,  de 
toutes  les  circonstances.  Le  premier  et  plus  puissant 
concours  lui  vint  du  parti  impérial  qui  avait  tout  inté- 
rêt à  ne  pas  laisser  les  communes  trop  s'habituer  à  la 
liberté  républicaine.  Les  empereurs,  afin  de  détruire 
l'ancien  royaume,  avaient  antérieurement  favorisé  la 
révolution  bourgeoise  contre  les  châtelains.  Une  fois 
cette  œuvre  de  démolition  accomplie,  les  empereurs 
ne  demandaient  pas  mieux  que  de  restituer  à  la  classe 
aristocratique  une  influence  qui  fit  conlre-poids  à  la 
puissance  envahissante  de  la  démocratie. 


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LE  PODESTAT  ET  LA  NOBLESSE.         569 

Du  reste,  il  faut  le  dire,  les  anciens  châlelains  surent 
trouver  des  ressources  non  moins  grandes  dans  leur 
valeur  personnelle.  Tant  qu'avaient  duré  les  glorieuses 
luttes  des  villes  italiennes  contre  l'empire,  ils  avaient 
vaillamment  payé  leur  tribut  à  la  cause  nationale.  Dans 
la  fameuse  bataille  de  Legnano,  par  exemple,  c'était 
deux  puissants  seigneurs,  Anselme  de  Doara  et  Ecce- 
lino  le  moine,  qui  commandaient  l'armée  lombarde. 

Ces  services  éclatants  relevèrent  la  noblesse  aux 
yeux  du  peuple.  La  commune,  satisfaite  d'avoir  conquis 
le  droit,  s'empressa  de  confier  les  premières  dignités 
à  ceux  d'entre  les  nobles  quit  avaient  acquis  quelque 
illustration  dans  les  camps  ou  dans  la  cité.  Il  arriva 
bientôt  que  la  charge  de  podestat  fut,  presque  dans 
toutes  les  villes,  entre  les  mains  de  la  noblesse. 


II 


A  partir  de  ce  moment,  on  vit  partout  s'engager 
une  lutte  ardente  entre  les  grandes  familles  qui  se 
disputèrent  cette  magistrature  suprême.  Vérone  obéis- 
sait alternativement  aux  Montecchi  et  aux  Saint-Boni- 
face  ;  Ferrare  aux  Salinguerra  et  aux  d'Esté  ;  Vicence  et 
Padoue  aux  Eccelin  de  Romano  et  aux  Camposam- 
pieri...  Chaque  cité,  divisée  en  deux  factions  organi- 
sées, devint  un  champ  de  bataille. 

Au  milieu  de  ce  conflit  armé,  que  pouvait  le  podes- 
tat? Créé  en  vue  d'une  situation  tout  opposée,  c  est-à* 

i.  24 


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37  LE  PODESTAT  IMPUISSANT. 

dire  chargé,  le  lendemain  d'une  révolution  sociale,  de 
ouer  le  rôle  de  modérateur  entre  les  anciens  et  les 
nouveaux  citoyens  mis  un  moment  sous  le  niveau  de  la 
loi  commune,  il  devenait  un  non-sens  entre  deux 
factions  irréconciliables.  Aussi  son  prestige  disparaît- 
il  peu  à  peu  ;  son  pouvoir  dictatorial  s'émoussc;  chaque 
parti  le  brave  et  reste  armé  pour  la  lutte. 

Toutes  les  précautions  qui  ont  été  prises  pour  ga- 
rantir l'impartialité  et  l'autorité  de  ce  magistrat  ne 
peuvent  arrêter  sa  chute.  C'est  en  vain  qu'on  le  prend 
hors  de  la  cité  ;  c'est  en  vain  que,  dans  plusieurs  villes, 
pour  satisfaire  à  la  fois  les  grandes  familles  rivales,  on 
partage  entre  elles  l'élection  à  cette  fonction  tant 
convoitée.  Le  podestat  doit  tomber  parce  qu'il  n'a  plus 
de  raison  d'être. 

Il  ne  reste  plus  dans  le  personnage  du  podestat  que 
\ejuge,  mais  le  juge  déconsidéré,  impuissant;  il  n'est 
plus  qu'un  modérateur  inutile  entre  Jes  deux  partis. 
Cette  digue  rompue,  les  citoyens  et  les  concitoyens  se 
trouvent  en  présence  avec  leurs  vieilles  rancunes  et 
les  nouvelles  haines  accumulées,  et  la  lutte  recom- 
mence avec  cent  fois  plus  d'acharnement;  la  guerre 
civile  est  en  permanence  entre  deux  factions  bien  Iran* 
chées  qui  s'écrasent  ou  s'exilent  en  masse,  après 
chaque  victoire  alternative. 

Ce  n'est  plus  aujourd'hui  la  guerre  de  la  ville  contre 
la  campagne  féodalei  comme  à  l'époque  où  les  nobles 
occupaient  leurs  châteaux.  La  lutte,  toujours  au  fond 
lutte  sociale*  est  transportée  tout  entière  dans  la  cité 


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LE  PODESTAT  IMPUISSANT.  371 

d'où  les  châtelains  ne  songent  plus  à  sortir.  Leurs  in- 
térêts sont  désormais  confondus  avec  ceux  de  la  ville  ; 
il  s'agit  seulement  de  savoir  s'ils  y  domineront. 

Les  deux  partis  ou  plutôt  les  deux  camps  qui  se  dis- 
putent le  pouvoir  sont  toujours  en  éveil,  toujours  prêts 
à  en  venir  aux  mains.  Chacun  d'eux  a  ses  chefs,  son 
assemblée,  ses  capitaines,  ses  finances,  son  gouverne- 
ment ;  il  correspond  par  de  véritables  ambassadeurs 
avec  le  même  parti  dans  les  autres  villes  de  la  Pénin- 
sule. Alors,  au  lieu  d'un  chef  commun,  il  y  a  les  chefs 
de  chaque  faction,  et  quand  l'un  des  partis  triomphe, 
ce  n'est  pas  le  podestat  qui  est  maître  de  la  situation, 
mais  le  capitaine  qui  a  procuré  la  victoire  à  son 
parti. 


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CHAPITRE  II 


LA    DICTATURE    DES    FACTIONS 


I 


Ce  nouveau  dictateur,  qui  reçoit  dans  toutes  les 
villes  le  nom  de  Capitaine  du  peuple}  l'égal  de  l'ancien 
podestat  par  la  puissance,  en  est  tout  l'opposé  par 
l'origine  et  le  but  de  son  institution.  Le  premier,  des- 
tiné à  tenir  un  glaive  impartial  au-dessus  des  partis, 
était  choisi  hors  de  la  cité  ;  le  capitaine  du  peuple  sur- 
git au  contraire  tout  armé  de  la  guerre  civile.  Comme 
le  podestat,  il  domine  la  cité,  il  est  chef  de  l'armée, 
chef  de  la  garde  civique,  président  de  la  république; 
en  apparence,  c'est  le  môme  magistrat,  indigène  au 
lieu  d'être  étranger  ;  mais,  en  réalité,  c'est  l'homme 
de  la  secte  victorieuse,  comme  il  en  a  été  l'instrument 


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LE  CAPITAINE  DU  PEUPLE.  375 

pendant  la  guerre.  C'est  l'ennemi  le  plus  cruel  des  pros- 
crits, le  chef  le  plus  compromis  parmi  lesproscripteurs. 

Le  podestat  lui-même,  quoique  réduit  aux  fonctions 
judiciaires,  devient  aussi  l'agent  partial  du  parti  vain- 
queur qui  le  nomme  ;  il  est,  non  le  représentant  de  la 
loi,  mais  le  serviteur  docile  de  la  volonté  du  nouveau 
dictateur. 

Il  est  digne  de  remarque  que  partout,  quel  que  soit 
le  parti  qui  triomphe,  ce  chef  suprême  est  désigné  par 
le  même  titre  de  Capitaine  dupeuple.  Presque  toujours, 
il  est  vrai,  c'est  un  membre  d'une  grande  famille  qui 
en  est  investi,  et  les  deux  factions  qui  partagent  la 
cité  sont  organisées  au  profit  de  quelques  grands  qui  se 
disputent  le  pouvoir.  Mais  cela  ne  veut  pas  dire  que  ces 
révolutions  soient  des  révolutions  aristocratiques.  Au 
fond,  c'est  le  mouvement  démocratique  qui  se  pour- 
suit dans  la  commune. 

Ces  nobles  qui,  par  ambition  personnelle,  mettent 
tout  en  feu,  n'ont  pas  d'autre  point  d'appui  que  le 
peuple.  Guelfes  ou  gibelins,  ils  sont  obligés  de  caresser 
la  multitude.  Les  espérances  chimériques  qu'ils  font 
briller  5  ses  yeux  diffèrent,  selon  les  perspectives  de  la 
théocratie  pontificale  ou  de  la  glorieuse  unité  du  saint- 
empire  ;  mais,  réelles  ou  illusoires,  désintéressées  ou 
hypocrites,  ces  promesses  faites  à  la  foule  sont  un 
hommage  rendu  à  la  puissance  nouvelle,  et  les  efforts 
que  font  les  grands  pour  devenir  populaires  tournent 
au  profit  de  la  révolution. 

Même  quand  le  peuple,  croyant  se  donner  un  libé- 


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574  LE  CAPITAINE  DU  PEUPLE. 

râleur,  s'est  donné  un  maître,  il  faut,  par  le  nom  que 
prendra  son  oppresseur,  lui  laisser  croire  qu'il 
triomphe. 


II 


L'une  des  premières  républiques  qui  nommèrent  un 
Capitaine  du  peuple,  fut  Milan.  L'année  1241 9  voulant 
mettre  un  frein  aux  prétentions  toujours  croissantes 
des  nobles,  et  un  terme  à  leurs  dissensions  qui  trou- 
blaient incessamment  l'État,  les  Milanais  investirent 
de  pouvoirs  dictatoriaux  Pagano  délia  Torre  qui  joignait 
à  l'illustration  de  la  naissance  la  gloire  d'avoir  préservé 
sa  patrie  d'une  ruine  complète,  après  la  défaite  de 
Corte  Nuova.  Plus  tard,  en  1259,  ce  fut  sous  une  autre 
dénomination  que  l'héritier  de  Pagano,  Marlino  délia 
Torre,  exerça  les  mêmes  fonctions.  11  fut  appelé  An- 
ziano  (ancien)  et  Seigneur  du  peuple.  Aussi  populaire 
que  son  prédécesseur,  il  ne  ménagea  point  la  no- 
blesse. 

Le  nom  de  podestat  ne  disparut  pas  partout  instan- 
tanément ;  il  survécut  quelque  temps  à  la  dignité  pour 
laquelle  il  avait  été  créé.  Les  historiens,  pendant  tout 
le  cours  du  treizième  siècle,  appellent  indifféremment 
podestat  ou  capitaine  du  peuple  le  chef  que  la  faction 
victorieuse  a  mis  à  la  tête  de  la  république;  et  cette 
confusion  jette  une  certaine  obscurité  sur  le  caractère 
de  cette  époque. 


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LA  DICTATURE  DES  FACTIONS.  375 

Nous  ne  reconnaissons  plus  le  podestat  primitif  dans 
les  dictateurs  indigènes  qui  dominent  les  cités,  ici  au 
nom  des  guelfes,  là  au  nom  des  gibelins.  Ce  sont  de 
vrais  capitaines  du  peuple  qui,  sous  le  nom  de  po- 
destats, gouvernent  en  maîtres  absolus  :  à  Ferrare  les 
marquis  d'Esté  représentants  du  parti  guelfe;  à  Vicence, 
Vérone,  Padoue,  Trévise,  les  Eccelins  chefs  du  parti 
gibelin.  Il  en  est  de  même  des  Traversa  ri  à  Ravenne, 
d'Ansald  de  Mari  à  Gènes,  des  Malatesti  à  Rimini,  des 
Manfredi  à  Faenza,  etc.,  etc.  , 

Cependant,  le  titre  de  capitaine  du  peuple  finit  par 
prévaloir,  et  celui  de  podestat  ne  sert  plus,  dans 
quelques  villes,  qu'à  désigner  un  fonctionnaire  sub- 
ordonné au  chef  de  la  république.  C'est  ainsi  qu'à 
Milan,  vers  1263,  Martino  délia  Torre,  tout-puissant 
par  sa  charge  de  capitaine  du  peuple,  accepta  pour 
podestat  sous  ses  ordres  le  marquis  Palavicino,  l'un 
des  seigneurs  les  plus  puissants  et  les  plus  redoutés 
de  toute  la  haute  Italie,  à  cause  des  troupes  dont  il 
disposait.  Philippe  délia  Torre,  successeur  de  Martino, 
qui,  non  content  de  gouverner  Milan,  était  devenu 
seigneur  (capitaine  du  peuple)  de  Novare,  Côme,  Ver- 
ceil,  Bergame,  congédia  Palavicino  et  fit  nommer 
podestat  à  sa  place  Barrai  de  Baux,  sujet  de  Charles 
d'Anjou. 

En  réalité,  c  est  la  confiscation  de  tous  les  bénéfices 
de  la  révolution  démocratique  au  profit  de  quelques 
familles  que  nous  verrons,  à  la  fin  de  ce  siècle  et  dans 
le  siècle  suivant,  s'inféoder  le  pouvoir. 


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378  LES  PARTIS  DEVIENNENT  DES  SECTES. 


III 


Ce  résultat  immédiat  des  querelles  qui  ensanglan- 
tèrent l'Italie  dans  tout  le  cours  du  treizième  siècle,  a 
donné  le  change  sur  la  cause  intime  de  ces  querelles 
et  sur  la  nature  du  débat  qu  elles  couvraient. 

Nous  l'avons  dit,  le  moment  où  apparaissent  ces 
deux  mots  guelfes  et  gibelins  pour  désigner  les  partis 
opposés,  où  chaque  cité  est  divisée  sous  ces  deux  dra- 
peaux en  deux  camps  irréconciliables,  est  précisément 
l'époque  où  l'empereur  ne  joue  aucun  rôle  important 
dans  la  Péninsule  et  où  le  pape  n'y  exerce  presque 
aucune  influence.  Ajoutons  que  lorsque  l'empereur  ou 
le  pape  interviennent  dans  ces  querelles  municipales, 
ce  n  est  pas  toujours  avec  une  politique  respective- 
ment identique;  le  premier  n'est  pas  toujours  avec  les 
gibelins,  le  second  toujours  avec  les  guelfes  ;  souvent 
les  empereurs  viendront  en  aide  au  parti  guelfe,  té- 
moin Rodolphe  de  Hapsbourg,  Charles  IV,  Robert,  etc., 
et,  par  contre,  des  papes  tels  que  Nicolas  IV,  Mar- 
tin III,  Jules  II,  Léon  X,  Clément  VII  agiront  en  gibelins. 

C'est  là  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  que  les  historiens 
en  aient  conclu  avec  une  apparence  de  vérité  que  la 
querelle  des  deux  sectes,  guelfe  et  gibeline,  se  dis- 
tinguait complètement  de  la  querelle  entre  la  papauté 
et  l'empire.  L'illusion  des  historiens  se  comprendra 
mieux  encore  si  l'on  envisage  la  lutte  dans  ses  raani- 


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LES  PARTIS  DEVIENNENT  DES  SECTES.  377 

festations  locales  et  dans  ses  résultats  sociaux  les  plus 
immédiats.  Il  est  constant,  en  effet,  que,  dans  chaque 
ville,  à  l'apparition  des  deux  sectes  au  commencement 
du  treizième  siècle,  le  parti  de  la  bourgeoisie  s'ap- 
pelle le  parti  guelfe,  que  celui  des  anciens  nobles 
devenus  citoyens  s'appelle  le  parti  gibelin  ;  et  ce  fait 
se  rapporte  exactement  au  moment  où  Frédéric  II 
échoue  dans  sa  tentative  de  mettre  un  terme  à  l'achar- 
nement de  la  guerre  civile. 

Il  faut  donc  le  reconnaître,  au  point  de  départ,  les 
deux  sectes  entrent  en  scène,  non  pas  sous  l'impulsion 
de  l'empereur  ou  du  pape,  mais  malgré  ces  deux 
puissances  qui  s'efforcent  de  les  arrêter.  C'est  d'un 
côté  la  révolution  qui  tend  à  poursuivre  ses  conquêtes, 
de  l'autre  les  privilégiés  du  vieil  ordre  social  qui 
essayent  de  relever  des  ruines  et  de  résister  au  torrent 
qui  les  emporte. 

Mais  à  force  de  se  débattre,  de  lutter,  de  mettre  à 
nu  par  des  démolitions  successives  les  éléments  primor- 
diaux et  constitutifs  du  corps  social,  les  partis  avaient 
fini  par  toucher  au  fond  même  de  l'abîme.  Sans  avoir 
su  y  faire  pénétrer  la  lumière,  ils  sentaient  que  c'était 
là  que  se  devaient  poser  les  fondements  du  nouvel  édi- 
fice, et,  dans  ces  profondeurs  que  le  paganisme  n'avait 
jamais  sondées  et  où  la  révolution  chrétienne  aboutis- 
sait, la  question  sociale  et  la  question  religieuse  n'en 
faisaient  qu'une. 

La  société  temporelle  et  la  société  spirituelle  étaient 
en  présence  à  la  racine  de  tout  droit  et  de  toute  au- 


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578  LES  PARTIS  DEVIENNENT  DES  SECTES. 

torité.  L'homme  et  le  prêtre  se  rencontraient  enfin 
pour  se  regarder  en  face,  pour  se  demander  compte 
de  leurs  droits  respectifs,  non  point  sur  tel  détail  de 
la  vie  privée  ou  de  la  vie  publique,  mais  sur  le  prin- 
cipe de  tout  droit  humain  et  de  tout  droit  divin  dans 
l'organisation  des  sociétés. 

C'était  la  question  du  sacerdoce  et  de  l'empire  dé- 
gagée des  considérations  secondaires  de  la  politique 
des  princes  ;  question  si  fondamentale,  si  radicale, 
qu'elle  domine  toutes  les  autres  questions,  qu'elle 
envahit  le  champ  de  la  politique,  que  non-seulement 
elle  est  présente  à  toutes  les  luttes,  mais  qu'elle  les 
transforme  pour  absorber  tous  les  intérêts  en  un  seul. 


IV 


Qu'importe  que  l'empereur  n'intervienne  ni  de  sa 
personne  ni  par  ses  agents  ;  qu'importe  que  le  pape 
soit  en  ce  moment  sans  influence  sur  les  affaires  de 
la  Péninsule.  C'est  une  preuve  de  plus  que  cette 
grande  préoccupation  de  l'Halie  est  née  delà  situation 
même  :  à  chaque  querelle  sur  des  questions  spéciales 
de  gouvernement,  de  nationalité,  d'économie  sociale, 
les  partis  antagonistes  ont  rencontré  l'inévitable 
question  du  sacerdoce  et  de  l'empire  dont  la  solution 
est  indispensable  pour  que  les  autres  soient  résolues. 

C'est  pourquoi  les  deux  partis  politiques  sont  de- 
venus deux  sectes.   Tune  cherchant  le  principe  du 


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LE  DÉBAT  SE  GÉNÉRALISE  ET  SE  PRÉCISE.  579 

droit  social  dans  l'autorité  suprême  et  universelle  du 
sacerdoce,  l'autre  croyant  le  trouver  dans  un  pouvoir 
supérieur  et  également  universel  qui  commande  au 
prêtre  aussi  bien  qu'au  citoyen. 

Et,  chose  remarquable,  malgré  le  discrédit  où  sont 
tombées  les  deux  puissances,  ce  double  rêve  s'est 
agrandi  dans  l'imagination  des  Italiens,  à  mesure  que 
les  révolutions  ont  étendu  le  champ  de  la  politique  et 
donné  un  but  plus  élevé  aux  luttes  sociales.  Chacun, 
guelfe  ou  gibelin,  cherche  une  formule  supérieure 
qui  corresponde  aux  conquêtes  sociales  réalisées  et 
aux  horizons  indéfinis  qu'elles  ont  ouverts. 

En  même  temps  que  l'idée  qui, est  au  fond  du  débat 
s'élève,  elle  prend  un  caraclère  plus  précis;  on  voit 
manifestement,  soit  dans  la  formule  guelfe,  soit  dans 
la  formule  gibeline,  à  quel  point  la  question  religieuse 
et  la  question  sociale  se  sont  confondues,  et  comment 
le  principe  politique  primitif  de  chacun  des  deux 
partis  a  cherché  dans  le  dogme  chrétien  un  point  de 
vue  qui  correspondit  au  but  qu'il  voulait  atteindre. 

La  démocratie  guelfe,  essentiellement  révolution- 
naire, après  avoir  porté  le  marteau  sur  tous  les  pri- 
vilèges de  l'ancien  monde,  détruit  le  château  féodal, 
soumis  le  noble  au  niveau  de  la  loi  générale  dans  la 
commune,  appelé  à  la  vie  publique  par  des  émanci- 
pations successives  toutes  les  classes  déshéritées,  relie 
tous  ces  éléments  pleins  de  force  expansive  sous 
l'autorité  unique,  suprême,  universelle  du  pontificat 
romain,  providence  visible   de  Dieu  sur  la  terre, 


— 


380  LA  THÉOCRATIE  ET  LE  SAINT-EMPIRE. 

chargée  de  garantir  tous  les  droits,  de  veiller  à  la 
conservation  des  conquêtes  sociales  réalisées  et  d'em- 
pêcher toutes  les  tentatives  nouvelles  d'usurpations 
aristocratiques. 

Dans  ce  système,  où  le  monde  féodal,  qui  était  le 
monde  de  l'empire,  disparait  pour  faire  place  au 
inonde  nouveau  des  marchands,  des  industriels,  des 
marins,  au  monde  du  travail,  de  la  valeur  personnelle, 
de  l'égalité  civile  et  politique,  le  personnage  de lem- 
pereur  devenait  un  personnage  inutile  ou  tout  au 
moins  le  vassal  de  l'Église. 

Le  saint-empire  gibelin,  renonçant  à  reconstruire 
la  société  féodale  écroulée,  mais  essentiellement  in- 
compatible avec  cette  société  si  variée,  si  vivante,  si 
consciente  de  sa  valeur  et  de  ses  droits  dans  chacun 
de  ses  membres,  avec  ces  agitations  de  la  place  pu- 
blique, avec  ce  mouvement  de  l'industrie  et  des  arts, 
source  inépuisable  de  richesse  et  de  puissance,  le  saint- 
empire  gibelin  supprimait  tout  cela  dans  son  rêve. 

Ne  pouvant  remonter  le  courant  de  la  révolution, 
il  la  poussait  d'un  seul  coup  à  son  point  extrême,  il 
passait  le  niveau  égalitaire  sur  cette  bourgeoisie  qui 
avait  la  prétention  de  s'élever  au-dessus  de  la  plèbe. 
Ainsi  délivré  des  assemblées  républicaines  où  les 
citoyens  se  sentent  trop  vivre  et  des  associations  pro- 
tectrices où  le  despotisme  du  pouvoir  ne  les  peut 
atteindre,  il  n'a  plus  sous  sa  domination  que  deux 
termes  extrêmes,  quelques  grands  et  la  vile  multi- 
tude, sans  éléments  intermédiaires  qui  servent  de 


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LA  THÉOCRATIE  ET  LE  SAINT-EMPIRE.  381 

degrés  ascensionnels  à  celte  multitude  déshéritée  en 
masse  et  de  frein  à  la  toute-puissance  des  privilégiés. 
Dans  ce  système,  le  pape,  indépendant,  serait  un 
danger  permanent,  et  son  influence  un  appel  incessant 
à  la  revendication  des  petits  et  des  faibles.  Il  faut  donc 
que  le  pape  soit  le  sujet  de  l'empereur. 


V 


Mais  les  deux  formules  seraient  incomplètes  et  par 
conséquent  inexactes  si  Ton  négligeait  de  faire  ressor- 
tir un  trait,  le  plus  caractéristique  peut-être  qui 
distingue  les  deux  systèmes  :  à  la  tête  du  premier, 
c'est  le  prêtre  ;  à  la  tête  du  second,  c'est  l'homme.  Et, 
dans  l'esprit  des  deux  sectes,  c'est  là  le  principe  de 
leur  irrémédiable  antagonisme. 

Le  pape  a  beau  consommer  la  révolution  démocra- 
tique et  accorder  une  égale  protection  à  tous  les  droits 
et  à  tous  les  intérêts  légitimes  ;  en  sa  qualité  de  mi- 
nistre de  la  vérité  éternelle,  il  affirme  et  impose  ses 
doctrines,  il  pèse  sur  la  pensée  humaine.  Que  les  peu- 
ples s'agitent,  se  développent,  prospèrent  matérielle- 
ment et  moralement;  mais,  sous  la  loi  immuable 
conservée  par  le  chef  suprême,  malheur  à  qui  mettrait 
en  doute  l'infaillibilité  de  ses  oracles!  Dans  ce  système, 
la  liberté  n'existe  pas;  et  les  gibelins  croient  la  trou- 
ver dans  le  saint-empire. 

Là,  c'est  la  société  laïque  tout  entière  qui  semble  se 


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582  LA  THÉOCRATIE  ET  LE  SAINT-EMPIRE, 

résumer  dans  l'autorité  d'un  pouvoir  humain.  La 
conscience  individuelle  se  sent  plus  libre  en  face  de 
l'homme  qu'en  face  du  prêtre,  en  face  de  l'empereur 
qu'en  face  du  pape.  Les  philosophes,  les  poètes,  les 
savants,  les  réformateurs,  se  croient  plus  en  sécurité 
sous  le  pouvoir  élastique  du  saint-empire  que  sous 
l'inflexible  tutelle  de  la  cour  de  Rome;  oubliant 
hélas  !  que  les  empereurs,  quand  leur  intérêt  l'exige,  li- 
vrent les  courageux  novateurs  aux  flammes  sacerdota- 
les, ou  se  font  eux-mêmes  les  exécuteurs  sanglants . 
des  jugements  prononcés  par  l'autorité  religieuse 
contre  les  hérétiques. 

Quoi  qu'il  en  soit,  telle  était  la  position  respective 
des  deux  sectes,  et  c'est  en  ce  point  fondamental 
qu'elles  continuent,  en  la  généralisant  et  en  la  pré- 
cisant, la  querelle  du  sacerdoce  et  de  l'empire,  de  l'é- 
lément religieux  et  de  l'élément  laïque,  querelle  qui 
date,  avons-nous  déjà  dit,  du  jour  où  les  pouvoirs  po- 
litiques et  le  sacerdoce  chrétien  se  sont  rencontrés. 

Nous  le  répétons,  cette  lutte  des  deux  sectes  efface 
et  annule  toutes  les  autres.  Si  des  questions  d'un 
autre  ordre  s'agitent  au  sein  des  républiques,  si  des 
révolutions  sociales  s'accomplissent,  elles  sont  un  ali- 
ment à  la  guerre  entre  les  deux  sectes  et  des  armes 
nouvelles  qui  la  rendent  de  plus  en  plus  acharnée. 
Et  cette  condition  de  la  lutte  est  si  nécessaire,  si  uni* 
Verselle,  si  dominatrice,  que  toute  question,  si  mi* 
nime  qu'elle  soil,  se  posant  dans  une  cité,  a  aussitôt 
son  contrecoup  dans  toutes  les  villes;  Comme  par 


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LA  LUTTE  EST  SANS  ISSUE.  383 

une  commotion  électrique,  elle  devient  à  l'instant 
l'intérêt  de  l'Italie  tout  entière,  en  se  confondant 
dans  la  querelle  du  sacerdoce  et  de  l'empire. 


VI 


Celte  guerre  comme  les  précédentes,  est  sans  issue; 
et  la  plupart  des  historiens  en  ont  attribué  la  cause 
.  à  l'opposition  radicale  qui  rend  irréconciliables  les 
deux  éléments  sociaux  antagonistes. 

Mais,  c'est  ne  rien  expliquer  ;  car  ces  deux  éléments 
opposés,  l'élément  féodal  résistant  à  tout  progrès, 
l'élément  révolutionnaire  appelant  successivement  à 
la  Vie  sociale  les  classes  déshéritées,  se  trouvent  en 
lutte  chez  tous  les  peuples;  partout  la  résistance  des 
intérêts  menacés  est  opiniâtre,  et  l'attaque  des  intérêts 
surgissants  implacable.  On  dirait  que  rien  de  vivant  et 
d'harmonique  ne  peut  sortir  de  cette  guerre  d'exter- 
mination. 

Et  cependant  ces  luttes  ne  sont  pas  sans  issue; 
peu  à  peu,  de  ce  conflit  entre  des  éléments,  opposés 
en  apparence,  et  correspondant  à  des  besoins  divers 
mais  également  légitimes  de  la  nature  humaine,  se 
dégagent  des  intérêts  nouveaux^  des  aspirations  plus 
élevées,  des  rapports  sociaux  plus  conformes  à  la 
justice,  en  un  mot  un  ordre  social  supérieur. 

Si  l'Italie,  au  lieu  de  suivre  cette  marche  ascen- 
dante^ semble  condamnée  à  une  impuissance  irré- 


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384  LA  LUTTE  EST  SANS  ISSUE. 

médiable,  si  chacune  de  ses  révolutions  aboutit  a  un 
avortement,  il  ne  suffit  donc  pas  d'alléguer  l'opposi- 
tion irréconciliable  des  deux  éléments  du  conflit.  Il  y 
a  une  autre  cause,  et  cette  cause  ne  tient  nullement 
à  l'essence  des  deux  termes  opposés. 

Si,  en  Italie,  les  luttes  s'éternisent,  si  le  problème 
est  sans  solution  possible,  c'est  que  les  deux  idées  ou 
plutôt  les  deux  illusions  de  la  papauté  universelle  et 
du  saint-empire  sont  mêlées  au  débat  et  le  dominent. 
M.  Ferrari  comprend  très-bien  que  là  est  le  nœud  de  , 
la  question  quand  il  dit  qu'en  supposant  même  qu'à 
un  moment  donné,  l'un  des  partis  rivaux  étant 
anéanti,  l'autre  restât  seul,  «  la  dualité  reparaîtrait 
plus  forte,  plus  brillante  qu'auparavant,  non  pas  à 
cause  de  celte  nécessité  vulgaire  qui  donne  des  réac- 
tions à  toutes  les  révolutions,  mais  parce  que  les 
guelfes  admettent  l'empire,  les  gibelins  admettent  i'É- 
glise.  » 

Il  reste  donc  au-dessus  du  débat  quelque  chose  que 
les  deux  adversaires  admettent  également  et  qui  sur- 
vit toujours,  et  ce  quelque  chose  est  cette  dualité 
même  qui  a  engendré  la  lutte  et  qui  la  perpétue.  Tou- 
jours en  effet  le  guelfe  se  retrouve  dans  le  gibelin,  et 
toujours  le  gibelin  dans  leguelfe  ;  l'Italie  est  tout  à  la  fois 
guelfe  et  gibeline,  «  elle  demande  aux  guelfes  le  pro- 
grès, la  vie,  la  mobilité,  l'égalité,  la  démocratie  ;  aux 
gibelins  l'intelligence,  la  consistance,  le  génie,  l'inspi- 
ration, la  liberté1.  » 

1  Ferrari,  t.  II,  p.  410. 


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ANTAGONISME  APPARENT.  385 


VII 


Mais  pourquoi,  si  chacune  des  deux  sectes  corres- 
pond à  un  besoin  légitime  des  peuples,  ne  finissent- 
elles  pas  par  trouver  entre  elles  le  point  de  concilia- 
tion? 

C'est  ici  que  recommence  la  confusion  pour 
M.  Ferrari  comme  pour  le  plus  grand  nombre  des  pu- 
blicistes.  A  leurs  yeux,  cette  dualité  qui  fait  le  mal- 
heur de  l'Italie  n'est  autre  chose  que  le  principe 
même  de  la  distinction  des  deux  pouvoirs,  la  foi  et  le 
droit,  Tordre  religieux  et  l'ordre  politique,  l'autorité 
et  la  liberté,  l'affirmation  dogmatique  du  prélre  et  la 
conscience  inviolable  du  citoyen  ;  distinction  fausse 
suivant  eux,  qui  scinde  l'homme,  divise  la  société  en 
introduisant  dans  son  sein,  à  côté  du  droit  humain,  un 
élément  factice,  un  pouvoir  usurpateur. 

C'est  n'avoir  du  sujet  qu'une  vue  incomplète  que 
de  considérer  ces  termes  ainsi  posés  comme  inconci- 
liables, et  les  partis  qui  les  représentent  dans  la  so- 
ciété comme  irréconciliables;  et  c'est  ne  pas  compren- 
dre le  génie  profond  de  la  révolution  chrétienne  que  de 
rejeter  le  principe  de  la  distinction  des  pouvoirs 
comme  faisant  obstacle  à  l'unité  politique  et  sociale 
chez  les  peuples.  Ces  deux  éléments,  en  lutte  acharnée 
dans  les  temps  barbares  par  l'effet  de  l'ignorance  qui 

i.  25 


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386  DISTINCTION  DES  DEUX  POUVOIRS. 

en  dénaturait  le  caractère,  mais  aussi  légitimes  l'un 
que  l'autre  parce  qu'ils  correspondent  à  des  intérêts 
et  à  des  droits  également  respectables,  sont  destinés 
à  se  concilier  dans  une  grande  et  haute  synthèse 
ayant  justement  pour  base  ce  principe  de  la  distinc- 
tion des  pouvoirs  qui  donnera  une  égale  satisfaction 
à  la  conscience  de  l'individu  et  aux  droits  de  la  so- 
ciété. 

L'antagonisme,  nous  le  répétons,  n'est  pas  dans  les 
deux  termes  du  problème,  mais  dans  les  éléments 
étrangers  que  les  préjugés  et  les  passions  politiques  y 
ont  introduits.  L'idée  de  la  papauté  et  de  l'Empire r 
telle  qu'elle  a  pesé  sur  l'Italie,  bien  loin  d'être  la  vraie 
formule  du  principe  de  la  distinction  des  pouvoirs,  en 
était  la  négation  au  fond,  tout  en  la  supposant  en  ap- 
parence.Elle  distinguait,  au  sommet  de  l'échelle  so- 
ciale, la  personne  du  pape  et  celle  de  l'Empereur; 
tandis  qu'à  chaque  degré,  sous  prétexte  d'alliance  de 
la  religion  et  de  l'État,  elle  faisait  un  alliage  adultère 
de  la  loi  religieuse  et  de  la  loi  civile,  elle  faisait  in- 
tervenir le  glaive  matériel  dans  des  régions  qui  doi- 
vent être  l'asile  inviolable  de  la  conscience,  et  les 
foudres  du  prêtre  dans  un  domaine  où  doivent  régner 
sans  partage  les  droits  du  citoyen.  C'est  ainsi  que  les 
deux  termes  devenaient  inconciliables. 

Telle  est  la  cause  qui  rendait,  en  Italie,  toutes  les 
questions  insolubles  et  toutes  les  révolutions  stériles, 
et  non  point  le  principe  de  la  distinction  des  pouvoirs. 
Ce  principe,  bien  compris ,  au  lieu  d'entretenir  l'il- 


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DISTINCTION  DES  DEUX  POUVOIRS.  387 

lusion  de  la  papauté  théocratique  et  du  saint-empire, 
l'aurait  détruite  à  tout  jamais,  et,  depuis  longtemps, 
il  aurait  donné  à  l'Italie  et  par  l'Italie  au  monde  la 
véritable  unité  chrétienne  qui  conciliera  les  droits  de 
la  conscience  individuelle  et  les  droits  de  l'État,  l'au- 
torité sociale  et  la  liberté. 


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LIVRE  II 

ROLE  DE  LA  PAPAUTÉ  PENDANT  LE  TREIZIÈME  SIÈCLE 


Le  grand  malheur  de  l'Italie,  c'est  que  les  papes  ne 
soupçonnèrent  même  pas  ce  but  élevé  de  la  révolution 
chrétienne  ;  et  même,  lorsqu'ils  essayèrent  de  jouer 
le  rôle  de  modérateurs,  au  milieu  de  l'acharnement 
des  guerres  municipales,  ils  ne  firent  qu'envenimer 
les  querelles  en  éternisant  les  malentendus  et  les  illu- 
sions qui  les  avaient  allumées. 

Pendant  la  première  moitié  du  treizième  siècle, 
toute  la  politique  du  saint-siége  est  dirigée  contre  la 
maison  impériale  de  Hohenstauffen  qu'elle  veut  abso- 
lument anéantir.  Pendant  la  deuxième  moitié  de  ce 
siècle,  tous  les  efforts  delà  cour  romaine  ont  pour  but 
d'empêcher  l'Italie  de  faire  tourner  l'éclipsé  de  l'Em- 
pire au  profit  de  sa  nationalité. 


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CHAPITRE  PREMIER 


POLITIQUE  DE  LA   PAPAUTÉ   PENDANT  JA   PREMIÈRE   MOITIE 
DU  TREIZIÈME  SIÈCLE 


Cette  période  d'un  demi-siède  fut  Tune  des  plus 
glorieuses  pour  lesaint-siége,  si-la  gloire  du  sacerdoce 
chrétien  se  mesure,  non  aux  vrate  services  rendus  à  la 
causé  des  peuples  et  de  la  civilisation  mais  à  la  valeur 
personnelle  des  pontifes  et  aux  intentions  qui  inspirè- 
rent leur  politique.  'r 

Quatre  papes  doués  de  facultés  exceptionnelles,  aussi 
éminents  par  leur  science  et  leur  activité  prodigieuse 
que  par  leurs  vertus,  remplirent  le  monde  du  bruit  de 
leur  lutte  opiniâtre  avec  l'Empire,  dictêreàt  des  lofe  à 
toute  l'Europe,  armèrent  partout  le  bras  des  princes 
cohtre  l'hérésie,  et  furent  souvent,  entre  les  plus  puis- 
sants monarques,  les  arbitres  de  leurs  querelles.  Héri- 


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LES  GRANDS  PAPES  THÉOCttATES,  391 

tiers  des  vastes  desseins  de  Grégoire  VII,  Innocent  III, 
Ilonorius  M,  Grégoire  IX,  Innocent  IV,  tout  en  variant 
les  moyens  suivant  les  circonstances,  marchèrent  à 
leur  but  avec  une  énergie  imperturbable  qui  finit  par 
triompher  des  efforts  non  moins  persévérants  d'un 
Empereur  digne  de  leur  tenir  tête. 

Certes,  des  caractères  ainsi  trempés  étaient  bien 
faits  pour  asseoir  sur  des  fondements  indestructibles 
l'édifice  théocratique  du  moine  Hildebrand,  si  celte 
conception  gigantesque  n'eût  été  un  rêve  insensé  pré- 
tendant diriger  le  mouvement  du  monde  en  cens  in- 
verse de  Pesprit  libéral  du  christianisme.  Cet  esprit 
de  domination  du  clergé  dans  l'ordre  politique,  après 
avoir  subjugué  un  moment  les  princes  et  les  nations 
par  la  crainte  des  foudres  spirituelles,  eut  pour  effet 
inévitable  de  soulever  contre  le  pontificat  romain  la 
conscience  humaine  qui  avait  soif  de  liberté. 

La  réaction  devait  être  aussi  extrême  que  les  pré- 
tentions des  papes  théocrates  avaient  été  exagérées» 
Non-seulement  ces  moyens  redoutables,  l'interdit  des 
royaumes,  l'excommunication  et  la  déposition  des 
princes,  deviendront  des  armes  dérisoires  dans  les 
mains  débiles  de  leurs  successeurs,  mais  la  papauté 
amoindrie  et  dépouillée  de  son  antique  prestige  cessera 
d'exercer  sur  les  sociétés  cette  influence  morale  qui  la 
fit,  pendant  des  siècles,  la  gardienne  vépéifée  de  tous 
les  droits  et  l'initiatrice  de  tous  les  progrès. 

Aussi,  ne  pouvons-nous  partager  le  sentiment  des 
panégyristes  de  ces  papes  illustres.  Il  y  eut  de  la 


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392         LES  GRANDS  PAPES  THÉOCRATES. 

grandeur  dans  le  point  de  départ  et  dans  l'unité  de 
leur  système,  comme  il  y  eut  de  la  grandeur  dans  te 
rêve  de  César,  de  Charlemagne  ou  de  Napoléon,  comme 
dans  tout  ce  qui  témoigne  des  merveilleuses  ressources 
de  l'esprit  de  l'homme  et  de  la  puissance  de  sa  volonté  ; 
mais,  faut-il  donc,  pour  juger  les  dépositaires  de  la 
doctrine  évangélique,  les  peser  dans  la  même  balance 
que  les  conquérants  et  les  despotes?  Et  si  la  philoso- 
phie de  l'histoire  ne  doit  pas  épargner  à  ceux-ci  les 
sévérités  de  ses  jugements,  quand  leur  orgueil  et  leur 
ambition  ont  rendu  stériles  leurs  intentions  pre- 
mières et  leurs  vues  généreuses,  à  combien  plus  forte 
raison  ne  doit-elle  pas  demander  aux  chefs  de  l'Église 
un  compte  sévère  de  leur  politique  et  des  résultats 
qu'elle  a  préparés  ? 

Plus  leurs  facultés  auront  été  éminentes  et  leurs 
vertus  dignes  de  successeurs  des  apôtres,  plus  il  fau- 
dra déplorer  le  système  qui  fit  produire  à  leur  zèle 
tant  de  fruits  amers.  Si  la  grande  figure  d'Innocent  III 
domine  tout  son  siècle,  pourquoi  faut-il  qu'elle  se  dé- 
tache en  traits  sombres  et  violents,  au  lieu  de  resplen- 
dir comme  celle  du  Christ  par  la  sérénité  et  la  man- 
suétude !  Dans  ces  pontifes  qui  prétendent  mettre  à 
leurs  pieds  tous  les  empires  de  la  terre,  comment 
reconnaître  les  vicaires  de  celui  qui  dit  :  «  Mon 
royaume  n'est  pas  de  ce  monde?  » 


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LA  DOCTRINE  THÉOCRATIQUE  593 

§  lw.  —  Innocent  III 
I 

Tandis  qu'Ofhon  et  Philippe  se  disputaient  la  cou- 
ronne impériale,  Innocent  III,  revendiquant  le  droit  de 
décider  entre  eux,  fit  entendre  ces  paroles  aux  envoyés 
de  Philippe  :  «  Depuis  longtemps  on  aurait  dû  soumettre 
à  notre  décision  une  cause  sur  laquelle  il  nous  appar- 
tient de  statuer  en  dernier  ressort,  »  Puis,  dans  une  mé- 
morableinstruction  envoyée  à  ses  légats  d'Allemagne,  il 
ajoute  :  «  Il  est  d'un  intérêt  d'autant  plus  grand  pour 
nous  deveiller  àce  quel'État  soit  pourvu  d'un  chef,  qu'on 
sait  que  ïEmpre  appartient  à  l'Église  romaine  en  prin- 
cipe et  endéfinitive.  N'est-ce  pas  en  effet  par  elle  et  pour 
sa  sûreté  qu'il  a  été  transféré  de  la  Grèce  en  Occident? 
N'est-ce  pas  le  souverain  pontife  qui  donne  le  diadème 
au  prince  élu  en  Allemagne  et  qui  l'investit  de  la  di- 
gnité impériale,  complément  nécessaire  du  vote  des  élec- 
teurs *  ?  » 

Tous  les  sophismes  furent  mis  au  service  de  ces  pré- 
tentions théocratiques.  On  trouve  le  système  exposé 
sans  détouret  généralisé  dans  une  lettre  d'Innocent  111 
du  12  novembre  1299.  C'est  là  que  se  lit  ce  passage  si 
souvent  cité  .  «  Le  pouvoir  spirituel  est  au-dessus  du 
temporel  autant  que  l'âme  est  au-dessus  du  corps,  »  et 
cet  autre  :  «  Vous  deviez  encore  savoir  que  Dieu  a  fait 
deux  grands  luminaires  dans  le  ciel,  l'un  pour  présider 

*  V.  M.  de  Chèrrier,  1. 1.  p.  385,  586. 


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501        ■  LÀ  DOCTRINE  THÉOCRATIQUE. 

au  jour,  l'autre  à  la  nuit,  c'est-à-dire  qu'il  a  mis  dans 
V  Église  deux  grandes  dignités,  la  pontificale  et  la  royale  ; 
Tune  pour  présider  aux  choses  spirituelles,  l'autre  aux 
corporelles,  ce  qui  met  entre  elles  autant  de  diffé- 
rence qu'entre  le  soleil  et  la  lune  *.  » 

Ainsi,  voilà  le  système  réduit  à  sa  plus  simple  for- 
mule :  il  n'y  a  plus  dans  le  monde  qu'une  société, 
l'Église,  qu'un  chef  suprême,  le  pape,  et  les  princes 
ses  ministres.  Innocent  III  complète  dignement  Gré- 
goire VII. 

Qu'importe,  après  cela,  que  les  papes  n'aient  jamais 
prétendu  au  gouvernement  direct  et  à  la  possession 
matérielle  des  royaumes  «  hors  des  limites  de  PItalie?» 
qu'importe  qu'Innocent  ait  laissé  aux  rois  l'exercice 
du  pouvoir  politique?  Leur  en  faire  un  mérite,  c'est 
tout  simplement  les  louer  d'avoir  renoncé  à  l'impos- 
sible. Toujours  est-il  qu'ils  gardaient  leur  suprématie 
avec  un  soin  jaloux,  et  qu'ils  ne  manquaient  pas  de  la 
faire  sentir  aux  princes  par  les  excommunications  et 
les  interdits,  quand  l'un  d'eux  résistait  aux  ordres  dû 
saint-siége. 

Du  reste,  ainsi  que  nous  l'avons  dit  à  propos  de 
Grégoire  VII,  le  droit  supérieur  de  la  papauté  sur  les 
États  prenait  le  caractère  féodal  de  toutes  les  institu- 
tions de  cette  époque.  «  Empruntant  au  régime  féodal 
la  forme  de  son  organisation,  il  (Innocent  III)  prenait  le 
titre  de  suzerain,  et  stipulait,  comme  marque  de  vasse- 

1  Fleury,  Histoire  ecclésiastique,  1.  LXXV,  cb.  xiv. 


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LA  DOCTRINE  THÉOCRATIQUE.  595 

lage,  un  cens  assez  faible  au  profit  de  l'Église  romaine. 
Il  donnait  des  investitures  et  recevait  le  serment  de 
fidélité...  Déjà,  pendant  le  pontificat  de  Luce  II  (1 144) 
Alphonse  Ier,  roi  de  Portugal,  s'était  soumis  à  une  re- 
devance envers  le  saint-siége.  Sanche,  qui  lui  succéda, 
ayant,  en  1199,  renouvelé  cet  engagement  et  promis 
d'acquitter  le  tribut  annuel  de  cent  bysantines  d'or, 
fut  placé,  lui,  son  royaume  et  ses  biens  présents  et  à 
venir,  sous  la  protection  du  prince  des  apôtres.  Le  roi 
d'Aragon  fit  plus  encore  (1204):  il  déposa  sa  couronne 
sur  le  maître-autel  de  la  basilique  de  Saint-Pierre,  et 
le  pape  la  lui  rendit  moyennant  le  cens  de  250  mas- 
mondiennes  d'or  (environ  3,750  fr.  de  notre  monnaie) 
et  le  serment  de  fidélité.  Déjà  la  Suède  et  le  Danemark 
payaient  tribut;  la  Pologne  devait  bientôt  suivre  cet 
exemple  (1207).  Enfin,  six  ans  plus  tard,  le  roi  Jean 
d'Angleterre,  pour  échapper  à  l'invasion  dont  le  me^ 
naçait  Philippe  Auguste,  allait  faire  à  son  tour  l'hom- 
mage lige  à  l'Église  romaine  à  peu  près  dans  les  mêmes 
termes  que  les  rois  de  Sicile,  et  payer  annuellement 
mille  marra  sterling,  sans  préjudice  du  denier  de  Saint* 
Pierre  payé  par  quinze  diocèses  et  qui  montait  à 
198  livres  et  8  sous i.  » 

• 
il 

Le  système  inauguré  par  Grégoire  VII  avait  atteint 
ses  dernières  limites.  Les  successeurs  d'Innocent  III 

*  De  Charrier,  t.  I,  p.  308,  599. 


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596  LA  DOCTRINE  THÉOCRATIQUE. 

n'eurent  rien  à  y  ajouter;  mais  il  faut  dire  qu'en  cei- 
gnant la  tiare,  chacun  d'eux  se  faisait  un  devoir  d'hon- 
neur en  même  temps  que  de  conscience  de  maintenir 
le  siège  apostolique  dans  ces  hautes  régions  d'où  il 
dominait  sur  toutes  les  souverainetés  de  la  terre,  d'où 
il  distribuait  à  son  gré  et  enlevait  les  couronnes  et 
jetait  l'interdit  sur  les  royaumes. 

Grégoire  IX  et  Innocent  IV  mirent  au  service  de  cette 
cause,  qu'ils  croyaient  celle  de  Dieu  et  de  l'Église,  des 
talents  supérieurs  et  une  énergie  indomptable;  ils 
parlèrent  et  agirent  en  maîtres  de  l'univers.  Quelle 
mesure  pouvaient  garder  des  pontifes  qui,  de  bonne 
foi,  croyaient  tenir  du  Ciel  le  pouvoir  de  tout  juger 
parmi  les  hommes  !  Un  sophisme,  en  faussant  par  une 
confusion  déplorable  le  principe  même  de  la  souve- 
raineté spirituelle  du  sacerdoce  chrétien,  avait  fait  un 
instrument  de  despotisme  du  pouvoir  qui  fut  donné 
aux  apôtres  de  lier  et  de  délier. 

L'extension  abusive  de  ce  droit  de  juridiction  de 
l'Église  n'était  que  trop  facile  en  un  temps  où  la  so- 
ciété religieuse  et  la  société  politique  étaient,  en  fait, 
aussi  étroitement  mêlées  que  dans  l'antiquité  païenne. 
Qu'on  oublie,  en  effet,  qu'à  côté  du  pouvoir  de  lier  et 
de  délier,  Jésus-Christ  a  posé  à  l'Église  cette  limite  in- 
franchissable :  Mon  royaume  n'est  pas  de  ce  monde; 
qu'on  s'abstienne  d'opérer  au  point  de  départ  cette 
distinction  qui  est  le  fondement  de  toute  la  doctrine 
évangélique,  et  alors  on  est  fatalement  poussé  à  toutes 
les  folies  théocratiques  du  moyen  âge. 


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LA  DOCTRINE  THÈOCRATIQUE.  397 

Cette  doctrine,  traduite  dans  sa  formule  la  plus 
simple,  la  voici  :  Tous  les  actes  humains,  soit  de  la 
vie  privée,  soit  de  la  vie  publique,  se  réduisent  à  un 
cas  de  conscience;  or  le  juge  du  cas  de  conscience, 
c'est  le  prêtre  ;  donc  la  puissance  sacerdotale  embrasse 
la  vie  de  l'homme  tout  entière.  Cette  doctrine  fut  pro- 
clamée sans  détour  par  Innocent  III  dans  sa  fameuse 
décrétale  Novit.  Ce  pape,  revendiquant  le  droit  d'in- 
tervenir comme  arbitre  dans  la  querelle  entre  Phi- 
lippe Auguste  et  Jean  roi  d'Angleterre,  se  fonde  sur 
le  péché  qui  pouvait  accompagner  la  guerre. 

Que  si,  à  cette  illusion  sur  la  légitimité  de  leur 
droit,  vous  joignez  les  devoirs  de  cette  tutelle  morale 
dont  les  circonstances  et  le  vœu  des  peuples  avaient 
investi  les  chefs  de  l'Église,  vous  comprendrez  l'ardeur 
et  la  persévérance  qu'ils  montrèrent  dans  l'exercice 
de  cette  mission  prétendue  divine.  Rien  ne  devait  les 
arrêter  dans  cette  voie.  Plus  ils  apportaient  sur  le 
trône  pontifical  de  talent,  de  génie,  de  zèle  pour  la 
vérité  et  pour  la  justice,  plus  ils  furent  audacieux 
dans  leurs  entreprises  et  inébranlables  dans  leurs  ré- 
solutions. 

Ce  fut  surtout  dans  leur  lutte  contre  les  empereurs 
d'Allemagne  qu'ils  déployèrent  une  énergie  étonnante 
et  des  ressources  infinies.  Il  s'agissait  toujours  d  em- 
pêcher la  prépondérance  de  l'Empire  en  Italie.  Les 
deux  points  importants  de  la  possession  desquels  dé- 
pendait la  domination  de  la  Péninsule,  c'étaient  le 
royaume  de  Naples  et  la  province  romaine.  On  sait 


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398  TESTAMENT  DE  HENRI  VI. 

que  le  saint-siége  avait  résolu  la  ruine  de  la  maison 
de  Hohenstauffen,  à  partir  du  jour  où  les  princes  de 
cette  famille  avaient  mis  la  main  sur  le  trône  de 
Naples. 

m 

L'empereur  Henri  VI  était  mort  détesté  de  ses  peu- 
ples des  Dcux-Siciles.  A  la  dernière  heure,  saisi  de 
"terreurs  religieuses,  craignant  d'être  compris  dans 
une  sentence  d'excommunication  fulminée  par  le  pape 
Célestin  contre  ceux  qui  avaient  emprisonné  Richard 
Cœur-de-Lion  à  son  retour  de  la  terre  sainte,  Henri  VI 
fit  amende  honorable.  Dans  un  testament  retrouvé 
par  Baronius,  dans  les  archives  d'Avignon,  il  ordonne 
«  que  les  droits  qui  appartiennent  au  seigneur  pape 
et  à  l'Église  romaine  et  que  l'hommage  auquel  les 
rois  de  Sicile  sont  tenus  envers  eux  leur  soient  main- 
tenus par  l'impératrice  son  épouse  et  par  Frédéric  son 
fils,  qui  devront  les  défendre  au  besoin  et  donner  les 
sûretés  nécessaires,  ainsi  que  l'ont  fait  ses  prédéces- 
seurs. »  Par  une  clause  formelle  de  ce  testament,  si 
le  fils  de  Henri  VI  venait  à  mourir  sans  postérité,  le 
royaume  des  Deux-Siciles  devait  appartenir  à  l'Église 
romaine.  Il  est  en  outre  ordonné  que  les  terres  de  la 
comtesse  Mathilde  seront  restituées  au  saint-siége, 
ainsi  que  les  terres  comprises  de  Ponte-Payle  àCeprano 
et  Montefiascone  avec  ses  dépendances1. 

4  F.  de  Cherrler,  1. 1,  p.  327  et  328. 


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.     INNOCENT  III  TUTEUR  DE  FRÉDÉRIC.  399 

Le  successeur  de  Cèlestin,  Innocent  III,  avait  donc 
tout  intérêt  à  ménager  la  veuve  de  Henri  Yl  et  à  proté- 
ger son  fils  encore  au  berceau  contre  tous  les  préten- 
dants au  trône  de  Naples.  La  reine  Constance  sentit 
si  bien  que  cette  fois  la  cause  du  pape  était  liée  à  celle 
de  son  fils,  qu'en  mourant  elle  confia  à  Innocent  III 
la  tutelle  de  Frédéric  à  peine  âgé  de  deux  ans.  Inno- 
cent s'empressa  de  montrer  qu'il  entendait  prendre 
au  sérieux  sa  mission  envers  le  jeune  prince.  Il  se 
pronença  ouvertement  contre  le  parti  national  qui 
engageait  vivement  la  lutte  sous  la  direction  de  Mark- 
wald  d'Anweiler. 

Toutefois,  le  prudent  pontife,  en  prévision  de  diffi- 
cultés qui  pourraient  surgir  plus  tard  entre  le  saint- 
siége  et  Frédéric,  eut  soin  de  ménager  pour  l'avenir 
un  rival  à  son  pupille.  Dans  ce  but,  il  donna  pour 
époux  à  une  fille  du  prétendant  (le  comte  deLecce), 
un  chevalier  brave  et  ambitieux, Gauthier  de  Brienne. 

Quant  au  présent,  Innocent  III  n'avait  pas  à  s'in- 
quiéter des  titres  de  son  pupille  à  la  couronne  impé- 
riale. L'élection  de  Frédéric  à  l'Empire  du  vivant  de 
son  père,  n'était  reconnue  par  personne,  pas  plus  que 
la  clause  du  testament  d'Henri  VI,  laquelle  préten- 
dait lui  assurer  l'héritage  paternel.  «  On  a  remarqué 
sans  doute,  dit  M.  de  Cherrier,  que,  dans  les  négocia- 
tions pour  l'Empire,  aucun  parti  n'avait  prononcé  la 
déchéance  du  fils  de  Henri  VI,  son  élection  ayant  en 
quelque  sorte  été  considérée  comme  nulle  et  non 
avenue.  Ce  jeune  prince  avait  bien  encore  quelques 


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400  CONQUÊTES  DE  LA  PAPAUTE  DANS  ROME. 

partisans  qui  rêvaient  son  retour  ;  mais  nul  n'osait 
élever  la  voix,  et  sa  cause  semblait  perdue  à  jamais. 
La  certitude  que  ses  droits  ne  seraient  pas  reconnus 
par  la  diète  germanique  dut  rendre  plus  facile  la  con- 
clusion d'un  accord  entre  l'impératrice  et  le  saint-siége, 
pour  l'investiture  des  États  siciliens l.  » 

Ce  n'était  donc  pas  dans  la  personne  inoffensive  de 
Frédéric  enfant  qu'Innocent  III  devait  poursuivre  la 
maison  de  Hohenstauffen.  Le  grand  intérêt  pour  le 
saint-siége  était  du  côté  de  l'Allemagne  où  il  fallait  à 
tout  prix  empêcher  l'élection  de  Philippe  de  Souabc. 
Innocent  III,  après  avoir  laissé  longtemps  les  deux 
compétiteurs  débattre  devant  lui  par  leurs  représen- 
tants leurs  titres  à  l'Empire,  finit  par  se  prononcer 
pour  le  guelfe  Othon  de  Brunswick. 

Celte  faveur  valut  à  la  cour  romaine  des  concessions 
importantes.  Le  candidat  préféré  garantit  au  saint- 
siége  la  possession  du  duché  de  Rome,  les  marches 
d'Ancône,  de  Spolète,  et  la  partie  méridionale  de  la 
Toscane,  d'Aquapendenle  à  Montefiascone.  Déjà  Inno- 
cent DI,  profitant  de  la  lutte  qui  retenait  en  Allema- 
gne les  deux  compétiteurs  à  l'Empire  et  détournait 
leur  attention  de  la  Péninsule,  s'était  attaché  à  rétablir 
dans  Rome  le  pouvoir  du  saint-siége  qu'il  y  avait 
trouvé  presque  entièrement  anéanti. 

L'autorité  municipale  y  était  exercée  par  un  ma- 
gistrat unique  nommé  sénateur,  en  même  temps  que 

1  F.  de  Cherrier,  1. 1,  p.  354. 


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TA  L!GUE  TOSCANE.  401 

le  pouvoir  impérial  y  était  représenté  par  un  préfet. 
Ce  dernier  magistrat  était  peu  populaire  ;  il  héritait 
de  la  haine  profonde  que  les  Romains  avaient  vouée 
au  dernier  Empereur.  Innocent  III  n'avait  pas  eu  de 
peine  à  lui  imposer  le  serment  de  fidélité  envers  la 
cour  pontificale. 

Ce  premier  succès  obtenu,  il  avait  dirigé  ses  efforts 
contre  le  sénateur,  l'avait  fait  renverser  par  une 
émeute  excitée  à  prix  d'argent,  avait  fait  nommer  à 
sa  place  une  de  ses  créatures  et  reçu  du  nouveau  ma- 
gistrat un  serment,  sinon  de  vassalité,  au  moins  de 
respect  et  de  fidélité.  Après  quoi,  arborant  le  drapeau 
de  l'indépendance  italienne,  il  avait  soulevé  les  po- 
pulations contre  les  ducs  de  Romagne  et  de  Spolète, 
qui  représentaient  le  parti  de  l'Empire. 

Le  terrain  était  ainsi  préparé  dans  ces  provinces  et 
dans  la  ville  pontificale,  lorsque  Othon  vint  y  confirmer 
l'autorité  du  saint-siége. 

Restait  l'héritage  de  la  comtesse  Mathilde  dont 
Philippe  de  Souabe  était  en  possession.  L'infatigable 
pontife,  sans  perdre  une  minute,  employa  pour  agiter 
la  Toscane  le  moyen  qui  lui  avait  si  bien  réussi  dans 
les  Romagnes.  Il  appela  autour  du  drapeau  guelfe  le 
grand  parti  national  contre  l'étranger.  A  l'exception 
de  Pise  et  de  San  Miniato,  toutes  les  cités  répondirent. 
Leurs  députés,  réunis  sous  la  présidence  de  deux  car- 
dinaux, formèrent  entre  eux  une  ligue  appelé  Ligue 
toscane;  ils  jurèrent  de  ne  pas  reconnaître  d'autre 
Empereur  que  celui  adopté  par  la  cour  romaine. 

i.  26 


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402         LA  PAPAUTÉ  RÉVOLUTIONNAIRE. 

IV 

En  même  temps,  les  agents  du  pape  secondaient  au 
sein  des  républiques  italiennes  le  mouvement  démo- 
cratique, qui  poursuivait  son  œuvre  de  démolition 
contre  la  féodalité.  C'était  le  moment  où  le  parti  im- 
périal, après  avoir  pris  pendant  longtemps  une  part 
active  à  cette  révolution  émancipatrice,  tant  qu'il 
s'était  agi  de  faire  disparaître  les  derniers  vestiges  de 
l'ancien  royaume,  s'efforçait  de  relever  la  noblesse  et 
de  lui  assurer  la  prépondérance  dans  la  commune  *. 

La  papauté,  engageant  la  lutte  contre  la  maison  im- 
périale de  Souabe,  avait  sa  place  tout  naturellement 
marquée  dans  le  camp  de  la  démocratie.  Cette  cir- 
constance, coïncidant  avec  la  première  apparition  des 
mots  guelfes  et  gibelins,  transportés  d'Allemagne  en 
Italie  pour  désigner  les  deux  partis  en  lutte,  a  beau- 
coup contribué  à  accréditer  l'opinion  si  généralement 
admise  que  la  papauté,  à  la  tête  du  parti  guelfe,  re- 
présente dans  l'histoire  italienne  la  cause  nationale  et 
démocratique,  par  opposition  au  parti  gibelin  repré- 
senté par  l'Empereur.  L'illusion,  il  faut  en  convenir, 
était  presque  inévitable  en  présence  de  ces  deux  faits 
qui  ouvrent  la  période  proprement  dite  delà  guerre  des 
guelfes  et  des  gibelins  :  d'une  part,  la  tentative  natio- 
nale de  la  ligue  toscane  contre  Philippe  de  Souabe, 
sous  l'inspiration  d'Innocent  III ,  d'autre  part,  l'inter- 

1  V.  p.  262. 


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INNOCENT  ffl  ET  OTHON  ÎV.  403 

vention  de  la  papauté  dans  les  cités  italiennes  en  fa- 
veur de  la  démocratie  contre  la  réaction  tentée  par  la 
noblesse.  On  a  pris  pour  la  règle  ce  qui  n'était  qu'un 
accident. 

Cependant,  Othon  IV,  l'allié  du  pape,  vint  à  Rome 
recevoir  solennellement  la  couronne  impériale  des 
mains  d'Innocent  III.  Un  Empereur  ne  pouvait  mettre 
le  pied  en  Italie  sans  qu'à  l'instant  même  se  réveillât 
l'éternelle  querelle  de  l'empire  et  du  sacerdoce.  A 
peine  investi  de  l'autorité  suprême,  Othon  prit  à  Rome 
l'attitude  qu'y  avaient  prise  tous  les  Empereurs  ;  il  pré- 
tendit subordonner  le  pouvoir  politique  du  saint-siégç 
au  droit  souverain  du  saint-empire. 

L'état  der  la  Péninsule  lui  parut  favorable  à  ses  des- 
seins, Son.compétiteur,  Philippe  de  Souabe,  était  mort 
en  1208.  Cet  événement  devait  rallier  à  sa  cause  tout 
le  vieux  parti  gibelin  en  Italie  ;  il  espérait  en  outré,  à 
la  faveur  de  son  titre  de  chef  du  parti  guelfe,  en  Alle- 
magne, retenir  sous  son  drapeau  le  parti  guelfe  son- 
levé  par  le  pape  dans  toute  la  Péninsule,  et  particuliè- 
rement en  Toscane,  contre  le  gibelin  Philippe  de 
Souabe. 

Croyant  le  succès  assuré,  il  ne  dissimule  plus  ;  il 
essaye  de  restaurer  dans  Rome  le  pouvoir  impérial. 
Quant  à  l'héritage  de  la  comtesse  Mathilde,  bien  loin 
d'aider  le  pape  à  le  recouvrer,  il  le  revendique  pour 
son  propre  compte.  L'exécution  suit  de  près  la  fiae- 
nace  ;  il  donne  le  duché  de  Spolète  à  l'un  de  ses  favoris, 
Léopold.  En  même  temps,  portant  ses  vues  jusque  swr 


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404  INNOCENT  III  ET  OTHON  IV. 

l'Italie  méridionale,  il  veut  s'emparer  des  États  du 
jeune  Frédéric,  bravant  ainsi  Innocent  III  dans  la  per- 
sonne de  son  pupille.  Il  envahit  l'Âpulie  et  marche  sur 
Naples. 


Innocent  tient  tête  à  Forage  ;  il  déclare  la  guerre  à 
Othon  et  fulmine  une  excommunication  contre  lui. 
Pour  fortifier  Frédéric,  il  lui  fait  épouser  une  fille  du 
roi  d'Aragon.  Enfin,  rendant  à  son  adversaire  attaque 
pour  attaque,  il  le  déclare  déchu  du  trône  et  lui  oppose 
comme  prétendant  à  l'Empire  ce  même  Frédéric  II, 
son  pupille,  fils  de  cet  empereur  Henri  YI  auquel  le 
saint-siége  avait  fait  une  guerre  d'extermination,  par 
eela  seul  qu'il  réunissait  sur  sa  tête  la  couronne  impé- 
riale et  celle  des  Deux-Siciles. 

Il  fallait  des  circonstances  bien  exceptionnelles  et 
bien  impérieuses  pour  commander  ce  revirement  sou- 
dain de  la  politique  pontificale.  Entre  deux  dangers, 
l'un  imminent,  l'autre  éloigné,  il  n'y  avait  pas  à 
hésiter.  Othon,  c'était  le  triomphe  du  saint-empire  sur 
la  papauté  théocratique  ;  c'était  la  souveraineté  tempo- 
relle du  saint-siége  amoindrie  de  nouveau  et  renfermée 
dans  les  plus  étroites  limites.  Les  mêmes  difficultés 
pouvaient  bien  surgir  plus  tard  et  les  mêmes  préten- 
tions se  manifester  à  la  majorité  de  Frédéric  II  ;  mais 
on  avait  l'avenir  devant  soi  ;  et  d'ailleurs,  Innocent  III, 
en  offrant  son  concours  à  Frédéric,  eut  soin  de  lui  im- 


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CONFUSION  DES  PARTIS.  40* 

poser  pour  condition  qu'il  ne  réunirai!  jamais  la  cou- 
ronne impériale  à  celle  de  Sicile. 

Ce  changement  dans  la  politique  du  saint-siége  eut 
pour  effet  de  jeter  la  Péninsule  dans  une  effroyable 
confusion  :  cet  Empereur  entré  d'abord  en  Italie  le 
drapeau  guelfe  à  la  main,  puis  ralliant  toutes  les  forces 
gibelines  pour  asseoir  plus  solidement  que  jamais  les 
fondements  du  saint-empire  ;  ce  pape  commençant  par 
se  mettre  à  la  tête  du  parti  guelfe  et  réveillant  les 
vieilles  haines  nationales  contre  la  maison  impériale 
de  Hohenstauffen,  puis  se  faisant  le  champion  de  l'hé- 
ritier de  cette  famille;  c'était  plus  qu'il  n'en  fallait 
pour  dérouter  tous  les  partis.  Les  villes,  déchirées  par 
des  luttes  stériles,  ne  savaient  plus  à  quoi  se  rattacher, 
le  drapeau  guelfe  et  le  drapeau  gibelin  passant  à  tout 
instant  d'un  camp  dans  l'autre. 

Dans  cette  confusion,  les  guerres  municipales,  bien 
loin  de  s'apaiser,  devenaient  de  plus  en  plus  fréquentes 
et  de  plus  en  plus  acharnées.  La  mêlée  était  inextrica- 
ble, ce  Tous  s'agitaient  en  sens  différents,  inquiets,  in- 
certains de  savoir  s'ils  défendaient  la  bonne  cause,, 
mais  ne  luttant  qu'avec  plus  de  furie,  au  risque  de  se 
retourner  le  lendemain  contre  les  amis  de  la  veille, 
pour  trouver  le  vrai  parti  national  et  la  foi  ;  tous  trop 
aveugles  pour  voir  que  la  foi  s'échappait  de  leur  cœur, 
et  que  la  patrie  se  dérobait  sous  leurs  pieds.  Pendant 
plusieurs  années,  il  n'y  eut  pas  un  mois  qui  ne  fût 
signalé  par  une  bataille  :  ici,  entre  Pavie  et  Milan,  Cré- 
mone et  Plaisance,  Modène  et  Bologne,  là,  entre  les 


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406  CONFUSION  DES  PARTIS. 

Romano  et  les  d'Esté,  entre  la  ville  de  Florence  et  les 
gentilshommes  des  Apennins.  Les  nobles,  plusieurs  fois 
chassés  de  Brescia  et  de  Bergame  par  le  peuple  qui 
tenta  de  faire  passer  la  ville  dés  gibelins  aux  guelfes, 
y  rentrèrent  avec  l'appui  des  gros  bourgeois  ou  du 
petit  peuple.  Les  traités  de  paix  entre  lés  villes  et  entre 
les  classes  se  succédaient,  presque  aussitôt  violés  que 
signés1.  » 

VI 

C'est  dans  cet  état  de  confusion  et  de  désordre  qu'In- 
nocent III  laissa  l'Italie.  La  mort  le  surprit  le  17  juil- 
let 1216,  au  milieu  de  ses  vastes  projets.  Pendant  que 
s'accomplissaient  dans  la  Péninsule  les  événements  dont 
nous  n'avons  pu  rappeler  que  quelques  traits,  l'infatiga- 
ble pontife,  prétendant  tenir  dans  ses  mains  tous  les  fils 
de  la  politique  européenne,  était  intervenu  dans  toutes 
les  querelles  des  princes,  mêlant  partout  au  bruit  des 
batailles  l'éclat  de  ses  foudres  spirituelles.  «  Ce  pape 
énergique  était  alors  enhardi  par  ses  succès  temporels 
et  spirituels  dans  toute  la  chrétienté.  La  quatrième 
croisade,  quoique  détournée  de  son  but,  lui  soumettait 
TÉglise  grecque  ;  il  jetait  contre  les  Almohades  les  rois 
d'Espagne,  autrefois  rivaux,  maintenant  réunis;  il 
précipitait  le  Nord  de  la  France  sur  le  Midi  pour 
éteindre  dans  le  sang  l'hérésie  dés  albigeois  ;  en 
Angleterre,  le  roi  Jean,  entouré  d'ennemis,  lui  faisait 

*  Zeller,  Histoire  de  Malte,  p.  186! 


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LASSITUDE  GÉNÉRALE.  407 

hommage  de  sa  couronne.  Guerres  contre  les  Grecs, 
contre  les  Maures,  contre  les  hérétiques,  contre  ses 
adversaires  même;  il  transformait  tout  en  croisade  ! 
La  foi  était  son  levier;  par  ses  mandats,  nouvelle 
forme  d'élection,  il  disposait  de  toutes  les  dignités 
ecclésiastiques  ;  pour  soulever  les  peuples,  il  organi- 
sait, sous  l'Italien  François  d'Assise  et  sous  l'Espagnol 
Dominique,  les  milices  pontificales  des  ordres  men- 
diants. La  pensée  romaine  inspirait  et  conduisait  tout; 
le  règne  de  la  théocratie  semblait  arrivé1.  » 

Aucun  pape  n'avait  autant  agité  le  monde.  Sa  poli- 
tique violente  et  tendue  avait  fini  par  causer  un  malaise 
général  et  une  lassitude  profonde.  Le  sentiment  public 
se  manifesta  même  au  sein  du  concile  de  Latran,  réuni 
en  1215  par  les  ordres  d'Innocent  III;  on  osa  y  blâmer 
la  guerre  des  albigeois,  inspirée,  disait-on,  moins  par 
le  zèle  pour  la  religion  que  par  des  vues  toutes  mon- 
daines. 

L'Italie  surtout,  tourmentée  d'une  sorte  de  fièvre 
endémique,  devait  à  la  politique  d'Innocent  III  un  re- 
doublement de  fureur  dans  ses  guerres  intestines  et 
une  incertitude  de  plus  en  plus  désespérante  sur  le  but 
qu'elle  poursuivait. 

VII 

A  la  mort  d'Innocent,  le  monde  respira  plus  à  l'aise, 
comme  délivré  d'un  poids  immense,  et  l'avènement 

*  Zeller,  Histoire  de  Vltalie,  p.  183. 


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408  HONORIUS  III. 

du  pieux  etjpacifique  Honorius  III  fut  accueilli  avec  des 
transports  de  joie  par  les  Italiens.  «  La  foule. fut  si 
grande  à  cettç  cérémonie,  les  nobles  et  le  peuple  firent 
éclater  de  tels  transports  et  montrèrent  tant  de  respect 
pour  le  nouveau  pape,  qu'on  prétendait  que  nul  de 
ses  prédécesseurs  n'avait  reçu  des  Romains  un  aussi 
favorable  accueil  *.  » 

Honorius  fit  de  grands  efforts  pour  pacifier  la  Pénin- 
sule; sans  intervenir  ouvertement,  afin  de  ménager 
les  susceptibilités  de  l'empereur  Frédéric,  il  rapprocha 
les  partis  dans  la  haute  Italie,  et,  réveillant  les  sou- 
venirs de  la  glorieuse  ligue  lombarde,  il  provoqua  une 
diète  fédérale  où  se  rencontrèrent  non-seulement  les 
députés  des  cités  républicaines,  mais  encore  des  feu- 
dataires  longtemps  dévoués  à  l'Empire,  tels  que  le 
marquis  de  Montferrat  et  les  comtes  de  Blandrata.  Une 
association  pour  la  défense  des  libertés  communes  fut 
jurée  par  les  confédérés  *. 

En  môme  temps,  Honorius  III  avait  les  yeux  sur 
l'Italie  méridionale;  il  n'oubliait  pas  qu'un  des  points 
les  plus  essentiels  de  la  politique  traditionnelle  du 
saint-siége  était  d'empêcher  la  réunion  du  royaume 
de  Naples  à  l'Empire.  11  sut,  autant  par  sa  douceur  et 
sa  prudence  que  par  l'habileté  de  ses  légats,  contenir, 
pendant  toute  la  durée  de  son  pontificat,  l'ambition 
mal  déguisée  de  Frédéric  H. 

Ce  prince  ne  pouvait,  sans  une  occasion  propice, 

1  De  Cherrier,  t.  I,  p.  482. 
»  Ibid.,  t   II,  p.  39. 


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HONOMUS  III*  *» 

violer,  en  face  de  l'Europe,  des  serments  renouvelés 
encore  peu  de  temps  avant  la  mort  d'Innocent  III- 
L'acte  de  renonciation  au  trône  de  Sicile,  juré  par  Fré- 
déric en  pleine  diète  allemande  le  1er  juillet  1212,  était 
entre  les  mains  d'Honorius  :  «  Désirant,  disait  Fré- 
déric II  dans  cet  acte,  pourvoir  au  bien  tant  de  l'Église 
que  de  notre  royaume  héréditaire,  nous  promettons, 
par  les  présentes,  qu'aussitôt  que  nous  aurons  été 
sacré  à  Rome,  nous  émanciperons  de  la  puissance  pa- 
ternelle notre  fils  Henri,  déjà  couronné  roi  d'après  nos 
ordres.  Nous  lui  céderons  en  totalité  notre  dit  royaume, 
en  deçà  et  au  delà  du  Phare,  pour  qu'il  le  tienne,  ainsi 
que  nous  le  tenons  nous-même,  du  siège  apostolique. 
Nous  prenons  de  plus  l'engagement  de  renoncer  au 
titre  de  roi  et  au  gouvernement  de  cet  État.  Nous  dé- 
léguerons le  pouvoir,  avec  le  consentement  du  pape,  et 
jusqu'à  ce  que  notre  fils  soit  majeur,  à  une  personne 
propre  à  cet  emploi,  et  qui,  tout  en  veillant  à  la  con- 
servation des  droits  du  souverain,  rende  à  l'Église  ro- 
maine un  compte  fidèle  de  ses  redevances,  et  garde 
ses  prérogatives  de  telle  sorte  que  nul  n'ose  prétendre 
que  le  royaume  soit  ou  puisse  jamais  être  réuni  à 
l'Empire1.  » 

«  De  Cherrier,  1. 1,  p.  484. 


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140  GRÉGOIRE  IX. 

g  2.  —  Grégoire  IX. 
I 

Cette  sorte  de  trêve  entre  la  papauté  et  l'Empire 
finit  avec  Honorius.  Le  pontife  qui  lui  succéda  fut  tout 
l'opposé  de  ce  qu'il  avait  été  lui-même.  Grégoire  IX 
reproduisit  sur  la  chaire  apostolique,  en  les  exagérant, 
les  traits  les  plus  accentués  des  deux  grands  théocrates 
Grégoire  VII  et  Innocent  III.  Vieillard  presque  cente- 
naire, il  montra  la  fougue  et  l'activité  d'un  jeune 
homme,  en  même  temps  qu'une  volonté  indomptable. 
Il  était  «  doué,  par  une  rare  exception,  de  facultés 
qui  sont  l'apanage  presque  exclusif  de  l'âge  mûr  :  mé- 
moire fidèle,  persévérance  dans  les  desseins,  force 
d'âme  à  l'abri  des  revers,  énergie  inébranlable  qui 
allait  quelquefois  jusqu'à  l'emportement  *.  » 

Convaincu  de  la  sainteté  de  sa  mission  et  croyant 
glorifier  Dieu  en  mettant  les  princes  de  la  terre  aux 
pieds  de  son  vicaire,  Grégoire  IX  ne  perdit  pas  une 
minute.  Il  semblait  que  l'héroïque  vieillard  eût  hâte 
de  suppléer  par  une  activité  prodigieuse  au  peu  de 
temps  que  son  grand  âge  laissait  devant  lui.  Il  était  du 
reste  servi  par  un  savoir  immense,  par  une  éloquence 
incomparable,  et  il  connaissait  à  fond  les  affaires  du 
Saint-Siège  et  sa  politique  traditionnelle. 

Dès  le  premier  jour,  il  parla  en  mattre  ;  il  ordonna 
à  tous  les  princes  chrétiens,  sous  peine  d'excommuni- 

1  De  Cherrier,  t.  II,  p.  45. 


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GRÉGOIRE  IX  ET  FRÉDÉRIC  II.  411 

cation,  de  faire  leuiç  préparatifs  pour  une  nouvelle 
croisade. 

Cette  croisade  fut  l'occasion  qui  mit  aux  prises  Gré- 
goire IX  et  Frédéric  II.  Mais,  en  réalité,  les  deux  puis- 
sances ne  cherchaient  qu'un  prétexte  pour  recom- 
mencer la  lutte  ;  et  cette  fois,  entre  deux  adversaires 
trempés  comme  Grégoire  et  Frédéric,  elle  devait  être 
terrible. 

Grégoire  IX  porta  les  premiers  coups;  ayant  deviné, 
même  avant  son  exaltation,  les  vues  secrètes  de  Fré- 
déric sous  sa  modération  apparente,  il  était  impatient 
de  lui  faire  sentir  la  toute-puissance  du  chef  de  l'Église. 
Ne  tenant  compte  ni  d'un  premier  embarquement  de 
l'Empereur  pour  la  terre  sainte,  ni  de  la  force  ma- 
jeure —  la  peste  et  le  mauvais  état  de  la  mer  —  qui 
avait  ramené  la  flotte  en  Italie,  ni  des  excuses  envoyées 
par  Frédéric  avec  la  promesse  d'effectuer  son  départ 
prochainement,  le  pape  irrité  prononça  contre  hii 
l'anathème. 

Frédéric  suspendit  pendant  quelque  temps  sa  ven- 
geance. Ce  prince,  profondément  dissimulé,  voulait, 
par  son  expédition  contre  les  infidèles,  gagner  les 
sympathies  du  monde  chrétien.  Il  continua  donc  jus- 
qu'à son  retour  de  Jérusalem  le  rôle  de  réserve  et  de 
désintéressement  qu'il  avait  habilement  joué  sous  le 
pontificat  d'Honorius  III. 

Au  fond,  il  nourrissait  une  ambition  sans  bornés. 
Son  orgueil  portait  aussi  haut  l'idée  du  saint-empire, 
que  le  fanatisme  de  Grégoire  IX  portait  les  droits  sou- 


— 


412  GRÉGOIRE  IX  ET  FRÉDÉRIC  II. 

verains  du  saint-siège.  Il  faisait  dire  par  ses  légistes 
qu'il  était  le  maître  unique,  la  loi  vivante  sur  la  terre. 
Profitant  de  l'humeur  pacifique  du  débonnaire  Hono- 
rius,  il  avait  avec  persévérance  préparé  son  terrain. 

Il  avait  fait  couronner  son  fils  Henri  roi  des  Romains; 
il  avait  fixé  sa  résidence  dans  les  États  de  Naples,  tout 
en  ayant  soin  de  déclarer  qu'il  entendait  que  les  deux 
couronnes  fussent  séparées  et  qu'il  ne  possédait  le 
royaume  de  Sicile  qu'à  titre  d'usufruit. 

En  attendant,  il  s'immisçait  peu  à  peu  dans  toutes 
les  affaires  italiennes,  soutenait  les  villes  gibelines 
dans  leurs  guerres  municipales,  et  s'efforçait  de  re- 
constituer le  grand  parti  gibelin. 


il 

Quand  il  crut  le  moment  venu,  il  jeta  le  masque. 
Grégoire  IX  se  trouva  en  face  d'un  adversaire  digne 
de  lui.  Le  choc  fut  effroyable.  Jamais  les  deux  prin- 
cipes opposés  ne  s'étaient  heurtés  si  violemment. 

Grégoire  IX  représentait  le  côté  sombre,  sévère, 
intolérant,  pour  ainsi  dire  monacal  du  catholicisme. 
Il  ne  songeait  qu'à  extirper  l'hérésie.  Précédés  de  sa 
redoutable  milice,  —  les  franciscains  et  les  domini- 
cains, —  ses  légats  régnaient  par  la  terreur.  Pour  as- 
seoir définitivement  la  puissance  théocratique  du 
saint-siége,  Grégoire  fit  publier  un  recueil  canonique 
des  lois  et  ordonnances  de  l'Église  concernant  les  droits 
attachés  à  sa  mission  temporelle. 


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GRÉGOIRE  IX  ET  FRÉDÉRIC  II.  415 

Il  faut  dire  que  jamais  cette  manière  d'envisager  la 
religion  et  le  rôle  de  ses  ministres  ne  séduisit  les  Ita-r 
liens.  Même  quand  l'attitude  despotique  des  pontifes 
faisait  illusion  aux  autres  peuples  de  l'Europe,  le  bon 
sens  des  Italiens  n'y  voyait  que  des  prétentions  dérai- 
sonnables, et  le  plus  souvent  les  foudres  les  plus  reten- 
tissantes étaient  pour  eux  un  objet  de  dérision.  C'était 
alors  que  la  Péninsule  redevenait  presque  en  masse 
gibeline,  car  le  parti  gibelin  représentait,  au  moins 
dans  ses  aspirations,  les  droits  et  les  intérêts  de  la 
société  laïque. 

Frédéric  II  affectait,  dans  sa  cour  de  Naples,  des 
allures  tout  opposées.  Entouré  de  poètes,  d'artistes, 
d'astrologues  et  de  courtisanes,  il  y  vivait  plutôt  en 
prince  païen  qu'en  prince  chrétien.  Ses  mœurs,  singu- 
lièrement relâchées,  semblaient  braver  les  lois  austères 
de  la  morale  évangélique,  comme  les  écrits  de  ses 
légistes  opposaient  les  droits  de  l'empire  aux  préten- 
tions du  sacerdoce,  comme  ses  favoris  raillaient  les 
vieilles  croyances. 

Son  but  avoué  était  de  détruire  la  puissance  tempo- 
relle de  la  cour  romaine,  et  de  fixer  au  centre  de 
l'Italie  le  siège  de  l'Empire  '.  Il  rêvait  une  domination 
universelle  et  absolue,  en  sens  inverse  de  la  domina- 
tion cléricale  des  papes  guelfes.  Pour  préparer  le  gou- 
vernement laïque  des  affaires  temporelles,  il  chargea 
son  chancelier  Pierre  des  Vignes  de  rédiger  un  recueil 

1  De  Cherrier,  t.  II,  p.  232.  .        ■    - 


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414  RÉACTION  CONTRE  LE  CLERGÉ, 

de  lois.  Ce  fut  la  contre-partie  du  recueil  publié  par 
les  ordres  de  Grégoire  IX. 

Les  idées  anticléricales  de  Frédéric  se  répandirent 
bientôt  dans  la  haute  Italie  et  y  firent  des  progrès 
très-rapides,  surtout  parmi  la  noblesse,  frondeuse, 
fort  ébranlée  dans  ses  croyances  et  dont  les  mœurs 
se  façonnaient  trop  sur  celles  de  Naples  et  de  Pa- 
ïenne. 

Chose  remarquable  !  c'était  au  moment  même  où 
la  papauté  théocratique  semblait  arrivée  à  l'apogée  de 
son  triomphe  et  par  le  génie  de  ses  représentants  et 
par  le  retentissement  de  leurs  oracles,  qu'une  réac- 
tion de  la  société  laïque  contre  les  privilèges  du  clergé 
s'opérait  sur  tous  les  points  de  l'Italie.  Dans  toutes  les 
villes*  les  chefs  de  la  commune  luttèrent  avec  ardeur 
pour  soumettre  les  clercs  à  l'égalité  de  l'impôt  et  à  la 
juridiction  des  tribunaux  laïques. 

Dans  cette  lutte,  les  passions  s'exaltèrent  à  un  degré 
inouï;  on  en  aura  une  idée  par  l'exemple  de  Parme. 
Une  guerre  à  outrance  s'étant  engagée  entre  Tévôque 
de  cette  ville  et  la  bourgeoisie,  l'autorité  communale 
publia  une  loi  en  vertu  de  laquelle  celui  qui,  à  son 
lit  de  mort,  se  serait  repenti  d'avoir  fait  opposition 
au  clergé,  devait  être  enterré  dans  le  fumier* 

Rome  ne  fut  pas  la  dernière  à  entrer  dans  cette  voie 
de  réaction  contre  la  puissance  cléricale;  elle  seconda 
de  tous  ses  efforts  les  desseins  de  Frédéric. 

La  haine  entre  les  deux  adversaires  fut  à  son  pa- 
roxysme quand  Grégoire  IX  poussa  contre  Frédéric  le 


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GRÉGOIRE  IX  APPELLE  L'ÉTRANGER.  415 

propre  fils  de  ce  dernier,  Henri,  roi  des  Romains. 
Alors  la  guerre  éclata  dans  toute  sa  fureur. 

Un  grand  nombre  de  villes  de  la  Lombardie,  de  la 
Marche  de  Vérone  et  de  la  Romagne,  ayant  pris  fait 
et  cause  pour  Henri,  l'Empereur  lance  contre  elles 
Eccelino  (fils  d'Eccelin  le  Moine),  et  les  Sarrasins,  qui 
les  traitent  sans  merci;  puis  il  arrive  lui-même  et  ex- 
termine dix  mille  Lombards  dans  la  fameuse  bataille 
de  Cortenuova,  où  les  Milanais  se  laissèrent  prendre 
leur  carroccio. 


ni 

Grégoire  IX  soutint  opiniâtrement  la  lutte  par  les 
excommunications  et  par  la  guerre.  A  l'âge  qui  pour 
tout  autre  est  la  décrépitude,  on  eût  dit  que  chaque 
jour  lui  apportait  des  forces  nouvelles  et  comme  une 
renaissance  de  ses  facultés.  Ce  fut  surtout  pendant  les 
deux  dernières  années  de  set  vie  qu'il  fut  pour  Frédé- 
ric «  un  ennemi  ardent,:  infatigable,  avec  lequel  ce 
prince  ne  put  faire  ni  paix  ni  trêve 1.  » 

La  passion  lui  faisant  perdre  toute  mesure,  quand 
il  sentit  l'Italie  se  dérober  sous  ses  pieds,  il  eut  re- 
cours à  l'étranger  :  après  avoir  déposé  Frédéric  II,  il 
offrit  la  couronne  impériale  à  Robert  d'Anjou,  frère 
du  roi  de  France.  Saint  Louis  répondit  par  un  refus 
qu'il  accompagna  d'un  blâme  sévère.  Il  accusait  le 

*  De  Cherrier,  t.  II,  p.  251. 


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41  $  DERNIÈRES  TENTATIVES  DE  GRÉGOIRE  IX. 

souverain  pontife  de  vouloir  soumettre  à  son  joug, 
avec  l'Empereur,  tous  les  rois  de  la  terre. 

Le  pape,  ayant  échoué  du  côté  des  puissances  tem- 
porelles, voulut  frapper  un  grand  coup  en  faisant 
condamner  son  adversaire  par  un  concile  qu'il  convo- 
qua à  Rome.  L'Empereur,  que  nul  scrupule  n'arrêtait, 
et  qui  voulait  répondre  à  un  défi  par  un  autre,  fit  saisir 
au  passage  les  prélats  et  les  députés  qui  se  rendaient 
à  Tappel  de  Grégoire  ;  joignant  la  dérision  à  la  vio- 
lence, il  les  fil  conduire  à  Pise  avec  des  chaînes  d'ar- 
gent, et  les  y  retint  prisonniers. 

L'affaire  en  était  là,  quand  Grégoire  IX  s'éteignit  à 
Rome  le  21  août  1241,  dans  la  centième  année  de  son 
âge  et  la  quinzième  de  son  pontificat. 

A  quoi  donc  avait  servi  son  passage  sur  la  chaire 
de  saint  Pierre?  A  quoi,  ses  hautes  facultés,  son  élo- 
quence comparée  par  un  chroniqueur  à  celle  de  Cicé- 
ron,  sa  foi  dans  la  sainteté  et  la  grandeur  de  sa 
mission,  sa  fermeté  inébranlable  ?  Tous  ces  dons  mer- 
veilleux n'avaient  servi  qu'à  remplir  le  monde  de 
troubles,  de  guerres  sanglantes  et  sans  issue.  Gré- 
goire IX  laissait  l'Italie  et  l'Église  dans  un  état  déplo- 
rable l. 

Que  d'autres  cherchent  les  causes  de  ce  fait  dans  le 
mauvais  vouloir  des  princes  temporels,  dans  les  ten- 
tatives sans  cesse  renouvelées  de  l'hérésie  contre  la 
pureté  de  la  doctrine  et  de  la  morale  chrétiennes, 

1  Cherrier,  t.  II,  p.  250. 


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INNOCENT  IV.  417 

dans  les  passions  toujours  en  révolte  contre  les  lois 
divines  et  humaines. 

Pour  nous,  il  n'y  a  qu'une  cause  capitale,  parce  que 
celle-là  domine  toutes  les  autres,  c'est  le  détestable 
système  où  s'était  engagée  la  politique  du  saint-siége, 
qui  fausse  les  esprits  les  plus  droits  dès  qu'ils  sont 
saisis  par  ces  traditions  d'absolutisme,  d'envahisse- 
ment et  de  violence,  qui  corrompt  les  intentions  les 
plus  pures  et  transforme  tout  à  coup  en  sombres  et 
impitoyables  despotes  des  hommes  qui  jusque-là  ne 
s'étaient  signalés  que  par  leurs  vertus.  On  en  eut  un 
exemple  plus  frappant  encore  dans  le  successeur  de 
Grégoire  IX. 

§  3.  —  Innocent  IV 


Pendant  la  vacance  du  saint-siége,  qui  ne  dura 
pas  moins  de  deux  années,  la  guerre  des  Guelfes  et 
des  Gibelins  ne  s'arrêta  pas  un  instant.  Nous  l'avons 
dit,  cette  querelle  résultait  si  fatalement  de  toutes  les 
crises  sociales  antérieures,  et  la  question  qui  s'y  dé- 
battait s'était  si  bien  mêlée,  puis  substituée  à  toutes 
les  autres  questions,  que  la  guerre  continuait  avec  un 
égal  acharnement,  même  quand  avaient  disparu  les 
causes  apparentes  qui  l'avaient  allumée. 

Et  pourtant,  plus  que  jamais,  l'Italie  aspirait  au 
repos.  Elle  ressemblait  à  un  malade  qui,  exaspéré  par 
un  ulcère  dévorant,  se  déchirerait  avec  fureur  de  ses 

i.  37 


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418  CARACTÈRE  D'INNOCENT  IV. 

propres  mains,  tout  en  priant  le  ciel  de  le  délivrer  à 
la  fois  et  de  la  cause  de  son  mal  et  du  délire  funeste 
qui  le  pousse  à  l'augmenter  lui-même.  Elle  crut, 
quand  le  conclave  réunit  ses  voix  sur  le  cardinal  de 
Fiesque,  qu'enfin  la  paix  allait  rentrer  dans  son  sein. 

Innocent  IV  apparut  en  effet,  les  mots  de  pardon, 
de  conciliation  et  de  paix  sur  les  lèvres;  et  ses  anté- 
cédents semblaient  promettre  un  règne  bienveillant 
et  pacifique.  «  Simple  cardinal,  il  avait  à  tel  point 
dissimulé  son  humeur  ardente  et  fougueuse,  que  cha- 
cun avait  pu  le  croire  animé  d'un  grand  désir  de  paix. 
La  Péninsule  italienne  était  partagée  en  deux  camps  : 
États,  cités,  familles,  tout  était  guelfe  ou  gibelin; 
seul,  Sinibald  de  Fiesque,  quoiqueassis  sur  les  marches 
du  trône  de  saint  Pierre,  avait  su  garder  son  crédit  à 
la  cour  pontificale,  tout  en  conservant  les  bonnes  grâces 
de  l'empereur1.  » 

Vain  espoir.  Ce  pape,  accueilli  comme  l'ange  de  la 
réconciliation,  va  déchaîner  sur  la  malheureuse  Italie 
de  nouvelles  et  effroyables  tempêtes,  a  À  peine  monté 
au  rang  suprême,  Innocent,  se  montrant  à  découvert, 
adopte  les  plans  de  ses  prédécesseurs  contre  l'autorité 
impériale  ;  plans  dont  on  le  vit  poursuivre  l'exécution 
avec  une  rare  constance  jusqu'à  la  mort  de  Frédé- 
ric II  *  » 

Faut-il  supposer  avec  M.  de  Cherrier  que  ce  pape 
a  naturellement  enclin  à  la  violence  et  à  l'oubli  de  la 

1  De  Cherrier,  t  III,  p.  M. 


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CARACTÈRE  D'LNNOCEiNT  IV.  419 

charité  chrétienne  »  a  dissimulé  jusqu'au  jour  de  son 
exaltation?  Nous  croyons  ce  jugement  trop  sévère 
envers  un  homme  que  M.  de  Cherrier  lui-même  signale 
comme  un  pontife  «  d'un  esprit  fin  et  cultivé,  pieux  et 
sincère  dans  sa  foi,  irréprochable  dans  ses  mœurs.  » 
N'est-il  pas  plus  juste  d'attribuer  aux  entraînements 
de  la  position  nouvelle  ce  qu'on  attribue  à  l'homme  ? 
Et  ce  changement  si  subit,  qu'on  explique  par  toute 
une  vie  de  dissimulation,  n'est-il  pas  bien  plutôt  le 
fait  d'une  conscience  droite,  mais  égarée,  qui  fait  au 
nouveau  pontife  des  devoirs  impérieux  et  redoutables, 
dès  qu'il  tient  dans  ses  mains  l'héritage  de  Gré- 
goire VII,  d'Innocent  III  et  de  Grégoire  IX? 

Frédéric  ne  s'y  trompa  point.  Comme  ses  confidents 
le  félicitaient  de  l'élection  de  celui  qui  jusqu'alors 
avait  été  son  ami  fidèle,  l'empereur,  sans  accuser  In- 
nocent de  perfidie,  leur  répondit  :  «  J'avais  un  ami 
dans  le  cardinal  de  Fiesque  ;  Innocent  sera  mon  en* 
nemi,  parce  qu'aucun  pape  ne  peut  être  gibelin1.  » 
Voilà  la  vérité.  Les  traditions  de  la  politique  pontifi- 
cale s'emparèrent  d'Innocent,  comme  elles  s'étaient 
emparées  de  ses  prédécesseurs.  Il  suivit  donc,  dit  un 
historien  contemporain,  bien  moins  les  traces  de  Pierre 
que  celles  de  Constantin;  et  son  règne  fut  pour  le 
monde  une  époque  malheureuse2. 

La  lutte  ne  tarda  pas  à  s'engager  entre  les  deux 
amis  de  la  veille.  Après  quelques  négociations  où  le 

*  De  Cherrier,  l.  H,  p.  264. 

*  V.  le  même  auteur,  t.  III,  p.  31 . 


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420  INNOCENT  IV  ET  FRÉDÉRIC  II. 

pape  parla  beaucoup  de  charité  et  de  concorde,  et 
l'empereur  de  soumission  et  de  dévouement  à  l'Église 
romaine,  mais  où  ni  l'un  ni  l'autre  n'étaient  sincères, 
les  deux  puissances  se  retrouvèrent  en  face,  mena- 
çantes, irréconciliables,  armées  lune  et  l'autre  pour 
une  guerre  à  outrance. 


il 

Innocent  relève  le  courage  des  Guelfes  lombards  ; 
il  souffle  dans  toute  l'Italie  le  feu  qui  l'anime;  par  les 
sourdes  pratiques  des  dominicains  et  des  frères  mi- 
neurs, il  entretient  des  intelligences  avec  les  mécon- 
tents du  royaume  de  Naples  ;  puis,  se  souvenant  de  la 
violence  qui  avait  arrêté  au  passage  les  prélats  convo- 
qués par  Grégoire  IX,  il  s'évade  de  Rome,  s'enfuit  à 
Lyon,  et  réunit  dans  cette  ville  le  concile  que  son  pré- 
décesseur n'avait  pu  réunir  à  Rome. 

Là,  malgré  les  efforts  du  grand  justicier  Thaddée 
de  Suessa,  l'empereur  est  solennellement  déposé. 

Frédéric  ne  cède  point.  Sa  colère  retentit  dans 
toute  l'Europe  comme  avaient  retenti  les  foudres 
d'Innocent.  Il  jure  que  sa  couronne  ne  tombera  que 
dans  des  flots  de  sang. 

Alors  le  pape  prêche  une  croisade  contre  l'excom- 
munié; il  lance  ses  moines  sur  l'Italie.  Le  parti  guelfe 
se  lève  en  masse.  Pour  augmenter  le  nombre  des  en- 
nemis de  l'empereur,  les  agents  de  la  cour  romaine 
favorisent  partout  la  révolution  communale,  même 


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INNOCENT  IV  ET  FRÉDÉRIC  II  421 

dans  le  royaume  où  Frédéric  fait  sa  résidence  habi- 
tuelle. 

L'empereur  se  débat  ?n  vain  sous  les  coups  multi- 
pliés du  terrible  pontife;  Eccelino  a  beau,  en  son 
nom,  redoubler  d'audace  et  répandre  ses  ravages; 
il  ne  peut  contenir  les  Romagnes.  Le  légat  Grégoire, 
qui  combat  pour  le  pape,  dépasse  toutes  les  atrocités 
du  chef  gibelin;  il  veut  frapper  ses  ennemis  de  stu- 
peur. Le  vaillant  et  infortuné  Thaddée  de  Suessa  étant 
tombé  entre  ses  mains,  non  content  de  le  mettre  à 
morl,  il  le  fait  couper  en  morceaux. 

Le  parti  gibelin  est  partout  battu.  Frédéric  con- 
sterné, lui  qui  avait  bravé  tant  d'orages,  ployé  enfin 
et  demande  grâce.  Louis  IX  intercède  en  sa  faveur  ; 
c'est  en  vain.  Rien  ne  peut  ébranler  l'implacable 
pontife.  Il  ne  suffit  pas  à  Innocent  que  Frédéric  offre 
d'abdiquer  son  pouvoir  ;  il  ne  consent  pas  à  ce  que 
l'empire et  le  royaume  restent  aux  enfants  légitimes 
de  l'empereur  ;  il  veut  anéantir  cette  race  de  vipère  et 
conquérir  la  Sicile. 

A  cette  nouvelle,  Frédéric  se  redresse;  transporté 
de  colère,  il  ordonne,  quoique  malade,  de  recom- 
mencer la  lutte  ;  il  cherche  de  toutes  parts  des  auxi- 
liaires ;  il  appelle  les  Sarrasins  d'Afrique  ;  il  eût,  si 
son  pouvoir  eût  égalé  sa  fureur,  convoqué  l'univers 
entier  à  la  destruction  de  Rome. 

La  malheureuse  Italie  allait  de  nouveau  traverser 
une  crise  effroyable.  Déjà  le  digne  lieutenant  de  Fré- 
déric,   Eccelino,  répandait    des  torrents  de   sang, 


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422  INNOCENT  IV  A  ROME. 

lorsque  la  mort  vînt  frapper  subitement  l'empereur, 
le  13  décembre  1250. 

La  domination  allemande  était  vaincue  en  Italie. 
Lyon  avait  vengé  Cortenuova. 

ni 

Rien  ne  faisait  plus  obstacle  au  retour  d'Innocent  IV 
dans  la  ville  éternelle.  Après  une  absence  de  cinq  an- 
nées, il  s'achemina  vers  la  Péninsule  le  20  avril  1251. 
Son  passage  à  travers  les  cités  lombardes  fut  une 
marche  triomphale1.  L'Italie  saluait  avec  des  transports 
de  joie  son  libérateur  ;  elle  se  croyait  affranchie  parce 
qu'un  pape  guelfe  avait  anéanti  une  maison  gibeline. 

Quelle  puissance  entre  les  mains  de  ce  pontife  !  Et 
quelle  merveilleuse  occasion  si  Innocent  IV  avait  eu 
une  âme  italienne  !  Mais  le  maître  du  monde  ne  pou- 
vait s'abaisser  à  une  œuvre  nationale.  Au  lieu  de  pro- 
fiter de  son  prestige  pour  pacifier  l'Italie  et  lui  assurer 
l'indépendance,  il  ne  songea  qu'à  rétablir  la  domina- 
tion théocra tique  du  saint -siège  sur  toute  la  pénin- 
sule :  «  Il  tint  cour  plénière  dans  la  capitale  de  la 
Lombard  ie,  revendiqua  la  propriété  entière  du  royaume 
de  Sicile,  prononça  entre  les  factions  de  Lodi,  nomma 
de  sa  propre  autorité  le  podestat  de  Milan,  et  lança 
l'excommunication  contre  Eccelino  dans  la  Marche, 
contre  Doara  dans  Crémone,  et  contre  Palavicino  dans 
Plaisance*.  »  Il  appuya  une  révolution  guelfe  à  Flo- 


1  V.  de  Cherrier,  t.  II,  p.  409. 
»  Zeller,  p.  199. 


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INNOCENT  IV  A  ROME.  423 

rence,  et  le  soulèvement  des  villes  de  Naples,  Capoue 
Foggia,  Averse,  contre  Manfred,  fils  et  héritier  de  Fré- 
déric II  à  la  couronne  des  Deux-Siciles. 

Cependant  son  orgueil  fut  obligé  de  fléchir  devant 
l'énergie  indomptabledu  bolonais  Brancaleone,  nommé 
sénateur  de  Rome  pour  trois  ans,  ou  plutôt  dictateur. 
Innocent,  malgré  les  ovations  qui  l'avaient  universel- 
lement accueilli,  n'osait  pénétrer  dans  Rome.  Depuis 
son  évasion,  les  Romains  s'étaient  habitués  à  se  gou- 
verner eux-mêmes.  En  se  donnant  un  sénateur  étran- 
ger, ils  avaient  mis  leur  gouvernement  à  l'unisson  de 
celui  des  autres  cités  où  commandait  un  podestat.  Le 
pape  redoutait  leur  esprit  d'indépendance  et  le  crédit 
du  parti  gibelin  qui  dominait  parmi  eux.  Il  retardait 
donc  sous  divers  prétextes  son  entrée  à  Rome. 

Le  peuple  irrité  le  somma  avec  menace  :  «  Chacun 
voit  avec  surprise,  dirent  au  pontife  de  nouveaux  en- 
voyés, que  la  capitale  du  monde  chrétien,  seule  entre 
toutes  les  villes,  soit  si  longtemps  veuve  de  son  pas- 
teur. Votre  siège  n'est  pas  à  Lyon,  à  Anagni  ou  à  Pé- 
rouse,  mais  à  Rome  que  vous  n'habitez  point.  Vous 
jouissez  des  richesses  de  son  Église,  sans  remplir  vos 
devoirs.  Revenez  donc  sans  tarder  davantage,  ou  vous 
ne  reviendrez  plus  *.  » 

Après  avoir  hésité  encore  quelque  temps^  Innocent 
finit  par  se  rendre  tout  tremblant  aux  instances  des 
Romains;  il  fut  reçu  par  eux  avec  respect;  mais  son 

*  De  Cherrier,  t.  II.  p.  453. 


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424  JUGEMENT  DE  L'HISTOIRE. 

ambition  fut  contenue  par  cette  main  de  fer  de  Bran- 
caleone  qui,  en  même  temps,  arrachait  de  leurs  re- 
paires les  nobles  transformés  en  brigands  au  milieu 
de  la  ville,  et  rasait  leurs  maisons  crénelées,  après 
avoir  fait  pendre  aux  fenêtres  «  ceux  de  ces  nobles 
que  trop  de  crimes  signalaient  à  la  vindicte  publi- 
que1. » 

L'arrivée  de  Conrad  IV  rétablit  un  moment  en  Italie 
les  affaires  de  l'empire.  Mais  la  mort  prématurée  de  ce 
prince  mit  fin  à  la  lutte,  et  le  grand  interrègne  com- 
mença. 

Innocent  IV,  après  la  mort  de  Conrad,  ménagea  un 
peu  les  Gibelins  du  nord,  tels  que  Eccelino  de  Romano, 
le  plus  puissant  des  podestats.  Mais,  dans  le  royaume 
de  Sicile,  il  continua  la  guerre  contre  Manfred,  fils 
naturel  de  Frédéric,  qui  avait  usurpé  le  trône  de  Na- 
ples,  malgré  le  pape  et  les  Napolitains 2.  Assiégé  dans 
la  ville  de  Naples  par  son  adversaire,  il  meurt  le  7  dé- 
cembre 1254,  en  proie  à  des  visions  terribles,  au  milieu 
des  cardinaux  épouvantés. 


IV 


Nous  nous  demandons  à  propos  d'Innocent  IV, 
comme  nous  l'avons  fait  à  propos  d'Innocent  III  et  de 
Grégoire  IX,  à  quoi  ont  servi,  pour  l'Italie,  pour  le 
monde  et  pour  l'Église,  ses  éminentes  facultés.  Sa 

1  De  Cherrier,  t.  II,  p.  435. 

*  Y.  Machiavel,  Histoire  de  Florence,  p.  67. 


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JUGEMENT  DE  L'HISTOIRE.  425 

lutte  opiniâtre  contre  l'empire,  à  la  tête  du  parti 
guelfe,  et  la  destruction  de  la  maison  de  Hohenstauffen 
ont-elles  fait  faire  un  pas  à  la  question  de  la  nationa- 
lité italienne?  Sa  violente  intervention  dans  les  affaires 
temporelles  des  États  a-t-elle  entretenu  la  concorde 
entre  les  princes,  pacifié  les  esprits  et  empêché  les 
guerres  civiles?  Enfin,  son  zèle  pour  l'intégrité  de  la 
foi  a-t-il  relevé  la  dignité  du  sacerdoce,  adouci  les 
mœurs  publiques  et  ramené  les  hérétiques  dans  la 
grande  unité  chrétienne? 

A  ce  triple  point  de  vue,  l'histoire  doit  à  ce  pape, 
comme  à  ses  prédécesseurs,  les  deux  grands  papes 
théocrates,  un  jugement  sévère.  «  Peu  scrupuleux, 
dit  M.  de  Cherrier,  sur  le  choix  des  moyens,  pourvu 
qu'ils  assurent  le  triomphe  de  l'Église  romaine,  il 
remplit  pendant  onze  ans  l'Europe  de  troubles,  prêche 
partout  des  croisades  contre  des  princes  catholiques, 
émousse  les  armes  spirituelles  par  des  excommunica- 
tions trop  prodiguées,  autorise  ses  nonces  à  commettre 
des  exactions  inouïes,  fait  des  frères  mineurs  et  des 
dominicains,  non  des  pêcheurs  d'âmes,  mais  des 
collecteurs  d'argent,  et  détourne  même  de  leur  desti- 
nation les  offrandes  pour  la  délivrance  de  la  terre- 
sainte  qu'il  a  livrée  aux  Turcs  en  y  attisant  le  feu  de 
la  discorde.  En  attaquant  l'empereur  au  foyer  même 
de  sa  puissance,  il  prépare  en  Allemagne  une  révolu- 
tion morale  et  politique,  qui  devient  pour  ce  pays  une 
source  de  malheurs  et  de  déchirements.  Enfin,  il 
rallume  la  guerre  civile  dans  la  Péninsule;  et,  ne  pou- 


- 


420  LOGIQUE  DU  SYSTÈME  THÊOCRATIQUE. 

vant  la  soumettre  au  saint-siége,  il  appelle  des  con- 
quérants étrangers  *.  » 

Tout  se  tient  dans  le  mal  comme  dans  le  bien.  Il  ne 
peut  sortir  que  des  fruits  amers  de  la  politique  anti- 
chrétienne des  papes  théocrates.  Depuis  qu'on  a  voulu 
mettre  au  service  de  l'œuvre  divine  des  moyens  em- 
pruntés à  la  politique  humaine,  la  force  matérielle, 
une  couronne  terrestre  sur  le  front  du  souverain 
pontife,  des  richesses  seigneuriales  et  des  pouvoirs 
temporels  dans  les  mains  des  évêques,  le  sacerdoce 
s'est  abaissé,  la  discipline  morale  s'est  relâchée,  le 
culte  s'est  matérialisé  et  les  mœurs  publiques  se  sont 
corrompues. 

Pour  subvenir  aux  besoins  d'une  cour  toute  mon- 
daine et  soutenir  les  guerres  que  leur  faux  zèle  allu- 
mait autour  d'eux,  les  papes  furent  obligés  de  recourir 
aux  subventions  pécuniaires  «  qui,  ayant  commencé 
par  des  secours  charitables,  dégénérèrent  en  exactions 
forcées  *.  »  Puis  Ton  fit  un  trafic  si  scandaleux  des  in- 
dulgences, que  le  quatrième  concile  de  Latran,  tenu 
en  1215  sous  Innocent  III,  les  appelle  indiscrètes  et 
superflues. 

Pour  établir  le  pouvoir  autocratique  du  saint-siége, 
d'abord  dans  le  sein  même  de  l'Église,  on  fabriqua  de 
fausses  décrétales  sur  lesquelles  on  pût  appuyer  les 
empiétement  successifs  ;  puis  on  contesta  aux  évêques 


1  T.  III,  p.  52. 

8  Fleury,  Discours  sur  l'histoire  ecclésiastique  du  onzième  au  trei- 
zième siècle,  xn. 


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LOGIQUE  DU  SYSTÈME  THÊQCRATIQUE  427 

e  droit  de  se  réunir  en  conciles  provinciaux  sans  la 
permission  du  pape  ;  on  prétendit  que  les  évoques  de- 
vaient être  jugés  définitivement,  non  par  leurs  pairs, 
mais  par  le  souverain  pontife;  on  attribua  à  ce  der- 
nier le  droit  de  transférer  à  son  gré  les  évéques  d'un 
siège  à  l'autre  ou  d'en  ériger  de  nouveaux  ;  enfin,  on 
concentra  dans  les  mains  du  pape  tout  droit  de  juri- 
diction en  faisant  le  saint-siége  juge  en  dernier  ressort 
de  toutes  les  contestations  qui  s'élèvent  sur  tous  les 
points  de  la  chrétienté;  monstrueuse  centralisation 
qui  encombrait  d'affaires  insignifiantes  le  consistoire 
des  cardinaux  et  absorbait  tous  ses  soins. 

Pour  étendre  aux  choses  temporelles  cette  domina- 
tion absolue  qu'on  établissait  dans  l'Église,  on  soutint 
qu'en  aucun  cas  les  clercs  ne  pouvaient  être  jugés  par 
les  laïques.  En  même  temps,  nous  l'avons  vu,  les  papes 
intervenaient  dans  les  affaires  politiques  des  princes, 
les  excommuniant  et  les  déposant  sous  prétexte  de 
péché.  Souverains  d'ailleurs  eux-mêmes  de  leur  petit 
État  temporel,  ils  prenaient  part,  à  ce  nouveau  titre, 
au  mouvement  général  de  la  politique  européenne,  et 
entretenaient,  dans  ce  but,  auprès  des  cours  étran- 
gères,  des  légats  qui  se  rendaient  odieux  pVr  leur  faste, 
leur  luxe  et  leur  avarice â- 


1  V.  Fleury,  Discours,  sur  V histoire  ecclésiastique  du  onzième  au 
treizième  siècle,  xi. 


— 


428  CCWTBASTE  ACCUSATEUR. 


Mais,  parmi  les  effets  de  cette  invasion  du  clergé 
dans  le  domaine  de  la  politique  et  de  cette  usurpation 
qui  mettait  les  moyens  humains  au  service  de  la  re- 
ligion et  les  armes  matérielles  aux  ordres  du  prêtre, 
il  n'en  est  pas  de  plus  délestable,  de  plus  contraire  à 
l'esprit  du  christianisme,  que  les  rigueurs  exercées 
contfe  les  hérétiques.  Oh  !  quel  contraste  accusateur 
entre  les  saints  évêques  des  premiers  siècles  qui  im- 
ploraient la  compassion  et  l'indulgence  des  princes 
envers  les  hérétiques,  et  les  pontifes  théocrates  qui 
font  aux  princes  un  devoir  des  plus  excessives  ri- 
gueurs ! 

D'une  part,  c'est  Sévère  Sulpice  qui  blâme  les  deux 
évêques  Idace  et  Ithace  de  s'être  adressés  aux  juges 
séculiers  pour  faire  chasser  des  villes  les  priscillia- 
nistes,  et  qui  traite  de  honteuses  les  poursuites  qu'ils 
firent  contre  eux  auprès  de  l'empereur  Gratien  ;  c'est 
saint  Martin  priant  l'empereur  Maxime  d'épargner  le 
sang  des  hérétiques;  c'est  saint  Ambroise  refusant 
de  communiquer  avec  les  évêques  qui  ont  provoqué 
des  exécutions  sanglantes;  c'est  saint  Augustin  sup- 
pliant son  ami  Donat,  proconsul  d'Afrique,  de  ne 
point  user  du  pouvoir  dont  il  est  investi  d'ôter  la  vie 
aux  hérétiques  :  «  Quelque  grand,  dit-il  en  terminant 
sa  lettre,  que  soit  le  mal  qu'on  veut  faire  quitter  et 
le  bien  qu'on  veut  faire  embrasser,  c'est  un  travail 


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CONTRASTE  ACCUSATEUR.  429 

plus  onéreux  qu'utile  d'y  contraindre  au  lieu  d'in- 
struire ;  »  c'est  ce  même  grand  évêque  écrivant  au 
comte  Marcellin  «  que  les  souffrances  des  serviteurs 
de  Dieu  seraient  déshonorées  par  le  sang  de  leurs  en- 
nemis. » 

D'autre  part,  c'est  Arnaud  de  Brescia  livré  aux 
flammes  par  les  ordres  du  pape  Adrien  ;  ce  sont  des 
évêques  de  France  laissant  brûler  vifs  des  malheureux 
découverts  à  Orléans  et  convaincus  par  eux  d'hérésie 
en  présence  du  roi  Robert  ;  c'est  le  clergé  et  le  patriar- 
che de  Constantinople  condamnant  eux-mêmes  au  feu 
les  Manichéens;  c'est  Innocent  III  ordonnant  les  croi- 
sades contre  les  païens  de  Livonie  et  contre  les  Albigeois, 
décernant  les  plus  grandes  peines  contre  le  comte  de' 
Toulouse;  enfin,  c'est  ce  même  pape  fondant  l'inqui- 
sition ! 

Entre  les  premiers  prêchant  aux  princes  la  douceur 
et  la  clémence,  et  les  seconds  les  poussant  aux  exé- 
cutions sanglantes,  où  reconnaît-on  les  apôtres  de 
Jésus-Christ? 

Nous  savons  qu'on  prétend  dégager  la  responsabilité 
du  prêtre  à  la  faveur  de  cette  distinction  qui  le  con- 
stitue simplement  juge  de  l'hérésie,  laissant  au  bras 
séculier  le  soin  delà  vindicte  temporelle;  nous  savons 
que  le  concile  de  Lalran,  sous  Alexandre  III,  reconnaît 
que  l'Église  rejette  les  exécutions  sanglantes,  tout  en 
admettant  que  les  lois  des  princes  chrétiens  lui  vien- 
nent en  aide  pour  réprimer  les  hérétiques  ;  nous  sa- 
vons enfin  que,  grâce  à  cette  distinction  dérisoire,  le 


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430  VAINE  ET  HYPOCRITE  EXCUSE. 

fanatisme  le  plus  violent,  même  quand  il  assouvit  sa 
fureur  homicide,  prétend  rester  fidèle  au  principe  : 
que  l'Église  a  horreur  du  sang. 

Vaine  et  hypocrite  excuse.  On  a  beau  conserver  en 
principe  la  distinction  des  deux  pouvoirs  ;  l'alliance 
qu'ils  font  dans  les  moyens  d'exécution  rétablit  entre 
eux  la  solidarité  des  actes  et  leur  fait  une  respon- 
sabilité commune  devant  la  conscience  humaine  et 
devant  Dieu. 

Oui,  en  faisant  le  bras  séculier  l'exécuteur  de  ses 
sentences,  le  prêtre  viole  la  loi  évangélique  qui  lui 
défend  de  verser  le  sang  humain;  preuve  évidente 
que  ces  alliances  entre  les  pouvoirs  de  la  terre  et 
l'autorité  religieuse  sont  entièrement  contraires  à 
l'esprit  du  christianisme.  «  Quand,  dit  l'abbé  Fleury, 
le  pape  Innocent  III  écrivait  au  roi  Philippe-Auguste 
d'employer  ses  armes  contre  les  Albigeois,  et  quand  il 
faisait  prêcher  en  France  la  croisade  contre  eux,  était- 
ce  rejeter  les  exécutions  sanglantes?...  J'avoue,  ajoute- 
t-il,  que  je  ne  puis  accorder  la  conduite  des  ecclésias- 
tiques du  treizième  siècle  avec  celle  des  saints  du 
quatrième.  Quand  je  vois  les  évêques  et  les  abbés  de 
Citeaux  à  la  tête  de  ces  armées  qui  faisaient  si  grand 
carnage  des  hérétiques,  comme  à  la  prise  de  Béziers  ; 
quand  je  vois  l'abbé  de  Cîteaux  désirer  la  mort  des 
hérétiques  de  Minerbe,  quoiqu'il  n'osât  les  y  condam- 
ner ouvertement,  parce  qu'il  était  moine  et  prêtre  ;  et 
les  croisés  brûler  ces  malheureux  avec  grande  joie, 
comme  dit  le  moine  de  Vaux-Sernay  en  plusieurs  en- 


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VAINE  ET  HYPOCRITE  EXCUSE.  431 

droits  de  son  histoire,  en  tout  cela,  je  ne  reconnais 
plus  l'esprit  de  l'Église1.  » 


1  Discour  8  sur  Y  histoire  ecclésiastique  du  onzième  au  treizième 
siècle,  ch.  xiv. 


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CHAPITRE  II 


ROLE   DE   LA    PAPAUTÉ   PENDANT  LE  GRASD  INTERRÈGNE.  —   DEUXIÈME 
MOITIÉ   DU  TREIZIÈME   SIÈCLE. 


LES   PAPES   MODÉRATEURS 

Il  y  eut  un  moment,  pendant  la  période  du  grand 
interrègne,  de  1250  à  1310,  où  les  papes  eurent  vrai- 
ment entre  les  mains  les  destinées  de  l'Italie.  Maîtres 
de  la  situation  dans  Rome,  de  1250  à  1273,  car  il  n'y 
avait  pas  de  roi  des  Romains,  affranchis  de  toute  do- 
mination étrangère  de  1250  à  1310,  aucun  empereur, 
durant  cette  période  de  soixante  années,  n'étant  re- 
connu dans  la  péninsule,  que  font-ils  de  l'Italie?  S'ils 
eussent  été,  comme  on  essaye  de  le  soutenir  aujour- 
d'hui, les  représentants  naturels  de  la  nationalité  ita- 
lienne, n'était-ce  pas  l'occasion  de  faire  appel  à  toutes 


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LES  PAPES  MODÉRATEURS.  433 

les  forces  vives  du  pays,  et  de  pacifier  ces  malheu- 
reuses provinces  en  vue  d'une  fusion  nationale  de  tous 
les  intérêts  légitimes? 

Les  papes  ne  demandent  pas  mieux  que  de  remplir 
cette  mission  conciliatrice,  pourvu  que  ce  soit  en  de- 
hors de  tout  but  national.  Nous  en  avons  vu  un  mé- 
morable exemple  dans  l'œuvre  de  Honorius  m  essayant 
de  pacifier  la  haute  Italie  en  1226  et  renouvelant  la 
ligue  lombarde.  Cette  influence  modératrice  est  même 
un  des  plus  sûrs  moyens  dont  ils  se  servent  pour  en- 
traver la  marche  de  la  révolution  nationale.  Toujours 
préoccupés,  non  de  la  cause  italienne,  mais  de  leur 
établissement  temporel  ou  de  leur  pontificat  suprême, 
ils  ne  profitent  de  l'interrègne  que  pour  substituer 
leur  dictature  négative  à  celle  de  l'empereur. 

Ce  qui  leur  importe,  c'est  de  se  maintenir  dans  une 
sorte  de  statu  quo  où  jamais  la  victoire  d'un  parti  ne 
soit  l'anéantissement  ou  l'absorption  du  parti  opposé. 
Quel  danger  n'eût-ce  pas  été  pour  les  projets  ambi- 
tieux de  la  cour  romaine  si,  au  milieu  de  ses  révolu- 
tions, l'Italie,  comme  les  autres  nattions,  eût  été  aban- 
donnée à  la  pente  naturelle  de  ses  destinées  !  L'histoire 
ne  nous  Ta  déjà  que  trop  prouvé,  la  politique  con- 
stante des  papes  a  été  d'empêcher  que  les  luttes 
sociales  de  la  péninsule  ne  devinssent  un  travail  d'en- 
fantement national. 


as 


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434  ALEXANDRE  IV  ET  MANFRED. 

g  1"  —  Alexandre  IV,  Urbain  IV,  Clément  IV. 


Fidèle  à  cette  politique,  le  pape  Alexandre  ÏV  inter- 
vint dans  la  guerre  des  deux  sectes,  non  point  pour 
essayer  de  tirer  de  ce  conflit  une  solution  nationale, 
mais  pour  équilibrer  les  forces  des  deux  partis  et  neu- 
traliser leur  action  ;  intervention  doublement  funeste, 
car  bien  loin  d'amortir  le  choc  des  armées  ennemies 
en  les  pondérant,  elle  alimentait  et  renouvelait  inces- 
samment la  lutte  en  appuyant  alternativement  chaque 
parti  prêt  à  succomber.  Le  pouvoir  prétendu  modéra- 
teur de  la  papauté  entretenait  ainsi  l'acharnement  de 
ces  guerres  fratricides,  sans  profit  ni  pour  l'Italie  ni 
pour  l'influence  réelle  du  saint-siége. 

Dans  le,  nord  de  THalie,  Alexandre  IV,  voyant  les 
Gibelins  à  peu  près  maîtres  de  la  situation,  vint  indi- 
rectement en  aide  au  parti  opposé.  Le  redoutable  chef 
des  Gibelins,  Eccelino  de  Romano,  ne  rêvait  rien  moins 
que  la  conquête  de  toute  la  Péninsule;  ses  prétentions 
jointes  aux  atrocités  qu'il  commettait  chaque  jour 
soulevèrent  contre  lui  toutes  les  villes  de  la  haute 
Italie.  Il  fut  écrasé  par  le  parti  guelfe. 

Mais  les  Gibelins  ne  tardèrent  pas  à  prendre  leur 
revanche  dans  le  royaume  de  Naples.  Alexandre  IV  y 
fut  entièrement  défait  par  Manfred,  fils  de  Fré- 
déric II.  Manfred,  maître  des  Deux-Siciles,  s'efforça 
de  relever  le  parti  gibelin  dans  toute  l'Italie.  A, son 


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URBAIN  IV  ET  MANFRED.  435 

tour,  il,  prétendit  substituer  sa  domination  à  celle  du 
saint-siége  dans  la  Péninsule  ;  se  souvenant  que,  sur 
la  tète  son  père,  la  couronne  de  Naples  avait  été  jointe 
à  celle  de  l'empire,  son  but  avoué  fut  de  se  constituer 
le  chef  national  et  laïque  de  l'Italie. 

Alexandre  IV  ne  fut  pas  plus  heureux  dans  la  ville 
pontificale.  Il  essaya  d'abord  d'y  imposer  son  rôle  de 
modérateur  et  d'y  substituer  sa  dictature  à  celle  du  roi 
des  Romains  ;  mais  en  vain,  entouré  de  consuls  ou 
d'un  conseil  de  notables,  affecte-t-il  l'attitude  d'un 
juge  suprême  mais  impartial.  Il  ne  peut  tenir  contre 
la  vigueur  dominatrice  de  Brancaleone.  Le  dictateur 
populaire,  après  avoir  réduit  Alexandre  à  l'impuis- 
sance,, l'expulse  de  Rome,  le  poursuit  d'Agnani  à 
Yiterbe,  puis  à  Assise  où  le  malheureux  pape  se  trouve 
à  la  merci  du  roi  de  Sicile.  Il  ne  devait  plus  revoir  sa 
capitale.  Il  mourut  à  Yiterbe,  en  1261,  abandonné  de 
tous  les  partis,  après  avoir  voulu  les  équilibrer  et  les 
contenir- tous. 

il 

Son  successeur  Urbain  IV  reprend  la  même  tenta- 
tive vaine  de  dominer  les  luttes  italiennes  par  une  im- 
partialité apparente,  toujours  dans  le  but  invariable 
d'empêcher  la  prépondérance  d'aucun  parti.  Manfred 
était  maître  en  ce  moment  d'une  grande  partie  de  la 
péninsule.  Vainqueur  des  Guelfes  dans  le  royaume  de 
Naples,  il  régnait  à  Rome  en  qualité  de  sénateur, 
tandis  que  le  pape  était  réfugié  à  Cività-Vecchia. 


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436  URBAIN  IV  ET  CHARLES.  D'ASJOU. 

Urbain  IV  eût  été  infidèle  à  la  politique  constante 
de  la  cour  romaine  s'il  eût  laissé  Manfred  consolider 
son  pouvoir  et  faire  de  l'Italie  une  nation.  D'ailleurs, 
ce  prince  était  soupçonné  d'incrédulité  ou  au  moins 
d'hérésie  ;  il  appartenait  de  plus  à  cette  famille  des 
Hohenslauffen  à  laquelle  les  prédécesseurs  d'Urbain  IV 
avaient  voué  une  haine  implacable  :  triple  motif  pour 
que  le  pape  entreprit  de  déposséder  son  rival. 

Mais,  dans  l'état  présent  des  forces  de  la  papauté, 
il  se  sentait  réduit  à  l'impuissance.  11  fallait  donc, 
selon  les  précédents  nombreux  du  gouvernement  pon- 
tifical, faire  appel  à  l'étranger.  Qu'importe  pour  l'Italie 
cosmopolite  des  papes  de  quel  point  de  l'horizon  viendra 
le  chef  chargé  de  l'asservir  !  Pourvu  que  le  nouveau 
prince  soit  l'instrument  docile  du  saint-siége,  qu'il 
laisse  intact  le  domaine  de  saint  Pierre  et  qu'il  recon- 
naisse la  suzeraineté  du  souverain  pontife  sur  toutes 
les  provinces  italiennes;  le  droit  national  n'a  rien  à 
prétendre. 

Ainsi  Urbain  IV,  trop  faible  personnellement  pour 
essayer  d'enlever  la  Sicile  à  Manfred,  offre  ce  royaume 
au  frère  de  saint  Louis,  Charles  d'Anjou,  époux  de 
Béa  tri  x,  comtesse  de  Provence.  Il  espère  dominer 
plus  facilement  sur  l'Italie  au  moyen  d'un  prince  qui 
lui  devra  une  couronne,  que  par  l'empereur,  son  rival 
par  le  prestige  de  son  litre  et  de  sa  grandeur.  Le  pape 
profitait  de  l'interrègne  de  l'empire  pour  recommen- 
cer la  tentative  de  Grégoire  VU  ;  au  lieu  de  l'empe- 
reur se  faisant  le  bras  séculier  et  le  serviteur  du 


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URBAIN  IV  ET  CHARLES  D'ANJOU.  437 

saint -siège,  c'était  un  roi,  le  roi  des  Deux-Siciles. 

Il  faut  voir  à  quelles  conditions  Urbain  IV  entend 
l'intervention  de  Charles  d'Anjou  ;  il  faut  voir  quelles 
précautions,  il  prend  pour  assurer  sa  suzeraineté  sur 
les  Deux-Siciles  et  son  droit  de  réversibilité  au  trône 
en  cas  de  vacance;  et  aussi  ses  prétentions  sur  des 
provinces  qu'il  veut  détacher  du  royaume  pour  les 
incorporer  dans  ses  États  temporels.  «  Charles  d'Anjou 
recevait  en  fief  du  saint-siége,  pour  lui  et  ses  descen- 
dants directs,  à  la  condition  de  l'hommage  et  d'un 
tribut  annuel  de  huit  mille  onces  d'or,  le  royaume  de 
là  et  de  çà  du  Phare;  il  s'engageait  à  entretenir  trois 
cents  cavaliers  pour  le  service  de  l'Église,  à  ne  jamais 
réunir  à  ce  royaume  la  couronne  impériale,  la  Lom- 
bardie  ou  la  Toscane,  et  à  conserver  toutes  les  immu- 
nités du  clergé.  Le  saint-siége  se  réservait,  outre  le 
territoire  de  Bénévent,  la  terre  de  Labour,  plus  une 
partie  de  la  principauté  ultérieure  et  citérieurc,  Gaëte, 
Fondi,  Capoue,  Sora,  A  versa,  Mont-Cassin,  Saint-Ger- 
main, Acerra,  Nola,  Avellino,  Naples  et  les  îles.  » 

Rien,  on  le  voit,  n'était  changé  dans  la  politique 
des  papes  ;  ils  se  posaient  vis-à-vis  du  roi  comme  ils 
s'étaient  posés  vis-à-vis  de  l'empereur,  en  aggravant . 
même  la  situation  ;  car  le  prestige  de  l'empire  mettait 
quelquefois  un  frein  à  l'audace  des  papes,  et  le  traité 
de  Worms  avait  tracé  des  limites  qui  maintenaient  un 
peu  l'équilibre  entre  les  deux  camps. 


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438        CLÉMENT  IV  ET  CHARLES  D'ANJOU. 

III 

A  peine  Tannée  de  Charles  d'Anjou  eut-elle  mis  le 
pied  en  Italie,  que  le  pape  conçut  de  vives  inquié- 
tudes ;  il  sentait  bien  que  des  serments  ne  suffiraient 
pas  pour  contenir  l'ambition  de  ce  prince.  Ses  alarmes 
redoublèrent  quand  les  Romains  eurent  l'idée  de 
nommer  Charles  sénateur  à  la  place  de  Manfred. 

Mais  Urbain  TV  mourut  avant  que  Charles  vînt  à 
Rome.  «  Ce  fut  sous  le  pontificat  de  Clément  IV,  son 
successeur,  que  ce  prince  arriva  à  Ostie  avec  trente 
galères,  ayant  donné  ordre  au  reste  de  ses  troupes  de 
venir  par  terre. l  » 

Ce  pape,  qui  avait  été  secrétaire  de  saint  Louis,  et 
qui,  à  ce  titre,  avait  signé  la  pragmatique  sanction, 
se  montra  d'abord  tout  dévoué  au  prince  français  ;  il 
l'investit  du  royaume  de  Naples,  à  peu  près  aux 
mêmes  conditions  qu'avait  stipulées  Urbain  IV,  et, 
pour  faciliter  à  Charles  la  conquête  de  ses  nouveaux 
États,  il  lança  toutes  ses  foudres  contre  Manfred. 
Celui-ci  fut  battu  et  mis  à  mort  à  la  bataille  de  Gran- 
della,  le  26  février  1266. 

Charles  vainqueur  jeta  le  masque  ;  il  laissa  piller 
et  ruiner  par  ses  soldats  la  ville  pontificale  de  Béné- 
vent,  et  il  ne  cacha  plus  son  ambition  de  dominer  sur 
toute  l'Italie.  Non  content  de  sa  charge  de  sénateur  à 

1  Machiavel,  Histoire  de  Florence,  p.  68. 


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TRIOMPHE  DES  GUELFES.  439 

Rome,  il  se  fit  nommer  pour  dix  ans  seigneur  de 
Florence. 

Cependant,  quelque  inquiétude  que  causât  au  saint- 
siége  l'ambition  démesurée  de  Charles,  le  but  princi- 
pal était  atteint  :  l'intervention  de  ce  prince  avait 
relevé  partout  le  parti  guelfe;  les  cités  lombardes, 
même  les  cités  gibelines,  avaient  dû  ouvrir  leurs 
portes  aux  proscrits;  mais  ce  fut  surtout  à  Florence 
que  les  Guelfes  surent  profiter  de  la  victoire  et  se  for- 
tifier pour  l'avenir.  Les  Gibelins,  à  la  faveur  d'une 
trêve,  étaient  rentrés  tout  récemment  dans  cette  ville; 
à  l'arrivée  d'une  troupe  de  chevaliers  envoyés  par 
Charles  d'Anjou,  ils  s'exilèrent  d'eux-mêmes  et  se 
réfugièrent  à  Pise  et  à  Sienne1. 

Les  Guelfes,  maîtres  de  la  situation,  réorganisèrent 
lès  pouvoirs  publics  en  faisant  une  plus  large  part  à 
l'élément  démocratique  ;  ils  subordonnèrent  la  sei- 
gneurie à  quatre  conseils  qui  devaient  être  consultés 
successivement  :  le  conseil  du  peuple  composé  de  cent 
citoyens  ;  la  credenza  de  quatre-vingts  ;  le  conseil  du 
podestat  de  quatre-vingt-dix,  et  le  conseil  général  de 
trois  cents.  Les  Gibelins  et  les  nobles  étaient  exclus 
des  deux  premiers  conseils.  Ces  divers  conseils  étant 
renouvelés  tous  les  ans  par  l'élection,  l'opinion  popu- 
laire ne  cessait  d'en  diriger  l'esprit  et  les  tendances  ; 
ce  qui  forçait  le  gouvernement  à  marcher  dans  une 
voie  démocratique. 

1  Sismondi,  t.  II,  p.  447. 


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440  TRIOMPHE  DES  GUELFES. 

Mais  l'œuvre  la  plus  importante  du  parti  guelfe  ne 
fut  pas  dans  cette  révolution  politique.  Il  osa  faire  ce 
dont  T histoire  n'offre  nul  autre  exemple,  se  donner, 
au  sein  de  la  république,  une  organisation  à  part,  un 
gouvernement  officiel  et  une  magistrature  spéciale- 
ment destinée  aux  Guelfes.  Ceux-ci,  conseillés  par  le 
pape,  avaient  commencé  par  confisquer  les  biens  des 
Gibelins  qui  s'étaient  éloignés  à  l'approche  de  Charles. 
lis  purent  ainsi  indemniser  ceux  des  Guelfes  qui 
avaient  souffert  des  dernières  proscriptions;  le  reste 
des  biens  confisqués  servit  à  former  une  caisse  com- 
mune, administrée  par  trois  chefs  ou  capitaines  du 
parti,  et  dont  la  destination  était  d'assurer  à  ce  parti 
des  ressources  permanentes. 

Chose  inouïe  !  cette  institution  qui  créait  une  sorte 
de  souveraineté  à  côté  de  la  souveraineté  sociale,  se 
maintint  pendant  plus  de  deux  siècles.  «  Ce  gouver- 
nement de  parti,  dit  Sismondi,  toujours  prêt  au  com- 
bat, toujours  régulier  et  toujours  riche,  eut  sur  le 
sort  de  la  république,  jusqu'à  sa  fin,  l'influence  la 
plus  marquée.  » 

Une  fois  maîtres  de  Florence,  les  Guelfes  se  hâtè- 
rent d'étendre  leur  domination  sur  toute  la  Toscane, 
et  déclarèrent  la  guerre  aux  villes  de  Pise  et  de  Sienne 
qui  avaient  donné  asile  aux  Gibelins.  Charles  d'Anjou, 
nommé  par  le  pape  vicaire  impérial  en  Toscane, 
accourut  pour  achever  et  faire  tourner  à  son  profit  la 
victoire  du  parti  guelfe. 


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LE  JEUNE  CONRADIN.  441 


IV 


Les  Gibelins,  ainsi  poursuivis  à  outrance  dans  leurs 
personnes  et  leurs  propriétés,  n'étaient  plus,  réduits 
à  leurs  propres  ressources,  en  état  de  soutenir  la 
lutte.  Ils  recoururent  alors  au  moyen  invariablement 
employé  par  les  Italiens,  l'intervention  étrangère. 
Leurs  adversaires  avaient  appelé  un  prince  français  ; 
ils  appelèrent  leur  chef  naturel,  le  dernier  représen- 
tant de  la  maison  impériale  deHohenstauffen,  le  jeune 
Conradin,  petit-fils  de  Frédéric  II. 

Héritier,  en  vertu  du  testament  de  son  père,  de  la 
couronne  des  Deux-Siciles,  ce  prince  vient  disputer 
ses  États  à  Charles  d'Anjou.  Entouré  de  la  plus  bril- 
lante noblesse  allemande,  encouragé  par  le  sénateur 
de  Rome,  Henri  de  Castille,  soutenu  par  l'enthou- 
siasme des  Italiens  que  séduisaient  son  extrême  jeu- 
nesse et  son  caractère  chevaleresque,  il  réussit  un 
moment  à  braver  les  foudres  de  Clément  IV  et  à 
tenir  en  échec  les  forces  de  Charles.  Mais  bientôt, 
malgré  sa  bravoure  et  la  supériorité  numérique  de 
son  armée,  il  fut  mis  en  complète  déroute  dans  la 
fameuse  bataille  de  Tagliacozzo.  Saisi,  sans  être  re- 
connu, après  le  combat,  ce  malheureux  prince  fut 
iniquement  jugé  et  condamné  à  mort  par  un  tribunal 
que  présidait  le  vainqueur. 

Charles,  avide  de  vengeance,  voulut  assister  à 
l'exécution  de  la  sentence,  et  le  jeune  héros  subit 


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H2  CRUAUTÉS  DE  CHARLES  D'ANJOU. 

courageusement  le  dernier  supplice,  au  milieu  de 
la  consternation  et  des  sanglots  des  assistants1.  Après 
lui,  plusieurs  gentilshommes  furent  également  mis  à 
mort  avec  des  raffinements  de  cruauté  effroyables. 
La  fureur  homicide  de  Charles  chercha  partout  de 
nouvelles  victimes.  Des  flots  de  sang  coulèrent  dans 
toute  la  Péninsule.  En  Sicile,  dans  les  Calabres,  h 
Rome,  les  Gibelins,  traqués  comme  des  bêtes  fauves, 
subirent  les  plus  horribles  supplices;  il  y  en  eut  à 
qui  Ton  arracha  les  yeux;  d'autres  à  qui  Ton  scia  les 
jambes  ;  à  Rome,  plusieurs  furent  enfermés  dans  une 
maison  de  bois  où  ils  périrent  au  milieu  des  flammes. 
Comme  tous  les  despotes,  le  féroce  Charles  crut 
assurer  sa  victoire  en  décimant  ses  adversaires  et 
frappant  les  peuples  de  terreur.  Tout  semblait  en 
effet  mettre  à  ses  pieds  la  Péninsule.  Roi  de  Sicile, 
vicaire  impérial,  pacificateur,  chef  des  Guelfes,  allié 
de  la  cour  romaine,  encore  un  pas  et  il  réunissait 
sous  son  sceptre  toutes  les  provinces  italiennes.  Et 
là  ne  se  bornait  pas  l'ambition  de  Charles;  il  rêvait 
la  prise  de  Cônstanlinople,  la  restauration  de  l'empire 
d'Orient,  la  réconciliation  de  l'Église  grecque  avec 
la  romaine.  Pour  réaliser  ce  plan  gigantesque,  il 
fallait  avant  tout  assurer  sa  domination  sur  l'Italie. 
Appelé  par  le  parti  guelfe,  ce  fut  sur  ce  parti  qu'il 
dut  s'appuyer,  après  avoir  lâché  d'écraser  les  Gibe- 
lins. 

1  F.,  pour  tous  les  détails  de  ce  dramatique  épisode,  Sismondi,  t.  Il, 
p.  452  et  suiv. 


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LE  PATRIOTISME  DE  CLOCHER.  44b 


Mais  tes  Guelfes,  qui  avaient  usé  de  son  glaive  pour 
exterminer  leurs  adversaires,  se  ravisèrent  dès  que 
ce  prince  voulut  se  poser  en  chef  unique  et  profiter  de 
la  victoire  pour  unir  en  un  seul  faisceau  toutes  les  forces 
de  la  Péninsule.  Charles  trouva  un  obstacle  insurmon- 
table dans  le  saint-siége,  inspirateur  naturel  du  parti 
guelfe.  En  vain,  comptant  éblouir  les  cités  lombardes 
par  le  prestige  de  leur  triomphé  commun,  essaya- 
t-il,  dans  une  diète  mémorable  tenue  à  Crémone  en 
1269,  de  se  faire  conférer  lé  titre  de  seigneur  des  villes 
lombardes;  il  ne  £ut  entraîner  les  villes  principales, 
Milan,  Bologne,  Alexandrie,  Bergame,  etc. 

Le  sentiment  de  l'indépendance  était  loin  de  s'é- 
teindre au  sein  dé  ces  villes  républicaines  ;  à  défaut 
du  sentiment  natîoftal,  c'ést-à-dire  du  besoîn  d'une 
patrie  commune,  elles  gardaient  Pamour  de  l'indé- 
pendance locale.  Tout  le  patriotisme  italien  s'était 
concentré  dans  la  cité,  patriotisme  ardent,  mais  ja- 
loux, exclusif^  qui  devait  grandir  un  moment  et 
illustrer  ces  orgueilleuses  cités,  mais  les  conduire 
inévitablement,  comme  autrefois  les  cités  helléniques, 
à  l'épuisement  de  toute  vie  publique  et  à  la  servitude. 

Ce  patriotisme  de  clocher  convenait  aux  desseins  de 
la  cour  romaine  ;  il  permettait  aux  papes  de  se  poser 
en  défenseurs  de  l'indépendance  italienne,  tout  en 
étant  au  fond  les  ennemis  nés  de  sa   nationalité. 


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444  POLITIQUE  DE  BASCULE. 

Aussi,  quand  l'intérêt  de  leur  politique  leur  comman- 
dait de  faire  appel  à  quelque  prince  étranger  et  de 
le  mettre  à  la  tête  du  parti  guelfe,  c'était  unique- 
ment comme  arme  de  guerre  contre  les  Gibelins, 
mais  nullement  pour  donner  un  chef  à  l'Italie  et  re- 
lier ensemble  les  forces  nationales.  Cet  auxiliaire, 
une  fois  vainqueur,  voulait-il  accomplir  cette  œuvre 
de  fusion ,  il  ne  trouvait  pas  d'opposition  plus  opi- 
niâtre qu'en  ceux-là  mêmes  qui  lui  avaient  ouvert  les 
portes  de  1  Italie. 

C'était  alors,  du  reste,  que  le  parti  gibelin  était, 
sans  le  vouloir,  la  ressource  suprême  de  la  politique 
pontificale.  Ce  parti,  impérissable  puisqu'il  représen- 
tait, ainsi  que  nous  l'avons  dit,  un  élément  essentiel 
des  sociétés  chrétiennes,  était  toujours  prêt  à  recom- 
mencer la  lutte.  Le  plus  souvent,  les  papes  n'avaient 
qu'à  le  laisser  faire  pour  amoindrir  le  triomphe  du 
parti  guelfe,  devenu  trop  puissant,  et  opposer  une 
digue  infranchissable  à  l'ambition  du  chef  victorieux. 

Mais  quand  ce  parti  gibelin,  décimé,  proscrit,  dis- 
séminé sur  toute  la  surface  de  la  Péninsule,  ne  pou- 
vait se  relever  seul,  les  papes  intervenaient  alors 
comme  conciliateurs  et  pacificateurs.  C'est  ce  qui  arriva 
après  la  victoire  de  Charles  d'Anjou.  La  cour  romaine, 
sans  rompre  ouvertement  avec  son  allié,  non-seule- 
ment encouragea  la  résistance  des  villes  gibelines, 
mais,  au  nom  de  la  concorde  et  de  la  fraternité  chré- 
tienne, elle  releva  dans  toutes  les  cités  le  parti  gibelin. 

Cette  œuvre  de  pacification  fut  accomplie  par  deux 


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GRÉGOIRE  X  PACIFICATEUR.  445 

grands  papes,  Grégoire  X  dont  elle  fit  briller  les  ver- 
tus, et  Nicolas  III  dont  elle  fit  briller  les  talents. 


g  2.  —  Grégoire  X  et  Nicolas  III. 


Grégoire  X  porta  sur  la  chaire  de  saint  Pierre  un 
cœur  vraiment  évangélique.  Une  seule  idée  domina 
tout  son  pontificat  :  pacifier  tous  les  États  de  la  chré- 
tienté et  unir  les  efforts  des  princes  et  des  peuples 
pour  tenter  une  nouvelle  croisade.  Élu  après  une  va- 
cance de  près  de  trois  ans,  il  vit  avec  une  profonde 
douleur  l'Italie  plus  agitée  que  jamais,  les  peuples 
frémissants  sous  la  domination  violente  de  Charles, 
les  vaincus  attendant  l'heure  de  la  vengeance,  et  les 
villes  guelfes  elles-mêmes  impatientes  du  joug  qu'elles 
s'étaient  donné.  Il  crut  donc  servir  à  la  fois  la  cause 
de  la  civilisation  et  la  cause  de  l'Italie  en  jouant  le 
rôle  de  conciliateur.  Il  lève  les  censures  ecclésiastiques 
qui  frappaient  la  ville  dePise ;  il  se  rend  ensuite  en 
Toscane,  et,  devant  la  multitude  attendrie,  il  fait  si- 
gner un  traité  de  paix  par  les  commissaires  des  Gibe- 
lins et  des  Guelfes. 

Mais  Charles  d'Anjou,  qui  avait  hypocritement  as- 
sisté à  l'acte  de  pacification  accompli  par  le  pape, 
eut  soin  d'en  empêcher  l'exécution  en  faisant  avertir 
secrètement  les  Gibelins  exilés  qu'il  les  ferait  massa- 
crer s'ils  rentraient  à  Florence. 


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446  GRÉGOIRE  X  PACIFICATEUR. 

Il  en  fut  de  même  des  tentatives  faites  par  Grégoire 
pour  pacifier  la  ville  de  Gènes  ;  elles  échouèrent  devant 
les  intrigues  de  Charles.  C'est  ainsi  que  ce  prince, 
trop  clairvoyant  pour  ne  pas  comprendre  que  cette 
œuvre  de  conciliation  était  la  ruine  de  ses  projets, 
paralysa  partout  les  efforts  du  saint-siége.  Une  seule 
entreprise  réussit. à  Grégoire  X,  ce  fut  celle  de  rétablir 
la  paix  entre  Bologne  et  Venise  qui,  depuis  trois  ans, 
se  faisaient  la  guerre  au  sujet  de  leurs  droits  respectifs 
sur  la  navigation  du  Pô. 

A  ne  juger  que  l'œuvre  immédiate  de  Grégoire  X, 
comme  l'ont  fait  presque  tous  les  historiens  de  la  pa- 
pauté, nul  ne  mérita  plus  que  ce  saint  pontife  les 
bénédictions  xles  Italiens.  Mais  à  la  juger  au  point  de 
vue  de  l'histoire  générale  de  la  Péninsule  et  des  inté- 
rêts véritables  de  sa  nationalité,  cette  œuvre  de  con- 
ciliation, si  éminemment  chrétienne  dans  l'intention 
de  Grégoire  X,  fut,  comme  tous  les  actes  de  la  poli- 
tique pontificale,  funeste  à  ritalie.  Inexorable  logique 
de  l'histoire  !  l'institution  de  la  papauté  temporelle, 
en  créant  pour  le  saint  siège  une  situation  incompa- 
tible avec  l'unification, de  la  Péninsule,  condamne  la 
cour  romaine  à  une  politique  fatalement  anti-natio- 
nale, et  fait  tourner  à  mal  les  meilleures  intentions 
des  plus  saints  pontifes. 

Nul  exemple  n'eçt  plus  frappant  que  celui  de  Gré- 
goire X.  Croyant  pacifier  l'Italie,  il  pçrp^tue  les  deux 
causes  de  sps  éternelles  divisions  :  d'une  part,  en  re- 
levant le  parti  gibelin,,  sans  rien  faire  pour  résoudre. 


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NICOLAS  III  PACIFICATEUR.  447 

la  grande  question  qui  est  au  fond  de  ce  débat,  il  re- 
met les  deux  camps  en  présence;  lui  disparu,  on  les 
verra  recommencer  la  lutte  avec  le  même  acharne- 
ment. D'autre  part,  voulant  opposer  une  barrière  à 
l'ambition  de  Charles  d'Anjou,  il  fait  cesser  l'interrègne 
de  l'empire  et  fait  nommer  Rodolphe  de  Habsbourg 
empereur. 

Ce  qui  prouve  bien  l'aveuglement  où  l'on  était  sur 
le  sens  véritable  de  la  querelle  entre  les  Guelfes  et  les 
Gibelins,  c'est  que  le  pontife  même  qui  avait  horreur 
de  cette  guerre  fralricide  et  qui  aurait  voulu  faire 
disparaître  jusqu'au  nom  des  deux  partis,  rêvait  la 
restauration  du  saintempire,  c'est-à-dire  l'obstacle  éter- 
nel à  la  constitution  normale  de  la  société  chrétienne. 


Son  successeur,  Nicolas  III,  de  la  famille  des  Or 
sini,  continua  sa  politique  contre  Charles  d'Anjou, 
plus  redoutable  en  ce  moment  que  l'empereur.  Le 
nouveau  pape  pouvait,  sans  danger  pour  l'influence 
du  saint-siége,  relever  le  parti  gibelin.  A  son  tour,  il 
reprit  donc  avec  ardeur  l'œuvre  pacifique  de  la  récon- 
ciliation des  partis  ;  il  confia  cette  délicate  mission  à 
son  légat  à  latere,  le  cardinal  Latino,  de  l'ordre  des 
frères  prêcheurs. 

L'éloquent  dominicain  parcourut  en  apôtre  de  paix 
les  Romagnes  et  la  Toscane,  et  partout  il  obtint  un 
plein  succès.  A  Faenza,  à  Forli,  à  Imola,  à  Bologne, 


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448  NICOLAS  III  PACIFICATEUR. 

les  portes  furent  ouvertes  aux  exilés,  et  un  acte  solen- 
nel de  réconciliation  fut  signé  entre  les  deux  factions 
ennemies  qui  étaient  alors  représentées  d'un  côté. par 
les  Lambertazzi,  de  l'autre  par  les  Giéréinéi.  A  Flo- 
rence, le  légat  fut  aussi  plus  heureux  que  ne  l'avaient 
été  dans  leur  entreprise  les  représentants  de  Gré- 
goire X;  9on  entrée  dans  la  ville  (ut  une  entrée  triom- 
phale ;  il  y  fut  reçu  aux  acclamations  des  magistrats, 
du  clergé  et  du  peuple. 

Il  sut  profiler  de  cet  entraînement  général  pour 
calmer  l'irritation  des  esprits  et  amener  un  rappro- 
chement entre  les  partis  qui,  depuis  tant  d'années, 
s'excluaient  alternativement  de  la  cité.  lies  Gibelins 
rentrèrent  en  masse;  toutes  les  sentences  de  pros- 
cription furent  brûlées  sur  la  place  publique,  et, 
devant  le  peuple  rassemblé  comme  pour  une  fêle,  les 
chefs  des  maisons  rivales  se  donnèrent  solennellement 
le  baiser  de  paix. 

Par  cette  politique  qui,  au  nom  de  la  concorde,  re- 
levait partout  le  parti  gibelin,  Nicolas  III  se  ménagea 
les  bonnes  grâces  de  l'empereur  Rodolphe,  et  il  obtint 
de  ce  prince  des  concessions  importantes.  Jusqu'à  ce 
jour,  le  saint-siége  n'avait  que  des  droits  très-vagues 
sur  les  Romagnes,  sur  la  Marche  d'Ancône  et  sur  les 
villes  de  la  Pentapole,  ainsi  que  sur  le  territoire  com- 
pris entre  Ceprano  et  Radicofani.  L'empereur  trans- 
forma celte  possession  précaire  en  un  titre  authen- 
tique. 

Nicolas  111  déploya,  dans  cette  négociation,  une  ha- 


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CHARLES  D'ANJOU.  449 

bileté  consommée.  Son  but  était  d'asseoir  l'État  pon- 
tifical entre  les  autres  États  de  la  Péninsule  dont  il 
tâchait  d'équilibrer  les  forces  respectives.  Et  c'est  là 
ce  qu'on  a  appelé  une  politique  italienne!  Cet  équi- 
libre politique  a  fait  illusion  aux  historiens1.  Ils  l'ont 
pris  pour  une  conception  patriotique  de  la  cour  ro- 
maine. Ce  n'était  que  la  neutralisation  momentanée 
des  forces  ennemies,  mais  nullement  leur  concilia- 
tion. Un  pontife  d'une  habileté  exceptionnelle  pouvait, 
par  son  influence,  maintenir  un  moment  cette  trêve 
intérieure;  c'était  suspendre  la  tempête,  non  la  dis- 
siper. Elle  éclata,  plus  redoutable  que  jamais,  à  la 
mort  de  Nicolas,  et  rompit  cet  équilibre  dont  sa  main 
puissante  avait  tenu  tous  les  fils. 

Charles  d'Anjou,  usant  de  violence,  fit  élire,  sous 
le  nom  de  Martin  IV,  un  Français  qui  lui  était  dévoué, 
et  il  reprit  ouvertement  ses  projets  de  domination. 

ni 

En  vain  invoque-t-on  la  politique  des  deux  pré- 
décesseurs immédiats  de  Martin  IV  pour  exonérer  le 
saint-siége  des  suites  funestes  de  l'ambition  de  Charles. 
La  responsabilité  lui  en  revient  tout  entière  devant 

1  Machiavel,  plus  clairvoyant  que  la  plupart  des  historiens  moder- 
nes, ne  s'y  est  pas  trompé  :  «  Toute  puissance,  dit-il,  devenue  consi- 
dérable en  Italie,  était  redoutée  des  papes,  lors  même  qu'ils  avaient 
contribuée  son  agrandissement.  Leurs  efforts  pour  l'abaisser  faisaient 
naître  dans  ce  pays  beaucoup  d'agitations  et  des  changements  conti- 
nuels ;  la  crainte  d'un  État  puissant  en  faisait  élever  un  faible,  dont 
le  môme  motif  faisait  bientôt  méditer  l'abaissement.  Ce  fut  cette  po- 
i.  29 


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«50  RESPONSABILITÉ  DU  SAINT-SIÈGE. 

l'histoire.  N'était-ce  pas  la  cour  romaine  qui  avait 
appelé  ce  prince  dont  la  tyrannie  exaspéra  à  tel  point 
les  peuples  des  Deux-Siciles,  qu'à  l'heure  marquée 
pour  la  vengeance  ils  égorgèrent  dans  un  accès  de 
fureur  tout  ce  qu'il  y  avait  de  Français  dans  le  royaume? 
effroyables  journées  qui  épouvantèrent  le  monde  chré- 
tien et  dont  la  terreur  retentit  à  travers  les  siècles 
sous  le  nom  de  Vêpres  siciliennes. 

Les  deux  papes  Grégoire  X  et  Nicolas  III  ne  sauraient 
être  assez  loués  d'avoir  fait  effort  pour  arrêter  un  mo- 
ment les  effets  de  celte  intervention  étrangère.  Mais 
l'histoire,  qui  recherche  les  causes,  ne  doit  pas  oublier 
que  c'est  toujours  la  même  politique  qui,  dans  l'in- 
térêt de  l'institution  temporelle  de  la  papauté,  tantôt 
relève  ou  abaisse  la  cause  de  l'Empire  selon  l'occur- 
rence, tantôt  l'ait  appel  à  des  princes  étrangers;  un  jour, 
quand  il  le  faut  pour  conserver  ou  étendre  l'État  pon- 
tifical, jette  l'Italie  dans  toutes  les  horreurs  de  la 
guerre  civile;  elle  lendemain,  effrayée  de  son  œuvre, 
ou  plutôt,  ayant  besoin  de  la  paix,  dès  que  sa  part 
temporelle  est  largement  faite,  prêche  la  concorde 
aux  princes  et  aux  peuples,  tout  en  laissant  subsis- 
ter les  causes  éternelles  de  divisions. 

Quel  sens  pouvait  avoir  la  réconciliation  des  Guelfes 

litique  qui  enleva  le  royaume  à  Manfred  pour  le  donner  à  Charles, 
dont  elle  projeta  la  ruine  dès  qu'elle  commença  à  le  craindre.  Guidé 
par  elle,  Nicolas  III  vint  à  bout  d'ôtcr  à  Charles,  par  le  moyen  de 
l'empereur,  le  gouvernement  d:.  la  Toscane,  où  il  envoya,  au  nom  de 
ce  prince,  Latino,  son  légat.  »  ^Histoire  de  Florence,  livre  second, 
trad.  Guiraudet,  p.  127.) 


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RESPONSABILITÉ  DU  SAINT-SIÈGE.  451 

et  des  Gibelins,  tant  que  les  papes  ne  comprenaient 
pas  le  premier  mot  du  grand  problème  qui  était  au 
fond  de  ce  débat?  Est-ce  que  Grégoire  X  et  Nicolas  III 
songeaient  à  reconnaître  les  droits  de  la  société 
laïque  ?  Est-ce  que  les  Gibelins  songeaient  à  en  finir 
avec  l'idée  funeste  du  saint-empire?  Le  saint-siége, 
plus  que  jamais,  croyait  que  l'Église  avait  besoin  de 
l'assiette  matérielle  de  la  papauté  temporelle,  et  plus 
que  jamais  voulait  appuyer  son  autorité  religieuse  sur 
le  bras  séculier  ;  tant  que  l'Empereur  consentait  à  être 
un  instrument  docile,  son  alliance  était  la  préférée. 
Quand,  au  contraire,  il  prétendait  au  rôle  suprême, 
la  lutte  recommençait,  et  la  papauté  investissait  de 
sa  confiance  un  autre  prince,  tel  que  Charles  d'Anjou. 
Le  saint-empire,  dans  la  pensée  des  papes,  était 
impérissable,  et  sa  raison  d'être  résidait  dans  le  droit 
supérieur  et  universel  du  souverain  pontificat.  Quand 
la  cour  romaine  ne  jugeait  pas  opportun  de  consacrer 
un  empereur,  elle  nommait,  de  son  autorité  propre, 
un  vicaire  impérial,  afin  que  le  glaive  temporel  ne 
cessât  jamais  d'être  visiblement  au  service  de  la  puis- 
sance spirituelle. 

§  5.  —  Boniface  VIII. 
I 

Cette  politique  apparut  au  grand  jour  dans  la  per- 
sonne de  Boniface  VIII.  Ce  pape,  le  dernier  des  papes 
théocrales  du  moyen  âge,  sembla  vouloir  renchérir  sur 


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452  BONIFACE  VIII. 

ses  prédécesseurs.  11  prétend  disposer  des  couronnes 
de^Sardaigne,  d'Ecosse,  de  Hongrie  ;  il  intervient  en 
juge  suprême  dans  les  affaires  temporelles  des  États;  il 
prodigue  les  excommunications  contre  le  roi  de  France, 
contre  les  cardinaux  Pierre  et  Jacques  Colonna,  alors 
maîtres  de  Rome,  contre  Florence,  contre  le  roi  d'A- 
ragon, qu'il  força  de  renoncer  à  la  Sicile,  etc. 

Dans  la  bulle  Ausculta,  /Mi,  il  écrit  à  Philippe  le  Bel  : 
«  Dieu  nous  a  établi  sur  les  rois  et  les  royaumes  pour 
arracher,  détruire,  perdre,  dissiper,  édifier  et  planter 
en  son  nom  et  par  sa  doctrine.  Ne  vous  laissez  donc 
pas  persuader  que  vous  n'ayez  point  de  supérieur,  et 
que  vous  ne  soyez  pas  soumis  au  chef  de  la  hiérarchie 
ecclésiastique.  » 

11  résulte  de  l'ensemble  de  cette  bulle,  ainsi  que  le 
fait  remarquer  l'abbé  Fleury,  que  cette  soumission  du 
roi  au  chef  de  la  hiérarchie  ecclésiastique,  Boniface 
prétendait  l'étendre  aux  choses  temporelles  «  puisqu'il 
voulait  faire  rendre  compte  au  roi  du  gouvernement 
de  son  État,  et  être  le  souverain  juge  entre  lui  et 
ses  sujets1.  » 

Du  reste,  d'autres  monuments  lèvent  tous  ies 
doutes  :  Boniface,  protestant  contre  l'élection  de  Ven- 
ceslas  au  trône  de  Hongrie,  écrit  au  légat  :  «  Le  pon- 
tife romain,  établi  de  Dieu  sur  les  rois  et  les  royaumes, 
souverain  chef  de  la  hiérarchie  dans  l'Église  mili- 
tante, et  tenant  le  premier  rang  sur  tous  les  mortels, 

1  Fleury,  1  LXI,  ch.  vu 


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BONIFACE  VIII  453 

juge  tranquillement  de  dessus  son  trône,  et  dissipe 
tous  les  maux  par  son  regard.  »  Il  rappelle  que  saint 
Etienne,  premier  roi  chrétien  de  Hongrie,  voulut  re- 
cevoir la  couronne  du  vicaire  de  Jésus-Christ,  «  sa- 
chant bien,  dit  Boniface,  que  personne  ne  doit  s'al- 
tribuer  l'honneur,  s'il  n'est  appelé  de  Dieu.  » 

Il  dit,  dans  une  autre  lettre  :  «  Le  trône  apostolique 
est  établi  de  Dieu  sur  les  rois  et  les  royaumes  pour 
rendre  à  chacun  ce  qui  lui  appartient.  »  Puis  il  fait 
entendre  le  môme  langage  et  manifeste  les  mêmes 
prétentions  au  sujet  du  royaume  de  Pologne. 

Après  avoir  voulu  se  faire  le  dispensateur  des  cou- 
ronnes, il  voulut  intervenir  souverainement  dans  le 
gouvernement  des  États;  on  le  vit  dans  sa  querelle 
avec  le  roi  de  France,  Philippe  le  Bel.  A  Dieu  ne  plaise 
que  nous  voulions  appeler  un  intérêt  sympathique 
sur  ce  monarque  déloyal  et  faux  monnayeur;  nous  ne 
nous  occupons  ici  que  des  doctrines  politiques  de  la 
cour  romaine,  et,  dans  cette  occasion  comme  dans 
loutes  les  autres,  Boniface  posa  hardiment  le  principe 
de  la  confusion  théocratique.  «  Ne  s'efforce-t-on  pas, 
répond-il  aux  prélats  français,  d'établir  deux  principes, 
quand  on  dit  que  les  choses  temporelles  ne  sont  point 
soumises  aux  spirituelles?  » 

Il  dit  plus  clairement  encore  dans  la  bulle  Vnam 
sanctam  :  «  Nous  enseignons  que  dans  cette  Église,  et 
sous  sa  puissance,  sont  deux  glaives,  le  spirituel  et  le 
temporel;  mais  l'un  doit  être  employé  par  l'Église  et 
par  la  main  du  pontife,  l'autre  pour  VÉglise  et  par  la 


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454  BONIFACE  VIII. 

main  des  rois  et  des  guerriers,  suivant  l  ordre  ou  la 
permission  du  pontife.  Or  il  faut  qu'un  glaive  soit 
soumis  à  l'autre,  c'est-à-dire  la  puissance  temporelle 
à  la  spirituelle,  etc.  » 

Enfin,  au  moment  même  où  Guillaume  deNogaret, 
agent  du  roi  de  France,  pénétra  de  vive  force  dans 
Anagni  et  fit  subir  au  souverain  pontife  le  plus  san- 
glant des  outrages,  Boniface  VIII  allait  publier  la  cé- 
lèbre bulle  où  il  dit  que  :  «  Comme  vicaire  de  Jésus- 
Christ,  il  a  le  pouvoir  de  gouverner  les  rois  avec  la 
verge  de  fer,  et  de  les  briser  comme  des  vaisseaux 
de  terre.  » 

il 

Conformément  à  ces  doctrines,  nul  plus  que  Boni- 
face  ne  prodigua  les  excommunications  et  les  inter- 
dits. Faut-il  s'étonner  que,  trois  années  avant  l'odieux 
attentat  de  Nogaret,  pendant  que  le  grand  jubilé  de 
1300  réunissait  à  Rome,  de  toutes  les  parties  du 
monde,  deux  cent  mille  chrétiens,  faut-il  s  étonner 
que  Boniface  VIII,  enivré  de  sa  puissance,  se  soit 
montré  dans  les  rues  de  la  ville  éternelle,  le  front 
ceint  de  la  couronne  impériale  et  faisant  crier  par  ses 
hérauts  qui  portaient  l'épée,  le  sceptre  et  le  globe  : 
«  Il  n'y  a  pas  d'autre  roi  des  Romains  que  le  souve- 
rain ponlife?  » 

Plus  l'illusion  du  pontife  avait  exalté  l'omnipo- 
tence du  saint-siége,  plus  la  chute  fut  douloureuse. 
Après  avoir  cru  mettre  l'univers  à  ses  pieds,  Boniface 


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BOMFACE  VIII.  455 

se  vit  précipité  dans  l'abîme;  tout  l'édifice  de  la  pa- 
pauté théocratique  croulait  autour  de  lui.  Il  s  était 
cru  le  successeur  de  Grégoire  VII,  il  n'en  était  que  le 
fantôme;  les  princes  se  riaient  de  ses  foudres;  et  lors- 
que, après  l'outrage  d'Anagni,  le  chef  de  l'Église  se 
réfugia  au  milieu  des  Romains,  au  lieu  d'un  peuple 
indigné,  il  trouva  une  foule  indifférente  et  impas- 
sible. 11  avait  subi  intrépidement  la  violence  de  No- 
garet;  l'abandon  des  Romains  le  frappa  au  cœur;  il  y 
sentait  l'écroulement  de  tout  un  monde. 

Époque  singulière  où  ce  système  théocratique,  qui 
avait  ébloui  et  dominé  tout  le  moyen  âge,  montra  sa 
vanité  et  son  impuissance  dans  les  mains  d'un  pape 
qui  semblait  fait  pour  lui  donner  sa  suprême  consé- 
cration !  où,  quelques  années  plus  tard,  Henri  VII  es- 
sayait un  vain  de  reconquérir  l'antique  prestige  des 
empereurs  dans  la  Péninsule.  Le  premier  mourait 
de  désespoir,  laissant  la  papauté  humiliée  et  sans  in- 
fluence, et  le  second  devenait  un  objet  de  dérision 
pour  tous  les  partis. 

ni 

Assurément,  les  Italiens  étaient  loin  de  discerner 
la  vraie  cause  qui  discréditait  les  deux  puissances; 
mais  ils  commençaient  à  soupçonner  qu'elles  étaient 
les  deux  mauvais  génies  qui,  à  l'aide  de  rêves  chimé- 
riques, avaient  poussé  leur  malheureux  pays  dans  une 
impasse.  Aussi  la  direction  du  mouvement  échappait- 
elle  aux  anciennes  influences,  agents  du  pape  ou  re- 


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456  LES  ILLUSIONS  PERSISTANTES. 

présentants  du  vieux  système  impérial.  Les  deux  per- 
sonnages vers  lesquels,  pendant  des  siècles,  les  Italiens 
avaient  tourné  leurs  regards  comme  vers  leurs  pro- 
tecteurs naturels,  étaient  pour  ainsi  dire  tombés  dans 
le  mépris  public.  L'interrègne  de  l'Empire  durait 
depuis  plus  d'un  demi-siècle;  la  papauté,  obligée  de 
s'exiler  à  la  fois  et  de  l'Italie  et  de  Rome,  parce  qu'elle 
n'avait  su  être  ni  pour  l'Italie  un  drapeau  national,  ni 
pour  la  ville  éternelle  le  verbe  du  monde  nouveau,  la 
papauté,  déconsidérée  et  vassale  du  roi  de  France,  se 
réfugiait  à  Avignon. 

Oh  î  si,  en  ce  moment,  délivrés  à  la  fois  de  la  pré- 
sence des  papes  et  de  la  présence  des  empereurs,  les 
Italiens  avaient  répudié  à  tout  jamais  les  fatales  chi- 
mères du  saint-empire  et  de  la  théocratie  universelle, 
ils  auraient  marché  d'un  pas  ferme  vers  une  organi- 
sation nationale.  Comme  chez  tous  les  autres  peuples, 
leurs  guerres  intestines  et  leurs  révolutions  seraient 
devenues  un  travail  d'enfantement  d'où  serait  inévi- 
tablement sortie  une  unité  réelle  et  indestructible. 

Mais. les  illusions  qui  ont  perdu  l'Italie  survivent 
au  prestige  de  l'empereur  et  du  pape.  Rome  est  loin 
d'en  avoir  fini  avec  son  rêve  du  saint-empire.  Parce 
qu'elle  a  chassé  les  papes,  elle  se  croit  plus  près  de 
la  réalisation  de  ce  rêve,  et  c'est  tout  le  fruit  qu'elle 
retire  de  sa  victoire  :  une  illusion  ne  peut  la  conduire 
qu'à  un  résultat  dérisoire. 

Les  luttes  recommencent  donc  indéfiniment.  Les 
vieux  partis  sont  en  déroute;  les  Guelfes  et  les  Gibe- 


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LES  ILLUSIONS  PERSISTANTES.  457 

lins  ne  distinguent  plus  leurs  drapeaux;  tous  se  lan- 
cent, sans  boussole  et  sans  but  déterminé,  à  travers 
les  batailles  qui  chaque  jour  se  multiplient. 

Dans  la  première  période  des  guerres  municipales, 
si  le  résultat  national  était  nul,  du  moins  l'objet  im- 
médiat de  la  révolution  ayant  une  réalité  sociale,  des 
intérêts  nombreux,  dans  la  cité,  y  trouvaient  satisfac- 
tion. En  d'autres  termes,  tant  que  la  révolution  so- 
ciale eut  à  faire  surgir,  par  des  émancipations  succes- 
sives, les  divers  éléments  de  la  société  moderne,  les 
deux  grands  partis  des  Guelfes  et  des  Gibelins  eurent 
un  aliment  à  leur  activité.  A  défaut  d'une  solution  au 
problème  capital  qui  avait  donné  naissance  à  ces  deux 
partis  et  qu'ils  ne  venaient  pas  à  bout  de  démêler  clai- 
rement, ils  se  rencontraient  sur  un  terrain  nettement 
défini  et  luttaient  pour  des  intérêts  sociaux  saisis- 
sables. 

Quand  cette  révolution  émancipatrice  fut  accom- 
plie et  qu'il  s'agit  de  reconstruire,  les  deux  partis, 
plus  aveuglés  que  jamais  sur  le  sens  de  la  question 
fondamentale  qui  les  divisait,  et  n'ayant  plus  le  ter- 
rain de  la  révolution  sociale,  furent  dans  un  complet 
désarroi.  Ils  continuèrent  à  subsister,  parce  que  les 
deux  éléments  qu'ils  représentaient  étaient  impéris- 
sables; et,  bien  qu'ils  n'eussent  qu'une  conscience 
vague  de  leur  signification  et  de  leur  but,  ils  se  rat- 
tachèrent toujours  instinctivement,  le  parti  gibelin  à 
Tidée  de  l'empire,  le  parti  guelfe  à  la  papauté.  C'est 
ce  qui  perpélua  ces  deux  dénominations;  mais,  en 


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458  L'ANARCHIE  A  SON  COMBLE. 

réalité,  le  plus  souvent  on  se  fit  la  guerre  sans  but  et 
sans  idée  élevée. 

IV 

Chose  singulière,  au  fond,  la  question  des  Guelfes 
et  des  Gibelins,  de  la  papauté  et  de  l'empire,  restait 
seule  survivante  après  toutes  les  luttes  antérieures,  et 
Ton  s'en  doutait  si  peu,  que  partout  les  querelles  sem- 
blaient "être  étrangères  à  ce  grand  débat.  A  défaut 
d'un  intérêt  social  sérieux,  c'étaient  quelques  familles 
puissantes  qui  se  disputaient  le  gouvernement  de  la 
cité. 

A  la  fin  du  treizième  siècle,  le  parti  guelfe  était 
presque  partout  triomphant,  et  les  Gibelins  exilés  et 
dispersés.  Alors,  à  son  tour,  le  parti  guelfe,  maître 
du  terrain,  s'était  divisé  sous  la  conduite  de  quelques 
chefs  ambitieux  :  à  Pistoie,  puis  à  Florence,  ces  riva- 
lités donnèrent  naissance  o  deux  partis,  les  blancs  et 
les  noirs,  et  de  nouvelles  luttes  acharnées  recommen- 
cèrent :  «  Ainsi,  dit  un  historien,  la  guerre  naissait  de 
la  guerre  et  les  factions  des  factions.  » 

La  papauté  n'avait  rien  gagné  au  triomphe  du  parti 
guelfe.  En  vain  avait-elle,  d'un  côté,  affaibli  le  pouvoir 
de  l'Empire,  de  l'autre  arrêté  l'extension  trop  enva- 
hissante du  royaume  de  l'Italie  méridionale.  Le  saint- 
siége  s'était  tellement  amoindri  dans  ces  luttes,  qu'il 
avait  perdu  toute  influence,  même  sur  le  parti  guelfe. 
Ce  parti  invoquait  son  assistance  quand  elle  pouvait  lui 


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i:a>archie  a  son  comble.  459 

être  utile;  mais  il  n'acceptait  guère  plus  ni  sa  direc- 
tion ni  son  arbitrage. 

On  en  eut  la  preuve  quand  Boniface  VIII  essaya 
d'imposer  sa  volonté,  soit  aux  Siciliens  qui,  malgré 
ses  foudres,  repoussèrent  la  maison  d'Anjou,  soit  aux 
Florentins  qui,  exaspérés  de  la  déloyale  et  tyranni- 
que  intervention  de  Charles  de  Valois  appelé  chez 
eux  par  le  pape,  de  Guelfes  qu'ils  étaient,  se  firent 
Gibelins. 

En  l'absence  de  toute  autorité  respectée  en  Italie, 
l'anarchie  fut  bientôt  à  son  comble.  Il  arriva  un  mo- 
ment où  Ton  finit  par  se  battre  sans  savoir  pourquoi, 
sans  se  souvenir  de  l'origine  de  ces  guerres  à  ou- 
trance; on  se  battait  parce  que  les  ressentiments,  les 
rancunes,  les  vengeances  accumulés  fournissaient  un 
aliment  éternel  à  ces  luttes  stériles;  et  les  partis,  de 
plus  en  plus  acharnés  les  uns  contre  les  autres,  ne 
tinrent  plus  aucun  compte  de  la  médiation  intéressée 
des  papes  ou  des  empereurs. 

On  eût  dit  des  hommes,  jouets  d'un  mirage  funeste, 
entraînés  dans  une  course  furieuse  à  la  poursuite  d'un 
fantôme  toujours  fuyant  devant  eux.  La  lutte,  inévi- 
table parce  qu'elle  a  sa  cause  dans  le  problème  fonda- 
mental que  la  société  moderne  est  tenue  de  résoudre, 
sans  issue  parce  que  ce  problème  est  mal  défini  et  mal 
posé,  devient  pour  l'Italie  une  fièvre  endémique.  L'I- 
talie déchire  en  quelque  sorte  son  propre  sein  pour  se 
sentir  vivre.  Les  villes,  destinées  à  s'unir,  se  trouvant 
dans  l'impossibilité  de  former  entre  elles  une  grande 


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460  LE  TYRAN. 

unité  nationale,  s'acharnent  à  s'entre-détruire  avec 
une  rage  qui  tient  du  vertige. 

Arrivée  là,  l'histoire  de  l'Italie  n'offre  plus  qu'un 
inextricable  chaos.  Ce  fut,  on  le  croira  sans  peine, 
une  admirable  occasion  pour  les  ambitieux  et  les  sol- 
dais d'aventure,  de  s'emparer  du  pouvoir  au  milieu 
de  la  confusion  des  partis.  Dans  chaque  ville,  les  an- 
ciennes influences  ayant  disparu,  la  direction  du  mou- 
vement devait  passer  aux  mains  du  plus  vaillant  ou 
du  plus  violent  qui  résumait  en  lui  toutes  les  passions, 
toutes  les  fureurs  des  guerres  municipales. 

Au  commencement  du  quatorzième  siècle,  chaque 
cité  était  gouvernée  par  un  petit  tyran. 

S  4.  —  Le  tyran. 


Le  tyran,  personnage  sui  generis,  surgi  des  en- 
trailles mêmes  des  guerres  municipales  italiennes, 
n'est  autre  chose  que  le  capitaine  du  peuple,  qui,  au 
lieu  de  la  dictature  temporaire  (le  plus  souvent  an- 
nuelle) dont  il  était  investi  par  l'un  des  partis  en 
guerre,  conservait  cette  dictature  indéfiniment.  Instru- 
ment arbitraire  et  despotique  d'un  parti,  ici  Guelfe, 
là  Gibelin,  le  tyran  est  le  soldat  d'une  guerre  sans 
issue;  et  il  profite,  pour  se  perpétuer  au  pouvoir,  de 
l'irrémédiable  anarchie  à  laquelle  le  problème  social, 
mal  posé  à  sa  racine,  condamne  ces  sociétés  en  tra- 
vail. 


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LE  T\RAN.  461 

C'est  ainsi  qu'à  Pise,  Ugolin,  nommé  pour  dix  ans 
capitaine  du  peuple,  essaye  de  se  perpétuer  et  exerce 
la  plus  odieuse  tyrannie.  Chacun  connaît  sa  fin  tra- 
gique, châtiment  effroyable  devant  lequel  le  souvenir 
du  crime  s'est  effacé  dans  la  mémoire  des  peuples 
pour  ne  laisser  place  qu'à  la  pitié. 

Un  peu  plus  tard,  des  tentatives  d'usurpation  furent 
pareillement  faites  dans  la  plupart  des  républiques, 
par  les  Visconti  à  Milan,  par  Alberto  Scotto  à  Plai- 
sance, par  les  Azzo  d'Esté  à  Modène,  à  Reggio  et  à 
Ferrare.  Mais,  partout,  ces  essais  de  tyrannie  n'avaient 
qu'un  temps.  Le  moment  n'était  pas  encore  venu  où 
ces  dictatures,  issues  de  la  volonté  populaire,  se  trans- 
formeraient en  petites  souverainetés  permanentes. 
Chaque  parti  n'avait  de  force  que  parce  qu'il  s'ap- 
puyait sur  les  intérêts  et  les  passions  de  la  foule,  et  le 
tyran,  armé  par  ce  parti,  était  obligé  de  compter  avec 
le  peuple. 

Ceux  qui  l'oublièrent  furent,  comme  Ugolin,  pré- 
cipités par  une  révolution.  Les  tyrans  de  Plaisance, 
celui  de  Modène  et  de  Reggio,  furent  violemment  ren- 
versés; celui  de  Ferrare  dépossédé  du  pouvoir  pen- 
dant neuf  ans. 

Ces  revendications  populaires,  qui  attestaient  un 
reste  de  vie  publique  dans  les  communes  italiennes, 
remplirent  les  premières  années  du  quatorzième 
siècle. 


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m  LE  TÏRAN. 


Mais  ce  régime  violent,  cette  dictature  sans  but, 
tantôt  guelfe,  tantôt  gibeline,  qui  faisait  aux  villes  de 
la  Péninsule  une  position  si  tendue,  ne  pouvait  avoir 
une  durée  biea  longue.  A  mesure  que  nous  traversons 
les  révolutions  italiennes,  nous  retrouvons,  toujours 
plus  manifeste,  le  vice  radical  des  gouvernements  qui 
les  représentent  et  les  consomment  :  au  lieu  de  mar- 
cher à  la  réalisation  d'une  idée  nette,  ils  servent  des 
passions  de  parti  et  des  intérêts  imaginaires.  C'est 
pourquoi  ils  sont  condamnés  à  l'impuissance. 

Chez  les  peuples  où  le  travail  de  formation  nationale 
n'était  pas  fatalement  entravé  par  une  de  ces  causes 
exceptionnelles  qui  paralysaient  en  Italie  toutes  les 
forces  vives  du  pays,  on  a  pu  voir  des  dictatures  fé- 
condes. La  Révolution  française  en  offre  un  mémorable 
exemple.  Mais  cette  dictature  du  tyran  italien,  pas- 
sant alternativement  d'un  parti  dans  un  autre,  pour 
frapper  le  lendemain  ceux  que  la  victoire  avait  faits 
prescripteurs  la  veille,  cette  dictature  devait  bientôt 
disparaître,  comme  un  instrument  inutile. 

M.  Ferrari  s'est  parfaitement  rendu  compte  des 
traits  qui  caractérisent  cette  phase  des  révolutions 
italiennes.  On  trouvera  dans  son  livre  des  détails 
pleins  d'intérêt  sur  les  mouvements  populaires  qui 
élevaient  et  renversaient  les  tyrans  dans  chaque  répu- 
blique, et  sur  les  causes  qui  partout  mirent  fin  à  ce 


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LE  TYRAN,  463 

régime.  «  A  force  d'alterner  les  tyrans,  dit-il,...  les 
partis  fractionnés  voient  enfin  surgir  un  parti  inter- 
médiaire, juste  milieu  assez  fort  pour  dominer  les 
deux  sectes...  à  la  dictature  des  tyrans  succède  la  do- 
mination d'un  chef  impartial  que  nous  appelons  le 
Seigneur1.  » 

Nous  touchons  au  moment  où  les  Italiens,  complices 
aussi  obstinés  qu'aveugles  de  la  politique  dissolvante 
des  deux  puissances,  vont  subir  les  derniers  effets  de 
ces  illusions  qui  pèsent  si  fatalement  sur  leurs  desti- 
nées. Pour  avoir  voulu  embrasser  l'univers,  ils  n'ont 
pu  prendre  possession  d'eux-mêmes  ;  pour  avoir  mé- 
connu le  sens  providentiel  de  leur  mission  civilisa- 
trice, ils  n'ont  pu  tirer  parti  de  leurs  merveilleuses 
aptitudes  politiques.  Leurs  plus  généreux  instincts  se 
sont  transformés  en  passions  de  seclaires,  leur  esprit 
d'indépendance  en  esprit  de  faction  et  d'anarchie,  leurs 
plus  hautes  aspirations  sociales  en  agitations  vaines  et 
illusoires;  et  leurs  révolutions,  si  riches  de  promesses 
dans  leur  inspiration  première,  sont  condamnées  à  res- 
ter misérables  dans  leurs  résultats.  Vainement  dans  leur 
immense  rêve  d'empire  universel,  ils  ont  espéré  sau- 
ver l'indépendance  et  la  grandeur  de  leur  vie  muni- 
cipale ;  tout  devait  sombrer  dans  le  même  abîme,  le 
droit  national  et  la  liberté  des  antiques  républiques. 
En  attendant  la  suprême  catastrophe,  nous  allons  voir 
les  plus  fières  cités  accomplir  successivement  leur 

1  T.  III,  p,  158. 


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464  LE  TYRAN. 

abdication  entre  les  mains  de  souverains  héréditaires. 
L'Italie  n'a  pas  su  être  une  confédération  de  répu- 
bliques ;  elle  sera  partagée  en  un  petit  nombre  de 
principautés  distinctes  et  rivales,  que  nulle  idée 
commune  ne  pourra  relier  entre  elles,  et  dont  les  ini- 
mitiés perpétueront  les  guerres  acharnées  et  les  révo- 
lutions stériles.  Période  nouvelle  qui,  partout  ailleurs, 
aurait  pu  servir  à  la  formation  d'une  unité  nationale, 
mais  qui  sera,  comme  les  précédentes,  entièrement 
perdue  pour  l'Italie. 


FIN    OU   TOME    PREUIEI; 


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TABLE 

DU    TOME    PREMIER 


Introduction. 


PREMIÈRE  PARTIE 

LE    SACRIFICE    DE    L'iTALlE 

Chapitre  préliminaire. -- Objet  de  cet  ouvrage 5 

Chapitre  premier.  —  Rome  païenne.  —  L'unité  par  le  glaive.  .  .  12 

Chapitre  II.  —  Rome  chrétienne.  —  L'unité  par  la  liberté.  ...  29 

Chapitre  III.  — Les  barbares  hérétiques  devant  Rome  orthodoxe.  47 

gl«r.  — Les  Hernies  et  les  Goths 40 

§  2.  —  Les  Lombards  et  les  Francs 53 

Chapitre  IV.—  L'État  pontifical  et  le  saint-empire Cfi 

§  l,r.  —  L'œuvre  antinationale  de  Charlemagne 08 

§  2.  — .  La  royauté  indigène. 81 

S  3.  —  Insuccès  de  toutes  les  tentatives  nationales.  ...  90 

Chapitre  V.  —  But  providentiel  de  l'invasion  des  barbares.  .  .  98 

Chapitre  VI.  —  Le  moi  italien 112 

Chapitre  VIL  —  La  mission  de  l'Italie 131 

i.  30 


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406  TABLE. 

Chapitre  VIII.  —  Rome  et  la  papauté  temporelle 148 

Chapitre  II.  —  Grégoire  VII  et  le  régime  théocratique 179 


DEUXIÈME  PARTIE 

LE    SACERDOCE    ET    L'EMPIRE 


Chapitre  préliminaire.  —  Les  deux  éléments  du  problème  mo- 
derne  • 221 


PREMIÈRE  PÉRIODE,  JUSQU'AU  TREIZIÈME  SIÈCLE 

Chapitre  premier.  —  La  révolution  des  évoques 232 

Chapitre  II.  —  La  révolution  des  consuls 245 

Chapitre  III.  —  La  guerre  aux  châteaux. 256 

Chapitre  IV.  —  Les  citoyens  et  les  concitoyens 263 

Chapitre  V.  —  Le  podestat 267 

Chapitre  VI.  — Les  guerres  municipales 270 

Chapitre  VII.  —  Le  pape  et  l'empereur.  —  La  part  qu'ils  prirent 

à  ces  révolutions 273 

g  1«.  —  Rôle  de  l'empire  dans  les  guerres  municipales.  .  .  275 

§  2.  —  Rôle  de  la  papauté  dans  les  guerres  municipales.  .  283 

Chapitre  VIII.  —  Rôle  des  deux  puissances  en  face  des  podestats.  295 

g  1".—  Rôle  de  l'empire Id. 

g  2.  —  Rôle  de  la  papauté 300 

Chapitre  IX.  —  Rôle  particulier  de  Rome  dans  ces  révolutions.  305 

Chapitre  X.  —  Politique  des  papes  dans  l'Italie  méridionale.  .  322 

Chapitre  XI.  —  Coup  d'oeil  général  sur  la  première  période.  .   .  539 


DEUXIÈME  PÉRIODE,  JUSQU'AU  SEIZIÈME  SIÈCLE 
Chapitre  preumihaire 361 


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TABLE, 
LIVRE  PREMIER 

LA    GUERRE    CIVILE    EN   PERMANENCE 

Chapitre  premier.  —  Impuissance  et  chute  du  podestat.  .  •  .  .    367 
Chapitre  II.  —  La  dictature  des  factions 372 

LIVRE  II 

ROLE  RE  LA  PAPAUTÉ*  PERDANT  LE  TREIZIEME  SIECLE. 

Chapitre  premier.  —  Politique  de  la  papauté  pendant  la  première 

moitié  du  treizième  siècle 390 

g  1*'.  —  Innocent  III 393 

g  2.  —  Grégoire  IX 410 

g  3.  —  Innocent  IV 417 

Chapitre  II.  —  Rôle  de  la  papauté  pendant  le  grand  interrègne, 

deuxième  moitié  du  treizième  siècle 432 

gl".—  Alexandre  IV,  Urbain  IV,  Clément  IV 0  434 

g  2.  —  Grégoire  X  et  Nicolas  III •  445 

g  3.  —  Boniface  VIII 451 

g  4.  —  Le  tyran 460 

i.  .  pin  de  la  table  du  tome  premier 


RRATA 

Page  199,  ligne  8  :  au  lieu  de  :  à  la  fin  du  quinzième  siècle,  lisez  : 
cinquième  siècle. 

Page  354,  ligne  24  :  au  lieu  de  :  les  serraient  trop  [bien  à  tenir 
l'Italie,  lisez  :  leur  servaient. 


PARIS.  —  IMP.  SIMON  RAÇON  ET  CORP.,  RUE  D'eRFURTR,  1. 


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